‹ Les Chevaliers du LansquenetChapitre 12 sur 30 · partie des oppresseurs du présent, ce qui constitue la né · texte numérisé non relu

partie des oppresseurs du présent, ce qui constitue la né

' cessité de rendre un compte terrible dans l'avenir.

A Genève, comme dans tous les pays où arrivent des bateaux à vapeur, une foule de commissionnaires et de portefaix stationnent au débarcadère, et font, sur le pont du bâtiment, une invasion victorieuse, à l'instant précis où la proue touche le pont mobile qui communique avec la terre ferme. Le plus souvent ces Bédouins à peu près civilisés s'emparent de vive force de vos bagages, et vous conduisent pour l'ordinaire.partout, excepté où vous avez envie d'aller.

Le Winketried et notre jeune voyageur ne pouvaient guère échapper à cette loi commune : un portefaix se rua

LIES CHEVALIERS DU LAIfSQtBNËT. 471

donc sur les bagages de lord Williams, et les chargea sur ses 'épaules, avec la volonté bien arrêtée de conduire le nouveau débarqué à V Hôtel du Lac, tandis qu'il voulait justement loger à VHôiel de la Couronne, l'un des meilleurs et des mieux tenus de Genève.

Au moment où Williams, arrivé à l'extrémité du pont mobile, entamait une discussion assez vive avec son portefaix, qui voulait malgré ses ordres tourner à droite quand lui-même avait résolu de prendre à gauche, une jeune femme longea le quai à peu de distance de l'Anglais, le regarda, et quand elle eut fait quelques pas, elle se retourna deux fois pour le regarder encore.

Ce petit manège féminin fit sourire quelques jeunes gens qui se trouvaient là, et excita l'indignation douloureuse de cinq ou six farouches momiers (i), désolés de Toir les œillades de la grande prostituée de Babyhne en usage k Genève, la ville puritaine par excellence.

Williams, tout à la fois absorbé par sa querelle avec son facchmo, et l'obligation où il était de remettre son passeport aux employés de la cité républicaine, ne vit pas que cette jeune femme était charmante.

De magnifiques cheveux, de ce blond-doré, à reflets ardents et doux, si distingué et si rare, encadraient délicieusement entre leurs longues boucles épaisses, soyeuses et brillantes, un visage rose, gracieux, mutin et provoquant.

Une bouche railleuse et sensuelle, rouge comme la fleur du grenadier, laissait voir en s'entr'ouvrant à demi des

(1) Nom sous lequel oi^ désigne èi Genève les cagou du protes-^ tantisme.

172 LES CHBVA14BRS DU LANSQUENET.

dents unes, blancb£s et sacrées conune des perles de la plus belle eau.

De longues paupières transparentes et satinées voilaient par moments de grands yeux d'an bleu limpide et profond.

A travers les cils soyeux et fins jaillissait aussi rapide que réclair, un regard à la fois humide et brûlant, dont l'expression était en même temps spirituelle comme la coquetterie joyeuse, et tendre comme l'amour sérieux.

Une robe de soie gris-perle, à raies d'un violet pâle, dessinait une taille souple, cambrée , irréprochable, et accusait sans les exagérer les riches contours d'un buste de la plus idéale perfection.

Le pied était ravissant, la main patricienne au plus haut degré.

A ce sujet, nous nous permettrons de remarquer en passant que toutes les bourgeoises qui ont les extrémités élégantes et fines, sont infailliblement bâtardes de quelque gentilhomme.

Quant aux grandes dames qui sont douées d'une façon diamétralement opposée... Ma foi, Mesdames et Messieurs, tirez la conséquence.

Pour en finir avec la jeune femme dont neas venons d'esquisser ie-povtrait,*Yiotts ajouterons qu'il y avait dans son ensemble et dans sa démarche cette grâce indescriptible et ce charme indéfinissable ^i font tressaillir le cœur et rêver l'imagination de l'homme qui en est frappé.

Elle s'appelait^aRaê.

Nous avons dit que lord Williams ne l'avait pas remarquée. Les Anglais en voyage n'accordent leur attention aux femmes qu'ils rencontrent, que lorsqu'ils ont eu le

LBèCHSrAUBtlS DD LlKSQUBlCET. 173

temps d'aller à leur auberge se peigner, se parfamer, se brosser et surtout dîner;

Done, lord Wtltiams, vaiDqteur dans son débat avec le porttfaixv siétait installé très-oonfortablenient à l'excellent HôUlée la Cauromie.

U n'y était pas- depuis huit joure (fuHl s'ennuyait profondément, quoiqu'il eût déjà pris mm traite dans le lac, et assisté deux fois au -cour» d^histoife de M. Sismoad de Si^Hondî.

Ce ipiioique nous paraît parfaitament aimable.

Williams songeait donc à netotirner ^Pdris, où àNaples, ou aux eaux de Bade, partout enfin où il n'était pas. Un Anglais qui se respecte ne saurait agir autrement.

Le nôtre allait mettre son projet de départ à exécution, quand arriva dans l'hôtel qu'il habitait un artiste italien, sculpteur de talent : il signor Giorgiùne,

Giorgione était un homme de quarante ans à peu près.

Il avait été d'une beauté remarquable dans sa jeunesse, et bien que les fatigues et les émotions d'une vie orageuse l'eussent usé de bonne heure, toute sa personne conservait encore un caractère frappant de grâce et de noblesse.

Le feu sombre des passions souvent assouvies brillait toujours dans ses grands yeux noirs, entourés d'un cercle bleuâtre et marbré, et la puissante inspiration trônait sur son front dépouillé, comme i.n roi volontairement fainéant.

U parlait le français aussi bien que l'italien. Longtemps il avait habité Paris, où il retotDtrnait encore chaque année

174 LU CflBTÀLlBRS 00 LAMSQIWlfBT.

k l'époque de l'exposition. Dans un de ses voyages il y avait fait la connaissance de lord Williams.

Giorgione était doué d'un caractère aimable et facile. Williams, enchanté de la rencontre, renoua connaissance avec lui, et renonça provisoirement à ses projets de départ.

Plus d'une fois déjà l'Italien était venu à Genève, dont il connaissait les mœurs, les artistes et les principaux habitants. Il fut pouiv Williams, ennuyé et mécontent, un cicérone utile et amusant.

Ensemble ils visitèrent l'atelier de Diday, le paysagiste gracieux et fin, celui de Galame son élève et son rival, plus énergique, plus fougueux, plus renipli de verve et de poésie, mais peut-être moins habile.

Ensemble aussi ils parcoururent les environs enchanteurs de la ville, et ils allèrent dans le monde, si toutefois on peut donner le nom de monde aux réunions hebdomadaires de ses hommes empesés et gourmés, et de ces femmes embéguinéeset pieusement minaudières qu'on appelle des Genevois et des Genevoises.

Bientôt la liaison de Giorgione et de Williams devint une véritable intimité.

Sceptique comme doit l'être tout homme qui a trop expérimenté ses semblables, Giorgione aimait à contredire avec sa parole doucement railleuse, les beaux rêves et les naïves illusions de Williams.

Ce dernier, cœur presque oeuf, imagination presque chaste, écoutait sans les croire les discours de l'artiste, qu'il traitait d'ingénieux paradoxes.

— Vous avess donc beaucoup souffert, pour être aussi

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profon^éffleiit désenchauté et détaché dç tout? — lui demandait-il parfois.

— Non, — répondait Giorgione, —je n'ai pas souffert : j'ai vécu. •

— Eh bien! alors...

— Attendez, mon ami ; attendez que l'expérience ait ridé votre front, et mêlé quelques fils d'argent à l'or si doux de votre chevelure... Attendez que vous ayez mon âge, et vous verrez si l'on doil croire à quelque chose daus ce monde.

Croire est doux, je le sais; mais quand ou a beaucoup vu les hommes, on en arrive à mettre en doute jusqu'au témoignage de ses sens.

Où vous voyez la vertu aujourd'hui, vous verrez plus^ tard l'hypocrisie.

Vous vous direz, « quelle perfidie cache ce sourire ? quelle douleur cette fausse joie di^imule-t-elle ? »

Vous surprendrez une pensée cupide sous le front voilé de tristesse du fils au chevet de son père mourant.

Dans les caresses de la mère et de la fille, vous devi* nerez le germe de leurs rivalités futures.

Fouillez le passé de tous les Phllémons et Baucis q e les niais vous citeront comme des modèles de bonheur domestique, qu'y trouverez-vous? un bourreau oublieux et une victime résignée, ou des désordres qui n'ont pas fait de bruit parce qu'ils ont eu lieu sous la honteuse sauvegarde d'un mutuel accord.

Quelle femme n'a eu de désirs que pour l'homme qu'elle devait et prétendait aimer?

Quel homme s'est cru infidèle pour avoir cédé k un caprice d'une heure ?

176 LES CHBVALIBRS DU LANSQUBffBT.

Quelle jeuoe liile a senti les premiers battements^e son cœur le jour de sou mariage ?

Où n'est pas le calcul ? où n'est pas la ruse ? où n'est pas l'égoïsme, cette seule passion vraie et indestructible?

Vous, mon ami, quand une femme murmure à votre oreille ravie ces deux mots d'une harmonie si perfidement douce : « Je Vamel » vous êtes enivré, transporté... vous avez tant de joie dans le cœur, que le doute n'y peut trouver place.

Aussi quand l'heure de la déception arrive, elle est bien amère, n'est-ce pasr

Eh bien ! moi, quand on m'adresse des paroles d'amour, je laisse dire, mais je ne crois pas.

Je jouis de la vie comme un acteur s'amuse de la pièce dans laquelle il a un rôle... quand elle est amusante. Rien pour moi ne finit par la déception, parce que rien Q'a commencé par l'illusion.

L'erreur que j'ai le plus longtemps gardée c'était que la haine du moins était une passion sincère et durable. Je me trompais encore : elle est impuissante et volage comme les autres. On se vante de haïr, et on ne hait pas, parce qu'à la longue c'est aussi fatigant que d'aimer.

Ainsi parlait Giorgione.

— Je vous plains sincèrement, mon ami, — répondait le pauvre Williati.s consterne.

Oh ! ne me plaignez pas ; enviez-moi plutôt. Au surphis je n'ai pas d'inquiétude sur votre compte, vous avez tout ce qu'il faut pour être un jour tout ce que je suis devenu depuis lon<i;temps.

— Je ne le pense pas.

— Vv.us le verrez.

LES CHEVALIERS DU LAIfSQCBIfBT. 177

— J^ ue veux pas le voir.

— Vous n'en serez que plus heureux.

— Et si je repousse ce bonheur ?

— Il vous arrivera malgré vous, et sans que vous vous eu doutiez; puis quand vous en jouirez, vous vous demanderez avec étonnement comment vous avez pu croire qu'il en existât un autre sur la terre.

Et chaque jour, dans ces entretiens dissolvants, une des croyances, une des illusions de William s'en ailaii emportée au vent glacial du scepticisme de Giorgione.

La CSonrtlftanc.

Une courtisane i

Sait-on bien ce que c'est que l'être bizarre et prèsqu'incompréhensible qui est représenté par ces deux mots, tout à la fois gracieux comme le plaisir et mornes comme la honte : une courtisane !

Vous, à qui la destinée a fait une existence calme, recueillie, toute pleine des joies si pures et des émotions si douces de la famille ; dont les jours paisibles sont mystérieusement embellis par les rêves d'un chaste amour, avez-vous jamais deviné la nature et la vie de ces femmes folles de leur corps et insoucieuses de leur âme, que dans Rome païenne on appelait énergiquement des louves ?

Savez-vous ce qu'elles sont, ces créatures charmantes et infâmes, à la fois si riches et si pauvres, presque toujours avides, et parfois cependant d'une prodigalité sublime et d'une générosité sans bornes i

4 80 LES CHlSVALiEHS DO LANSQUENET.

Savez-Yous ce, qu'elles sont c«s, créatures, belles et perdues, dont les jeunes gens mendient par de honteux hommages les baisers corrupteurs, et auxquelles les vieillards prodiguent leur or en échange de menteuses caresses.

Si vous avez oublié l'histoire de Ninon, qui vit à ses pieds des héros et des écrivains de génie ; si vous ne savez pas celle de la belle Impéria, qui damna tout un concile, réuni pour réformer les scandales que donnaient le haut et le bas clergé ; si vous n'avez jamais réfléchi sur l'existence des Lais, des Phryné et des Rhodope, ces femmes aux fortunes presque fabuleuses, peut-être apprendrez-vous quelque chose dans les pages que nous allons faire passer sous vos yeux.

Et alors, mères de famille, vous comprendrez pourquoi vos fils vous échappent de si bonne heilre ; femmes, Vous saurez pourquoi vous avez tant de peine à retenir vos maris et vos amants.

Danaë, la ravissante femme à la chevelure d'or, était une courtisane.

Mais si elle appartenait à cette classe par certaines dispositions de son caractère et de son organisation, elle en différait aussi par beaucoup d'autres.

Ceci entraine pour nous la nécessité d'esquisser en qiielques ligues les traits principaux de sa nature morale, si l'on peut ainsi parler, comme, dans le chapitre précédent, nous avons esquissé son portrait. Si nous n'agissions pas ainsi, ce que nous avons à raconter nous ferait accuser de contradiction à chaque page.

Les contradictions existent, mais elles sont du fait de notre héroïne, et nous en acceptons d'autant moins la

\M (UIEYAU^RS BO L4NSQUENBT. 481

respopsabilité, que nops sommes en mesure d'affirmer à nos lecteurs, que l'histoire qui va passer sous leurs yeux, etjdont nous nous faisons si^nplement les narrateurs, est réelle au fond et d'une exactitude rigoureuse dans les détails.

On nous dira : Cest invraisemblable.

Nous répondrons : Cest vrai.

Que de choses nous avons vues, que nous n'auriQQs pas voulu croire si Ton nous les eût racontées !

Le prince de Talleyrand a dit : Tout arrive; à Timitation de ce célèbre brocanteur de couronnes, nous disons : Tout existe ou a existé.

Revenons à Danaë.

Elle était courtisane parce qu'elle s'abandonnait sans pudeur et sans frein à ses passions désordonnées.

Elle ne l'était pas, en ce sens que, bien qu'elle fût vénale et perdue, un indifférent n'obtenait jamais d'elle une parole d'amour : si elle se livrait à lui, c'était avec indifférence.

Elle aimait vite> elle aimait avec ardeur ; mais ses tendresses n'avaient qu'une durée éphémère : c'était l'ouragan qui renverse tout pour régner sans partage pendant quelques minutes.

Elle qui trompait sans cesse, elle ne pardonnait point qu'on la trompât quand elle aimait ; et, dans ce cas, l'aversion la plus implacable remplaçait subitement l'affection dans son âme.

Chez elle trois cordes seulement vibraient : l'amour, la hain % le dédain; elle n'avait jamais compris l'amitié. Ce caractère était étrange : l'avalt-il été toujours au -

1S2 LES GIIETAMEIIS DU lAHSQUBlTEt.

tant? Cest ce que la suite de cette histoire nous apprendra.

Deux ans environ avant les scènes que nous allons retracer, Danaê avait été, disait-on, très-malade. Pendant sa convalescence, qui s'était prolongée outre mesure, on avait complètement cessé de la voir ; puis, quand elle avait reparu, chacun s'était, à bon droit, étonné de son changement.

Sa beauté était toujours la même, mais son caractère n'avait plus rien de ce qui le distinguait quelques mois auparavant.

Elle paraissait avoir oublié beaucoup, et ceux qui l'avaient toujours connue, se demandaient si c'était bien là la femme pour laquelle ils s'étaient si longtemps inquiétés.

Sa voix était plus harmonieuse, sa parole plus élégante; mais aussi l'une était plus hautaine et l'autre plus impérieuse.

Ses manières avaient pris une distinction étourdissante, si on les comparait à leur simplicité d'autrefois ; son regard, calme naguère, étincelait du feu sombre de ces passions qui ne brûlent que bien rarement dans le cœur glacé des Genevoises. .

• Les personnes qui étaient à même de la voir plus sonvent et de plus près, allaient jusqu'à croire que la maladie avait altéré profondément sa raison, carDanaë, à qui l'on ne connaissait pas d'ennemis, semblait être constamment sous le coup d'une appréhension terrible. On la voyait tressaillir, pâlir, se troubler, et elle portait ostensiblement à la ceinture de sa robe, dans une gaine d'or riche-

tB8 CHBVAfiTBRS DU LANSQUEUrfif . 181

ment ciselée et damasqainée, un petit stylet étineelant comme un joyau, mais acéré comme une arme terrible.

Deux jeunes filles qui serTalent Danaê avaient été congédiées avant sa maladie, et n'étaient pas resiées un seul jour à Genève.

A dater de ce moment, Danaê n'avait eu auprès d'elle qu'une vieille femme, qu'à son accent prononcé on recoonaissait tout de suite pour une étrangère.

Effectivement cette vieille femme était Italienne : elle se nommait Mathéa.

Un mo:s s'est écoulé depuis l'arrivée à Genève du jeune lord William ***, qui s'ennuie déjà depuis quinze jours, comme nous l'avons dit dans le chapitre précédent.

Il est dix heures du matin.

Nous sommes dans une chambre de moyenne grandeur et meublée avec luxe.

D'épais rideaux de damas cramoisi tombent devant les fenêtres, et ne laissent pénétrer dans l'apparlement, où règne un profond silence, qu'un demi- jour tout à la fois doux et voluptueux.

Un tapis fond blanc à larges rosaces de couleurs éclatantes, semble par sa moelleuse épaisseur inviter les pieds nus. Des sièges d'une recherche toute féminine, chauffeuses près de terre, profondes ganaches, divans souples, ba$ et larges, trahissent le penchant à la paresse et à la rêverie voluptueuse, de celle qui habite ce mystérieux séjour. Les murailles sont recouvertes d'une étoffe de soie semblable à celle des rideaux* Dans un des angles, une

18i LES CneVAUBRS DU L\NSQUE:<feT.

toilelte Pompadour dissimule avec coquetterie , soqs les flots de teutelles qui l'enveloppent, son arsenaV de flacons, de coupes et de vases, tous remplis de parfums enivrants. Le panneau principal est occupé par un lit d'ébène incrusté de nacre et de cuivre, mais en ce moment entièrement caché par d'amples rideaux qui l'entourent de toutes parts.

Au moment où le marteau de la pendule frappe dix coups, «on entend derrii^'re les rideaux du lit un léger mouvement et un harmonieux soupir.

Puis une petite main blanche, fine et déliée, soulève les lourdes draperies de damas, et on aperçoit une jeune femme à demi appuyée sur son coude, qui entr'ouvre langoureusement ses paupières, encore appesanties par le sommeil.

Cette jeune femme est Danaê.

Elle se met sur son séant, allonge gracieusement un de ses bras et saisit une petite sonnette d'argent posée sur sa table de nuit.

A peine la sonnette s'est-elle fait entendre, que Mathéa, la vieille camériste italienne dont nous avons parlé, entre dans l'appartement.

— Madame a sonné? — dit-elle, en s'avançant de ce pas prudent et sournois d'une chatte expérimentée.

— Ouvrez les rideaux, et faites un peu de feu si le temps est sombre.

— Madame le temps est superbe.

— Eh bien ! bornez -vous à ouvrir les rideaux.

— Madame sait-elle qu'il n'est encore que dix h^res?

— Oui... Faites vite; je veux me lever.

La camériste (nous pensons que l'âge de Mathéa doit

hU CUTALIBIIS DU LANtQUBNBT. IH.N

nous faire donner la préférence à cette expression sur celle de soubrette, qui nous parait un peu fringante), la camériste, dison&-nous, s'empressa d'aller tirer les ndeaux, et à l'instant même des flots de lumière entrant dans Tappartement éclairèrent un délicieux tableau.

Danaê est toujouis sur son séant, le coude enfoncé dans son oreiller, dont les dentelles éblouissantes de blancheur, sont moins blanches que son bras nu.

Dans le désordre de son sommeil, le petit bouton de saphir qui retient croisé sur sa poitrine sa chemise de fine batiste, est détaché, et l'on aperçoit son 4)eau sein et SCS magniûques épaules, surilesquels retombent, comme de longues franges d'or, les anneaux splendides de sa chevelure brillante et parfumée.

Rien ne peut donner l'idée de la grâce et du charme de la molle altitude de Danaë, car rien n'égale l'incroyable perfection des beautés qu'elle dévoilé sans s'en douter. Ses yeux à demi clos sont chargés d'une langueur voluptueuse qui n'est déjà plus celle du sommeil, et sa bouche gracieusement entr'ouverte semble sourire au rère de bonheur qui a visité sa couche pendant la nuit.

La \ieille Hathéa, après avoir relevé les rideaux, rapporté quelques va^ de fleurs qu'on enlevait chaque soir, se rapprocha du lit de sa maîtresse, et se tint immobile dans une attitude qui semblait provoquer un ordre.

— Habillez-Aoi, — lui dit Danaê.

En sautant hors de son lit avec la légèreté d'une biche qui s'élance de son gîte, elle mit ses petits pieds dans des mules de velours brodées d'or, et elle courut s'asseoir sur un de ses divans, dont les élastiques, souples cependant, la firent rebondir.

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Puis elle glissa prestement sur ses Jambes fines» polies et transparentes comme l'onyx des bas de soie^gpis-pferie, dont la finesse merveilleuse prit à l'instant même une teidte rosée d'un effet ravissant.

Alors Danaê se releva, jeta sur ses épaules un peignoir de cachemire bleu de ciel, et se laissant tomber sur une chauffeuse, elle pencha sa tête en arrière pour livrer son admirable chevelure aux mains de Ifathéa.

La vieille camérisle prit les longues tresses, les sépara, les réunit, et finit par en former une brillante couronne.

Pendant cette opération Danaê, qui était vis-à-vis la glace de sa toilette à la duchesse, avait plus d'une fois souri à sa beauté, tout en parcourant d'un œil distrait un Journal posé tout ouvert devant elle.

— Mathéa! — dit-elle tout à coup en prenant le Journal et en le Jetant loin d'elle par-dessus sa tête.

— Madame, — répondit la vieille camériste, qui achevait de fixer une dernière épingle.

— Il y a un mois à peu près, — reprit Danaê, — il est arrivé à Genève un jeune homme.

— Oui, Madame, c'est-à-dire qu'il a dû en arriver probablement plusieurs.

-— Peu importe... cehii dont je parle est très-beau. -- Il doit l'être puisque Madame a eu la bonté de le

remarquer.

— Voulez-vous me faire le plaisir de mè laisser parler

sans m'interrompre?

— Je me tais, Madame; Je me tais.

— Ce Jeune homme est mince, p&le et blond. Il porte ordinairement un pardessus vert sombre, un chapeau d'une forme élégante comme on n'en trouve pas dans

us €IIBT4LiBIW 00 UMQCttliBT. 4^7

cène ville de «quakers» eC il Ueiit toujours à la main un petit stik à pomiBe d'ar*

— Oui, Madame.

— Je l'ai rencontré plusieurs fois, et je suis sûre qu'U demeure à l'Hùtel de la Couronne, car c'est toujours là que je l'ai vu rentrer. -

— Eh Lien ! Madame ?

— Eh bien, je veux savoir son nom, et la durée probable de son séjour à Genève. . . Gela est possible, n'est-ce pas?

— Si Madame voulait consulter sa mémoire, reprit la vieille camériste, avec un sentiment d'orgueil froissé, elle pourrait se rappeler des récits de découvertes que j'ai faites plus dlfticiles que celle-là. Par exemple j'ai trouvé à Rome pour une grande dame napolitaine, la trace d'un jeuBe homme qu'elle n'avait rencontré qu'une seule fois, et dont «lie ne savait ni le nom ni la demeure. A Milan j'ai «!} dénicher pour un vieux cardinal, une petite marchande ambulante de macaronis et de lazagneg, que le saint homme n'avait aperçue qu'une seule fois aussi, du fond de son carrosse. A Florence une princesse russe de dixhi»t ans...

— C'est bon, c'est bon, Mathéa, — interrompit Banaë, — je ne doute pas devosts^ents en ee genre, mais ce que vous avez fait m'intéresse bien peu en compnra'so:: de re que 'VOUS pouvez faire...

— C'est que, — répondit Mathéa, en se rengorgeant comme me vraie duègne d'opéra comique qu'elle était, — c'est que Madame m'a humiliée en me demandant s'H m'éudt possible de tnouver oe jeune èomme et de savoir son nom ! l'A B G du métier... Ak\ nia<la«e ! i

GA: ah! madame !! 6it dit avec unie adnMUe.èxfHpes-

188 I.B6 CHBVAUBiS OO LàMSQOBNBT.

SOU (le dignité courroucée, et d'amertume de l'injustice des hommes. Tout une existence s'y révélait.

Ce pauvre orgueil ! à quoi on le fait servir quelquefois ! heureusement qu'il ne sait jamais quand il s'avilit.

— Je rends pleine justice à tous vos mérites, ma bonne Mathéa, — reprit Danaë. — Oui, vous êtes une femme habile, précieuse, incomparable... Mais partez! partez à l'instant même! et revenez vite.

— Je vole !

La vieille femme dénoua les cordons de son tablier et fit un mouvement pour sortir; mais'elle revint sur ses pas et elle se posa en face de Danaë, dans l'attitude d'une duègne élevée à la dignité de confidente.

— Ëh bien ! vous n'êtes pas partie ? — demanda la jeune femme avec une sévérité impatiente et hautaine.

— C'est que je voudrais faire d'abord une question k Madame...

— Eh bien ! dépêchez-vous.

^ Est-ce que Madame aime ce jeune homme,

— Quel jeune homme? — fit Danaë, un moment distraite, ou voulant*ÂfeindrjB de l'être. .

— Celui sur le compte duquel je vais prendre des informations ?

— Si je l'aime? non... je ne sais... pas précisément...

— Alors pourquoi?

— Mais, — reprit Danaë, — il y a en lui quelque chose qui me plaît assez.

Mathéa tourna sur les talons et sortit sans en demander davantage : elle savait tout ce qu'elle voulait savoir.

— Ti'ès-bieo ! trè&-bien ! — se disait-elle chemin fai-

LES CHBYALIBR8 DU LAMSQOBIIBT. 489

sant... — ce n'est pas une passion, c'est un caprice : j'aime mieox ça ; il y a le double à gagner.

Danaë, restée seule après le départ de la camériste, passa les trois quarts d'heure que dura son absence, dans une disposition de langueur et d'inquiétude qui tenait le milieu entre l'ennui et l'agitation.'

Enfin, Mathéa rentra.

— Quelle nouvelle m'apportez-vous? — demanda Danaë avec une vivacité qui témoignait de l'impatience qu'elle venait de ressentir.

— Eh bien! Madame, ~ répondit la vieille femme, en soufflait bruyamment et avec une sorte d'orgueil triomphant; — j'ai voire affaire.

— Alors racontez-la-moi, sans le moindre préambule : vous savez que je les déteste.

— Voilà... c'est que je reprenais mon souffle. 11 y a loin et j'ai marché très-vite.

Et Mathéa s'arrêta de nouveau. Elle essayait la violence du caprice de sa maîtresse.

— J'attends ! 7- s'écria celle-ci e.) frappant du pied avec une sorte de colère.

Lltalienne ne poussa pas plus loin son expérience ; elle savait que ce n'était jamais impunément qu'on irritait Danaë.

Aussitôt et avec une volubilité extraordinaire, elle dil :

— Il est Anglais, il a vingt ans, il paraît assez riche, il compte passer quelques temps encore à Genève, et il s'appelle Lord William^**,.. C'est un mylord, Madame!

— C'est bien, — répondit Danaë. — Donnez-moi tout ce qu'il faut pour écrire.

Math'^a se hâta d'obéir, et bientôt Danaë pu ira

490 LK» GHBVALtflRS DO hkfti^fSXÈT.

quelques lignes sur une feuille de papier satiné et parfmné à outrance, puis elte mit cette feuille sous enveloppe, et elle tonna le paquet à Mathéa, en loi disant :

— Portes eeci à la poste et sans perdre ane seule minute en chemin.

■— Â la poste ! pour lui, •— fit la vidlle camériste en regardant la lettre qui portait en effet pour suscription ces mots : a A Sa Seigneurie Lord William ***, Hôtel de la Courimne. » — Pour lui ! — reprit-elle. ^ Madame... et M. Henry ? — ajoula-t-elle encore.

— U est absent pour trois jours... et puis apvès tout, que m'importe? le suis ma raai^esse araut d'être celle de mes amants! 11 faut qu'ils le sachent tons!

— Ça sera comme Madame voudra. Madame est bien libre, et ce que j'en disais ce n'était que dans lifitérèt de Madame, à cause de ce qu'elle doit savoir.

— Faites-moi le plaisir de vous taire et de porter cette lettre à la poste, bavarde sknpiternetle l -*- s'écria Dauaë dont les nerfs s'exaspéraient.

— J'y cours ! j'y cours !

Et Mathéa disparut de nouveau.

Danaë se pelotonna comme une levrette au fond d'une de ses vastes ganaches, et elle sembla s'endormir au bout de quelques minutes.

Le rcndez-voas.

Le même jour, vers les cinq heures du soir, lord Wil- 1 iam ***i plutôt couché qu'assis dans ud excellent fauteuil, au coin de la cheminée du petit salon de l'appartement qu'il occupait au premier étage de VHÔiel de la Courmne^ fumait un de ces merveilleux cigares de la Havane que l'on vend à Genève, et que la douane française frappe d'une prohibition sévère, sans doute pour empêcher les comparaisons que l'on pourrait faire entre eux et les ignobles fumerons que notre régie nous ùéhite avec la plus maternelle impudeur.

Il y aurait de très-bonnes choses à dire sur le honteux trafic que l'on fait de ces petits rouleaux de tabac, devenus aujourd'hui des objets de première nécessité.

liais comme nous nous sommes promis de ne pas aborder dans cet ouvrage les questions les plus irritantes

<92 LB8 €BBVÀL1BRS DU LÂNSOinMBT.

de la politique actuelle, nous laissons bien vite tomber celle que nous avions soulevée en passant.

Nous avons dit que lord William ***, assis au coin de son feu dans un excellent fauteuil, fumait un véritable cigare,

A l'autre angle de la cheminée, et dans une attitude exactement semblable, Giorgioue, le paresseux et spirituel artiste, aspirait avec la gravité d'un turc d'autrefois, d'épaisses bouffées de fumée, dans une longue pipe au tuyau splendidement orné de fils d'or et d'arabesques, dont le fourneau était rempli d'un latakié embaumant.

Les parfums mêlés du cigare de la Havane et du tabac du Levant rempliraient le petit salon d'une vapeur blanchâtre, un peu cuisante à la vue, mais fort agréable à l'odorat.

La conversation était tout à la fois peu animée et piquante, comme cela arrive assez fréquemment entre gens d'esprit qui s'ennuieut.

Un domestique entra et remit une lettre au jeune et bel insulaire.

Celui-ci la décacheta avec une superbe nonchalance, et la parcourut d'abord d'un œil languissant; mais quand il en eut lu quelques lignes, il se mit à sourire et fit entendra cette exclamation qui exprime l'étonnement chez les Anglais des deux sexes de toutes les classes.

— Oh!

— Que vous apprend-on de nouveau? — demanda Giorgione, surpris qu'une lettre, de quelque nature qu'elle fût, put causer une émotion quelconque.

— Lisez, mon très-cher, -- répondit William en tendant la lettre k Giorgione.

LBS CHBVALIBIIB DO LAN801IUIBT. 493

— Un billet de femme : — fit dédaigneasement l'artiste : — c'est-à-dire des pensées de papillon tracées avec des pattes de mouche !... Je ne suis pas curieux.

— Lisez toujours, — reprit William d'un ton d'insistance.

Giorgione prit le papier et lut tout haut ce qui suit.

« Monsieur,

p Une femme que l'on s'accorde à trouver belle, vous a aperçu et vous veut du bien. Soyez ce soir à huit heures précises à l'entrée du pont des Bergues, du côté de lame du Hhâne. Une femme âgée vous abordera en vous disant : la étoiles hriUent au cieL — Vous lui répondrez : au ciel et sur le lac, — et vous la suivrez. »

— Qu'en pensez-vous? — fit William.

— Que c'est tout à fait romanesque, et prodigieusement Four de Nesle !

— C'est aussi ce qu'il me semble.

— Et vous irez là?

— Mais oui.

— Eufant!

— Eufant ! Pourquoi, Je vous prié?

— Parce que vous n'admettez pas même la pensée d'un doute dans une affaire qui ne devrait vous inspirer que de la défiance si vous l'examiniez de saug-froid.

— Mais de quoi voulez-vous que je doute? Ce qu'on me dii est parfaitement clair.

— Moi je ne vois là au contraire que des choses parfaitement louches.

4^4 LR5 CHBVALIBRS DU LANSQUENET.

-* /avoue que je ne vous comprends paà du tout, mon cher Giorgione.

— Voyons, croyez- vous sérieusement qu'il s'agisse d'un rendez-vous d'amour?

— Mais à mon avis cela ne peut pas même être mis en question.

— Encore une fois, c'est raisonner en enfant! Pourquoi ne serait-ce pas un guet-apens? cela s'est vu.

— Un guet-apens ! contre moi ! mais je ne puis pas avoir d'ennemis dans cette ville, où...

— Où vous n aves jamais eu d'amis, — - interrompit Giorgione : — ceci est assez juste; mais enfin, qui sait? le brait court peut-êtie que vous portez toujours de l'argent sur vous?

— Examinez l'écriture : évidemment c'est celle d'une femme, et même d'une femme qui a reçu une certaine éducation.

— Je ne vous dis pas le contraire.

— En vérité, c'est bien heureux! — dit ironiquement lord William.

— Je vous accorde encore, — poursuivit Giorgione, — que vous êtes assez beau garçon pour faire des passions, et que la femme qui vous écrit est amoureuse de vous.

^ — Vous êtes, sur mon honneur, d'une bonté...

— Maintenant, celte femme est-elle jeune ou vieille, laide ou jolie? That is the question, comme Ta dit l'immortel auteur d'Hamlet, — interrompit Giorgione avec un imperturbable sang-froid.

•— Âh diable ! — fit William, tout d'un coup désenchanté.

LU enVikftlBM DU LA!I5QQB1IBT. 195

— U»e f^mme jeune el jolie ne s'y prend guère de cette manière pour manifester ses préférences.

— Vous avez raison, moii cher Giorgione; ceci est' gWTe, très-grave même.

— Et cependant, — ajouta l'artiste en se résumant pour ainsi dire ; — et cependant, quand je vous demande si vous irez à ce rendez-vous, vous me répondez sèchement : Mais oui, comme si mon doute était une insulte.

— Allons, mon cher Giorgione, j'ai eu tort, et désor- ■ais je n/en rapporterai complètement à vous.* Pour commencer à me conduire d'après vos conseils, dites-moi frauobement ce que je dois faire aujourd'hui.

-- Êtes-vous bien réellemenl décidé à suivre mes avis? rotts savez que ce n'est pas ordinairement pour cela qu'on en demande.

— Je vous donne ma parole de gentilhomme que je les suivrai de tout point.

— Eh bien ! ce soir, à kmt heures précises, allez au pont des Bergues.

— J'irai certainement.

— Attendez la personne qu'on vous désigne dans la lettre en question.

— J'attendrai.

-— Demandez à cette personne (si toutefois quelqu'un vous aborde, car il est encore possible que ceci soit tout bonnement une mystification) ; demandez, dis-je, le nom et l'adresse de l'autre femme chez qui l'on vous proposera de vous mener.

— Je demanderai à coup sûr ces deux choses.

— Et si ou se refuse à vous les dire, refusez à votre tour de pousser l'aventure plus avant.

196 LSft CHBYÂLIBM DU LANSQUBHBT.

— Mais si, au contraire, on me donne le nom et l'adresse de l'inconnue ? . *

— Alors, trouvez un prétexte quelconque pour remettre le rendez-vous à demain. Peut-être saurai-je de qui il est question, et, dans tous les cas, nous aurons d'ici là le temps d'aller aux renseignements : Si ceux que nous obtiendrons sont favorables, vous vous confierez à ces étoUes qyi briUeiU au del.

— Au ciel et sur le lac, — ajouta William en complétant ainsi le mot d'ordre du billet mystérieux. . — Mon ami, vos instructions seront rigoureusement suivies.

— Remarquez qu'en le faisant vous êtes en mesure de profiter de toutes les bonnes chances, et que vous n'en courez qu'une seule mauvaise, c'est que le billet, comme j e l'admettais tout à l'heure, soit lui-même une mystification^

— Je me résigne à celle-là.

L'annonce que le dîner était servi mit un terme à cette conversation, dont le sujet était au surplus épuisé.

Il ne serait peut-être pas inutile d'avoir ici une petite explication avec nos lecteurs.

— Quelques-uns d'entr'eux, peut-être, ont déjà jeté loin d'eux et avec dédain ce volume, après avoir parcouru les premières pages du présent chapitre en se disant :

— Mais à quoi pensent donc ces auteurs, qui nous croient capables d'admettre, au début d'une histoire d'amour, quelque chose d'aussi absurde que ce rendezvous donné avec les allures mvstérieuses du vieux mélo-

LBS GHBVALIBR8 DO LANSQUBRBT. 497

drame? et par qui, encore? par une courtisane! c'est-àdire par une femme plus que libre, quii n'ayant rien à perdre, n'a par conséquent rien à ménager. Qudle pauvreté d'imagination! quelle absence de sens commun; c'est invraisemblable ! c'est absurde !

— £b ! mon Dieu ! nous sommes parfaitement de votre avis, et nous en sommes peut-être plus que vous^-mêmes.

— Mais alors, pourquoi laisser subsister une semblable balourdise?

— Tout simplement parce que nous racontons une histoire vraie, dans laquelle les choses se sont passéts comme nous les disons. Au surplus, Mesdames, pourquoi une courtisane ne s'amuserait-elle pas, une fois par hasard, à mettre du mystérieux dans ses amours? il vous arrive bien, de temps en temps..., de..., de...

Nous reprenons notre récit, ou plutôt le récit du ma- DQscrit que feuilletait Georges d'Entragues.

Avec le soir vint aussi l'heure du rendez-vous.

A huit heures moins cinq minutes, William arrivait à rentrée du pont des Bergues; à huit heures précises, la vieille Mathéa l'abordait.

Elle avait jugé convenable pour cette circonstance de s'emmitoufler discrètement le visage dans l'immense capuchon d'une vaste mante qui lui enveloppait tout le reste du corps. Ainsi fourrée et encapuchonnée, elle avait plus que jamais l'air de ces duègnes de comédie, toujours prêtes à servir les galants au préjudice des maris.

Elle aborda William en posant son inde^ en long sur

498 LBS CIISVAUfeRS DO LAU&^irBlfBT.

ses lèTres, §và& elle kti dk d'ane vetx qu'elle chefcbàM à reodre romanesque.

— Les ËTOILES BRILLENT AU CIEL !

En ce moment, lord William *** eut toutes les peines du monde à réprimer une incommensurable envie de rire. Il lui sembla qu'il jouait un rôle dans quelque vieux mélodrame oublié. Heureusement il se souvint qu'il avait une seconde moitié de mot d'ordre à dire, et il répliqua du ton le plus sérieux qu'il fut possible de prendre :

Au CIEL ET SUR LE LAC !

— C'est bien cela! — murmura Mathéa avec une satisfaction évidente. •— C'est bien c«la! et d'ailleurs, ce jeune homme» à la clarté de ce réverbère, me parait véritablement beau garçon ! Allons, cette fois Madame a eu la main heureuse. — Elle ne choisit pas toujours sassi bien.

Tandis que Mathéa marmottait tout cela comme si elle se parlait à elle-même, WilMam restait immobile et fort embarrassé de sa contenance. La situation, qui lui avait d'abord paru comique, . lui paraissait maintenant toucher de près au ridicule.

— Eh bien! Madame? --- dit-il après avoir attendu deux ou trois secondes en silence.

— Venez ! — répondit Mathéa, qui fit quelques pas dans la direction de la ville, croyant que William était décidé à la suivre.

— Où me menez-vous ? •— demanda le jeune homme sans quitter sa place.

— Ne le savez-vous donc point? — reprit la vieille Italienne en rev«na«t sur ses pas. — Chez un femne.

IE$ CBSTALWB» DO LASSQiniIIIT. 499

— Qn^le est cette femme ?

— Celle qui a écrit la letire dOBt le conteBU vous a fait venir ici.

— Est-elle jolie ?

— Gomme les amours! A en rêver toute sa vie après l'avoir vue une heure.

William ne put s'empêcher de sourire avec incrédnlité. Les soupçons de Giorgione lui revenaient en foule à la v mémoire.

— Estrclle jeune ? ajouta-t-rl sussHôt.

— Vingt- Jeux ans... elle ne les a même pas tout à fait encore.

— Brune ?

— Non ; blonde.

— Gomme ça se trouve bien ! je les adODe t

— Alors venez vite.

— Son nom ?

— Danaë.

— Mais son autre nom?

— Elle n'en a pas d'autre.

— Où demeure-t-elle?

Mathéa donna l'adresse avec un peu d'humeur; toutes ces lenteurs commençaient à l'impatienter et à l'inquiéter sur le succès de sa démarche.

— Merci 1 -- dit William.

— Vous aller venir maintenant.

— Aujourd'hui?

— Tout de suite.

— C'est impossible i

— JEt pourquoi ?

?00 I.B8 CIBTALIBRS DO LAMSQUBNBT.

— Parce que J'avais pris d'autres engagemeDts avant d'avoir reçu le billet de madame... Danaë.

— Vous tes remplirez plus tard.

— Je ne manque jamais à ma parole.

— Vous ne savez pas ce que vous perdez.

— Sera-ce donc k tout jamais perdu ?

— Mais je le crains beaucoup.

— Allons, ma bonne, vous trouverez bien moyen d'ar* ranger cela avec votre maîtresse, car je présume que vous êtes au service de cette dame.

El en prononçant ces mots, William mit une pièce d'or dans la main de la camériste.

— Je tâcherai ! je tâcherai, mylord ! — s'écria vivement Mathéa, très-flattée des procédés de son interlocuteur. — Mais viendrez-vous demain ?

— Oui.

— Sans faute ?

— Sans faute.

— A quelle heure?

— A la même heure qu'aujourd'hui... si toutefois cela convient à votre maîtresse.

— Cela lui conviendra.

— Où vous rètroûverai-je?

— A celte même place» Je vous y attendrai à huit heures précises.

— C'est convenu.

— N'allez pas me faire revenir pour rien.

— Soyez parfaitement tranquille

Mathéa s'éloigna rapidement, et William se hâta de rejoindre Giorgione, qui l'attendait â l'autre extrémité du

LES CUEYAUSa» DU LAIWQQBNET. tOI

pont des Bergues» eu famaut son eigare et en regardant soas le nez les grisettes qui passaient.

— Eh bien! quelle nouvelle? — demanda l'artiste avec son indifférence habitaelle.

— C'est ma foi très-sérieux! — répondit William en souriant gravement.

— le fait est que vous y avez mis le temps... je suis tout gelé! Ce vent du lac est glacial le soir... Enfln, que savez-vous?

— Elle s'appelle Danaë, et elle demeure rue ***, n° ***.

— Ah ! ah ! fit Giorgione sur deux tons très-différents l'un de l'autre.

— La connaîtriez-vous, par hasard ?

— Parbleu !

Et il ajouta tout bas :

— Je la connais, moi et bien d'autres.

— Est-ce réellement ce qu'on peut appeler une jolie ftfiime?

— Charmante ! ravissante !

— Et qu'est-elle ?

— Comment?

William fredonna, comme corollaire à sa question « ces deux vers d'une chanson grivoise, qu'il avait retenus pendant son dernier voyage en France :

Es-tu sylphide, es-lu portière?

Es-tu marchande de balais ?

— Je comprends, — dit Giorgione ; — vous me demandez quelle est sa position dans le monde ?

— Précisément.

— A quoi bon vous le dire ?

202 LM CHKTALIBKS DU LANSQUBRBT.

— A quoi bon me le taire?

— Au fait, c'est vrai.

Et Giorgione dit à William ce que c'était que la belle et amoureuse Danaê.

— Puisqull en est ainsi, — repartit le jeune insulaire, — je n'irai pas à ce rendez- vous.

— Pourquoi ce changement subit ?

— Parce que je ne veux pas d'une femme qui appartient à tout le monde.

— - Fierez- vous que vous n'en savez rien. En amour, il n'y a qu'un moyen de n'être pas dupe, c'est de l'être volontairemejt.

— Que voulez-vous, mon ami? c'est sans doute une grande niaiserie, mais j'ai besoin d'un peu d'illusion pour goûter même un plaisir passager.

— Ah I là il est impossible de s'en créer une, quelque petite qu'elle soit.

— Ainsi, vous ne croyez pas qu'elle ait un peu d'amour pour moi ?

— Mon Dieu ! mon ami, j'ai exprimé dix fois, vingt fois devant vous ma manière de voir à cet égard. Je ne crois en général à l'amour d'aucune femme, et je ne ferai certainement pas d'exception à ce parti pris en faveur de Danaê.

— Pourquoi, diable, alors tient-elle tant à me voir, et comment vous expliquez-vous ce désir?

— Mais, mon pauvre ami, vouloir expliquer les femmes, c'est se condamner volontairement à passer sa vie en présence de l'énigme du Sphynx ! Celles qui sont sincères ne se connaissent pas, celles qui se connaissent nous trompent.

us CHEVALIERS DO LANSQOBNBT. t03

— Loyale ou fourbe, cette femme a sans doute un motif |K)ur désirer me rencontrer, et puisqu'elle ne m'aime pas, dites-vous...

— - Je vous engage à ne pas croire à l'amour, — interrompit Giorgione, — mais je ne vous défends pas de croire à la fantaisie. La fantaisie, mon cher William' mais il n'y a rien de plus vrai tant qu'elle dore! Danaë a donc un caprice, une fantaisie pour vous, comme elle en aurait une pour un bijou où une écharpe. Acceptez, cela est fort agréable, et n'entraine à aucune obligation.

— Je ne trouve nul attrait à ce qui est fini tout de su!te.

— Cest absolument comme si vous me disiez qu'il y a plus de plaisir à regarder ramper une chenille qu'à voir voler un papillon.

— Parlons encore de cette Danaë dont le nom m'im- |K)rtune, — reprit William avec une sorte d'impatience.

— 11 me semble que nous ne faisons pas autre chosa depuis que nous sommes réunis.

— Eh bien ! supposez-vous que l'intérêt puisse être pour quelque chose dans la démarche vraiment incompréhensible qu'elle vient de tenter.

— Non : elle n'a jamais passé pour intéressée. Elle est très-jolie, excessivement galante ; mais guère plus cependant que beaucoup de femmes qui n'en font pas précisément leur état ; enfin, on la dit fort spirituelle : en vérité, j'aurais de la peine à comprendre que vous ne^profitassiez

pas de sa bonne volonté à votre endroit. Croyez-en ma vieille expérience, mon cher William, les plaisirs faciles sont les seuls qu'on ne s'imagine pas avoir payés trop i'.her.

— Vous ne me convertirez pas.

20 i LB8 GHBVALWRS DU LÂ1I8QDBNBT.

— Qu'importe? vous vous convertirez vous-même, et vous finirez par convenir avec moi qu'il n'y a de bonheur œmplet qlie celui qui passe vite après ne s'être pas fait attendre longtemps.

— C'est possible ; mais comme je n'en suis pas encore là, je ne me prêterai point aux fantaisies de madame Danaë, si belle et si spirituelle qu'elle soit.

— Vous avez tort, mon cher... mais n'en parlons plus. Les deux amis entrèrent dans un magasin de tabac, où

Us achetèrent et allumèrent de magnifique^ trabucos, puis ils regagnèrent en fumant l'hôtel de la Couronne.

Amopr, amoar, «umUI ta no«» lien».

Danaê attendait Mathéa dai» une pièce contiguë à sa chambre à coucher.

C'était un tout petit salon en rotonde comme un temple, dont les muraili^s étaient tendues en damas bleu de ciel, orné de dislance en distance de torsades et de gros glands d'argent.

Il n'y avait pas d'autres meubles dans cette pièce qu'un large divan circulaire, et une immense jardinière formant guéridon, placée au miHeu.

Au centre de cette jardinière, et parmi les fleurs les plus rares et les plus suaves, s'élevait une lampe dont le chapiteau à quatre faces en albâtre sculpté d'une merveilleuse transparence, montrait quatre scènes d'amour d'un effet ravissant.

â06 LES CHKTALIBBS DU LANfiQUBlIBT.

C'était le balcon de Roméo et Juliette.

Puis la lecture de Paolo et Béatrice.

Ensuite Raphaël et la Fornarina.

Tnfin Pygmalion et Galathée.

Danaê étendue sur le divan, la partie supérieure d ; corps adossée à un monceau de coussins, était dans celte pose abandonnée et dans ce costume significatif qui disent mieux que les paroles les plus brûlantes les désirs et les espérances d'une femme en proie au mal d'amour.

Elle n'aimait point William, dans le sens, sérieux qu'on peut attacher à ce mot.

Mathéa qui connaissait à merveille les façons d'agir de sa maîtresse, s'était dit avec Joie, nous devons nous en souvenir, que cette fois comme les autres il n'était question que d*un caprice.

Danaë désirait le jeune lord, et elle avait pensé exercer un grand empire sur son imagination par ce rende^vous mystérieusement donné. Elle comptait, une fois que William serait près d'elle, s'abandonner à lui tout entière et à l'instant même, puis cette fantaisie satisfaite, la flamme de ce caprice éteinte, elle se disait qu'elle oublierait William, et qu'elle serait oubliée par lui.

Mathéa rentra.

Danaê en entendant son pas rendit sa pose plus voluptueuse et son regard plus langoureux.

Mathéa revenait seule. — Nous savons pourquoi.

— Où est-il ? — demanda Danaê en relevant son beau corps penché en arrière.

— Madame je suis seule... — répondit d'un ton craintif la vieille caniériste.

D'un bond la jeune femme quitta son divan et se trouva sur ses pieds, frémissante d'impatience et de dépit.

— Comment il ne vient pas? — répéta~t-elle avec un étonnemeiit toujours croissant.

— Mais non, Madame, — répondit de nouveau Mathéa en se reculant devant le regard flamboyant de Danaë.

— 11 n'a donc pas reçu ma lettre? il ne s'est donc pas trouvé au rendez-vous tout à l'heure? il est peut-être absent!

Et le visage de la courtisane se rasséréna passagère* ment.

— 11 a reçu votre lettre, Madame , et il n'est point absent, car il s'est trouvé au rendez-vous.

— Alors que s'est-il passé entre vous? que lui as-tu dit ? qu'a-t-il répondu? je veux tout savoir ! tout, entendstu bien! et tout de suite.

— Il a dit qu'il ne pourrait pas venir aujourd'hui, mais qu'il viendrait certainement demain.

— Ah I... — fit Danaë avec un intraduisible accent de satisfaction intérieure.

Et elle se laissa retomber mollement sur les coussins de son divan.

— Il fallait donc me dire cela tout de suite, — repritelle. — Vous me faites mourir d'impatience, Mathéa ! tantôt vous êtes bavarde comme un moulin, et tantôt vous êtes silencieuse comme une tombe. ^

Mathéa sortit du petit salon, en apparence touchée de ces reproches, mais au fond fort indifférente aux impatiences de sa maîtresse. Elle avait trop vécu, trop joui, trop souffert pour s'apitoyer sur les tortures des passions inassouvies.

208 LBS CHEVALIERS DU LANS(jUBNBT.

Le lendemain, sûre du triomphe, la courtisane, rendue plus amoureuse par l'attente, avait renouvelé tous ses préparatifs de facile défaite, aussi ce fut avec une terrible explosion de colère qu'elle apprit de la vieille Mathéa que William ne s'était pas même donné la peine de venir au rendez-vous.

Toutefois après quelques instants de violente indignation, l'orgueil et le désir aidant, Danaê parvint à peu près à se persuader qu'une foule de raisons toutes paifaitement légitimes, avaient bien pu le retenir.

Peut-être était-il tombé subitement malade.

Peut-être une affaire d'une sérieuse importance l'avaltelle, pour quelques heures et à Timproviste, éloigné de Genève.

Peut-être une chute, un accident... un de ces Importuns tenaces qui se collent à vous comme la calomnie après l'infortune.

Et la conclusion de toutes ces conjectures consolantes pour l'amour-propre, était celle-ci : — // sait où je demeure, je le verrai demain sans aucun doute.

Mais le lendemain passa, — puis le surlendemain, — trois jours, une semaine. — William ne se montra point, Danaê n'entendit même pas parler de lui.

— C'est de la rouerie de sa part, — se disait-elle, toujours sous l'influence des inspirations de son orgueil. — Il -croit que je suis folle de lui, et il veut savoir jusqu'où cette folie ira.

« Âh! les hommes! les hommes!

LBS GBBTALIBMS DU LANSQQHNBT. S09

« Mais il perdra sa peine t il la perdra bien certaine- ment! il ne sera pas dit que ce paie muguet, éclos sous l'atmosphère brumeuse de la triste Angleterre... enfin nous verrons !

« Il a pu me convenir de faire une première démarche; mais je suis bien trop fière pour en essayer une seconde !

<x II mérite une leçon... et s'il vient à moi maintenant, comme cela n'est guère douteux, je la lui donnerai bonne en réconduisant.

Ainsi raisonnait Danaê dans son dépit.

Mais plus puissant que le dépit, plus persévérant que l'orgueil lui-même, le désir inassouvi se dressait vivace, excité par les obstacles.

Danaê laissa s'écouler quelques jours encore. Elle ne luttait plus que pour faire un choix entre les diverses manières de s'exposer à une nouvelle défaite. Ses sens surexcités outre mesure la gouvernaient despotiquement.

Enfin, elle se décida à écrire une secQnde fois à William! à l'indifférent, au bizarre William!

Ce dernier répondit par une lettre froide et polie : fort explicite au fond, très-mesurée dans la forme, cette lettre ne laissait aucune espérance.

William s'y excusait de ne pouvoir profiter du bonheur qu'on voulait bien lui laisser entrevoir; mais des occupations multipliées, sérieuses, absorbantes, prenaient tout son temps... et puis d'ailleurs, ajoutait-il, il était si peu aimable, que réellement une liaison avec lui ne pouvait offrir aucun charme.

Bref, il était impossible de faire entendre d'une façon plus convenable à une femme qui veut à toute force se donner, qu'on est parfaitement décidé à ne jamais vouloir

3t0 LES GmVÀLlBKS DU LAMS(|UBNBT.

d'elle. L'impertinence parlait à genoux, dans cette lettre, ce qu'elle ne manque pas de faire quand elle sait vivre.

Mais Danaë qui, outre qu'elle était une femme d'infiniment d'esprit, avait aussi quelquefois de ces illuminations soudaines qui éclairent les passions les plus aveugles, Danaë, disons-nous, vit du premier coup le profond dédain caché sous ces formules polies et presque respectueuses : elle comprit que William la méprisait comme une femme perdue. Aussi, pendant qu'elle lisait cette lettre, le cœur de la courtisane battait à briser sa poitrine, et une rougeur ardente se répandait sur son visage, habituellement couvert du coloris le plus délicat :

^ Il me dédaigne! s'écria-t-elle avec une sorte de rage. — Il me méprise! il me repousse comme si j'étais une créature de la rue! s'offrir et être refusée i on ne saurait tomber plus bas dans la honte ! ! !

Danaë garda le silence pendant quelques minutes ; silence douloureux comme toutes les souffrances de l'orgueil, les seules réelles peut-être.

Tout à coup la direction de ses idées changea.

— Il aime une autre femme! — s'écria-t-elle, — c'est pour cela qu'il ne veut pas de moi!

Et soudain la jalousie s'emparant de son esprit, Danaë en arriva subitement à croire qu'elle aimait William ; qu'elle l'aimait d'un amour profond, vrai, durable; qu'elle n'avait jamais aimé et n'aimerait jamais que lui ; enfin elle se persuada tout ce qu'une femme sait si bien se persuader en pareil cas, grâce à la double faculté que Dieu lui a donnée d'oublier la veille et de ne pas prévoir le lendemain.

1M$ CHEVALIERS MI LAUSQOENBT, i\\

— Mais il sera à moi ! ~ reprit-elle. — 11 sera h moi ! je le jure ! il faut qu'il soit à moi.

Alors, emportée par la passion, Danaê fit ployer son caractère hautain et violent, et elle écrivit à lord William *** une lettre suppliante.

cr Mon Dieu, mon Dieu, — lui disait-elle d'une écriture tremblante qu'on aurait cru tracée à genoux, — ne me refusez pas ce que vous ue refuseriez à aucune femme ! Car enfin ce que je vous demande, ce n'est pas même un jour d'une de vos années... c'est un instant de la moins occupée de vos heures i

«t 11 faut que je vous voie! il laut que je vous parle! 11 le faut, ne fût-ce que pour une seconde.

« Et si vous l'exigez, pendant cette seconde le mot (fa ïïumr ne sortira pas de mon cœur! Je ne dirai pas que je vous adore! je resterai courbée devant vous comme l'esclave devant son maître! Mais j'aurai entendu votre voix! j'aurai respiré le même air que vous!

a On vous a dit, n'est-ce pas? que j'étais une femme perdue?

a C'est vrai, mon Dieu! Mais si le feu purifie ce qu'il consume, pourquoi Tamour ne purifierait-il pas ce qu'il dévore?

« Vous craignez peut-être qu'on ne vienne à savoir que vous avez mis les pieds chez moi... dans l'antre de la pécheresse, comme disent tous les faux dévots de cette ville hypocrite, curieuse et avare!...

« Eh bien ! pour vous épargner cette humiliation, je me suis procuré, dans un quartier perdu, un petit appartement où je pourrai vous voir sans qu'on le sache, sans qu'on puisse même le soupçonner vaguement.

« Ohi venez! venez!

« Venez une seule fois! pour un seul instant! je vous en conjure â mains jointes et à genoux !

« Ne me refusez pas ! »

Puis étaient indiqués la rue, le numéro de la maison, rheure à laquelle Danaë attendait William.

Le jeune homme, enfin vaincu par cette prière ardente, ou peut-être seulement curieux de tout ce qu'elle semblait lui promettre, répondit ce seul mot que Danaê trouva le plus éloquent de toutes les langues.

« firai. »

Longtemps avant l'heure indiquée, Danaë était installée dans le logement qu'elle s'était procuré au fond d'une des rues les plus sombres, les plus étroites et les plus tortueuses de Genève, ce qui n'est pas peu dire.

Car nous mentionnerons en passant, que cette respectable cité est hypocrite comme sa population, c'est-à-dire qu'elle cache une ville noire et sale derrière un quai riant et splendide.

La rue dont il est question ici s'appelle : rue de la Pé- Imerie.

Le logement était au premier étage.

Pour y parvenir, il fallait suivre d'abord une longue et ténébreuse allée; cette allée conduisait dans une petite cour fangeuse, encombrée de copeaux, de vieux débris de planches et de meubles disloqués, car le rez-de-chaussée était occupé par un menuisier-ébéniste.

Ou tournait à droite et l'on gravissait, dans une espèce

LKS CIIBVAUERS DU LANSQUENET. 213

de tour éclairée par des façons de meurtrières, un étroit escalier, dont les marches disjointes et vermoulues tremblaient sous les pieds.

Arrivé à un carré large de deux mètres environ, on ouvrait une porte, et cette porte ouverte, on entrait dans un corridor complètement obscur.

L'appartement était au bout.

Il se composait de deux pièces : une petite antichambre, et une chambre à coucher formant salon.

Cette chambre à coucher, dont les deux fenêtres donnaient sur la rue, était grande, haute et sombre.

Les murs, bossues en plusieurs endroits, étaient revêtus d'un vieux papier à fleurs et à rosaces, qui, de gris pâle qu'il avait été jadis, était arrivé progressivement, grâce au temps et à la fumée du charbon de terre, à la teinte brune la plus foncée.

Les meubles consistaient en un sopha (c'est le mot technique), recouvert d'une sorte de vieux lampas, dont la couleur autrefois verdâtre était devenue tout à fait incompréhensible.

Ce sopha était escorté de deux fauteuils à l'avenant, et d'une respectable bergère, laissant échapper par plus d'une fente la plume poudreuse qui la garnissait fort maigrement.

Un secrétaire en marqueterie, presque entièrement déplaqtté, figurait en face d'une commode lourde et bombée, dont le marbre était fendu en deux ou trois endroits.

Sur la cheminée trônait une pendifle, veuve de son mouvement, mais escortée de deux flambeaux en cuivre jadis argenté, et de deux vases en porcelaine commune,

2 4 LE» CHBVALIBBS DO LANSQUBNBT.

garnis de fleurs passées à l'état de chiffons incolores, en dépit des globes de verres qui les défendaient du contact de riiumidité et de la poussière.

Le lit, en acajou et à bateau, avait, comme les fenêtres, des rideaux en calicot d'un violet douteux, sur lequel étaient imprimées, dans de grands médaillons carrés, les aventures extraordinaires, morales et huguenotes de Robinson Grusoé.

L'ensemble de cette pièce représentait au point de vue des idées genevoises un très-confortable appartement garni.

Pendant les premiers instants de l'attente, Danaë trompa son impatience en s'occupant de ces mille détails qui n'échappent point à l'attention d'une femme, en quelque lieu qu'elle se trouve. Elle drapa les rideaux avec une grâce dont on ne les aurait pas crus susceptibles, elle dérangea la symétrie grotesque de certains objets pour les grouper dans un désordre pittoresque, et elle jeta sur le foyer de charbon de terre, quelques pommes de pin qui s'enflammaient avec un bruit joyeux comme le rire d'un enfant.

Mais quand ces soins furent pris, quand il ne resta plus rien à faire, une agitation fébrile, dévorante, s'empara de la pauvre Danaë.

Elle allait vivement de la cheminée à la fenêtre, de celle-ci à la porte, collant tantôt son front à la vitre, et tantôt son œil à la serrure ; regardant, écoutant de ses yeux, de sa bouche, de son âme, de tout son être enfin.

Elle trouvait à chaque minute la longueur d'une année, et elle se répétait sans cesse d'une voix toute frémissante de douloureux désirs.

— Viendra-t-il ? viendra-t-il, mon Dieu !

LBS CBBVALIBR8 DD LABSQOBNBT. 315

Oh! qu'elle était séduisante ainsi!

Elle avait jeté sur le lit, en arrivant, sa pelisse et son chapeau, avec la superbe insouciance d'une femme amoureuse. Une robe de satin noir, au corsage écourté avec une savante mesure, tranchait vivement sur ses épaules éblouissantes d'une blancheur pleine de vie. Sa chevelure d'or descendait à droite et à gauche sur sa poitrine, en longues boucles ondoyantes, étincelantes et parfumées. Sa bouche entr'ouverte par l'attente semblait aspirer d'avance le bonheur qu'elle rêvait, et sa main, comme si elle voulait comprimer les battements de son cœur, s'appuyait toute frémissante sur un sein aussi beau que celui de la Vénus antique.

Enfin, enfin, un pas se fit entendre! la porte du passage, restée à demi ouverte, tourna en criant sur ses gonds ! William entra dans le corridor, et bientôt dans la chaml)re !

Danaê fit deux pas pour aller au-devant de lui, puis elle s'arrêta et resta immobile, les yeux baissés, dans cette gracieuse et charmante attitude de la Esmeralda, chez la Falawrdel, la villotière du Pont Saint-Michel.

Ce n'était plus Danaë la courtisane, c'était une jeune fille rougissante et timide, donnant le premier rendezvous de son premier amour.

— Vous avez désiré me voir, Madame, — dit froidement William, — je suis venu.

Et il arrêta sur Danaë un regard à la fois surpris et charmé de tant de grâce et de beauté.

— Je vous remercie. Monsieur, — murmura la jeune femme d'une voix tremblante et à peine intelligible, tant était profonde et vive l'émotion qui l'oppressait.

^16 LIS CmVALlBRS DD LJUffSQOBEIBT.

Il y eut un moment de silence.

Les deux acteurs de cette scène étaient debout et immobiles, à quelques pas l'un de l'autre.

William était aussi ^nbarrassé que possible de sa personne. 11 n'avait garde, nous le savons, d'être un roué : la situation était donc neuve pour lui. Vainement il se répétait tout bas que la femme qu'il avait sous les yeux était une courtisane; que cette femme l'aimait et l'avait appelé avec les accents éperdus de la passion la plus insensée; vainement il s'excitait à traiter cavalièrement l'amour avec elle, la résolution lui faisait faute, et tout ce qu'il put imaginer de mieux pour se tirer d'affaire, fut cette phrase insignifiante, balbutiée plutôt que prononcée :

— Asseyez- vous donc. Madame... je suis honteux de vous voir debout.

Danaê s'approcha de la cheminée, prit place dans un des fauteuils, et de la main indiqua l'autre à lord William.

Mais ce dernier, perdant de plus en plus contenance, s'inclina et resta dans la même position.

Danaê, les yeux fixés sur les pommes de pin enflammées, semblait suivre du regard le vol de leurs capricieuses étincelles, et elle continuait à garder le silence.

William se torturait l'esprit, se creusait le cerveau pour en faire jaillir une idée, fût-elle la plus banale du monde, pourvu qu'elle pût lui servir à engager la conversation d'une façon quelconque; mais tous ses efforts étaient inutiles : son imagination, frappée de stérilité, ne lui fournissait rien.

Cette situation, embarrassante jusqu'à la souffrance

pour ceux qui la subissaient, pouvait se prolonger indéfiniment. William, qui se trouvait, non sans motif plausible, fort ridicule, se demandait s'il ne devait pas tourner les talons et disparaître.

C'eût été un dénoûment comme beaucoup d'autres; mais le nœud gordien fut tranché d'une autre façon.

Danaê releva la tête, attacha sur William un regard étincelant de passion, puis se redressant subitement elle bondit comme une biche jusqu'aux pieds de l'homme qu'elle aimait, et retomba presque à genoux en murmurant :

— Oh! pardonne-moi! pardonne-moi de te le dire... mais je t'aime!... je t'aime!...

Puis, sans lui laisser le temps de répondre, elle se releva, et l'entrelaçant de ses deux bras, elle le contempla avec des larmes, des sourires et des baisers dans le regard, frémissante de bonheur et répétant toujours :

— Je t'aime ! je t'aime!

Étonné d'abord, touché ensuite, puis bientôt enivré de tant de passion, William, après quelques rapides instants d'incertitude, rendit étreinte pour étreinte, careàse pour caresse, passion pour passion.

— Je t'aime! -^mu*'mài*a-t41 aussi. ■

Et sa voix faisant vibrer toutes les fibres' dû cœur de DanajB» elle s'affaissa à demi évanouie dans les braei de William.

Quand elle revint à p]\^ sous les baisers ^e^on ?imani! elle murnauraît lentement,

— Oh! ne me dites pas que vqus ra'aimezj, William, car vous ne pouvez pas nci'aimer encqre» et je ne veux pas que voîis me trompiez... mais dites-moi seulement que

2l8 LES CHEVALIERS DD LANSQUENET.

VOUS m'aimerez un jour... peut-être... que vous voudrez bien de moi... que vous ne me méprisez p:)s...

— Si je t'aimerai ! — s'écria le jeune homme avec le plus ardent enthousiasme, — - mais, mon Dieu ! je t'aime déjà!

William disait vrai : Une pa^ion profonde, immense; une de ces passions qui s'éveillent toute-puissantes, et s'emparent, dès le premier moment, d'une âme pour la ravir ou la désoler, l'élever ou l'avilir, était née tout à coup dans le cœur du pauvre William.

Danaê poussa le cri d'une joie insensée, puis elle se précipita de nouveau sur William, et elle couvrit de brûlantes caresses ses yeux, son front et ses lèvres.

Elle l'enivrait de tous les parfums de sa chevelure et de ses vêtements... elle l'enivrait du doux son de sa voix frémissante du délire de l'amour... elle l'étourdissait délicieusement du bruit harmonieux de ses baisers.

William croyait faire un rêve, et il lui semblait que ce rêve durerait toujours!

Il lui semblait qu'autour de lui tout chantait une hymne d'amour!

Il lui semblait qu'il venait de changer et son âme et sa vie contre l'âme et la vie de la ravissante femme qu'il pressait sur son cœur!

Il lui semblait enfin que le sang de Danaë coulait mêlé au sien dans ses veines.

L'ivresse voluptueuse de l'opium, les hallucinations inénarrables du hascMch ne sont que des songes sans forme et sans couleur auprès des rêves d'amour de William! .

— Tu m'aimes ! n'est-ce pas que tu m'aimes, — reprit

LS8 €ilB?ALIBII8 DV LAR^UBIfET. ^19

Dîfflaë après on loug sHence... — oh! je suis heureuse!... bien heureuse et bien fièrei... William! mon William!

Et comme il allait répondre elle l'empêcha de parler avec un long baiser; puis elle se recula un peu, comme pour le contempler d'un seul regard, et souriante, ravie, elle reprit encore :

— On m'a dit souvent que j'étais belle : que je souhaiterais que ce fût vrai, bien vrai, mon William ! mais je voudrais que ma beauté ne fût visible qu'à tes yeux! je voudrais qu'elle s'effaçât hors de ta présence, comme la terre s'enveloppe d'ombres quand le soleil, son roi et son Dieu, disparaît derrière l'horizon ! Et toi, mon amant, mon BiaUre, comme tu es beau! comme tu as l'air lier! ton noble front paraît inspiré! que j'aime ta chevelure si douce et si brillante! que j'aime tes yeux dont l'azur est profond et pur comme celui du ciel ! que j'aime ta pâleur! Tu es si jeune, et pourtant on dirait que tu as déjà beaucoup souffert, ou beaucoup aimé!...

Cet enthousiasme était sincère bien qu'exagéré, car William avait de la distinction, de la grâce, du charme même, mais rien de plus.

— Aimé l — interrompit William. — Jamais comme je t'aime, ma Danaê !

— Écoute-moi, — interrompit à son tour la jeune femme, — il faut qu'il n'y ait personne sur la terre qui soit aussi heureux que nous ! il faut que notre bonheur fasse envie à ceux même qui croient n'avoir plus rien à désirer. Nous nous verrons souvent... souvent! tu comprends, n'est-ce pas? puis quand reviendront les longs jours du printemps, nous partirons tous les deux... nous voyagerons seuls... nous visiterons les monts sublimes, les

torrents, les glaciers, les forêts sombres comme la plus sombre nuit, et les lacs étiucelants comme le plus beau jour! Tu ne me verras jamais fatiguée, jamais triste, jamais rêveuse, jamais impatiente du lendemain, comme ces femmes que le présent, si rempli qu'il soit, ne peut satisfaire. Je serai tout à la fois ta compagne, ton amie, ta maîtresse, ton esclave! ton esclave, William! Oh! mon Dieu! mon Dieu! son esclave! que je suis heureuse et lière!!!

Ce fut ainsi qu'ils passèrent de longues heures, et quand les premiers rayons de l'aurore vinrent éclairer le triste logis dont l'amour avait fait un temple, William, transporté, enivré, fasciné, s'éloigna en jurant à Danaë qu'il l'aimerait toujours avec la même passion.

Le masque ei le vidage.

Quand William se retrouva pour la première fois avec Glorgione, après la nuit d'ivresse que nous venons de raconter, il lui avoua sans détour tout ce qui s'était passé entre Danaê et lui, et il ne chercha pas à dissimuler Taffection très-vive qu'elle lui inspirait.

Glorgione l'écouta avec plus de tristesse que de surprise. Cet homme, dont le cœur était mort, ne s'étonnait jamais des passions les plus insensées.

— Gomme vous allez toujours d'un extrême à l'autre, mon pauvre ami ! — se borna-t-il à dire doucement à William, dont l'enthousiasme tenait du délire.

— Que trouvez-vous donc de si extrême dans tout ce que je vous ai conflé?

— Rien ; seulement je vous rappellerai que quand je vous conseillais de ne pas refuser une liaison passagère

iîî LES CHEVALIERS DU LANSQUENET.

avec cette femme, vous ne vouliez pas entendre parler d'elle.

— Et vous, vous ne cessiez de me répéter que j'avais parfaitement tort d'agir ainsi.

— Sans doute; mais je ne vous ai jamais dit de vous attacher follement : vous avez confondu l'usage, qui est souvent sans inconvénient fâcheux, avec l'abus qui en a toujours de très-graves.

— J'aime Danaê comme j'aimerais toute autre maîtresse qui serait belle, jeune et spirituelle comme elle.

— Vous l'aimez bien plus encore que vous ne le dites, et vous en conviendriez sur-lcrchamp avec moi, si vous vouliez être entièrement franc... mais vous êtes ^êné par le souvenir de ce que vous étiez hier à cette heure-ci.

— Et quand j'aimerais Danaê plus qu'aucun homme n'a jamais aimé aucune femme ?

— J'en serais fâché pour vous, et je le suis déjà parce que cela est.

— Eh bien ?

— Eh bien ! cet amour ne vous prépare que des chagrif)s et des déceptions.

— ^ Prophète de malheur, tant que Danaê m-'aimera je n'aurai ni chagrins ni déceptions, et si elle change je changerai comme elle.

William s'arrêta une seconde, pois il reprit :

— En admettant le commencement de passion folle que vous supposez et que te nie.

— Soit, — répondit Giorgione... — Alors autre chose, que vous nierez sans doute aussi.

— Gela dépend ; de quoi s'agit-il ?

— Danaê ne vous aime pas*

LES CHBTAMEnS DU LANSQUENET. ^^\

— Plaisàntez-vous?

-Pas Je moins du monde; je parle sérieusement et consciencieusement.

— Elle ne m'aime pasi — dit William avec an sourire dont la bienveillance était un peu railleuse. — Mais comment pouvez-vous affirmer cela, puisque vous ne l'avez pas vue me témoigner son amour ? Sacliez, mon cher Giorgione, que c'était plus que de la passion, plus que du délire...

— C'était du délire, j'en conviendrai avec vous; mais le délire, enfant d'un accès de fièvre, ne dure pas plus longtemps que lui.

— Vous n'êtes pas consolant.

— Je suis vrai.

— On ne l'est jamais quand on est aussi profondément sceptique.

— On l'est encore moins quand on est aussi prodigieusement crédule.

— Mais enfin, voyons, Giorgione, quel intérêt a pu, selon vous, déterminer Danaë à faire tout ce qu'elle a fait et à me dire tout ce qu'elle m'a dit ?

— Abcun.

— Mais alors?

— Tout ce qu'elle vous a dit, elle le pensait, je le sais,

je le crois.

— Eh bien ?

— Eh bien! elle ne le pensera bientôt plus : Voilà ce à quoi vous devez vous attendre.

— Pourquoi ?

— Parce que son cœur n'est jamais pour rien dans son

m LES GHBVALIBRS DO LANSQOBIfST.

amour; parce que bes sens parient seuls, et qu'une fois ses sens satisfaits, sa passion la.plus violente s'évanouit à l'instant même ; parce qu'enfin, ce qui est de la lave brûlante ai^ourd'hui sera demain quelque chose de plus froid que le marbre et de plus dur que le bronze.

— Gomment avez-vous pu savoir, ou comment pouvezvous deviner tout ce que vous me dites là ?

— Que ne me demandest-vous aussi pourquoi mes cheveux blanchissent? 11 nous faut bien, à nous autres vieillards, l'expérience pour nous consoler de nos rides.

— £n tout cas, je me regarde comme bien plus heureux que vous, car je crois et j'espère, taudis que vous, mon pauvre Giorgione, vous doutez sans cesse.

— L'espérance! — fit l'artiste avec un sourire dont la mélancolie n'avait rien d'amer; — - l'espérance!,*. J'y ai cru, William, jusqu'au jour où j'ai reconnu que ce n'était pas autre chose que IC/marteau avec lequel nous forgeons toutes nos douleurs, sans nous lasser jamais, insensés que nous sommes ! de frapper et de soufirir ! c'est aussi l'éclair qui nous éblouit, pour nous montier la nuit bien plus sombre quand il a cessé de briller; c'est encore la blanche vapeur qui flotte à la surface du gouffre, que vous voyons plus profond quand elle s'est dissipée. . . Toutes nos folies, tous nos chagrins ont eu pour origine une espérance. Croyez-moi, mon ami, quand il s'agit des joies ou des affections de ce monde, il n'y a de sûr et de sage que le doute.

Et Giorgione quitta William, qui l'avait à peine écouté, tant il était amoureux et confiant dans la passion qu'il croyait inspirer.

Pendant quelque temps, aucun nuage ne passa sur ce bonbeur, si profondément et si naïvement senti.

William se laissait emporter avec l'abandon, l'ardeur et l'imprévoyance de son âge, au torrent de voluptés dont l'enivrait l'ardente et belle courtisane, et chaque jour son amour, à la fois jeune et sérieux, prenait tous les caractères d'une de ces passions durables dont on souffre longtemps encore après qu'on eu est guéri.

Les tristes prédictions de Giorgione ne s'étaient, du reste, pas encore accomplies.

Parfois cependant, comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, un accident, un rien, un mot, venaient pour un instant jeter le trouble dans cette vie heureuse, en faisant pressentir à William cette amertume qui est toujours au fond, et souvent sur le bord de toutes les coupes où nous buvons nos jouissances.

Un jour, par exemple, le jeune lord se promenait sur le beau trottoir de la Goratterie, suivant d'un œil amoureux et ravi tous les mouvements de Danaë, qui marchait devant lui, belle, gracieuse, souriante et fière comme une déesse sur un nuage.

<}uelques étudiants qui sortaient d'un estaminet,^ le cigare à la bouche, croisèrent la jeune femme, et l'un d'eux, au moment où il passait à côté de William, se retourna et demanda à ses compagnons, en leur désignant du doigt notre héroïne :

— Qui est cette jolie femme ?

226 LES CHEVALfERS DU LANSQUENET.

— C'est. Danaê, — répondit l'un des éludiants sans prendre la peine de baisser la voix.

— Danaë ! qu'est-ce que c'est que ça ? une femme honnête?

— Allons donc!

- — Enfin, est-elle ou non la maîtresse de quelqu'un, pour parler plus clairement?...

— Ah çà ! mon cher, d'où sors-tu ? Elle est la maîtresse de tout le monde; elle sei'a la tienne, si cela peut te faire plaisir.

- En vérité ?

— Rien n'est plus certain : Mais tu es le seul, dans tout Genève, à ne pas savoir cela.

— Et où demeure-t-elle? J'irai certainement la voir un de ces jours.

Et William, frémissant d'une rage qu'il était obligé de contenir, entendit distinctement donner l'adresse de la femme qu'il aimait.

Le malheureux jeune homme sentit alors tout ce qu'il y avait de flétrissant et de douloureux dans son amour pour cette femme que chacun regardait comme la propriété de tous !

Il entrevit confusément les honteux partages, les complaisances coupables auxquelles il serait entraîné, tôt ou tard, s'il ne parvenait pas à vaincre sa fatale passion.

Son œil mesura l'abîme sans fond vers lequel il marchait par des sentiers encore semés de fleurs.

11 eut un moment la pensée de s'arrêter, de retourner en arrière... mais le souvenir de ses heures d'ivresse, l'espoir que les paroles qu'il avait entendues ne s'appli-

qaaient <pi'à la vie passée de Banaê, le firent chanceler dans sa résolution, et il reprit son servage.

Il lui arriva alors ce qui arrive toujours quand on secoue une chaîne que l'on n'a pas la force de briser ; elle se riva plus solide à son cou.

William pariiafit sottfeïit à Danaë de son attrï Giorglone, et lui avait nlême proposé quelquefois de le lu! pi'êsentef .

D'abord Dauaê avait accueilli plus que froidement ces ouvertures; mais William ayant insisté, la jeune femme avait cédé, et Giorgione, introduit dans leur intimité, était assez fréquemment en tiers avec les deux amants, dont il rompait le» têto-à«-tète parfois un peu languissants.

Le spectacle est un des plaisirs, de prédilection des Genevois, et dans leur salle qui est du reste fort laide, ils ont de temps en temps une troupe qui n'est pas trop mauvaise.

Hâtons-nous d'ajouter que la pruderie genevoise préside au costume des actrices et la mise en scène des vaudevilles. Une censure locale, qui n'est guère plus crétine que celle de noire ministère de l'intérieur, biffe impitoyablement à l'encre rouge les passages de nos pièces qui lui paraissent trop égrillards.

Que dirait l'Europe si les femmes des magnifiques seigneurs de la république modèle allaient un beau jour se passionner pour les plaisanteries de haut goût qui font rire de si bon cœur les joyeuses Parisiennes?

Nous espérons bien que le spectacle de ce scandale ne sera pas donné au monde, grâce à la censure.

228 LKS CHByALlBRS DIT LANSQOBRST.

Cette censure, aussi spirituelle qu'éclairée, n'a jamais voulu la représentation de la pièce intitulée leê Premières armes de RickeUea, rien que sur la réputation un peu décolletée de ce vaudeville de MM. Bayard et Dumanoir. Il est vrai que, sans le savoir, cette même censure a laissé jouer ladite pièce sous ce titre ingénieux : le Mariage de Fronsac, et n'a point paru trouver le plus petit mot à redire.

Nous garantissons l'authenticité de ce fait : il se passait dans le courant de l'hiver de 1840 à 1841, et le rôle de Déjazet était joué par madame Albert, du Vaudeville, à cette époque en représentation à Genève.

Un soir Danaê, William et Giorgione étaient au spectacle dans une loge d'avant-scène du rez-de-chaussée.

Danaê occupait la première place auprès de la porte; William était à côté d'elle ; Giorgione, malgré les instances de son ami, avait voulu rester dans le fond de la loge : il n'était nullement curieux de voir ce qui se passait dans la salle.

On jouait la trilogie philosophique des Saltimbaruiues, ce chef-d'œuvre de bouffonnerie sérieuse qui fait tout à la fois rire et penser.

Bilboquet venait de commencer son grand récit du premier acte.

On frappa deux coups secs à la porte de la loge.

William se leva et ouvrit.

Un homme entra.

William ne le connaissait pas, le l'avait jamais vu.

Il était grand, vigoureusement constitué et d'une assez

LES CHEVALIERS DU LAlfSQUBNBT. 229

belle figure. Ses cheveux, coupés trôs-courts, étaient rudes et commençaient à grisonner ; mais sa moustache épaisse et longue, était d'un beau noir d'ébène. Ce personnage, dont l'ensemble ne manquait pas d'une certaine distinction, était vêtu avec une simplicité qui n'excluait point l'élégance.

.Les yeux de l'inconnu errèrent un moment de William à Giorgione, et firent à ce dernier un signe imperceptible de reconnaissance; puis il s'arrêtèrent sur Danaë.

L'inconnu fit un pas vers elle, et lui prenant le bras, il lui dit d'une voix brève et rude :

— Sortez un moment, j'ai à vous parler.

Danaë n'hésita pas un seul instant à se soumettre à cet ordre ; elle se leva donc aussitôt et sortit de la loge en évitant de rencontrer les regards de William qui la suivaient avec une douloureuse anxiété.

Après la sortie de sa maîtresse, le pauvre jeune homme resta pendant quelques secondes immobile et comme frappé de stupeur.

Le bruit de la porte de la loge qu'on fermait violemment le tira de son anéantissement passager, et il s'élançait pour sortir à son tour, quand Giorgione l'arrêta par le bras en lui disant d'une voix douce et ferme :

— Où allez-vous?

William, n'en sachant rien lui-même, ne répondit pas, mais il fit quelques efforts pour s'arracher à l'étreinte de (iiorgione, qui le retenait toujours en ajoutant :

— Du calme, du calme, mon cher ami ; — ne faites pas de folies, je vous en conjure !

— Des folies ! — répondit William avec ce vague élon-

230 LU& CIEVAXiEAS DU UàN^QfilSlBT.

nement d'un homme qui ne comprend pas le sens des paroles qu'on lui adresse.

— Eh ! oui» pardieu, des folies! vous êtes pâle comme un cadavre, votre regard est flamboyant : si vous voulez absolument sortir, sortons ensemble, mais ne me quittez pas.

Et, passant le bras de William sous le sien, Giorgione l'emmena au foyer, désert en c»; moment, car le premier acte des Saltimbanques était loin d'être terminé.

Ils s'assirent l'un à côté de l'autre.

— Voulez-vous maintenant que je vous dise quelle folie vous alliez faire? — demanda l'artiste à l'Anglais.

— Oui, — répondit machinalement ce dernier sans trop savoir ce qu'il répondait.

— Vous alliez courir après ce monsieur qui emmène Danaë, et le souffleter.

— Je crois que c'est vrai.

— Pourquoi cette violence ?

— Pourquoi ! pourquoi ! — répéta William dont le regard étincela de fureur.

Giorgione l'interrompit en posant la main sur son bras. ^ Savez-vous seulement quel est ce monsieur, et s'il n'a pas des droits sur Danaë? dit-il.

— Il en a donc ! — s'écria William avec une sombre vivacité.

— Sans doute, et cela ne doit pas vous étonner, puisque le passé de votre maîtresse n'est pas un mystère pour vous.

-— Connaissez- vous cet homme?

— Je le connais.

— Son nom ! son nom ! dites-moi tout de suite son nom, Giorgione!

LES CflEVALIBRS JÏV LAIVSQUBNET. 2^1

— II s'appelle monsieur Heury; c'est un de mes compatriotes...

— Et... — fit William n'osant achever sa phrase, dont l'Italien comprit parfaitement le sens et l'inteotion.

— Et,— continua Giorgione après une légère hésitation, il est l'entreteneur de Danaë.

William youlut s'élancer de nouveau; mais Giorgione l'arrêta encore avec fermeté et poursuivit :

— Oui, mon cher William, son entreteneur depuis deux ans, tandis que vous, vous n'êtes son amant que depuis deux mois. Ainsi, vous voyez que vous n'aNCz pas à votis plaindre : c'est lui qui joue dans cette circonstance le rôle de mari.

— Tout cela est impossible! — s'écria William. — Jamais Danaë ne m'en avait parlé.

— - Je n'en suis pas étonné le moins du monde : soyez sur qu'elle ne lui a jamais parlé de vous non plus : les femmes sont très -discrètes dans ces sortes de circonstances.

— Saviez-vous qu'elle eût cet autre amant? ce monsieur?... — demanda William. ,

— Oui, je le savais depuis quelque temps.

— Pourquoi ne me l'avoir pas dit sur-le-çhamp? — reprit l'Anglais d'un ton d'amer reproche.

— Je m'en suis bien gardé! vous me répétez toujours que je cherche à vous enlever vos illusions.

— Mais j'aurais immédiatement cessé de la voir! Vous êtes cause que j'ai joué un rôle honteux.

Giorgione ne put retenir un éclat de rire.

— Pourquoi ce rire ironique ? Vous ne croyez donc pas que j'aurais fait ce que je vi.ns de vous dire?

— Eh bien ! franchement, non ! je ne le crois pas, mon pauvre ami !

— Je vous assure cependant que je ne la reverrai de ma vie, Giorgione.

— Et je vous assure, moi, que vous la reverrez, et cela plutôt aujourd'hui que demain.

— Vous supposez donc que je l'aime encore après ce qui s'est passé?

— Je ne le suppose pas, j'en suis parfaitement sûr : les passions, si folles qu'elles soient, ont leur logique : tant qu'elles vivent un peu, elles nous gouvernent tout à fait, et c'est surtout quand on croit qu'elles agonisent qu'il faut se défier d'elles.

~ Qui vous dit que la mienne n'est pas morte à tout jamais? Vous lisez donc dans mon cœur, dans ma pensée?

— Non, mais je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même.

Cette assertion de Giorgione resta sans réponse, et les deux amis gardèrent le silence pendant quelques instants.

William qui paraissait soutenir une lutte intérieure violente, reprit la parole le premier.

— Comment avez-vous su que ce M. Henry était l'amant, ou, si vous voulez, l'entreteneur de Danaë? — demandat-il à Giorgione.

— Ce n'est un secret pour personne, et d'ailleurs luimême me l'a dit.

— Quand cela?

— Il y a un mois environ; je ne saurais préciser au juste.

— Où?

— A notre hôtel.

— liais il est doae »llé chte votisf

-- San» aueuti éonaiè : j€ le oonival» depuis Ibrt kmgtemps, l'ayant FencoBiré il y a plnstéurs afinéee en Espagne où je faisais un voyage â'artiste. Il atldt, }e erofs, un parent à Séville ou à Gordoue.

I^ deux amis gardèrent de nouveau le ^lence, et ce fut encore William qui le rompit, mais cette fois par des paroles qu'il smablait s'adresser lui-même.

D'abord il s'exprima d'une man'rëre à peine intelligible; puis, s'animaiit par degré, Giorgtone put entendre ce qui suit.

— Ainsi, — disait^l, — elle me trompait! — Ainsi elle mentait effrontément en me disant : je t'akue! ! ! — Car Ci; n'est pas moi qu'elle aime, c'est lui, puisqu'elle le cou- Dait depuis deux ans, et qu'elle ne l'a pas quitté pour moi I — Ainsi die se jouait d^ mon amour! — Sa passion n'était qu'une perpétuelle comédie! ~ Hais pour qui donc ijie prenait-elle? — Et elle-même, cette femme, qu'estelle...

Un éeiat de rire de Giorgione interrompit net la tirade mélodrmnanesque de William qui regarda son ami d'un air effaré.

— Ah çà ! mon cher, — fit l'artiste, — vous devenez d'une candeur et d'une naïveté qui passent toutes les bornes! comment, vous Mes Vamant de cœur, j'appuie à dtssein sur cette qualification : Yamant de cosvr, d'une feaiffle de oeite espèce; et au lieu d'être fort touché, fort rf>eoQnaissant du dévouement dont cette femme fait preuve à votre endroit, vous devenez fUrieux parce que vous apprenez qu'elle a un aati^e amant, m amant utile ! allons doac l Cela tombe dans la charge ! cela devient extrava-

$34 LB8 CliE?ALlBB6 DU LAUS^M^BIVKT.

gant! que diable! est-ce que vous Toas tgiirez que les femmes aujourd'hui vivent de soleil el d'air ? Pensez à l'amour tant que vous voudrez, si eela vous amuse ; ma^s permettez-leur, à elles, de penser aussi au ^înm-fe». Danaë n'a pas de rentes : faites-lui en, mon cher, ou ne mettez pas obstacle à ce qu'elle fasse son métier {

a Mais en voilà assez, en voilà trop même sur ce chapitre... Sortons un moment; nous pourrons revenir pendant l'acte suivant, si vous désirez causer encore, maintenant nous ne serions plus seuls. »

Efifectivement, la foule envahissait le foyer : William suivit Giorgione, et tous deux quittant le théâtre, allèrent respirer l'air plus vif du dehors.

Quand ils rentrèrent dans la salle et dans leur loge, quel ne fut pas l'étonnement de William en retrouvant Danaë souriante et calme comme si rien ne s'éta-t passé. , Elle éiait assise à la même place qu'elle occupait avant l'arrivée de M. Henry, et ce dernier avait lui-même pris une chaise à côté d'elle.

L'artiste et son ami s'établirent dans le fond de la loge, et, pour la première fois de sa vie, le pauvre Wil iam put apprendre à quel point sait mentir un visage de femme,

Danaë paraissait n'avoir d'attention que pour M. Henry. Sans cesse elle se penchait vers lui pour lui parler à l'oreille : elle l'écoutait avec son plus doux sourire, elle lut répondait avec son plus tendre regard.

Jamais William n'avait vu briller plus d'amour dans ses yeux, jamais un plus radieux sourire s'épanouir sur sa bouche fraîche et rouge comme le corail humide... et pourtant elle trompait quelqu'un 1 Elle trompait l'un de ces deux hommes ! ^ Mais lequel ? --• se demandait Wil-

tBS CUftVAUBRà DO L\NSQOËNET. 23'j

liaoi qui, dans sa candide inexpérience, n'osait pas se répondre qu'elle les trompait tous les deux.

William était tout à la fois indigné et stupéfait de voir sur un si charmant visage un masque si menteur, et dans' son indignation il croyait arracher lambeau par lambeau son amour de son cœur.

Quand il sortît du théâtre, l'image de Danaê lui semblait morte en lui. — Mais le lendemain n'était pas arrivé qu'elle y revivait plus belle et plus triomphante.

vu

Vengeance.

Le lendemain matin k son réveil, William (car au risque de déconsidérer notre héros dans l'esprit de plus d'une de nos belles lectrices, nous devons à la vérité de convenir qu'il avait passé une assez bonne nuit), le lendemain matin à son réveil, disons-nous, William reçut de Danaë un billet ainsi conçu :

« Il faut que je te voie absolument, mon bien^aimél mon amant!

a II faut que je te parle... il le faut aujourd'hui, ce matin !... le plus tôt possible!

«( Depuis hier, mon William, j'ai souffert, oh! bUn souffert en pensant que tu crois peut-être coupable la femme qui t'aime avec tant de passion.

o Le dernier souvenir qui me reste de cette triste soirée, c'est (jpi'en me quittant ton regard était bien froid.,, si froid que je me sens pleurer d'y son(;er î

238 ' LES CnEVALIERS DU LANSQUENET

« Est-ce donc vrai, mon Dieu ! que j'ai eu le malheur de te déplaire !

<f Cette pensée cruelle me brise le cœur ! car je t'aime, vois-tu * je t'aime mille fois plus que la vie ! ^

« Sans toi je ne voudrais pas. je ne pourrais pas vivre, mon amant adoré !

« Je serai à notre logement de la rue de la Pélisserie à onze heures précises.

« Tu viendras, mon William, et tu seras exact, n'est-ce pas? Pense, pense combien l'attente serait affreuse dans l'état de douleur où je suis.

« Je t'envoie mille baisers dans cette lettre, en attendant tous ceux que j'espère te donner moi-même tout à l'heure.

« Â bientôt pour te revoir, mon bien-aimé ! à toujours pour t'adorer !

« Ta Danaê. »

Ce billet remplit William de la joie la plus vive. Son cœur avait déjà plaidé et gagné contre sa raison la cause de sa maîtresse : il était décidé à lui pardonner ; après avoir lu il se demanda si ce n'était pas k lui d'implorer son pardon.

II ne pouvait détacher ses yeux de ces lignes où il voyait tout, tout, excepté la chaleur factice et la fausse passion qui les avaient dictées.

Il reprit toute sa conflance, toute sa crédulité, tout son aveuglement.

Au point de vue du bon sens et de la dignité il avait tort; k celui de soq bonheur ^t de son repos il avait raison,

LES CHEVAMEKS DU LAITSQUBNET. 239

1) avait tort, parce que lorsqu'une trahison est évidente, on est lâche et vil de fermer les yeux sur t lie.

11 avait raison, parce que le inonde est ainsi fait qu'il ne peut y aVoir de repos et de bonheur que pour les crédules qui sont les aveugles de l'esprit.

Ainsi la fiction mythologique qui met un bandeau sur les yeux de TÀmour est un conseil de sagesse donné aux hommes.

William l'avait sans doute compris de cette manière, car noD-sculemeni il se rendit à l'heure dite auprès doDanaé, mais encore il l'aborda dan&des dispositions telles, qu'elles n'auraient pu è|re meil'eures avant l'événement de la veille.

Aussi le candide jeune homme n'avait-il pas passé une minute auprès de la rusée courtisane, que celle-ci, avec toute la sagacité de son esprit pénétrant et froid comme la lame d'une épé<s avait déjà sondé tous les replis du cœur de son amant, senti et compris tous les avantages de sa position à elle, et combiné avec une habileté infernale, jusque dans leurs moindres détails, les scènes et les effets du rôle qu'elle avait à jouer.

Et ce n'est point au hasard que nous nous servons ici du mot rôle, attendu qu'il est le seul qui puisse rendre convenablement notre pensée, puisque Danaë, guérie de son amour pour William, en était déjà à jouer la comédie avec lui.

Giorgione, l'artiste au cœur désillusionné, ne s'était pas trompé quand il avait prévu que cette passion violente, indestructible, serait comme ces feux de paille, vite allumés, plus vite éteints, dont le plus petit soufîle de brise emporte à la fois la flamme et la cendre.

'• If

iiO LIS CMfAUERS DU LANâQUmT.

liais si Oaiiâô a'aknaU plus WUItam» pourquoi redoutait-elle autant do lui voir rompre une ctiaine qu'ellemême eommençait à trouver lourde?

Pourquoi? qui pourrait le dire? L'amour qui meurt D*at-il pas, comme celui qiû nait, ses mystères iocompr^iensîbles?

Peut-être Daoaë se sentait-elle humiliée de l'idée que, dans la situation où se trouvaient les chof es, ce serait William qui romprait avec elle, et voulait-elle se raccommoder avec lui pour reprendre l'initiative de cette rupture quand elle l'aurait revu k ses pieds.

Bien des femmes qui ne passent pas pour des courtisanes font ce petit calcul assez peu honnête, et Danaë en était bien capable.

Peut-être aussi, n'aimaut plus elle-même, n'était-elic pas fâchée d'être aimée encore comme le candide William l'aimait, et disait-elle : Je lui Msserai croire Qu*il est toujours mon amant, et moi je saurai qv^U n'est plus que mon esclave.

Enfin, et ceci n'est plus une conjecture, Danaë avait, pour vouloir que son intrigue avec William se prolongeât encore, un motif grave que nous connaîtrons plus tard.

Quoi qu'il en soit, voici la première parole qu'elle adressa à son amaut :

— William, mon William, sois sincère avec moi : tu m'as accusée hier, n'est-ce pas?

Le malheureux William baissa les yeux comme un coupable» et sa bouche s'entr'ouvrit pour balbutier une justification.

Mais Danaë ne lui en laissa pas le temps, car elle poursuivit aussitôt avec feu :

UK €flSVAUBR9 DO UnSQOitNlT. fil

— Oui, tu m'as accusée ! tu m'as soupçonnée! ne dis pas non, William, parce que je suis sûre de ce que j'avance. Les apparences me condamnaient, c'est vrai ; mais devaistu les croire, ces apparences trompeuses? William, tu m'aimes donc bien peu, tu es donc capable de me tromper, puisque tu peux douter de moi !

La question ainsi déplacée, la rusée courtisane, d'accusée qu'elle devait être, se faisait accusatrice à tout hasard, convaincue que cette position devait être la meilleure.

Effectivement, cette habile manœuvre mettait son amant dans une situation très-embarrassante, si embarrassante qu'il ne sut que répondre : il était altéré et on le voyait parfaitement.

Danaë jouit un moment de ce premier triomphe, qu'elle n'espérait ni si facile, ni si complet, puis elle poursuivit encore :

— J'ai vu clairement ce qui se passait dans ton âme ! j'ai lu comme dans un livre ouvert tous tes soupçons outrageants! Ah ! devais-je m'attendre que si tôt...

William la regarda douloureusement : il était à la fois désespéré et stupéfait.

— Oui, je lisais tes plus secrètes pensées, — reprit Danaë, — et je souffrais bien d'être obligée de me contraindre! mais il le fallait.... je le devais, William...

— Tu le devais! — murmura celui-ci d'une voix à peine intelligible.

— Sans doute.

— Pourquoi, ma Danaê ? dis-moi pourquoi, je t'en conjore à mains jointes \

242 LES CHBVALIKR8 DU LAUSQUERET.

— Mais je ne prétends pas en faire un mystère : parce que M. Henry était là.

Le doute amer comme le fiel, le soupçon brûlant comme le feu traversèrent de nouveau le cœur et l'esprit de William.

— M. Henry! M. Henry! — s'écria-t-il avec une horrible anxiété.

Puis il s'arrêta comme s'il lui était impossible d'achever sa pensée.

— Lui-même, — répondit Danaë sans manifester la plus légère émotion. — Qu'y a-t-il donc là qui vous paraisse si étonnant?

— Mais... mais... il a donc des droits... sur vous? — repartit William en hésitant entre chaque mot, comme s'il avait peur d'offenser sa maîtresse.

— Des droits? — répéta Danaë, toujours calme et sereine.

— Oui! —dit William d'une voix sourde.

— 11 en a d'incx)utestables, je ne le nie point.

— Mais alors...

William s'arrêta.

— Alors ? — répéta Danaë, interrogeant du regard et de l'accent, l'un fier et l'autre impérieux.

- Alors... il est donc votre amant aussi ?

— Non. •

Ce non fut prononcé avec une fermeté et un aplomb dont rien ne pourrait donner l'idée.

— Vous me le jurez! — s'écria William en essayant de prendre une des mains de Danaë.

— Quand j'ai dit non, — répliqua Danaë avec hauteur çt en croisant les bras, — cette parole doit vouç suffire.

LM CHBVAUIRS DO LANSOOBIIIT. 2t3

Je ne crois pas vous avoir donné jusqu'à ce jour le droit de douter de ma véracité.

— Mais, au nom du ciel, Danaê, quels sont les droits de cet homme sur toi? Je dois, je veux le savoir! Je ne puis vivre ainsi...

— William, je te prie de ne me faire aucune question à ce sujet.

— Pourquoi?

— Parc^ que je n'y répondrais pas.

— Qu'est-ce que cela signifie?

— Rien, ou tout si tu veux : M. Henry n'est pas mou amant, ne l'a pas été, ne le sera jamais. Cela doit te suffire, ou tu es indigne de ma tendresse.

— Sans doute, ma Danaê... mais...

— Mais tout ce que je puis te dire, c'est que lorsqu'il est avec moi, je ne puis m'occuper que de lui. En outre, des raisons de la plus haute gravité me font désirer qu'il ne sache jamais que nous nous aimons, que je suis tg 4na!tresse. Déjà il le soupçonne, malgré tout ce que j'ai pu faire pour le dérouter, et s'il est venu hier au soir nous rejoindre au spectacle, c'est parce qu'il nous croyait ensemble. Je suis parvenue à lui persuader que cette rencontre était l'effet du hasard : maintenant, tu vas' achever ce que j'ai commencé.

— Gomment! que veux-tu dire?

— Tu ne tarderas pas à le savoir.

— Eh bien !

— Prends ce papier, et écris.

— A lui ?

— A lui.

-Quoir

Sii LÈê CHCVAUBRS DtJ LANSQGEN8T.

— Ne t'en inquiètes pas : je dicterai.

— Hais je ne puis comme cela... j6 voudrais d'abord savoir...

— C'est inutile; écris toujours.

William trempa sa plume dans Tencre, courba sa tête sur la feuille de papier placée devant lui, et Danaë réprimant un orgueilleux sourire, lui dicta ce qui suit :

« Monsieur,

« Notre commun ami Giorgione m'a affirmé, il n'y a « qu'un instant, que vous me croyez l'amant de Da- « naê... »

— Giorgione ne m'a pas dit un mot de cela, et je ne saurais l'écrire ! — s'écria William en posant sa plume avec un mouvement de généreuse indignation.

— Continue, — répondit froidement Danaë. — Henry a dû voir ce matin Giorgione, auquel il aura sans doute parlé dé nous ; et si tu voyais Giorgione à ton tour, il est plus que probable qu'il te rendrait compte de cette conversation : ce n'est donc pas un mensonge que tu fais, c'est une supposition fondée que tu avances.

William inclina de nouveau la tête, et Danaë reprit sa dictée ;

« Je vous afQrme, Monsieur, que vous êtes dans une a erreur complète, et que tout ce qu'on a pu vous dire ù a cet égard est de la plus insigne fausseté.

a Agréez, je vous prie... »

— Finis comme tu as l'babitude de finir tes lettres, et signe nettement.

— J'ai fini, — murmura le malheureux William, bon-

teux et désolé de la faiblesse qu'il venait de montrer.

— lialntefiant, mets iae envdoppe.

— Voilà qui est fait.

— Pose un cachet, et donoe-moi cette lettre.

— Qu'en veux-tu faire?

— La mettre à la poste.

— Et s'il m'arrive de rencontrer M. Henry, quelle conduite dois-je tenir ?

— 11 est probable qu'il ne te parlera de rien.

— Mais si, au contraire, il me parlait de quelque chose? car enfin il faut tool prévoir.

— Tu te borneras à lui confirmer le contenu de cette lettre, en ajoutant seulement que tu ne peux pas t'expliquer les bruils qui ont couru, et que tu n'en soupçonnes pas les coupables auteurs.

— Gda sera fait comme tu le désires, ma Danaë. Maintenant, e»*tu contente?

— Je te dirai mon opinion à ce sujet dans quelques jours : tu es encore trop nouveau converti.

— Mais je suis si repentant ! .. .

^ Laissons cette sotte affaire de côté, oublions, s'il se peut, le chagrin qu'elle nous a causé, et pensons h ce que nous ferons ce soir pour nous dédommager de la soirée

d'hier.

— Veux-tu revenir ici? — demanda William avec l'accent le plus tendre et le plus passionné à la fois.

— Je ne demande pas mieux; mais que ferons-nous pour nous égayer un peu ?

— Du punch avec Giorgione.

— Cette combinaison me pklt infiniment.

— Ëh bien i à quelle heure, ma Danaê !

âi6 LES CtBVALIfiRS DU LAMSQDBNfiT.

— Celle que tu voudras.

— Quelle adorable bonté que ia tienne! Que penses-tu de sept heures?

— Que c'est à merveille : je serai exaete, mon William.

— Adieu !

— Au revoir.

— Un baiser !

— Cent si tu veux ! Ne suis-]e pas à toi? à toi seul... £t, quelques minutes après, la courtisane s'éloigna toute

imprégnée de cette joie intime et profonde qui déborde du cœur de toute femme qui vient de tromper avec hardiesse et impunité.

Quant à William, le bonheur qu'il éprouvait était loin d'ctre sans mélange : d'une part, quoiqu'il eût repris toute sa confiance passée en sa maîtresse, il souffrait cependant encore de ses doutes évanouis ; de l'autre, sa faiblesse pour Danaë l'avait entraîné à une action dont la loyauté élait 9u moins incertaine, et sa délicatesse naturelle n'en supportait pas s^ns malaise le souvenir.

En un mot, le ciel de son amour s'était un peuiëclatrci, mais l'atmosphère était encore lourde et peut-être menaçante.

Rerfide comme l'onde.

Au moineijt précis où William rentrait à VHÔiel de la Caurotmey après son entrevue avec Danaê, il rencontra Giorgiouc qui en sortait.

L'artiste vit da premier coup d'œil, à l'expression du visage de son ami, qu'il avait dû se passer quelque chose d'extraordinaire; aussi lui demanda-t-il avec l'accent du plus vif intérêt :

— Qu'y a-t-il de nouveau, mon cher William ? Car, si je ne me trompe, vous me paraissez singulièrement ému.

— Il y a... il y a, — répondit vivement l'amoureux et faible Anglais, — que vous voyez en moi le plus heureux de tous les hommes i

— En vérité? cela me charme, mon ami. Et peut-on cûonaitre la cause de cette surabondance de bonheur qui sembla Jaillir de votre regard radieux et déborder de votre sourira rayonnant t

— Ck)mment, vous ne devinez pas? Danaë m'a tout expliqué !

— Au fait, vous avez raison, mon cher William, J'aurais dû prévoir... Enfin, que voulez-vous? ma vieille expérience a été encore une fois en défaut...

— M. Henry n'est pas Tamant de Danaë, — reprit, avec un redoublement de vivacité, William, qui semblait dévoré du désir de faire passer dans l'âme du sceptique Giorgione la confiance sans bornes qui remplissait la sienne.

— Ah ! j'en suis bien aise, — répondit l'artiste d'un ton froid qui équivalait à l'expression assez mal déguisée d'an doute.

— Je vous assure qu'il n'est pas son amant, — répéta William, involontairement piqué de cette incrédulité.

— Oh ! je suis parfaitement convaincu qu'elle vous l'a dit. '

— £t vous qui ne croyez rien, vous ne pouvez pas croire que ce soit la vérité! Âu surplus, peu m'importe; car je suis parfaitement décidé à ne jamais discuter vos partis pris de douter toujours de tout.

— Si M. Henry n'est pas l'amant de Danaë, ce que je vous accorderai volontiers pour peu que cela vous soit agréable, pouvez^vous me dire ce qu'il lui est, poursuivit Giorgione.

Ceci embarrassa fort le pauvre William; il comprenait à merveille qu'il serait parfaitement ridicule aux yeux de Giorgione, s'il se mettait à raconter que sa maîtresse, au lieu de lui donner des explications, lui avait fait des reprochcs> lui avait parlé en termes fort vagues d'un mystère fort ambigu, et en fin de ceoipte ne s'était pas même donné la peine de préciser quelque chose, voidaut èk9

L8S <S]lXVAI,iEfti m t4N8QCfBN«T. 2(9

crue aveuglément sur sa siii^>le i^arole, el que lui, William, englué par toutes ces ^pertes féminines, avait naïvement repris la confiance qu'on lui Imposait en queJqne sorte.

Aussi, pour détourner la conversation de la vole épineuse dans laquelle les questions de Giorgione l'avaient engagée, William répondit :

— A propos, mon tr^scher, j'ai promis à Danaê que vous viendriez passer la soirée avec nous dans notre taudis de la rue d<$ la Pélisserie. Nous voulons boire du punch. Vous ferez honneur à ma promesse, n'est-ce pas? Elle a été très-formelle.

— Vous pouvez compter sur moi, ~ répondit Tartiste. * — Ah! à propos encore, — ajouta aussitôt William, rentrant comme malgré lui dans le cercle vicieux dont il avait jugé convenable de sortir. — M. Henry vous a-t-H parlé de moi ce matin ?

— Certainement, mon cher ; et j'allais même vous rendre compte de notre conversation.

— Ah !... Et que vous a-t-il dit? Je vous avoue franchement que je suis très-curieux de....

— Il m'a demandé si vous n'étiez pas l'amant de sa maîtresse... c'est-à-dire, pardon! de Danaê.

^ Et vous lui avez répondu?...

— Que j'étais parfaitement sûr du contraire: je l'ai laissé tout à fait convaincu.

— Mon ami, vous m'avez rendu là un immense service, et je vous en remercie de tout mon cœur.

— 11 n'y a pas de quoi... Vous voyez maintenant, mou cher William, quel cas on doit faire de semblables déela**

rattoids.

— Oh i il y a «ne grttode différenee entr^ IM vôlivs et celles de Danaë... -- répondit mAvmneiit WMftm.

— Au fait, vous avez raison... Eh bien! adien, et à ce soir sans faute.

— Nous y comptons.

— Et les deux amis se séparèrent : Witlimn pour monter chez lui^ rêver à son bonheur; Giorgioue pour se promener en songeant à rinconstance de l'esprit humain.

Un peu avant sept heures, William était dans le taudis de la rue de la Péiisserie, pour nous servir de ses exprèssions» allumant des bougies et un grand feu, disposant

tous les éléments d'un punch savamment combiné, faisant enfin les préparatifs nécessaires pour passer la soirée gaiement entre sa maîtresse et son ami.

Bientôt après Danaë arriva.

Ses premières paroles, en entrant, furent celles-ci, et elle les prononça avec une certaine agitation :

— Est-ce que vous n'avez pas dit à Giorgione de venir? est-ce qu'il ne viendra pas?

— Il viendra i il viendra ! ma maîtresse adorée, — répondit William en serrant avec passion Danaë sur son cœur.

Mais Danaë, qui avait commencé à s'abandonner à cette étreinte, s'en dégagea brusquement : Le pas de Giorgione se faisait entendre dans le corridor.

Efi^ctivementil entra, et H fut aecueHK par les démonstrations Joyeuses des deux amants.

Mentionnons en passant qu'un des premiers symptômes

Lis cttrfAUfens bu LAifSQuBNtf. 251

d'ifOfite d'M ffiiMNif qui ?4 nouflr, est fd Joie que cause à ceux qvÀ l'éprouvent encore, la venue d*nn tiers dont la pfèsthcB les eûl inpoftcmés fa veftle.

AAnfrable sentlmint qui menit dès que I^égoïsme se retire de l«l!

Revenous à la soirée de Daoâê.

£rat)ord elfe fût charmante, animée. La Jeune femme était dans une verve incroyable. A la fois surexcitée par le souvenir de son triomphe du matin, et par le désir d'en assurer fa durée, sa parole étlncelait, Tesprit jaillissait de son regard et de son sourire, une gr&ce sans pareille présidait à tous ses mouvements. Efle était étourdissante de beauté et de sédtrcUon ; on eût dit vraiment qu'elle avait moHBSun ancien empire à conserver qu'une nouvelle con • quête à ^Ire.

William, de son côté, laissait déborder dans ses discours tontes les rêveries de son âme tendre et poétique, avec fabandon qu^un surcroît de bonheur donne toujours aux êtres naturellement confiants.

Quant à Giergione, il examinait, H écoutait, il souriait avec douceur et finesse, et, de temps en temps, il jetait dans la eonversation un de ces mots qui illuminent soudainement une question, et transportent dans un autre ordre d'idées ceux qui ont su en comprendre la portée*

Le doute et Tironie enveloppaient toujours comme une gase légèfs ses pensées, en apparence paradoxales et iïnisses, mais profondes et vraies, si on prenait la peine de les analyser sérteosement.

Car Cest nne vérité incontestable, qu^au premier examen une idée trop juste a quelque chose de suspect, comme ^n dtaniant qui a trop d'écHat.

252 LES CMfitÀL>&tlS Ot) LàJI6QDM|t.

Ceci pourrait peut-être aider à l'explication des succès de la médiocrité.

Le puoch se couronnait de flammes bleuâtres aux exhalaisons enivrantes, la fumée des cigares embaumait l'atmosphère, où flottait uue vapeur blanche et légère comme celle qui enveloppe les objets dans nos rêves.

Tout/dans ce intérieur, avait un air de fête, malgré la pauvreté de Tameublement; tout, sur ces trois visages, respirait la joie, la conOance, l'affection, le calme au moins; et pourtant, des acieurs de cette scène, Giorgione était le seul dont le masque ne fût pas trompeur.

Car William avait beau se dire qu'il était aimé, qu'il était heureux : il ne se croyait pas lui-même, en dépit de sa surexcitation factice, et il sentait une vague tristesse s'étendre entre lui et son bonheur, comme un voile qui se serait épaissi à chaque instant.

Plusieurs fois ses regards ayant rencontré une glace, il fut étonné de l'hilarité de son visage, comparée à l'anxiété croissante de son âme.

Danaê, qu'il adorait, était là près de lui, belle, parée, rayonnante, lui jetant parfois une parole d'amour ou un regard de désir; eh bien! cette parole n'allait pas à son cœur pour le réjouir, ce regard ardent ne portait pas le trouble dans ses sens glacés.

11 éprouvait une inquiétude indéfinissable; il sentait, comme un pressentiment sinistre et doulqureux, peser sur son esprit l'idée du prochain néant de son bonheur.

Puis, si une pensée de révolte se mêlait à ces pensées de mort pour son amour, il se sentait impuissant à la mettre en action.

Ce malaise moral devint peu à peu» par son iutonsité

LIS CRBVAUBRS hV LAN80CENET. 2o3

toujours croissante, une douleur physique. Les oreilfes de William bourdonnèrent, la tète lui tourna ; il sentit le besoin de respirer l'air pur et froid du dehors; il se leva, balbutia quelques paroles d'excuses, prit son paletot et quitta l'appartement.

Giorgione, qui avait deviné toutes les sensations douloureuses de son âme, comme un médecin habile suit les symptômes d'une maladie, Giorgione proposa à William de l'accompagner.

William refusa.

— Ce n'est rien, — dit-il; — ce punch... la fumée de ce latâkié délicieux... la chaleur...; dans dix minutes je reviendrai tout à fait remis.

— Tu nous laisses seuls ? — lui demanda Danaê eu souriant.

— Oh! je suis bien sûr de vous!... de lui, du moins, — répondit William en souriant aussi.

Et il sortit.

On entendit, distinctement d'abord, le bruit de ses pas qui s'éloignaient, puis ce bruit devint plus vague, et bientôt il se perdit tout à fait dans les rumeurs confuses de la rue.

Danaê était assise dans l'un des deux fauteuils placés à droite et à gauche de la cheminée.

L'artiste italien était debout à quelque distance. Une petite table sur laquelle fumait le bol de punch à moitié plein encore, était placée entre eux.

L'attitude de la jeun^ femme était ravissante de grâce, de nonchalance et de coquetterie. Son coude s'appuyait sur le bras de son fauteuil, et sa malQ efWée et transpa-

^i LU cniuvRS ^a uissoinm*

rente soutenait sa tète tout ea joiunt gnirieiiiapat tvee les longeas beudee de sa ehevelune 4'4Nr.

Behaiisaée par le satin noir de sa robe, la btadieiHr de sa peau était d'un édat sans parett* sen regard errait dans le vagae afec une expression de v^lapté r6«eiiae.

Soudain ce regard se fixa étincelant sur l'artiste^ et Danaè, poussant un des verres» de celle de ses outins qgui était libre, dit doucement :

— Giorgione, vous ne buvez pas.

La manière dont ces mots bieii simples» bien insiflaifiants furent prononcés, fit tressaillir l'artiste.

Il y avait dans la voix de Danaë quelque chose de frémissant comme un désir, et de tendre comme uoe timide prière.

Les yeux de l'Italien se tournèrent vers ceux de la jeune femme; un instant leurs deux regards se croisèrent; le corps de Danaë frissonna de la tête aux pieds, et ses prunelles bleues, de brillantes comme un saphir qu'elles étaient, prirent la teinte mate et tendre de la turquoise.

Dans ce moment sa beauté était vraiment sumalarelle : son éclat était presque de la transfiguration.

Le regard de Giorgione s'abaissa de nouveau sur elle, el de nouveau rencontra le ^ien ; mais cette fois il ne détourna plus la tète, et il rendit édair pour édalr, finide pour fluide avec cette insonciafice passionnée que tous les hommes ont toujours au service de tous les hasards de ta galanterie.

Danaë, elle, semblait n'avoir plus de vleq«e dans ce re* gard brûlant, avec lequel on eût dit qu'elle voulait consimier Giofglone. T4M*t sau corps a'^taH affaissé sur iui-aiêœe, et dans ee| ifftiawiaawil révdlaH des Hgaes brisiea d'ii9o

itr^produMe tmuté, Glorgiofie, r«ftisio %uï tv«U vu, toucbé et repirodujt tous les i^lus diviaa medèlM yWbdU et morts de l'Eurikpef Giorgione na se siMiYeDaH pat d'avoir JaiMis ooiHeQiplé rien <)e oetta utéale perfeotioQ.

Ua msA, m seul mot raoïfiit k cfaaraie et wàL un terme à celle &8(û»a4îon.

Ge mat fut proaoQcé par ^ergkme.

Ce mol était uQDom.

-^William, — dit-«.

Haaaë tressaillît comme si un son désagréaliU, aigu, avait frappé sea ereUle.

— Eh bien f ^ demanda-t-elie à Hiorg loue.

— Ne i'aimez-vous donc plue?

— Non, car je vous aime, Giorgione... — murraura-teil« d'une voix tvemUairte.

— Vous êtes à kii cependant.

•*- Il n'a plue mon cœur.

— Je ne veux de partage pour rien.

— Ëh bien ! je serai toute à vous !

— Et William.

— Je le quitterai !

— Il vous aime pourtant.

— Qu'importe? si, moi, je ne l'aime plus?

— « Ainsi, — dit alors l'artiste avec une gravité solenndle, ainsi vous serez venue à un homme, car c'est vous qui êtes venue à lui ; vous lui aurez dit : je faime! comme vous me le dites maintenant, avec cette différence que lui qui est un enfant sans expérience, vous a cru, et que moi, qui suis un homme ayant expérhnenté la v4e, je ne vous crois pas!... Ainsi vous n'aurez mis un amour insensé au copiir de cet enfant que pour achever de le corrompre

956 LES CIBTAUBftd OU LAHSOUBHBT.

sans retour par la déception. Oui un amour insensé, ré^ péta Giorgione en élevant la yoix, car je suis épouvanté de vmr à quel point il vous aime.., et quand vous êtes fatiguée de cette ardeur que vous avez éveillée, entretenue, irritée, vous vous dites : Qi^mparte qtiU saufflrefpmsqueje sms lasse de bà? ei vous cherchez une autre victime pour remplacer celle que vous venez de briser sans pitié!... £h bien! Madame, je ne remplacerai pas William! Je ne trahirai point l'amitié! bien que je n'y croie point!... votre amour menteur, corrupteur, je le repousse avec une énergie qui ne doit vous laisser aucune espérance.

Pendant que Giorgione parlait, la courtisane avait pâli, et quand il eut fini, de grosses larmes roulèrent sur ses joues décolorées.

Elle ne répondit rien, elle laissa sa tête retomber sur son sein haletant d'amour, de honte et de colère.

— Peut-être vous ai-je parlé trop sévèrement, Danaê, — poursuivit Giorgione d'un voii plus douce. ~ Je vous en demande pardon... mais vous comprenez bien que je ne puis pas être votre amant, en supposant même que je le voulusse... William vous aime... William m'appelle son ami... il a confiance en mol, et il n'y a pas de puissance au monde qui pût me déterminer à le trahir. Que ce qui vient de se passer entre nous soit à tout jamais oublié, et puis soyez bien sûre d'une chose, c'est que si vous étiez ma maîtresse, je ne vous aimerais pas comme il vous aime lui, le pauvre enfant!

Danaë dévora ses larmes et ne répondit ricu.

£n ce moment William rentra.

Dona Sol.

La scène que nous avons racontée dans le chapitre précédent avait profondément blessé !'inconsta:.te et folle courtisane.

Les paroles graves et sévères que Giorgione lui avait adressées, retentissaient sans cesse au fond de son cœur torturé par rbumiliation.

Elle ne pouvait pas même se rattacher à cette pensée, que son amour avait été repoussé par un de ces hommes austères qui (ont inflexibles en face d'une séduction de quelque nature qu'elle soit.

Orgueilleuse au milieu de ses désordres, elle se serait peut-être consolée d'être vaincue par la vertu : elle l'était, double punition, par le dédain.

C'était la première fois de sa vie que le pouvoir de sa nierveiUeuse beauté se brisait à un semblable écueil.

Sa liaison avec William avait bien, il est vrai, trouvé ,

958 LBS CRBVALIBRS DU LàNSQUBNBT.

à soD début, quelques obstacles dans l'hésitation de ce dernier, mais du moins une seule entrevue lui avait suffi pour vaincre, tandis que'cette fois tout avait échoué. Ses armes les plus invincibles: regards, larmes, sourires, paroles, s'étaient émoussées sur le cœur de bronze du sceptique Giorgione.

Ainsi que toutes les plaies vives et profondes, la blessure faite à son amour-propre ne se cicatrisait que lentement, et pour se consoler de l'invincible mépris dont elle se sentait l'objet, elle avait besoin de se sentir adorée, adorée à deux genoux ; elle avait besoin de voir un esclave ramper devant elle^ et elle fit reprendre au malheureux William les pesantes chaînes d'or de son senage amoureux.

Ck)mme beaucoup de ses pareilles elle se faisait bourreau pour tâcher d'oublier qu'elle était victime.

— Il eçt plus jeune que GiorgioiiB, — se disait -«*He parfois... — il est aussi plus beau que lui.., il m'ame avec passion... je veux... je dois l'aimer l

Elte se disait cela sans cesse, et en même temps elle pensait que l'homme qui repousse l'amour d'pae femme est bien supérieur à celui qui est prosterné devant ses caprices.

£Ue pensait que Giorgione, qui avait beaucoup vécu» beaucoup souffert, beaucoup joui ; qui n'aimait plus rien, pour avoir aimé trop de choses, aurait ouvert à ses passions des horizons inconnus, s'U avait consenti à être son amant pendant quelques jours.

La curiosité des femmes qvi oat p^r <le oe pas tout •avoir, est «ent fois plus lurdeate et plw tyraonî^ §fm çella d^ feiomas qui ne sa^veoi rie»,

Ainsi Oaïaé mifiirait Imyours» et pour esaiyer île tromper sa sûuffiraiice»eik cherchait ii se persuader que sa fantaisie passionnée pour William n'était pas morts tout k fait, et elle s'épuisait à eu galvaniser le cadavre.

Et eUe i'accahlaît de tendcesses, et elle le saturait de voluptés; puis quand elle était seule elle pleurait de rsf^ au souvenir de sas efforts pour feindre un amour qu'elle ne ressentait ph«s.

William était plus fasciné que jamais ; il l'était d'autant plus que Giorgione, qui, seul» aurait pu Téclairer, no lui parlait plus de Oanaê, pour des motifs q^i sont fai 1les à comprendre.

William, malgré sou aveuglement, avait cru remarquer que Giorgioae et Danaë étaient phis froidement ensemble, mais il crut s'expliquer cette circonstance par la convie^ tion où il était que sa maltresse avait deviné les efforts de son ami pour le détacher d'elle.

Comme tous les jaloux du monde, la lumière qui lui arrivait Téhlouissait bien plus qu'elle ne l'éclairait, et il ne voyait jamais que la moitié des choses.

William,, par respect pour son amour, s'était jusqu'alors abstenu d'aller dans le logement particulier de sa maîtresse.

11 lui semblait que Danaë, dont il ne pouvait, malgré tout son aveuglement, se dissimuler le passé, serait b'u n moins à lui dans des lieux cent fois témoins de ses c.iresses vénales et de ses amoureux mensonges.

Un jour o^eudant William sentit un si impérieux désir de voir Danaë, qui ne devait venir que le soiràleur loge* uMBtde la nie de la Péliaserie, que, pour la première fois depuis Iç commencement de leur liaison, il te dédda

260 L» CRIVAIIERS M) LàVSOOBIVST.

à aller chez elle. Toujours confiant, il n'avait pas cru qu'il fût nécessaire de demander une permission, ou pru* dent de donner un avis.

Il sonna : Mathéa vint lui ouvrir.

Elle sembla surprise de le voir, montra beaucoup d'hésitation, et lui aurait sans doute réfusé la porte, si Danaë ne se fût trouvée là fort à propos, pour donner l'ordre, à la vieille camériste de laisser passer le jeune homme.

Danaê l'accueillit comme de coutume et l'introduisit dans sa chambre à coucher.

Ils y étaient depuis un instant et causaient tranquillement, lorsqu'un faible coup de sonnette retentit à la porte de l'antichambre.

Mathéa ne jugea sans doute pas à propos d'ouvrir, ou n'avait pas entendu, car au bout d'une minute la sonnette retentit plus fort, et cela deux fois de suite.

hlen ne bougea dans l'appartement. — Danaë était devenue subitement préoccupée, son visage était pâle, son regard inquiet. —William déconcerté gardait le silence.

Cependant le visiteur obstiné ne regardait pas la partie comme entièrement perdue pour lui, car après un nouveau silence (je quelques secondes, la .sonnette, violemment et sans relâche agitée, exécuta cet Infernal carillon que savent seulement produire dans leurs heures d'exaspération furieuse los jaloux et les créanciers.

Tout à coup le timbre rendit un dernier son strident et grinçant comme celui d'un fil métallique qui se retire après s'être brisé, puis tout se tut.

Le cordon de la sonnette venait de rester dans la maio du sonneur.

Us fiiMBVÂLIBIIS DO LàMSQOBNIT. H\

Maifi presqu'aussitôl la porte d'entrée retefitit de coups (le pied et de coups de poing.

Mathéa eut peur de voir i'^tt» sauter en éclats: elle se décida à ouvrir.

William et Danaë entendirent dans l'antichambre le bruit d'une violente, discussion, au milieu de laquelle la voix de Mathéa répétait à chaque iuslaut et sur tous les tons de la grognerie et de la persuasion :

— Mais quand je vous dis que Madame n'est pas chez elle en ce moment! !

Et une autre voix, la voix d'un homme en colère, répondait sur-le-champ :

— Mais laissez-moi donc entrer, vieille sorcière! je veux m'assurer par mes propres yeux que vous mentez, et vous confondre séance tenante!

— Mon Dieu ! mon Dieu i — dit Danaë tout bas, c'est Henry!

Et ouvrant un cabinet de toilette, elle y poussa William, l'y enferma à double tour, retira la clé de la porto, et s'approchant de la pièce voisine elle dit avec une inconcevable sang-froid et une impudence diabolique.

— Tu te trompes, ma bonne Mathéa ; je suis rentrée il y a déjà quelques instants.

Puis s'adressant au personnage qu'on appelait dans la maison .M. Henry, elle ajouta :

— Mathéa me croyait réellement sortie, c'est pour cela qu'elle ne vous recevait pas.

M. Henry entra, referma la porte derrière lui, puis, croisant ses bias sur sa poitrine et regardant la court!** sane en face, U 4H ;

^6^ LBS dlilTALtËIIS M ItAirâtMlfBf

— ¥«uft m'aviez ]»fé, OsMé^ ^pie te Jeiiae lietittt, cet Aoglais, n'était pas votre aitttnt...

— Eh bien! — ftt DMite 4#nl It voîx Mfèifmmit ambiante trahissait, malgré son prodigieux ij^nb, vne grandis agittlion intérieure.

— Eb bieb ! i«u8 mentiez ! ▼««• aenliei impudemment, car ii est votre amant, et qui ph» eut il est id à l'heure où je vous parie»..

— ie mentais! je mentais!— s'écria Danai pâle de fwiyeur et de colère.

— Oui, vous mentiez! ce îeuœ homme est ki! ne dites pas non ; je l'ai vu entrer.

Danaê fit un violent effort sur elle-même pour essayer de se calmer, puis elle reprit avec plus de douceur ou moins d'emportement :

- Je vous assure, Henry, qu'il n'y est pas! vous vous tr.>mpez, mon ami.

-— Encore!

" Et d'ailleurs, il y serait, qu'estrce que cela prouverait ?

— Ce que cela prouverait? — répondit lentement Henry.

— Oui.

-— Cela pfouverait que vous vous jouiez de moi...

— Allons donc, mon cher ! — fit Danaê.

— Que vous oubliez tout! — reprit Henry en soulignant poar ainsi dire chacune de ses paroles. Vous oubîlez, et Vii'.is devriez cepeudant vous souvenir!

— Je n'oublie rien...

— SI, vous oubliez... vtnis oubliez que je n'ai qu'un mat ^ dire, et si je le disais, ce mot...

— ■ îtîsez-vou»! teI«B*votts, an nom dti cW! — interrompU Dftitaë.

— Me teîre! et powrqwi me ttiire, je vùus prie? voos reogifies ûtme à présent; et de quoi? esl-cê d'être une feimne perdoe, ou...

— A votre tour, Mo««eur! —interrompît Danaé en co»pMit «fêc fcauteur la parole à Henry, — à votre tour, Monsieur, vous oubliez à qui vous tariez. Tâehez de voos en souvenir, ou je vous le rappellerai, moi!... H ne m'a pas quittée, le poignard de Lutggi !

Et tovt en parlant, Danaë avait tiré de sa ceîntHre son petit stylet, qui brillait acéré et menaçatit dans sa main tiemblante de colère.

— Mais enoove «me fots, vous revgiriez donc? — fit Henry, — puisque...

— Encore une ibis. Monsieur, je ne rougi» de^quol que ce soit, eniendez-vous bien? Et pulaqif il faut tout vous dire : si je vous empêche de parler, c'esl qu'il y a là, dans ce cabinet, quelqu'un à qui vos paroles peuvent arriver... Oui, il y a qudqfi'un ! — répétait-elle. — Et pourquoi n'en conviendrate-|e pas? de qui puis^je donc avoir peur ? Il y a quelqu'on, il y a quelqu'un! *— cria4-eUe... — et c'est... c^est mon amant, Monsieur!

Elle s'élança vers la porte du cabinet, l'ouvrit à l'aide de la clé qu'elle avait gardée dans sa mal», et désignant William du geste et du regard, eHe reprit avec une violence toujours croissante.

— lion amant! Euiendez^vous bien, Henry, ou fiiudmt-it VOUS le répéter encore? Et je suis vraiment bien bonne de FTcToIr fait cacher ! bien bonne, bien faible, bien enfant I et pourquoi s'il vous plaît, ne reoevrais-je pas dies

t»i lÊB Cat?ALU»S 06 LAHSaOMkt.

moi qui bon me semble ? £t pourquoi, s'il vous i^ait, n'aurais-je pas un amaut ? Suis-je ma maîtresse ou non ? Vous ai- je promis d'être votre esclave ? Je ne suis l'esclave de personne, sachez-le! je puis obéir à mes caprices. •• Mais les volontés, les ordres d'autrui, je les méprise, je les brave comme de vains obstacles i

La colère étincelait dans les yeux de Danaë, rugissait dans sa voix d'une forc^ surnaturelle, et tremblait dans toutes ses fibres, frémissantes comme les cordes d'uoe harpe qu'un choc violent aurait ébranlée.

M. Henry voulut répondre, la jeune femme ne lui en donna pas le temps.

— De quel droit, je voudrais bien le savoir, vous mélezvous de ma conduite ! — poursuivit-elle. — Répondez, répondez, Henry ? Est-ce que je vous suis quelque chose, pour venir ainsi chez moi me faire des scènes de violence ? Vous n'êtes pas mon amant, entendez-vous bien, Monsieur? vous ne l'avez jamais été, car je vous ai toujours bail Belle tendresse que la vôtre, vraiment, qui, au lieu de demander, ordonne! qui, au lieu de prier, exige! Vous ne vous êtes pas conduit comme un homme d'honneur avec moi, mais bien comme un lâche! oui, comme un lâche! je le soutiendrais devant toute la terre! Vous avez profité de ma position vis-à-vis de vous, pour vous imposer à moi! parce que vous me faisiez peur, vous avez cru que je vous aimerais ! Folie! erreur ! prétention ridicule d'espion qui se croit puissant parce qu'il menace !... Je ne vous crains plus! je ne vous aime pas! je vous défie! je vous déteste 1 je vous dédaigne comme un reptile dont le venin ne peut m'atteindre, et que je pourrais peut-être écraser i!,.,

LB8 CBETAUBRê DO Làm<^im!ltT. 965

Et Danaê frappait ^a terre et pied, et sar sa bouefae coDtractée par la fureur errait un sourire de haine et de mépris. On eût dit, à la voir, une rdue irritée pouvant envoyer d'un geste ses ennemis au supplice.

~ Vous êtes folle, Danaë, — répondit Henry quand la fatigue eut contraint la jeune femme à s'arrêter. — Vous êtes folle, ou vous ne me parlez ainsi que parce que vous saYBE bien que je suis assez faîbte pour vous aimer <mcore, en dépit de...

— C'est vous qui êtes fou. Monsieur ! — interronipif la jeune femme avec une expression de pitié hautaine. — Mais peu m'importe l je méprise votre foiie à Tégal de votre bon sens, et votre pardon autant que votre colère : vous n'avez pas plus le droit de m'absoudre que celui de me pu- Dir... je brave tout de vous!

— Ne m'interrompez pas, Danaë, et veuillez m'écouter, je vous prie.

— Serez-vous bien long dans vos explications f — demanda la courtisane qui semblait avoir pris la résolution de mettre son interlocuteur hors des gonds.

— Non, — répondit Henry en se mordant les lèvres jusqu'au sang, pour essayer de dompter sa colère.— Non, je ne serai pas long, car je n'ai que deux mots à vous dire.

— Alors je consens à vous écouter... puisque je «e peux pas lliiire autrement.

Et eiile se lal&^a tomber «ur un fameuil dans une attitude insolente, la bouche abaissée dans les coins par un sourire nnlleur, et le regard étîncelant d'une méprisante

colère, Henry serrait convulsivement ses poings contractés, et

iir. ^^

V»(i LIS GBIViUBRS HO LlHfOCMBT.

paraissait aussi en proie à an paroxysme de foreur de la dernière vloieace.

^ J'attends!^ dit Danaë avec un acceiit de mépris provocateur.

— Ecoutez donc... écoutez et souvenez-vous! — répondit Henry d'une voix tremblante et saccadée. —Maintenant je ne ferai rien contre vous, parce que je veux vous laisser réfléchir, et vous donner le temps de revenir à moi quand vous aurez recouvré la raison que vous avez perdue.

— Ah! ah ! — fit Danaë avec ironie.

— Mais, retenez bien ceci : Si vous ne revenez pas à moi, je cesserai de vous aimer sans retour... et quand je n'aimerai plus Dmaë^ je saurai bien me venger de Dtma ^// j'ai dit.

La courtisane, à ces mote qu'elle avait dû cependant prévoir peut-être» devint d'une pâleur livide, et s'affaissa dans son fauteuil» brisée, muette, anéantie.

Henry sortit sans prononcer un seul mot de plus, et sans paraître avoir fait la moindre attention à William» témoin silencieux de cette scène de violence.

Pauvre William ! quelle situation que la sienne ! que n'avait-il pas dû éprouver de souffrance et de honte peudant la rapide durée de ce drame, où il avait été réduit à jouer le rôle d'un comparse insignifiant entre ces deux acteurs si énergiques et si chaleureux!

Jusqu'à ce jour, dans aucune circonstance, il n'avait vu h sa maîtresse une attitude aussi fière : c'était ce qui l'avait ^utenu.

Mais «. mystère, ce mystère terrible qui avait fait pâlir Danaë, qu'éic't-il donc?

De quel daugei *a menaçait Henry?

LES Cff ETA MERS DU LANS^rE^IET. î'^?

Et puis enfin, que pouvait vouloir dire ce nom de Dona Sol, jeté comme une menace plus terrifiante, après toutes les autres menaces ?

Toutes ces choses étaient, pour l'esprit troublé de William, comme a'itant d'énigmes inexplicables.

Danaë se remit peu à peu de son trouble.

Quand William la vit à peu près calme, il l'interrogea avec affection et délicatesse.

Elle lui répondit brièvement que M. Henry était un peu fou, — que toutes ces paroles, dites dans le paroxysme de la colère, n'avaient ni sens ni portée, et qu'en fin de compte elle s'inquiétait fort peu de tout ce que ce monsieur pouvait faire et dire contre elle.

— Et maintenant, mon bien -aimé William, —ajoutât-elle, — np pense plus à tout cela, et vas au théâtre louer l'avant-scène du rez-de-chaussée que nous prenons ordinairement. Se veux aller au spectacle ce soir, pour achever d'oublier nos ennuis de ce rratin.

II va snns dire que, selon sa louable coutume d'obéissance passive, William prit aussitôt le chemin du théâtre.

Flear-4'Aiiioar.

On avait affiché ce jour-là, au théâtre de Genève, un vieux mélodrame du Vaudeville, dont madame Albert, cette charmante actrice, fit le succès à la rue de Chartres: ttfi Duel 80U8 BicheUeu, et les Fées de Paris, cette délicieuse fantaisie de Bayard, qui vaut les meilleures pièces du meilleur temps de Scribe.

C'était à coup sûr un ravissant spectacle, et bien fait pour attirer la foule, même à Genève.

En province, excepté toutefois dans les villes de premier ordre, un mênoe acteur, vu l'insuffisance des troupes thé&treles, est obligé de se charger, dans une même soirée, de plusieurs rôles, et de tenir des emplois de genres cependant Inen différents.

Pour cette raison, Fleur-d' Amour, premier .r61e de la troupe de Genève, et d'ailleurs artiste de talent, jouait ce soir-là dans les dmt pièces les deux rôles les plue flatteurs «t Les plus impoitanu^.

Î70 LES GIEVALIERS 00 LANSQOEIVBT.

il représentait dans les Fées de Paris le personnage de l'avocat Roger f et celui ûvl ducde Chevreuse dans «n lyuei sous Richelieu; il éta'it impossible d'être mieux partagé pour avoir du succès.

Léon Golzan a dit, dans le plus beau rêve étun milUonnairCy l'une de ces spirituelles et charmantes nouvelles, qui seraient peut-être des chefs-d'œuvre, si le paradoxe y faisait seulement une toute petite place à la vérité, Léon Gozian a dit : Que les acteurs sont toujours les rivaux que certaines femmes opposent aux hommes qu'elles aiment.

Nous ajouterons : Qu'il doit à plus forle raison en être ainsi pour les hommes qu'elles n'aiment plus.

En effet, qu'est-ce qu'un homme qu'on n'aime plus ? Â coup sûr quelque chose de très-inférieur à un homme qu'on n'a jamais aimé.

C'est un créancier à qui l'on a fait banqueroute, ou un débiteur insolvable dont on ne peut plus rien tirer.

C'est encore le complice d'un méfait qu'on cherche à oublier, et le prédécesseur dans un emploi confié à un autre.

C'est dans tous les cas un individu qu'on voudrait envoyer seul à tous les diables, après avoir trouvé fort joli d'y aller avec lui.

Aussi faut-il particulièrement envier le sort des hommes qui n'ont jamais eu ce qu'on appelle des succès.

Malheureusement ces hommes-là sont rares.

L'auteur des ChevàHers du Lansquenet déclafe'ici n'eu connaître qu'un seul.

Revenons à Fieur-d'Amour, qui vient de paraître sur la scène, coiffé du feutre ^ris à plume rouge du duc de Cbe-

tÉ9 CmtVAMBllS 90 f/ANSQtrBnit. 971

vreuse, et à Danaê, établie dans sa lo^e dn rez-de-chaussée sur te théâtre depuis le oommencemeut du spectacle.

Pendant toute la durée du drame, la courtisane, seule avec son amant, et par consé(|uent parfaitement libre de s'abandonner à ses impressions, ne perdit pas une occasion de faire les élogesles plus pompeux, les plus exagérés de la figure, delà belle taille et du jeu de Fleur d'Amour.

Ce dernier était, au reste, un grand garçon de vingtcinq à vingt-six ans, brun, mince, fort bien découplé, les dents blanches, l'œil à fleur de tète ; de plus, assez intelligent et tant soit peu fat.

Mais où trouver un premier rôle qui ne soit pas fat ? On fiait toujours par se prendre au sérieux ; on n'est même bon qu'à cette condition.

— Quel feu ! quelle passion ! — s'écriait Danaê pre»qu'à chaque geste, presqu'à chaque parole de l'acteur. — Oh ! comme il doit savoir aimer, celui qui rend si bien l'amour !... William, je voudrais le conuaitre.

— Cette chaleur est factice ; cette passion n'est que de l'étude, — répondait William avec dépit. — Cet homme si élégant, si mélancolique, si respectueux n'est peut-être qu'un manant vulgaire, insouciant, brutal, qui bat ses maîtresses, s'il en a...

— Qu'importe qu'il les batte, s'il les aime! — interrompait Danaê. — La brutalité est quelquefois de la passion ; il n'en faut pas médire. Vous êtes bien gauche et bien innocent, mon pauvre William 1

£t William courbait la tête, honteux de son ignorance; car il ne savait pas encore qu'un amaut est un usurpateur qui arrive par la ruse, mais qui ne peut se maintenir que par la tyrannie.

tlt iM GUVAUEilS Ml LÂlIfiftOCNIT.

Il croyait encore, le candide enfant qu'il était, h la puissance de la soumission en amour, et il ne se doutait pas qu'il n'aimait tant Danaê, la femme sans cœur, que parce qu'elle le tenait enchaîné comme un esclafe à ses pieds.

Ce qui se passait aurait dû cependant lui ouvrir les yeux, car la cruelle et folle courtisane ne dissimulait pas la joie qu'elle éprouvait à le désoler, à le torturer, à lui montrer de mille manières qu'elle se jouait de son repos, de sa dignité et de son bonheur.

La toile était tombée sur le duel sanglant de Chevreuse et de C^alais, on avait emporté madame Albert parfaitement mourante ; bientôt les Fées de Paris commencèrent.

Le rôle de Fleur-d'Âmour avait dans cette pièce une couleur et des allures de tout point différentes.

— Comme il a l'air d'un franc et loyal mauvais sujet, •disait alors I>anaë. — Gomme il me représente ces joyeux et spirituels viveurs avec lesquels l'amour doit être si gai! Je suis sûre qu'il n'y a pas d'homme plus amusant... Fais donc sa connaissance, William, et amène-le chez moi ; je suis folle de lui !

William regardait bien toutes ces paroles enthousiastes comme autant de plaisanteries; mais ces plaisanteries lu| semblaient cruelles, et il les sentait comme autant de blessures douloureuses.

Le deuxième acte de la pièce allait finir. — Danaè pria son amant d'aller jusqu'au café du théâtre et de lui faire apporter une glace.

William sortit.

Aussitôt que la courtisane se trouva seule dans sa loge, elle tira de sa poche un petit portefeuille, déchira une

us GftBVALiBR& DD LAKSQCBIIIT. 273

page, y écrivit quelques lignes au crayon, roula ce papier, et le jeta sur la scène aux pieds de Fleur-d'Amour; puis elle se retira précipitamment en arrière, de manière à ne pas être vue, et à voir toutefois ce que Fieur-d* Amour allait laire.

Au moment où le petit rouleau de papier tomba devant lui, Taeteur se baissa nonchalammetit, le ramassa, le déplia et le lut à la dér(^e, en ayant bien soin de le dissimuler de son mieux dans le fond do son chapeau.

Puis il se mit à regarder de tous les côtés pour tâcher de découvrir d'où était parti ce billet, et à quelle espèce de femme appartenait le bras qui le lui avait lancé d'une façon si adroite.

Ces petites manœuvres lui causèrent un peu de préoccupation, ce qui était bien naturel : il manqua sa réplique et fut sîllSé.

Ce premier triomphe enchanta Danaë, qui se mit à rire comme une folle dans sa loge.

William rentra, et fut accueilli de la manière la plus tendre par Danaë ; c'était Justice : le pauvre garçon avait eu l'à-propos d'arriver trop tard.

Danaë et lui quittèrent la salle un peu avant la fin du spectacle.

Le billet jeté à l'acteur contenait ces mots, d'un laconisme très-suffisamment clair :

« On espère que monsieur Fleur-d' Amour sera demain au bai masqué du Cahino ; on le prie de venir en domino noir et de porter un nœud de ruban jaune à son bras gauche. »

tt dire que ces choses-là se passent à Genève i En vénié, U ya des gens pour qui rien n'est sacré !

274 LBS CBBVAIJBRS ftO UR&QOBlflT.

Nous éprouvons le besoin de déclarer ici que nous professons une grande et sincère admiration pour ia Suisse! Nous aimons passionnément ses lacs bleus comme le saphir, ses glaciers verts comme l'émeraude, ses pics géants couverts de neiges éternelles, ses cascades, ses torrents, ses vallées profondes, ses routes unies et gracieuses comme les allées d'un parc, et ses charmantes maisons de campagne qui joignent le comfort des châteaux anglais à l'élégance des Villas italiennes.

Voilà ce que nous aimons de la Suisse : Quant à ce que nous n'en aimons pas, ce serait beaucoup moins long à dire ; mais nous ne le dirons point : il ne faut pas plaisanter avec les cent mille braves qui ont battu les six mille pauvres diables du Sonderbund.

Cette précaution oratoire a pour but de convaincre nos lecteurs qu'il ne saurait y avoir aucune intention épigrammatique dans ce qui va suivre.

Nous continuons :

11 est plus que probable que, parmi les personnes qui ont la bonté de nous lire, aucune d'elles ne se rappelle que, dans l'hiver de 1841 à 1842, il y eut à Genève une petite révolution de poche, fort drôle assurément, que les organes de la presse parisienne comparèrent avecplus d'àpropos que de nouveauté, car le mot avait déjà été dit, H y a quelque soixante et dix ans, par le duc de Ghoiseol, alors premier ministre, à ttne tempête dans un verre d'eau.

Aux proportions près, cette révolution ne se distingua eu rien de toutes les autres, c'estrà-dire qu'elle n'avait

LBS CHITALIElIft DU LANSQOBNBT. 275

pas d'autre but que de substituer des abus oeufs à des abus usés, et d'ôter les priucipaux emplois de la république aux membres des familles les plus âucieunes et les plus riches, qui les rempltss^ent gratuitement» pour les douner à des va-uu-pieds cupides.

C'est toujours de la révolution de Genève que nous parlons : Nous prenons la liberté de le rappeler, car on pourrait s'y tromper.

Mais si cet événement microscopique n'ajouta rien à la liberté et au bien-être de la Suisse, il eut du moins un résultat d'une haute importance, que noire impartialité nous fait une obligation de mentionner ici. Le nouveau gouvernement, pénétré de la gravité de ses devoirs envers la patrie, toléra l'importation des bals masqués!! !

Grâce à lui, les austères disciples de Calvin purent se livrer, avec la permission de l'autorité, aux charmes des différentes danses prohibées à Paris par M. le préfet de police : La cachucha devint citoyenne de Genève, et le cancan obtint des lettres de grande naturalisation.

Qu'on vienne dire encore que les révolutions ne sont jamais utiles i Llles ont donné à Genève les bals masqués, doiit le besoin ne se faisait généralement pas sentir.

Ces premiers bals eurent lieu dans les salons du Casino, près du temple de Saint-Pierre : Nous ne savons, d'ailleurs, s'il eu est encore de même aujourd'hui.

il était près d'une heure du matin quand arrivëreut au Casino, William et Danaë, tous deux en dominos noirs, et tous deux portant un petit nœud de ruban rose au bras droit, pour se reconnaître dans la foule des dominos pa^ reils aux leurs.

S/6 LÈS CiÉVlLiBlIft Mi LÀStlMHÙtlttf.

V«rs k miltoii de la nuit, WiUiam, mon^tanéiiieiit sé^ paré de sa maîtresse, uianta dans l'une des tribunes pour TOir rensemblê du bal et juger de l'effet.

Un galop rapide entraînait eu ce moment les danseurs» qui passaient et repassaient comme des visious légères et tournoyantes.

William, déjà inquiet de l'absence de Oauaë. ebercha ï la reconnaître dans les couples nombreux qui se preç^aieat au-dessous de lui.

Mais il eut beau regarder,' examiner, plonger son œil dtins les groupes, suivre les replis tortueux du galop qui se déroulait comrueun Immense serpent bigarré ; il n'aperçut aucun domino noir ayant un ruban rose au bras droit.

Il pensa alors que la lumière vue d'en baut et le mouvement l'empêchaient de bien distinguer, et il se hâta de reiescendre dans la salle.

Dans un coin, près de la porte d'entrée, deux dominos noirs semblaient absorbés par les charmes d'une couvers.;tion du plus haut intérêt.

L'un d'eux, le plus grand, avait au bras gauche un Inrge ruban citron formant une rosette triomphante.

Le plus petit était évidemment une femme.

William ne fit que peu d'attention à cette femme qui ne portait aucun signe de ralliement. — H remarqua seulement que la barbe de son masque était en satin rose, mais il n'attacha d'abord aucune importance à cette remarque.

Pendant plus d'une heure, le malheureux jeune homme pareourut inutilement la foule, espérant toujours retrouver sa maîtresse, mais se heurtant constamment à des dominos inconnus.

Enfin, brisé de fatigue et irrité de ses vains eiorta, il

LES CnEVAMEfJS 00 LANSQt'BNBT. 277

renonça à cette poursuite inutile, et il alla attendre ditns la salle où l'on vendait des rafraichissoments qae le hasard ramenât Danaë près de lui.

Le hasard le servit à souhait, car au bout de peu de moments d*attente il vît passer sa maîtresse, emportée par un galop rapide. — Son nocod rose était* toujours à son brsfô.

Au m^e instant, Wi41fam aperçut près du buffet le masque à la rosette de ruban jaune qu'il avait remar(}Ué environ une heure auparavant.

Suffoqué par la chaleur, cet individu ôta son masque, et William reconnut le bel acteur F1eur-d' Amour.

Aussitôt un vague soupçon traversa, rapide comme un éclair et douloureux comme une blessure, l'esprit déjà troublé de William.

11 crut se rappeler que cette femme au domino noir, qu'il avait vue causer avec Fleur-d' Amour, avait quelque chose de la tournure de Danaë.

Mais si c'était Danaë, en effet, qu'avait-^lie à dire à cet homme, el pourquoi se cachait-elle pour lui parier ?

Elle craignait donc d'être surprise par lui, William, pRisqifelie avait 6té le signe de reconnaissance convenu d'avance entre mt f

Alors le doote et la jalousie commencèrent à le torturer d'une manière d'autant plus cruelle, qu'il n'entrevoyait aucun moyen de sortir d'incertitude et d'approcher de la vértté.

Mille pensées, toutes plus confuses et plus désordonnres les unes que les autres, se heurtaient dans le cerveau du pauvre William, qtiand, le galop étant enfin terminé, Danaë vint le rejoindre.

578 LE< CHEVAMERS TU l\N.<Q-BXET.

Un détail qm lui avait échappé au milieu de ses préoccupations, le frappa douloureusement : la barbe du masque de Daraê était rose.

L'inconnue qui l'avait un instant frappé portait aus.«î, nous l'avons dit, une barbe de cette couleur.

Lorsque la danse recommença et que Danaê se fut éloignée de nouveau, William se remît à parcourir les groupes, examinant toutes les femmes qui portaient des dominos noirs.

Par un hasard étrange, Danaë était la seule dont le masque eût une barbe rose.

Dès lors, dans l'esprit de William, il n'y eut plus de doutes possibles!

— C'f^tait bien elle ! — s'écria-til douloureusement. Elle le trompait !

Elle le trompait ^ il en avait la certitude morale.... il en avait la preuve matérielle, et II se demandait avec honte et désespoir :

— Que faire, mon Dieu ! que faire !

Lui adresser des reproches ? provoquer une ex lication? mais alors il fallait avouer qu'il l'avait surveillée, espionnée... encore trouverait-elle peut-être le moyen de lui démontrer contre l'évidence qu'il avait mal vu, qu'il s'était trompé, et alors son rôle deviendrait ridicule jusqu'à l'avilissement !

Mais ce qui l'arrêtait surtout, sans qu'il osât se l'avouer à lui-même, c'était la crainte d'entendre Danaê lui répondre froidement :

— Eh bien! c'est vr.â, je ne t'aime plus! allons chacun de notre côté, cela vaudra mieux que de nous gêner en restant plus longtemps ensemble.

LES CIIBVALIBns HO LANSOOENET. ^^9

Il aimait mieux être trompé, avili, méprisé i^ar sa maîtresse que de renoncer à elle !

H était tombé si bas qu'il aurait consenti à tous les partages les plus honteux... il ne demandait plus qu'à n'être pas chassé.

Voilà ce qu'avait fait dans un cœur honnête et noble l'amour impur d'une courtisane !

Comme le bal était près de finir, et pendant que William emmenait Danaë, il la sentit tressaillir à son bras.

— Qu'avez- vous? — lui démanda-t-il.

— Peu de chose. — ■ répondit- elle, — le froid m'a saisie; ce ne sera rien.

William, dont tous les instincts jaloux étaient sur le qui vive, ne fut pas dupe de cette réponse : il se retourna brusquement pour voir ce qui se passait derrière lui.

Mais la foule se pressait sur l'escalier, et William ne put voir un homme de haute taille en costume de moine blanc, qui venait de se perdre dans un groupe nombreux de masques.

Cet homme avait dit tout bas à Danaë :

^ DoNA SoL, souvenez-vous!

Courte au clocher.

Le lendemain de ce jour, le temps fut magnifique : la gelée avait séché les chemins, le soleil faisait é;inceler le g'vre aux branches des arbres, et le vent du uord, le vent du lac, comme^on l'appelle à Genève, d'ordinaire si âpre et si violent dans cette ville, avait momentanément cessé do souffler.

Danaë proposa à William de profiter de cette belle journée pour faire une promenade à cheval, et tous deux partirent pour Vénerie, délicieux village situé à une heure de marche de Genève.

Disons en passant que cette vilh*, toujours peuplée de touriste^ de tous les pays, fourmille de manèges, où Ton trouve k louer pour la journée et la promenade de bons et jolis chevaux.

Parfois l'horizon so couvre de sombres nuées, au sein

iji.* 49

S8i LU CHKTALIEUS DO LAffSttUBNBT.

desquelles groude la tempête. Qu'un choc ait lieu dans le ciel entre ces montagnes errantes dans l'espace, l'électricité se dégage et la foudre jaillit.

Mais vienne un rayon de soleil se glissant timide d'aboid, entre les nuées moins épaisses, l'orage s'éloigne, le firmament s'éclaircit, l'horizon redevient brillant et pur.

De même William, resté sombre et jaloux après le bal de la nuit précédente, oublia ses tristesses, ses soupçons, ses colères, en remarquant que sa maîtresse était plus belle que jamais.

Oh! c'est qu'à cheval Banaê était adorable, vraiment! adorable de grâce et d'élégance.

Comme son habit d'amazone eu Casimir brun, avec ses larges basquines espagnoles sur les hanches, faisait valoir délicieusement sa taille si souple et si fine, aux contours à la fois sveltes et fermes !

Quand elle passait, son chapeau d'homme, en feutre gris, incliné coquettement sur l'oreille, les boucles de ses beaux cheveux d'or flottant au vent, et ses petiteus mains rassemblant avec hardiesse et légèreté les rênes de maroquin rouge, chacun la suivait des yeux : les hommes jeunes souriaient à sa beauté, et les vieillards regrettaient leurs amours d'autrefois.

— Nous allons dîner ici, — Jit Danaë en arrivant à Verrerie; — puis nous prendrons un autre chemin pour nous en aller : nous irons jusqu'à Saint-Julien, et nous rentrerons à Genève par la porte Neuve.

William commanda le dîner presque rustique que pouvait leur offrir la petite auberge, à savoir : un poulet rôti, une friture, une salade, des fruits secs et le pins ab(»niïïMe vin blanc du monue.

LU €«gVALIBRS 0U iANI^BlllT* 2S3

11$ veuaicnt d^hever «e repas, et causaient depuis un instant dans l'une deSijsaUes du premier étag^c de l'auberge.

Danaë était assise près de la fenêtre, fumant lentement une longue cigarette.

William se tenait debout devant elle, admirant tour à tour sa jeune et belle maîtresse et II vue magnifique qu'on découvrait de cet endroit.

C'était le beau Salève avec sa croupe de rochers ; puis cette plaine si riante dans ss^ variété, que l'Arve, comme un ruban d'argent» coupe de ses flots écumeux.

Tout à coup le galop d'un cheval retentit dans le lointain, s'approcha rapidement, et bientôt l'animal et son cavalier entrèrent dans la cour.

Pensant que ce pouvait être Giorgione qui venait les rejoindre, William se pencha eu dehors de la fenêtraétne* put qu'entrevoir un jeune homme qu'il ne reconnut pas.

Ce jeuue homme lui sembla pourtant avoir unoMassez jolie tournure et être mis avec a3sez d'jélégance.

— Oh ! mon ami, — S'écria Dagaê, à UMiueUe il vtaait défaire part de ces deux remarques. ^-^4^ t'çn prie, vas donc voir quel est ce Jieune homme l Peutrêlrele.ooniiaissons- nous..

— A quoi bon!

— Cela me fera plaisir.

— Quel platoir cela peut-il te laire ?

— Curiosité pure.

— Qu'in^po^te que nous connaissions ou que nous ne uonn^ission^ pas ce monsieur ?

— William, je t'en prie !

— Est-ce que tu es déjà lasse de notre tâtetiVitéte !

Sl^i LBS CRBVAMBRS DU LAItS^OEIfT.

— Vilain jaloux t CommeQt lu n'es pas encore parti ?

— Ma foi non, et je n'y veux pas aller!

— Dans ce cas, j'irai moi-même.

— Quelle folie î

— Il n'y a pas de folie qui tienne! une fm, deux fm, veux-tu descendre?

— Non.

— Alors j'y vais.

Danaê se leva et fit un pas vers la porte. William l'arrêta et descendit. Elle était bien sûre qu'il céderait.

— Eh bien? ~ demanda Danaëen le voyant reparaître au bout d'un instant.

— Hé bien ! — répondit William d'un ton qu'il crut rendre foudroyant, et en regardant fixement sa maîtresse^ — ce monsieur est l'acteur Fleur-d' Amour !

— Vraiment ! — fit Dauaê avec l'apparence du plus grand calme, — j'en suis enchantée ! Tu te souviens que je Ile témoignais l'autre jour le désir de faire sa connais sance : voilà, je l'espère, une belle occasion I

William, convaincu que Fleur-d'Amour n'était à Verrerie que par suite d'un rendez-vofts convenu d'avance avec Danaê, sentit son cœur battre de colère à briser sa poitrine; il se contint cependant.

Danaê ajouta :

— Tu vas l'engager, n'est-ce pas, à continuer sa promenade avec nous ?

William se mordit les lèvres, H ne répondit pas.

— Descendons, — fit Danaê en se dirigeant Ters la porte.

William la suivit.

LttS CUBVALIBHS ttO LA!léQUtinST. S85

Flear-d' Amour était dans la euisine, chauffant ses bottes Ternies devant uu grand feu de fascines.

Quand Danaê entra, il se leya, la salua froidement, Qt à William une inclination polie et se rassit.

— Ils s'entendent I — pensa William ; — ils me croient leur dupe !

La conversation s'engagea.

William, qui venait de former un projet, et qui voulait le mettre à exécution, prit assez sur lui pour pouvoir paraître gai ; il causa même beaucoup.

Le moment de partir arriva, et Danaê dit à l'acteur qu'elle espérait bien qu'il allait les accompagner.

Fleur-d'Âmour , du ton d'un homme qui craint de commettre une indiscrétion en acceptant une offre, répondit que cela lui était tout k fait impossible.

— Je me ^is mis en route, — ajouta-t-il, — pour aller Élire une excursion au mont Salêve, et je comptais ne m'arrêter ici que le temps strictement nécessaire pour faire rafraîchir mon cheval.

— Eh bien ! ~ répliqua Danaë, — ne pouvez-vousdonc pas nous sacrifier votre excursion au mont Salêve ?

Puis, se tournant vers son amant, elle sjouta :

— William, insiste donc auprès de monsieur, pour qu'il veuille bien partir avec nous.

William se hâta de dire que M. Fleur-d'Âmour lui ferait le plus grand plaisir en acceptant l'invitation de Danaë, et l'acteur céda enfin.

I^es chevaux furent amenés. On partit.

Moralement convaincu qu'une secrète intelligence esiétait entre sa maîtresse et Fleur-d' Amour, William croyait k chaque instant en remarquer des signes extre eux; aussi ,

2S6 LBft CttEVÀU&AS DU LAHSQOLRBT.

à p««e4îir6Dt4ls sortis du viHage^ qn'ff proposa nn* temps de galop.

Il moulait'Un petit cheval arabe^ bai, à tous* crins, nerreux et rempli de fougae;

Pendaoiun instant, il contint l'ardeur de cette vigour(^use bête, de manière à la faire galoper parallèlement avec los chevaux de ses deux compagnons; puis soudain, etaut-momentoùron devait le -moins s'attendre, il donna un violent coup de cravache à la monture de l'acteur, rendit complètement la main, fit sentir vigoureusement l'éperon à la sienne, et partit comme l'éclair^ en criant à Fleur-d'AmiMir :

— Nous allons falre'Une course au clocher !

La première partie de^cc que WiHiamavait prévu et désiré arriva, . c'est-à-dire que le cheva) de Fleur-d'Amour, animé par l'élan subit de son camarade, plus encore que par le coup de cravache qu'il avait reçu, fit un bond, ^agua la mais à soni cavalier et partit ventre à terre.

Mais le principal espoir de WlUiam, (nous voulons parler d'une séparation de corps entre l'homme et la bête), se trouva déçu, et bientôt Taeteur l'eut rejoint sans accident.

Or, comme l'intention charitable do notre héros n'était rictti moins que de faire casser la tète à son compagnon, on juge de son désappointement en le voyant galoper côte à tcôte avec lui, et s^efforcaiit d'aUumerun cigare à l'aide d'un morceau d'amadou chimique^ ce qui témoignait d'un bien imperturbable sang-froid.

William ne regarda point cependant la partie comme t«»otô fait perdue, et« faisant quitter la route à son cbe^l, ii<le'lança4 travers-champs.

A4orsAC^ fiH'Une course furieuse, uno course inseiisée^

semUabU à ceile du. cheval *fao4astl(|pie ûe la ballade de Burger.

La monture de William bondissait par-dessas les obstacles, franchissait d'un élan les plus larges fossés, et toujours augmentait de vitesse, sous les coups d'éperons dont son cavalier labourait ses ftancs ensanglantés.

Parfois William se retournait, espérant voir, au loin, bien loin, Fleur-d'Âmour renversé dans quelque fossé, ou accroché dans quelque haie; mais toujours il le retrouvait ferme en selle et tout près de lui.

ReDOBçaflytalGrsià ceite4fttteiivutile, il n'eut pl«SH)^utre désir que celui d'empêcher Fieur^d'Amour de rejoindre Danaë.

Cette demièfe avaitiSuivides yeux, avec intérêt «et curiosité d'abord, la coursevdel'iacteuretdeson amant.

MaisiqiiandieUeJes/eut.vus, dans leur élan toujours rapide, et, à ce qu'elle crut, emportés par leurs chevaux> disparaître dans la. campagne, elle éprouva un vif sentiïQ^nli d,'effro).

Un quart d'heure, une demi-heure se passèrent, et personne ne revint.

AXotSf malgré tout ce que le domestique qui était resté avec elle put lui dire pour la rassurer, son inquiétude f^ exlrémei >-*- Elle voyait les deux jeunes gens renversés et peut<-ètre à demi morts, dans quelque carrière ou dans quelque ravin.

Elle prit le parti de mettre son cheval au galop et d'aller en toute hâte jusqu'à Garrouge, pour envoyer du monde k la. recherche dies aventureux cavaliers, et elle n'était plus qu'à peu de distance de cette petite ville quand etle

2>^S LBS CKBYALISRS DD LAHSQtKNBT*

vit William revenanl de son côté, fort tranquiUemeut, et au petit pas de son cheval.

— Eh bien? — lui cria-t-elle di plus loin qu'il lui fut possit)le de se faire entendre.

— Eh bien! quoi? — répondit William.

— Que vous est-il arrivé?

— Mais, rien.

— Comment, rien ?

— • Pas la moindre chose.

— Vous n'avez pas été emportés ?

— En aucune façon,.. Nous avons fait une petite course au clocher de pur agrément.

— r t monsieur Fleur-d'Amour ?

— L'heure de commencer le spectacle était venue, et il est resté à Genève pour cabotmr. .

William se servit à dessein de l'expression méprisante que nous soulignons. Il était enchanté d'humilier en quelque chuse Fleur-d'Âmour devant I>anaë.

Un silence assez long suivit celte phrase du jeune Anglais.

— Sais-tu, Danaê, — reprit ce dernier tout d'un coup, — que j'ai fait avec Fleur-d'Amour une promenade charmante. — Nous avons parlé littérature, théâtre, il m'a raconté ses amours de coulisses; il est, en vérité, d'une bêtise fort réjouissante ! Je me suis singulièrement amusé. Et toi ?

Des larmes de dépit vinrent aux yeux de Danaë, et elle répondit ironiquement :

— Oh ! moi. Je me suis amusée prodigieusement, toute seule avec le domestique l

LftS CItÊT/ltfERS t>tl LANSQUBNBT. SSd

Et, refusant de parler davantage, elle remit son cheval au galop.

William triomphait. — Il voyait que Danaë était hlessée profondément, et il se félicitait d'avoir rendu blessure pour blessure.

Au moment d'arriver à la porte Neuve et de se séparer, Danaë dit à William :

— Je serai rue de la Pélisserie demain à trois heures; il faut que je te parle.

— J'y serai, — répondit William.

fteml dénoneiBcnt.

— Vous êtes mou ami, n'est-ce pas?

Telles furent les premières paroles de William à^Giorgione lorsqu'il le vit, le lendemain du jour où avait eu lieu la course au clocher dont nous connaissons les résultats.

— J'esppre que vous n'en doutez pas? — répondit l'artiste.

— Eh bien ! prouvez-le moi. •

— Vous le prouver!

— Oui.

— Mais comment?

— En me rendant un service.

— Ma bourse, mon crédit, ma personne sont ki votre disposition.

~ Je n'ai besoin ni de votre crédit, ni de votre bourse.

— Alors parlez.

îiî ItS (iKBVALtlBS bO LAM^DtMBt.

— Me promettez-TOus d'accepter?

— Cesl selon.

- Débarrassez -moi de Danaë.

L'Italien regarda William avec un profond étonnement.

— Parlez -vous sérieusement? — dit-il.

— Oui, certes.

— Et pourquoi vouléz-vous vous débarrasser de Danaë?

— Parce que je suis las d'elle...

— Et comment voulez-vous que je vous en débarrasse?

— En me la prenant

— Allons donc !

— Répondez-moi, oui ou non.

— Mais attendez donc! puisque c'est chez vous un parti pris de rompre...

— Parfaitement pris!

— Que ne quittez-vous tout simplement votre maîtresse?

— Je ne sais comment trancher le nœud gordien de cette liaison.

— Et vous comptez sur moi pour mettre Danaë dans son tort vis-à-vis de vous?

— Justement.

— Mais c'est fort difficile, ce que vous me demandez là.

— Pas du tout. D'ailleurs je ne vous demande que d'essayer.

— Mais...

— Pas de mms. Je vous en supplie. — Acceptez, ou refusez.

— J'accepte, mais à de certaines conditions.

— Lesquelles ?

LES CHS VA Liens DU LAlfSQreflBT. i93

— La première, c'est que vous réfléchirez encore, afin de n'avoir nul regret après :

— A quoi bon?

— J'y tiens.

— Soit !

— La seconde, c'est que vous ne me saurez pas mauvais gré d avoir réussi, a je réussis...

— Gomment diable vouIpz-vous que je vous sache mauvais gré de faire ce que je vous demande?

— Relisez, je vous prie, le Curieux imperihieni de Michel Cervantes.

— Après...?

— Ma troisième condition...

— Oh mon Dieu ! — interrompit William avec impatience, — en voilà bien assez. Je réfléchirai, si cela vous fait plaisir, mais pas longtemps, parce que toutes mes réflexions sont faites, et parce que je compte vous prier de voir Danaë aujourd'hui à trois heures. Enfin je vous jure que si vous réussissez, comme je le désire et comme je l'espère, je ne vous en saurai nullement mauvais gré, au contraire! Soyez sûr que je n'ai maintenant pour Danaë que 'de l'indifTérence. Quant aux autres conditions, je les accepte toutes sans les connaître. Ainsi c'est convenu, n'est-ce pas?

. — Puisque vous m'y forcez...

— Je vous en rehiercie mille fois!

— Que faut-ll que je fasse ?

— Danaë viendra rue de la Pélisserie, aujourd'hui à trois heures, comme je vous le donnais à entendre tout à rheure. Vous irez à ma place, vous inventerez un motif quelconque, mais ingénieux, comme une infidélité que je

394 LBS CHBVàklBKS DU iANSQeSNBT.

lui fiiis pour expliquer mon abseace, et vous lâcherez (h\ lui plaire pour votre propre compte, Soye%stlr qne la èeUe ne vous sera point cruelle, comme on chanterait dans un opéra comique!

Giorgione savait à quoi s'en tenir à cet égard.

— C'est à trois heures, dites*-vous?

— Oui.

— Rue de la Pélisserie?

— Oui.

— Donnez-moi la clé de l'appartement.

— La voici.

— Quand vous reverrai-je?

— Après l'entrevue.

— Mais, où?

— Tâchez de mener les choses au pas de charge. Si vous quittez Danaë de bonne heure, vous me trouverez sur la Coratterie. Si l'entrevue finit tard, je serai à diner ou au théâtre. Je compte justement faire des propositions à une petite ingénue de la troupe» qui m'a paru, ma foi, fort gentille!

— C'est bien.

— A ce soir donc?

— A ce soir.

Il disait, le pauvre William, n'avoir plus pour Danaë que de l'indifférence!

Mais pourquoi donc alors, les heures qui s'écoulèrent jusqu'à celle du rendez vous lui parurent-^Ues longues coiiune- des siècles?

LV8 eUfiVALlBftS DU LARSQi'BIfST. 29 "t

Pourquoi doue, ne pouvant rester un instant en place, se vit-il obligé d'errer d'un pas rapide et sans but dans les' rues et dafts les carrefours?

Pourquoi son agitation morale étaitrelle si grande?

Pourquoi la ôèvre faisait-elle battre ses artères? pourquoi la sueur brillait-elle sur son front? Pourquoi, à quatre heures du soir à peu près, se trouvait^il , sdns savoir comment il y était venu, à ta porte de lamalson de Va rue delà Pélisserie?

Arrivé là, il n'eut pas le courage de retourner en arrière. Il voulut à- tout prix mettre un terme à ses incertitudes Il monta.

Giorgioue avait pris, on s'en souvient, la clé de la porte du corridor. William sonna donc, convaiucu que ce serait l'artiste qui viendrait lui ouvrir.

irne s^était pas trompé.

— Entrez mon cher, — lui dit eu souriant Gioi^ione.

— Est-elle là ?

— Non.

— Elle n'est pas venue?

— Non.

11 sembla dans ce nioment à William qu'on soulageait sa poitrine d'uu poids énorme, et un fugitif éclair de joie vint illuminer squ visage altéré par l'anxiété.

Giorgioue vit ce mouvement et sourit de nouveau.

— Con^venez, mon ami, — dil^il, — que vous l'aimez toujours comme un fou, et que vous êtes enchanté qu'elle lie sdil pas venue?

William en ce moment allait exprimer la même pensée; mais cette phrase et*<ô sourire M firent croâre que Gior-

?96 LES CHfeVALIBRS DU i.AN«ODBNBT.

gione rirait de sa faiblesse s'il exprimait uaîvement la vérité, et il répondit :

— Non certes, je ne l'aime plus, et je suis plas contrarié que je ne saurais dire, qu'elle ne soit point venue.

— Réfléchissez-bien, il n'y a encore rien de fait, voulezvous que je m'en aille !

— Pourquoi donc?

— Vous resterez, vous. Elle viendra peut-être plus tard.

— C'est justement pour cela, et afin qu'elle ne me trouve pas ici, que je vais vous laisser seul, et m'en aller de suite !

11 n'y avait plus à revenir sur une résolution formulée aUv^si énergiquement, aussi William chercha-t-il tous Ifs moyens de s'étourdir lui-même.

Il entra dans un café oii il but du punch, espérant que le rhum îi(i porterait à la tête, et l'empêcherait de réfl/*chir ; mais sa pensée^ constamment fixée sur un même objet, bravait les fumées du rhum.

Il alla au théâtre, espérant que la musique et les rires des spectateurs chasseraient sa sombre tristesse. Mais la musique lui parut discordante, et les rires lui semblèrent ironiques.

Peindre ce que William souffrit pendant une heure, serait une tâche presque impossible à remplir; disons seulement que le supplice devint si cruel, qu'il ne put plus le supporter...; il oublia tout, les tromperies de Danaê, ses propres projets de rupture; il ne vit plus qu'une chose, c'est que vivre sans elle, pour lui désormais ce n'était pas vivre, et, sortant du théâtre, il courut chez sa maîtresse.

— La signora est sortie, lui dit Mathéa.

Ud QlBfàLIERS BG LàNfQDKRBT. 997

•^ OÙ est-elle?

— liais chez vous, à ce que je crois.

— Depuis quanâf

— Depuis plus d'une haire.

La saeur se glaça sur le front de William.

— Elle est restée bien longtemps! — pensaH-ll. £t il courut jusqu'à la rue de la Pélisserie.

On voyait de la lumière à travers les persiennes fermées, elle était donc encore là.

William monta et sonna de nouveau. Giorgione vint lui ouvrir.

Quand le jeune homme entra dans la chambre, il était pâle, et ses genoux ployaient sous lui.

Il ne remarqua pas l'expression de joie orgueilleuse qui se pdgnait sur les traits de Danaë.

— Je vous demande pardon, Danaë, — murmura-t-il tout bas, sans oser lever les yeux ni sur elle ni sur Giorgione.

— - Pardon de quoi? — répondit-elle d'un ton quelque peu railleur.

— De ma conduite d'hier...

— Il est tr^p tard ! • William tressaillit.

— Pourquoi, trop tard? — demanda-t-il d'une voix brisée.

— Parce que je ne t'aime plus, William! parce que je 06 puis plus t'aimer. Je veux être frandie avec toi, écoute :

« Je sais tous tes soupçons. Je sais que pendant la promenade d'hier tu m'accusais d'être d'intelligence avec Fleur-d'Âmour et de lui avoir donné rendez-vous. Je sait

298 LB8 0UBVAUSR6 00 LANjS40>RbV«

pourquoi tu m'as envoyé ai^ourd'huî Giorgione, je sais tout eufin.

« Maintenant tu te repens de ce qui s'est passé, c'est possible : mais comme je te le disais tout à l'iieure : il est trop tard !

<x Depuis longtemps j'aime Giorgione. Depuis longtemps je le lui ai dit. Mais alors, lui, m'a refusée, parce que tu m'aimais, et qu'il ne voulait pas te tralrir. Maintenant, c'est toi qui me l'envoyés, je Taime toujours et je suis à lui.

'<t Et puis, à te dire vrai, j'étais bien lasse de tous tes espionnages et de toutes tes jalousies. Que veux tu ? c'est une façon d'aimer qui ne me va pas!

« Je t'avais donné rendez-vous aujourd'hui pour te dire que tout était fini entre nous. Ainsi, tu le vois bien, quand tu me demandes pardon, je dois te dire : il est trop tard !

c< Et maintenani que je ne suis plus pour toi qu'une amie, si tu veax^ tu me croiras, je pense, quand je te jurerai que notre rencontre d'hier avec Fleur-d'Amour était uniquement l'effet du hasard. Je lui avais donné rendezvous lAe nuit, c'est vrai, au bal masqué, mais c'était curiosité pure ; le billet que je lui avais écrit n'était point signé, et il n'a jamais su qu'elle était la femme qui, pendant une heure, avait causé avec lui.

« Ne m'en veuille donc point, William; oublie que tu m'as aimée, et donnons-nous la main! »

Quand William eut entendu les dernières paroles de Danaë, sa figure, déjà pâle, devint livide. 11 ne prit point la main que la jeune fille lui tendait, et il sortit de la chambre sans prononcer une parole.

tfes CliBVALlERA DD I.AN800BNBT« 299

Le soir, en rentrant, Giorglone apprit que William ve* nait de quitter l'iiôtel. Deux jours se passèrent sans quMl entendit parler de lui; enfin, le troisième, il reçut une lettre Umbrée de Rolle.

Voici cette lettre :

« Quand vous recevrez ceci, mon ami, celui que vous avez aimé, car je crois que vous m'avez aimé, celui-là ne vivra plus.

« J'ai là, près de moi, un pistolet chargé, et quand ces lignes seront achevées, quand j'aurai tracé quelques mots que je vous prie de lui remettre à elle, alors tout sera fini.

« Je mourrai sans souffrances, je mourrai sans regrets. Je ne veux pas me plaindre de vous, mon ami, mais vous m'avez bien désenchanté de la vie!

c Impitoyable sceptique, vous me les avez toutes 6tées mes chères illusions, et je meurs!... Je meurs, parce que maintenant je doute de tout, même de moi; mais je meurs surtout, parce que je suis un lâche i

« Je ne me tue pas parce que je l'aime toujours, et qu'elle n'est plus à moi ! non ! non ! je me tue parce que je ne puis pas cesser de l'aimer, parce que je ne puis pas arracher de mon cœur ce honteux amour dont je rougis ; je me tue, parce que je ne veux pas vivre avec une honte au front!

(c Adieu! Adieu! »

— Pauvre, pauvre William! — murmura le sceptique attristé; et une larme roula sur sa joue.

Dans cette lettre en était une autre à l'adresse de Danaë.

300 LBS CttBVALIfiRS DU LANSQIlENfiT*

Giorgîone présenta silencieusement à la jeune femme le billet qui ne contenait que ces mots :

« Adieu, Danaë, pensez quelquefois k celui qui vous a tant aimée, et qui ne vit plus au moment où vous lisez ces lignes. »

— Il est mort! - s'écria Danae.

^ 11 s'est tué ! répondit l'artiste.

— Tué!!!

— Oui.

— Pourquoi?

— Pour vous.

— Ohi mon Dieu! mon Dieu!

Et la jeune femme fondit en larmes amères.

— Oui, pour vous, — poursuivit l'Italien, — pour vous qui ne l'avez jamais aimé !

— Oli ! Giorgione, — interrompit la jeune femme avec des sanglots, — je vous jure que je l'ai aimé !

— Alors, — reprit gravement Giorgione, — alors n'aimez personne désormais, car vous avez un amour qui tue ! Moi, je pars; Genève désormais me semblerait trop triste. Adieu, Danaë! adieu pour toujours!

Danaë lui serra la main sans répondre. Elle pleurait encore.

Quelque temps après le départ de Giorgione pour l'Italie, Danaë rappela M. Henry son ar^cien amant, et sembla bientôt avoir complètement oublié p passé.

Un jour arriva d'Espagne un paquet à son adresse.

Le lendemain de ce jour, une chaise de poste attelée de luatre chevaux stationnait à minuit sur la place du

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Rhône, qu'elle éclairait vaguement du feu de ses lanternes.

Deux femmes s'approchèrent de cette voiture.

L'une, qui paraissait jeune, mais dont on ne pouvait voir la figure, enveloppée qu'elle était dans une pelisse à large capuchon, y monta légèrement.

L'autre femme était âgée. Elle ferma la portière et releva le marchepied.

La jeune femme cria aux postillons :

— Route d'Espagne !

Et la vieille, tandis que la chaise de poste s'ébranlait, dit à la voyageuse :

Adio! adio! slgnora*.

Cette vieille femme était Mathéa.

Ici finissait la première partie du volumineux manuscrit, dont nous venons de donner une analyse peut-être trop longue, et qu'avait envoyé lord Stloobomby au comte Georges d'Entragues.

— Âh çà, — se dit ce dernier, — Stloobomby est donc fou, de me faire lire ces bavardages? Que m'impoHaient les amours de ce nigaud de William et de cette coquine deDanaé? H est mor» qu'on l'enterre! Elle est partie, bon voyage! Au dîabh tout ce fatras, bon, toul au plus, ^ faire un mauvais ron.an ! ! !

Et M. d'Entragues posa, ou plutôt jeta le manusciitsur la table voisine.

En ce moment, une feuille de papier, intercalée entre

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les deux liasses, se détacha. Georit^es la raniassa, et, voyant que l'écriture en était toute fraîche, il la lut Voici ce qu'elle contenait :

V Comme vous l'avez deviné, peut-être, mon ami, William c'était moi... »

— Ma foi non ! — pensa Georges, —je ne m'en doutais pasl II poursuivit :

« Quand j'écrivais k Giorgione, j'étais de bonne foi, et je voulais mourir; mais au moment où le canon du pistolet toucha mon front, quand mon doigt posé sur la détente allait la presser, une révolution se fit en moi, et je me dis que j'étais en vérité bien sot. »

— Voici sa première parole de bon sens, — pensa Georges.

« Bref; à peu près guéri de mon stupide amour, je partis pour Paris, et de là j'écrivis à Giorgione, pour lui dire que, malgré la lettre de part de ma mort, j'étais toujours plein de vie et de santé.

« Pendant près de deux ans, je n'entendis point parler de lui; puis, un beau matin, je le vis entrer chez moi. Après une longue conversation, il me remit le manuscrit que je joins au mien. Quand vous l'aurez lu, vous comprendrez pourquoi la duchesse de Sandoval s'est évanouie hier en me voyant, et comment cette femme, d'une naissance presque princière, et d'une fortune presque royale, sera, quand nous le voudrons, entre nos mains un instrument passif et docile. »

Ces derniers mots excitèrent au plus haut point la curiosité du comte d'Entragies. Il reprit le manuscrit, et vH que la seconde partie était d'une petite écriture fine et

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déliée, évidemment une écriture de femme. Cette seconde partie était précédée de quelques lignes tracées sur la marge par Giorgione lui-même, îiinsi que l'attestait sa signature.

Georges d'Entragues se replaça confortablement dans son fauteuil, alluma un dixième cigare, et lut ce qui suit.

FiN DE LA TROISIÈME SÉRIE.

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