‹ Les Chevaliers du Lansquenet (volume 2)Chapitre 27 sur 33 · HOTEL DE MALTE · texte numérisé non relu

HOTEL DE MALTE

Plusieurs fenêtres s'ouvraient au-dessus de la porte d'entrée.

FlorivcU, le brillant officier de hussards, en uniforme coquet, et Carlin, son valet fidèle, ouvraient la scène par un duo.

Il s'agissait d'une folie nouvelle, Florival, ne songeant à rien moins qu'à enlever At^iantine, la pupille de Cerhertij jeune fille qu'on disait ravissante et que l'oflicier adorait sans l'avoir jamais vue, car le tuteur farouche renfermait incessamment sous de triples vorrous.

Mais comment se faire aimer, comment arriver jusq'i'à la belle captive? Voilà ce que le maître et le valet cherchaient et ne pouvaient trouver.

Soudain on entendait un harmonieux prélude, et une voix pure et vibrante chantait, dans l'intérieur de la maison de Cerberti, le premier couplet de la romance devenue célèbre :

Je suis encore dans mon prmtemps.

Abandonnée et sans défense :

Au plus habUe des tyrans On me confia dès l'enfance...

Vous qui protégez les amours, Venez, venez à mon secours !

En écoutant ce chant, Marc-Henry devint pâle et sentit son cœur se serrer. Il lui semblait retrouver dans

278 Lssr AMoms o'or fou.

ces notes délidenses quelque cllose delà voir chérie de Marie de Ghâlans ; il se voyait reporté par le Boarenir à eette nuit fatale durant laquelle, pour la preonëre fds, il avait entendu les chants de la malheureuse jeune fille, tandis qu'il s'efforçait de pjfécipiter dans le gouffre le corps inanimé de son riv^L ArmarUine ou plutôt Psyché continua :

Dans la contrainte et le dépit Snni'jetoiijQUfseiichainée? "^^

Je ne sais quoi tout bas me dît Que pour le plaisir je suis née.. .

Vous qui protégez les amours^ Ifenez, Tenez à mon secours t

£t fSortf^aCr^oQdkt sur le mèm» ftir, ctHStoift ]# devait faire iouil galant hlen appris :

Guidé par le dieu des amours, BiBlle, je viens à ton secours \

La pièce marchait. Diverses rg^es, fort habilement

combinées pQur parvçqôc Jusqu'à Aannaviine éobouaient successivement'» gr^ce à Ta^tuce infernale et à la soupçonneuse habileté de Cerherti.

Cependant Garlirty se faisant passer pojur Jacquinella-Treille , le petit-neveu villageois du vieux domestique de Cerherti, s'introduisait dans la maison , et l'acte finissait sans qu'on eût vu Psyché ou plutôt Armanline.

Pendant l'entr'acte, leg étAidiw^ts qobeireUeurs se tournèrent de nouveau vers rampant-scène ctu côté droit, avec des intentions belliqueuses. Maïs un changement si grand s'était opéré dans t'^titiKlQ de l'inconnu q^e UHJLte agression à son «idrtit devenait impossible.

Il n'avait plu^wi^ (^6es.9iUttres pravoquante^. Retiré tout au fond de sa loge» ii> iocUiiait la froQt, et fm bras 0e croisaient sur sa poitripa. Sm regard mopoe eit sa physî(H)Qinie higuhre e^^urimaieiU uoe soudaine et profonde tri&tessfiu

«• GetiQ douleur visible et ce complet abatteoo^^tk dé$^' mèrentles courroux les plus vifs et dérq^tèrent les ^P: positions si laborieusement écl^faudées dans le cours du précédent entr'acte. Or, comme Une plaît à personne de revenir de fa^on ostensible sur w^ Qigimw fcvci^elle^ ment et récemn^nfc éipisu, on parut ce^seç presque aussitôt de s'occuper de l'iaconim.

Latqile se releva. La décor ^t'était plus le même. Il représentait; piai^tiçp^ftt l'intérieur de l'atelier de Cer^i* berti.

Sur le devant de la ^èue, à^ droite du spectateur on remarquait un grand tableau fiÊfurant P^yard, le chevalier sans peur e^ sans reproche, recevant une écharpe fleurdelisée des maina de la belle madame de Randan.

I^a personnages de ce tableau, accessoire important de l'action, étaient de grandeur naturelle. Un peu en arrière se trouvait un gradin recouvert d'un drap sqmbre. — Sur chaque côté delà scène, une porte latérale* — Au fond, une croisée à grands carreaux dont le h^ était masqué par un petit rideau vert.

Un silence profond s'établit dans la salle et Ârmaniine fît son entrée en jetant à Cerbçrti qui la suivait, la première phrase de son rôle :

— Vou$ direz tout ce ^'U vous plaira, il ne meplaU pas de poser modHe aujourd'hui I

Psyché, la débutante, était une jeune fiUe de dix-huit ans à peu près, plutôt petite que grande, mais d'une taille ravissante et de proportions exquises. Rien ne se pouvait voir de plus mignon et de plus coquet que Fen* semble de sa personne.

Ses cheveux, d*un blond doux et cendré, caressaient de leurs mille boucles vaporeuses Tovale fin et aristocratique de son charmant visage. Ses yeux, trop grands peut-être et fendus à Torientale, étaient de cette teinte bizarre célébrée par le vieux poôte qui chantait :

La duchesse de Nevers Aux yeux verts 1

De ses prunelles sombres et profondes jaillissaient des * tueurs magiques, vives et scintillantes conune le reflet des pierres précieuses. Tels devaient être les yeux de Pro:'erpiDe, la mythologique et infernale déité.

Une robe d*un bleu pâle et un bouquet de roses blanches composaient toute la parure de Tactrice.

D'un seul coup-d'œil il était facile de se rendre compte des détails que nous venons d'esquisser rapidement. Mais ce coup-d*œil ne fut point permis aux spectateurs attçntife, car à peine Psyché venait-elle d'apparattre, qu'Un incident inouï fixa tous les regards et fit battre * tous les cœurs.

L'inconnu de l'avant-scène s'était levé, la figure livide et le regard effaré. Par deux fois il crîa d'une voix qui semblait brisée par l'émotion et la colère :

— C'est donc toi I c'est donc toi !

Puis, s'élançant par-dessus le rebord de sa loge et franchissant les six pieds qui le séparaient du théâtre, il tomba debout sur la scène, courut à Psyché, et fit briller au-dessus do sa tète la lame triangulaire d'un petit stylet.

La jeune fille épouvantée recula vivement en cherchant à gagner la coulisse. -— Mais ses pieds s'embarrassèrent dans les plis flottants de sa robe. — Elle tomba. L'inconnu se pencha sur elle et leva de nouveau son poignard. — La salle entière retentit de clameurs d'effroi. — Psyché s'évanouit.

Les acteurs effarés perdaient la tète et criaient : au secours t sans oser affronter les coups de l'arme mena- ^nte.

Tout ceci s'était passé en beaucoup moins de temps . que nous n'en avons mis à le raconter. L'émotion grandissait dans la salle.

Quelques femmes se trouvaient mal dans les loges. — • Les hommes, revenus de leur pi*emière stupeur , songeaient à prendre un parti.

Sans doute ils fussent arrivés trop tard. — Mais, dès le premier instant de péril, Marc-Henry s'était jeté dans l'orchestre des musiciens. 11 culbuta la contre-basse, creva la grosse caisse, et, brûlant ses vêtements aux quinquets de la rampe, il arriva sur le théâtre à son tour. Alors, bondissant comme les chèvres de ses montagnes, il parvint auprès de l'inconnu, le saisit â l'improviste et l'emporta loin du corps de la jeune £emme évanouie.

L*inconnu laissa tomber son stylet, puis, passant aussitôt de la fureur à l'abattement, il se laissa entraîner sans résistance.

2i2 LJSS AU0UR8 0*llK FQU.

Qeux étudiante aviii^t suivi M«f e-Benry et se trouvaieol 4 eôtô do kl» forêts à hk\ prè^ suÛQ-forti». — H n*eut pas besqia de leur aide.

En ce moment on baissa le viéeau, ear il était à craindre quête public, rassuré désormais, BoaislialetaBè de ourîosité et d'émotion, n'enyahit les coulisses^t mt mit ainsi le comble au désordre.

. Void quelle était sur le théâtre la disfiosition des piiscipaux personnages de la scène étrango qui Tenait dV !VOir hjèà.

D'abord, et près de la toile du fond, un pfttit groupe composé de Marc-Henry, des deux étudiants, de r.ètianger, de Phiddor (dans le eostuixte de son rèle de Mequinet la VreiUéj et de quatre ou cinq autres eoméâiens ou, comparses.

Sur le devant du théâtre,, plusieurs aeUices s'empressaient autour de Psyché qui commençait à reprendre se? sens. •

L'inconnu courbait le froiul et semblait attérè.

Tout le monde ppéyoyait quelque chose de bizarre. On attendait.

-r- Monsieur... dit alors Marc-Henry.

L'inconnu ne répondit pas.

— Monsieur, reprit le >eune ho^ntne en lui omettant la main sur Vépaule, c'est 4 vous que j'ai l'heaneur dp parler.

— A. moi'' dit l'étranger en relevant la tête.

— A vous-même.

— Et que me voulez- vous?

AUO'URS 1I*VH Feu tBd

. Les assistants écbang^enl un ngàsà stupéfait.

— Vous venez de tenter on hordhte erime, continua Tétudiant, quel motif vous y poussait docic ?

— Vn horrible crime? répéta l'inconnu en ^centuant fortement les deux mots que nous venons de sauU^er; je ne vous comprends pas.

— L'heure me semble mal choisie pour cette plaisanterie étrange, s*écria Marc-Henry avec impatience.

— Qui donc plaisante ici, Monsieur? demanda l'inconnu.

— Qui dqnc? vaus, Monsieur! vous-même qui, près du corps inanimé de cette pauvre femme,, feignez de ne pas me comprendre pour ne pas ^çie répondre...

Marc-Henry, tout en parlant, avait désigné Psyché par un geste machinal. Le regard de l'inconnu suivit la direction de ce geste, et, tandis que ses yeux s'arrêtaient sur la jeune fille, l'expression de ses traits changea de nouveau. Ses lèvres pâlirent, des rides profondes sillonnèrent son front, enfin tous les symptômes d'une violente colère se remontrèrent sur son visage.

— Cette femme ! cria-t-il, oh ! cette femme!

— Que vous a-t-elle fait? demanda Mare-Henry, Mais l'inconnu ne l'écoutait plus.

•^ La misérable \ murmurait^il d'une voix lau^ue, en tournant comme une bête fauve dans le o^ole qui l'enfermait; la misérable! la misérable!

Sur ces entrefaites. Psyché, complètement remise, se releva légère et s'approcha du groupe avee une curiosité craintive. L'inconnu fît un mouvement brusque pour s'élancer de nouveau vers elle. On le contint, et Marc- Henry dit tout bas à Psyché :

— Qui donc est cet homme, Madame, et d'où lui yîent pour vous cette profonde horreur?

— Cet homme ! répondit la Jeune fille avec une évidente honne foi, mais je ne le connais pas... je ne Tai jamais vu...

L*inconnu entendit ces paroles et reprit avec un rire convulsif .

— Elle ne me coniiait pas ! la misérable ! oh ! la misérable !...

Puis il s'interrompit soudain dans un accès d'effrayante gaieté, et il demanda d'une voix sèche et brève :

— Quel est celui d'entre vous, messieurs, qui m'a retenu le bras tout-à-I'heure, quand j'allais frapper cette femme?

Marc-Henry s'avança de deux pas dans le cercle et répondit :

-— C'est moi.

— Vous ? murmura l'inconnu en fixant sur le jeune homme un regard dévorant.

— Oui, moi, dit de nouveau l'étudiant en jetant un coup-d'œil de défi à celui qui l'interrogeait.

— Eh bien ! Monsieur, reprit ce dernier avec une audace incroyable, vous saurez désormais que je n'autorise personne à s'occuper de ce qui me regarde seul, et que voici comment je punis ceux qui se mêlent de mes affaires malgré moî...

En prononçant ces mots, l'inconnu leva vivement sa main gantée qui retomba d'aplomb sur la joue de Marc- Henry.

L'étudiant, transporté d'une indicible fureur, fit un

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mouvement pour se ruer à la hce de son adversaire. Troiâ ou quatre personnes se jetèrent entre eux.

Cette intervention était d'ailleurs inutile, car Marc- Henry se calma soudain et dit : ,

— Une lutte de crocheteurs ! fi donc 1 II me faut la vie de monsieur... Je pourrais de tuer tout de suite en lai broyant la tête contre ce portant,.. J'aime mieux le tuer demain d'un coup de pistolet... ce n'est que partie remise.

— Voici la garde... dit une voix dans les coulisses...

— La garde! s'écria Marc-Henry, oh! non! cet homme m'appartient, et la justice ne me le volera pas! Qu'il me tue demain, et on l'arrêtera si l'on veut ! mais aujourd'hui personne n'y touchera.

Et Marc-Henry, prenant le chapeau et le manteau de Philidor, jeta l'un sur la tête et l'autre sur les épaules de l'inconnu, en disnnt aux deux étudiants :

— Faites sortir monsieur et accompagnez-le jusque chez lui..

L'inconnu, avant de suivre les jeunes gens, ouvrit son portefeuille et y prit une carte qu'il tendit à Marc- Henri

— A demain, murmura ce dernier.

L'étrange personnage fit un signe d'acquiescement et sortît.

La carte que Marc-Henry venait de recevoir portait à l'un de ses angles un petit écusson hlasonné. Le nom gravé sur son vélin glacé était celui-ci :

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