LA COURTISANE DE GENÈVE
Iméf Wigmorland*
Serait-ce trop abuser de la bienveillance de nos lecteurs, que de supposer qu'ils ne sont point arrivés jusqu'à ce chapitre sans prendre un intérêt plus ou 'moins vif à quelques-uns des personnages que nous avons mis en scène, et en particulier à la belle et malheureuse Perdita? Nous répondons hardiment : Non.
Ce n'est donc pas sans une certaine inquiétude d'esprit que nous venons leur annoncer, la nécessité où nous nous trouvons de dire adieu pour un temps assez long à rhéroïne qui a peut-être conquis leurs sympathies, et cela aa moment même où sa situation est devenue plus péril* ieuse qu'elle ne l'avait jamais été dans les événements le»
plus critiques de son existence, si remplie d'aventures émouvantes.
Certes, quand la petite Maria d'Entragues tombait aux mains impures et criminelles de la Gouape et de Jacobus; quand plus tard elle avait le malheur de rencontrer des êtres comme le vieux Staroste, le comte de Fly, et même Stéphen ; quand elle était exposée k une erreur de la Justice qui pouvait l'envoyer à l'échafaud; quand, enfin, repoussée de partout et de tous, elle ne trouvait d'asile que dans un lieu infâme, certes, répétons-nous, le péril était immense; mais qui pourrait soutenir qu'il ne l'est pas davantage, maintenant que sa destinée est en quelque sorte à la merci de Georges d'Entragues, de cet être sans entrailles, qui ne recule devant le crime que lorsqu'il le juge inutile au succès de ses entreprises?
Et cependant, ainsi que nous l'annoncions tout à l'heure, nous allons quitter Perdita, et c'est dans les salons aristocratiques de lady Wigmorland que nous introduirons nos lecteurs : ils y trouveront Georges d'Entragues.
On doit se souveulr que dans le chapitre de notre précédent volume, intitulé : Les deux visites, M. deCholsy avait vivement engagé le jeune et beau gentilhomme qu'il coafiiilérait déjà comme son gendre, à se rendre, le mercredi suivant, à la fête que devait donner lady Wigmorland, qui ouvrait sa maison pour la première fois.
Lady Wigmorland, pairesse d'Angleterre, et par conséquent fort grande dame, était une de ces nobles étran^
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gères qui viennent brillants météores, éblouir pour une saison la société parisienne, laquelle commence, avec une étourderie quelquefois peu digne, par se jeter à leur tête pour fiaiy par les dénigrer sans conscience et sans pitié, quand arrive le moment où sa curiosité frivole est satisfaite, ce qui ne tarde jamais bien longtemps.
D-Ëntragues avait d'abord décidé qu'il se ferait présenter à lady Wigmorîand par le vicomte de Sanluces; mais dans le laps de temps qui s'écoula entre sa visite aux Ghoisy et le mercredi en question, Georges réfléchit que sa présentation aurait quelque chose de plus sérieux si elle était fôite par un homme de l'âge de M. de Cholsy, de sorte qu'il écrivit au vieux provincial pour lui demander de vouloir bien être son introducteur. Cette combinaison avait en outre l'avantage inappréciable de resserrer encore son inlimidité avec les parents d'Esther, et de la faire accepter par le monde, qui ne manquerait pas d'en tirer certaines conséquences : Georges savait très-bien que rien ne contribue mieux à amener un mariage que de mettre le public à même de dire qu'il est décidé.
11 est presque superflu de mentionner ici que la demande du comte d'Entragucs combla de joie M. de Choîsy. Présenter un beau gentilhomme à une grande dame, et le présenter comme son parent, il y avait de quoi en perdre la tête! Ce qui sauva M. de Ghoisy dans cette circonstance ce fut qu'il était trop bête pour devenir fou.
Georges, qui, au milieu de ses préoccupations personnelles, ne perdait pas de vue les intérêts de l'association des chevaliers du Lansquenet, enjoignit, en sa qualité de dictateur, à M. de Sanluces de s'arranger de manière à présenter à sa place, chez lady Wigmorîand, lord Wll-
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liams Stloobomby, cet ancien secrétaire de la société, du temps que le baron Croisé de la Croisette en était le président.
Disons en passant que Jules de Nodêsmes continuait à se désoler de la vertueuse fuite de sa charmante veuve, et que Georges songeait sérieusement à chercher et à s'approprier une femme capable de remplacer dans le cœur du vicomte l'inconstante Mazagran; car dans l'état où se trouvaient les choses, il était plus essentiel, plus indispensable que jamais pour le comte d'Entragues de conserver une domination absolue sur Tesprit de son jeune et candide ami. Tout était sinon perdu, du moins trèsgravement compromis, si Jules prenait une maîtresse que Georges ne lui eût pas donnée.
Le mercredi arriva.
A neuf heures précises, le beau comte d'Entragues se rendit à VHôtel des Ambassadeurs, pour se mettre aux ordres de M. et de madame de Choisy.
Sa tenue était d'une irréprochable élégance, et il portait à sa boutonnière un magnifique camélia, exactement semblable à celui qu'Esther avait laissé tomber à ses pieds le jour de sa visite à Choisy.
Il est triste de peuser à quel point la rouerie est habile à imiter le sentiment dans ce qu'il a de plus ingénieux et de plus délicat.
Esther vit le camélia et soudain son visage s'illumina d'une vive expression de bonheur. Ainsi animée par l'émotion, et dans sa fraîche parure de jeune fille, Esther était vraiment ravissante.
Les riches nattes de ses cheveux châtains, qui encadraient son front candide et ses joues rougissantes et
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veloutées comme une pèche, n'avaient pour tout ornement qu'un camélia couleur de chair, tout semblable à celui que Georges portait au revers gauche de son habit.
La vierge timide avait eu la même pensée que le viveur débauché!
L'amour naïf et désintéressé s'était rencontré dans une inspiration commune avec la passion astucieuse et calculatrice de l'or.
Geoi^es fut frappé de la beauté d'Esther ; mais il en fut frappé en artiste et non en amant, et s'il l'admira il ne lui vint pas à l'esprit que ce chaste et doux visage de madone n'avait pas été créé pour reposer sur un cœur aussi coupable que le sien !... Il ne se dit pas : Je suis un misérable de vouloir entraîner cette jeune fiUe dans l'abîme avec moi,,.
Même avec le rapidité de l'éclair, jamais le remords ne traversait le cœur de Georges !
 dix heures, M. et madame de Ghoisy, Esther et Georges partirent pour le faubourg Saint-Honoré, où était situé l'hôtel qu'habitait lady Wigmorland.
On sait que les Anglaises ont une prédilection toute particulière pour ce quartier, qui leur permet, grâce au voisinage des Ghamps-Ëlysées, de satisfaire ce goût effréné pour la promenade, auquel elles doivent la fraîcheur éblouissante de leur teint et la largeur peu séduisante de leufs pieds.
Nous ne croyons pas devoir infliger à nos lecteurs la longue et fastidieuse description d'une fête dans le grand monde.
Gela a été dit mille fois déjà ; cela le sera mille fois encore : laissons cette faible ressource aux bas bleus dans
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la détresse, et aux romanciers qui veulent nûre oroire qu'ils sont admis dans la bonne compagnie.
A quoi bon compter tous les vases de fieofs groupés dans les vestibules et sur l'escalier; tous les laquais galonnés et poudrés, rangés dans les antichambres; tous les lustres répandant à flats leur splendide lumière sur les blanches épaules et sur les rivières de diamants?
Et si Ton nous reproche la prédilection avec laquelle nous avons décrit les joies grossières du bas peuple, noiis répondrons à nos lecteurs, ce qui ne manquera pas ^e les flatter beaucoup : Nous avons donné la préférence aux gmngueties sur les salons, afi^n de vous montrer ce que vous ne pouviez pas connaître .
Comme c'est délicat !
Ici nous sommes contraints de nous servir d'une expression dont on a un peu abusé, et de dire, avec vérité cette fois : tout Paris était ce soir-là dhea lady Wigmor- Jand.
£n effet, les vastes salons de la noble étrangère réunissaient tout ce que Paris reni^rme de plus et ée tnoias distingué dans \A politique, la Uttérature et les arts.
On y voyait des grands seigneurs et des pafys de France ;
Des hommeis d'esprit et des dépotés;
iDes diplomates et des habitués de la Bourse;
Des ministres et des romanciers ;
Des vieilles prudes et des jeunes coquettes;
Des filles de finances en quête de maris qui pwsdeat les faire au moins comtesses;
Des grandes dames ayant fbulé aux pieds les préjugés de la naisBanœ ;
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£1 nue foule d'autreb ladivulualités qu'il senit trop lODg d'indiquer ici, ôj^que omis ne portoas que fmr né* moire sur ceUe liste iacomplète pourtant.
TûiU Paris était donc chez lady Wigmorland.
La maîtresse de la maison était une femme de trente ans à peu près, plutôt beHe que jolie, d'une rare distinctton de langage et de manières, spîrKuelle à coup sûr, et mé* ciiante, disait-on.
Comnie, du reste, lady Wîgmorland ne doit jouer dans celte histoire qu'un rôle tout à fait secondaire, nous ne parierons pas plus longtemps d'elle, du moins pour le moment.
Les plus Jolies femmes, et les plus ravissantes jeunes filles de France, d'Angleterre et de bien d'autres pays, formaient autour des salons une guirlande fraîche, éblouissante, parfumée, et cependant, au milieu de toutes ces merveilles de grâce, d'élégance et de beauté, Esthcr de Choisy fut remarquée.
On lui trouvait bien quelque chose d'un peu étonné, d*un peu provincial ; elle manquait, au dire des connaisseurs, de cet aplomb prodigieux de la jeune fille parisienne qui se sent sur son terrain, et qui mesure d'un œil clair et froid toutes les chances de sa destinée, sans en omettre avottne; mais elle avait tant de naïveté dans le regard, quelque chose de si pur dans tontes les lignes de son vi* sage, que, parmi les hommes à la mode, les (dus dîsttagués vinrent, à tour de rôle, sollidier 4a faveur d'«Be contredanse, qui l^r fut accordée avec une grâce Umlde, renplie de charme.
Mais ti^om le savons, Ceorges d'Etttra;i[ues«taltinscrU
460 tes cnnrALiBBS du larsqobiibt.
au premier rang, et il vint bientôt réclamer son drc^l, qu'Esther n'avait certes pas envie de lui contester.
Alors, pour la première fois, Georges se trouva seul avec la jeune fille si disposée à l'aimer ; car, n'en déplaise à toutes les mères de famille qui viennent au bal affublées d'un turban plus ou moins rouge pour surveiller leurs filles, une contredanse est un tête-à-tête.
Aussi le beau comte d'Entragues put-il, protégé tout à la fois par la foule et le bruit, murmurer à l'oreille d'Estber, des paroles presque passionnées, et la magnétiser par ses profonds et brûlants regards, pendant que les accords d'une musique enivrante, traversant une atmosphère parfumée, jetaient le trouble dans l'imagination pure encore de la jeune fille.
Quand Georges ramena Esther à sa mère, madame de Ghoisy remarqua que la pauvre enfant était émue et tremblante comme une fauvette qui a vu planer un milan dans les airs ; mais elle ne s'en alarma point, et elle échangea avec son m^rri un regard qui signifiait évidemment : Cda marche à merveille !
Georges surprit ce regard, et il en tira cette conclusion, qu'il était plus urgent que jamais d'empêcher Perdita de reparaître.
Dans cette pensée, et comme il n'était plus inscrit que pour la dixième contredanse sur le calpin d'Esther» il s'éloigna, afin d'aller à la recherche du vicomte de Sanluees et de lord Williams Stloobomby, avec lesquels il désirait s'entretenir du sujet de ses préoccupations.
Au moment où il se disposait à entrer dans un salon de jra, à peu près sûr d'y rencontrer ceux qu'il avait besoin
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de voir» la voix d'un huissier, dominant la foule, annonça lentement :
— Monsieur le duc et madame la duchesse de Sandoval!
Aussitôt il se fit un mouvement dans la foule qui encombrait les salons.
Les nombreux invités de lady Wigmorland se rangèrent de manière à laisser libre un vaste passage, et, chacun se haussant sur la pointe du pied, regarda du côté de la porte, par- dessus la tète ou l'épaule de son voisin.
Cest que la duchesse de Sandoval, qui allait paraître, avait été précédée, à Paris, par une réputation de beauté et d'étrangeté, qui faisait qu'on parlait d'elle depuis longtemps déjà.
Les femmes l'attendaient pour la dénigrer, et les hommes pour lui faire la cour.
Celles-ci espéraient bien qu'il y aurait à rabattre de sa beauté, et à ajouter à son âge; ceux-là qu'on en avait pas dit assez sur sa coquetterie.
«r Elle spra maigre et noire, pensaient les premières.
a Elle doit ressembler à la marquise d'Améagui, de la brodante ballade d'Alfred de Musset, rêvaient les seconds. *
Aussi la surprise fut-elle générale, quand on vit s'avancer, précédant le duc de Sandoval de deux ou trois pas, une toute jeune femme blanche et rose, dont la tète charmante était couronnée par une admirable chevelure d'un or pâle aussi étrange que magnifique.
Sous le rapport de la grâce, de la perfection des formes, de l'élégance et de la distinction, la duchesse ne laissait rien à désirer aux plus difficiles.
Quand elle traversa le premier salon pour se rappro-
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oher de lady Wigmorland, Georgeg» qui se trouvait sur son passage, fut singulièrement frappé du contraste qui existait entre la coupe candide et presque virginale liu visage de la belle Espagnole et le regard hardi et pas* sîonné de ses grandes prunelles bleues.
<x II y a quelque chose d'extraordinaire dans cette femme... » peDSB4-il.
Puis il passa dans le salon de jeu, ou, comme il s'y attendit, il trouva le vicomte de Sanlaces et lord Williams Slloobomby.
Le premier é^ait en grande veine de bonheur k une partie de bouillotte.
Il échangea un regard d'intelligence avec d'Ëntragues, et dit : Je fais mon argent,
11 avait en main un brelan d'as, et le quatrième avait eu l'aimable attention de tourner, de sorte que la perte était impossible.
Quand à lord Williams Stloobomby, il venait de passer dix-sept fois à l'écarté ; mais la chance semblait l'avoir abandonné, car il était au moment de perdre la dix-hui« tième partie.
Effectivement son adversaire, auquel il ne manquai qu'un point, tourna le roi, et lord Williams fut obligé de céder la place.
Il se leva et il alla prendre le bras de Georges, qu'il avait aperçu derrière sa chaise depuis un moment.
— Eh bien! — lui demanda d'Entragues, — ^i-je eu raison de vous faire présenter ici à ma place par Sanluces?
— Merveilleux! — répondit l'Anglais.
— Combien?
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— Douze mille.
— Bah!
— C'est absolument comme j'ai l'honneur de vous le dire. J'aurais pu continuer, mais cela n'eût pas été sage.
— Bravo! c'est affaire à vous, mon cher lord.
Tout ce colloque avait eu lieu à voix basse, comme on peut se l'imaginer. Georges reprit tout haut :
— Voulez- vous, mon ami, faire un tour avec moi dans les salons, qui commencent à être fort brillants?
— Volontiers.
— Vous y verrez la merveille de la soirée.
— Ah! qui donc?
— Une beauté singulière.
— Mais encore?
— Une Espagnole.
— Ah! oui, la duchesse de Sandoval, sans doute : on en parlait beaucoup tout à l'heure autour de moi; mais comme j'étais fort absorbé par mon jeu, je n'ai pas prêté une grande attention à ce qui se disait.
Tout en causant, les deux amis, ou plutôt les deux associés, arrivèrent à la porte du salon de jeu.
Ils allaient la franchir, lorsqu'une femme se présenta pour entrer.
Cette femme était la duchesse de Sandoval.
Georges» qui marchait le premier, s'effaça pour la laisser passer, de sorte qu'elle se trouva face à face pendant une sei^onde avec lord Williams Stloobomby.
Pendant cette seconde le* regard de l'Espagnole et de l'Anglais se croisèrent.
La duchesse de Sandovsd tressaillit, son front se eou» vrlt d'une pâleur mortelle, ses lèvres se décolorèrent, et
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elle tomba sans counaissance dans les bras de deux ou trois personnes, qui, aux premiers symptômes de malaise, s'étaient empressées autour d'elle.
Georges, soupçonnant que cet évanouissement devait avoir une cause extraordinaire, attacha un regard interrogateur sur lord Stloobomby.
11 était fort pâle aussi et paraissait en proie à une émotion violente.
On porta la duchesse de Sandoval, toujours sans connaissance, dans l'appartement de lady Wigmorland.
Quand à lord Williams Stloobomby, il quitta le bal au bout de trés-peu d'instants pour retourner chez lui, où il fut bientôt rejoint par d'Entragues, dont la curiosité était excitée jusqu'à l'inquiétude, ce qui s'explique par la solidarité qui unissait entre eux les divers membres formant l'association des Chevaliers du Lansquenet.
11 n'y avait pas cinq minutes que Georges avait quitté le bal de lady Wigmorland, quand l'huissier proclama à la porjte les deux noms suivants :
— Son Excellence le prince de Falckenbei^.
— Son Altesse le Staroste deLûblinitzki.
Nous ferons plus tard connaissance avec ces deux nobles étrangers, si toutefois nous ne les connaissons déjà ; mais, pour le moment, nous allons rejoindre lord Williams Stloobomby et Georges d'Entragues : On sait que le second était venu trouver' le premier, qui avait quitté le bal aussitôt après l'évanouissement de la belle Espagnole.
— Vous me direz, j'espère, la cause de cet incident bizarre, incompréhensible, — fit Georges. — Dans la position où nous sommes tous, nous ne devons rien avoir de
caché les uns pour les autres... nos statuts sont formels à cet égard.
— Vous saurez tout demain, — répondit le jeune Anglais.
— Pourquoi demain? pourquoi pas tout de suite ?
~ N'insistez pas, mon cher d'Ëntragues, je vous en prie... Demain vous comprendrez quel doit être le désordre qui existe maintenant dans mes idées... Laifsez-moi seul! ayez quelques heures de patience! je vous jure que vous ne vous en repentirez pas I
— Soit, mon très-cher; mais que ce soit hien demain : je ne saurais vous accorder davantage.
Et Georges se retira.
I^ lendemain matin, k dix heures, son valet de chambre lui remit un volumineux paquet cacheté qui portait pour sttscription :
a A Monsieur le comte d'Entragues, de la part de lord Williams Siloobomby. »
Georges rompit l'enveloppe du paquet; elle contenait un assez gros manuscrit.
— Ah! ah! je vais tout savoir! — se ditril en lui* même.
£t il s'enfonça dans son fauteuil à la Voltaire, alluma un cigare et commença sa lecture.
Nous allons, dans les chapitres suivants, reproduire exactement le manuscrit de lord Williams Stloobomby, nous bornant à supprimer ceux des détails qui ne nous sembleraient pas utiles à l'intérêt ou la clarté du récit.
neufs éblouissants de blancheur, et son amphitéâtre de vieilles maisons grises, sur le fond sombre du mont Salève.
Êientôt les objets devinrent plus distincts : les tours de Saint-Pierre, ces tours qui donnent à la physionomie de Genève un caractère tout particulier, commencèrent à se dégager de la masse de toits qui les environnent.
Puis on put compter les fenêtres des maisons bâties sur les quais.
On distingua ensuite les gigantesques arceaux du pont des Bergues.
Enfin ou découvrit sous son dôme de verdure la statue du morose Jean- Jacques, ce philosophe qui ne put jamais parvenir à vaincre son orgueil ; ce sage qui passa sa vie à faire des sottises, ce moraliste qui n'eut plus le courage de vivre le jour où il comprit que toutes les misères de sa nature n'étaient plus un secret pour personne.
Pendant un instant encore, le Winkelried battit les eaux limpides du lac /le ses deux roues écumeuses; puis la soupape et la cheminée sifflèrent et mugirent, Tune en lançant des jets de* blanche vapeur, l'autre en vomissant des flots de fumée noire, et le bateau, docile au gouvernail, s'arrêta comme un cheval bien dressé.
Au nombre des voyageurs que le Winkelried allait dé* barquer à Genève, se trouvait un jeune homme qui, depuis Lausanne, accoudé à l'une des balustrades du pont, semblait contempler avec son âme autant qu'avec ses yeux les magnificences des horizons du lac.
Parfois les purs et rapides rayonnements de l'enthou-
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siasme intérieur illuminaient sou front; djes éclairs de bouheur jaillissaient de ses prunelles enflammées par l'admiration! L'aspect de cette nature, à la fois si majestueuse et si riante, paraissait doubler sa vie en agrandissant tout à coup ses facultés.
Ce jeune homme était de moyenne taille, mince, avec cette tournure élégante et dégagée qui caractérise Thomme de noble race, et que le commis- voyageur, quoi qu'il fasse, n'imitera jamais ; il pouvait avoir de dix-neuf à vingt ans.
Son visage, d'un ovale un peu allongé, était pâle, mais non de cette pâleur qui annonce une organisation faible et une santé capricieuse, peut-être fatiguée par de précoces excès. On sentait que la vie encore ménagée de la jeunesse circulait sous celte peau transparente et blanche. Le regard avait de la douceur et de la bonté, avec celte légère teinte d'incertitude, preuve évidente que l'âme n'a pas encore perdu toute sa candeur primitive.
Des moustaches soyeuses, fines et blondes, une royale pointue, semblable à celles qu'on remarque dans presque tous les portraits d'hommes de Van-Dick, donnaient à cette tête ce caractère d'une régularité un peu prétentieuse qu'on est généralemeni disposé à attribuer aux physionomies d'artistes et de poètes.
Le jeune homme dont il s'agit ici n'était cependant ni l'un ni l'autre.
Tout au plus faisait-il de détestable vers dans ses moments perdus, obéissant ainsi à cette immuable loi, qui veut que tout adolescent mince et pâle attèle, de dix-huit à vingt ans, un certain nombre de rimes plus ou moins sonores à quelques idées plus ou moins creuses, m. ^2
Tout au plus encore maniait-il le crayon suffisamment pour esquisser un site remarquable, et le pinceau assez bien pour orner l'album d'une jolie femme de quelque médiocre aquarelle.
Il était Anglais, rêveur, désœuvré et maître d'une fortune médiocre, déjà en partie dissipée à parcourir l'Europe depuis quatre ans. Ne sachant plus que faire d'instructif et d'honnête, il venait passer quelques mois à Genève pour pêcher à la ligne dans le lac et suivre le cours d'histoire de M. Sismond de Slsmondi. A coup sûr rien ne pouvait être plus moral au monde que ces deux manières de passer son temps.
Ce jeune homme s'appelait lord Williams Stloobomby, et
il appartenait à une de ces vieilles familles anglaises qui
mettent leur orgueil à des conquérants du passé, et k faire