‹ Les Chevaliers du LansquenetChapitre 13 sur 30 · DONA SOL · texte numérisé non relu

DONA SOL

GonreMlon ffCnénile.

Voici ce que contenait la note écrite de la main de Giorgione :

« Mon cher William,

« Un jour, (trois mois environ après mon retour à Florence) je reçus un paquet dont l'adresse me parut écrite par une main bien connue. — II me fut impossible cependant de rendre ma mémoire tout à fait fidèle, et de fixer immédiatement mes souvenirs fu|[ftifs«

» Avant d'ouvrir ce paquet, je rexamînaiattentlvemeHt.

» Souvent, vous le savez, on aime à faire des conjectures sur une lettre que Ton tient à la main, et Ton met un intérêt de curiosité à savoir si l'on en devinera le contenu.

» Or mon examen dans cette circonstance ne fit que dérouter toutes mcs conjectures.

» Un instant j'avais cru reconnaître l'écriture de Danaë, mais le paquet était timbré d'Espagne, et le cachet qui fermait l'envoloppe, étalait des armoiries marquantes supportant une couronne de marquis.

» Evidemment cela ne pouvait venir de la jolie Genevoise!

» Je ne connais d'ailleurs personne en Espagne ; aussi, désespérant de deviner, je rompis le cachet et je déchirai l'enveloppe.

» Dans cette enveloppe il y avait deux cftioses, — une lettre puis une liasse de papiers.

» J'ouvris la lettre et je lus ce qui suit :

» Vous qui fûtes Vami de William^ vous qui fûtes aussi le mieny Giorgione^ vous a/vez un noble cœur!

» La confiante amitié de William ne fut point trahie par vous, vous ne me trahirez pas non plus : je le crois, j'en suis sûre.

» Jamais vous ne m'avez trompée, Giorgione : vous m'avez parlé sincèrement toujours, durement quelquefois ; aussi j'ai confiance en vous.

» WHUam est mort à cause de moi, je le sais; et quand je pense à M mon cmur se serre douloureusement... Mais, vous, vous vous trompez, Giorgione, quand vous pensez que WilUam s'est tué pour une courtisane, fiUe du peuple et née dans la rue.

L^S CHEVAÙEKS DU LANSQUFNBT. 7

» Vous allez tout savoir Giorgione, et quand vous saurez tout, vous plaindrez cette femme qm vous a tant aimés tous deux *

» Vous comprendrez d'ailleurs l'fmportance du secret que je vais vous confier, car ce secret peut me déshonoi'er, et j'ai un honneur à présent, un honneur qui doit rester pur !

» A cette lettre sont joints des papiers,

» Ces papiers renferment l'histoire de ma vie.

» Je l*at écrite à cette époque cHi v&ds m'avez cànniie, à cette époque où je cachais parfois bien des latmés so\is des sourires, tout en paraissant ne vivre que pour lés parties joyeuses et lés folles amours.

» Je ne puis maintenant conserver cette histoire dont me ligne poun^ait me perdre, et je n'ai pas le cùUrage de brûler ces confidences de mon âme.

» Je vous les envoie donc, Giorgione; je mets entre vos mains mon repos, mon honneur, mon boriheur. »

« Cette lettre, raoTi cher Wllliatn, me sarptît pôtir îe moins autant qu'elle vous surprendra vous-même. Je lus le récit que vous allez lire, ei je restai confondu de la singulière impudence avec laquelle Danàë mettait à nu toutes les turpitudes de son âme.

» Je crois, du reste, ne point faire un acte déloyal en vous remettant la confession de votre ex- maîtresse. Si ce n'est qu'un roman, lils d'tine imagination folle, l'abus de conflance n'existe pas : — si, au contraire, ces révélations sont vraies, cette femme est à tout jamais si bien et si complètement perdue, qu'il est impossible qu'elle se relève de l'abîme où elle est tombée, et alors je suis absous d'avance.

. » Lisez donc, mon ami, et jugez.

n Tout à vous, » Giorgioise, »

s LIS CHKTALIBRS DU LANSQOBlfftT.

Paris, te •*•

Void maintenant ce que contenait les pages du manuscrit de Dauaê que M. d'Entragnes lut rapidement :

Manuscrit de Danaë,

Je suis la fille unique du marquis Ruy-Blas de Ribeira.

Je naquis à Madrid en 1821, et ma mère mourut en me mettant au monde.

Je n'ai de ma première enfance que des souyenirs va* gués et confus. J'habitais Ribeira, Tune des terres de mon père, et souvent encore aujourd'hui je me rappelle son grand parc aux horizons bleuâtres et mélancoliques, le sable blanc de ses allées obscures, et le marbre de ses bassins,

Mon père passait presque toute l'année à Madrid ; je le voyais par conséquent fort rarement. Il était bon pour moi, du reste, .mais grave et froid.

Je ne sais par quelle fatalité étrange, moi d'habitude vive et 4égère avec tout Je monde, je devenais, devant mon père, gênée, timide et disgracieuse.

Je crois qu'en raison de cela, il ne m'aimait pas beaucoup, et puis encore il m'accusait, malgré lui, d*avoir été en naissant la cause de la mort de ma mère, de ma mère qu'il adorait, de ma mère belle et charmante, et, chose rare parmi les Ândalouses, blanche avec des cheveux blonds, blonds comme les miens.

L'intendant, la femme de charge, les deux laquais et les jardiniers qui habitaient Ribeira avec moi, étaient tous des gens âgés, du moins relativement. Cet isolement de toute jeunesse fut fatal à mon caractère. D'autres enfants,

LES CRBTAL18R8 DU LaNSQIBNET. 9

vivant avec moi, m'auraient obligée à ployer quelquefois ma volonté impérieuse, taudis que la constante obéissance des domestiques, l'habitude de voir mes désirs toujours écoutés et souvent prévenus, m'accoutumaient à ne me contraindre en rien, et à imposer comme des lois tous mes caprices.

Je vécus ainsi jusqu'à l'âge de douze ans, dans un bonbeur si tranquille que ces années ne me laissèrent pour ainsi dire pas de souvenirs, ou du moins que des souvenirs bien vagues.

On oublie vite le parfum de la fleur qu'on a respiré !

A douze ans, un grand changement se fit en moi. Je cessai d'être dona Sol, l'insouciante et Joyeuse enfant. Une vague tristesse assombrit mes rêves, car alors je oommençai à penser.

Avant ce moment, mon cœur était pur comme une eau transparente : un souffle étrange bouleversa l'onde et troubla la pureté du cœur.

J'aspirais à l'inconnu...

Je voulais savoir...

Quoi ?

Je l'ignorais, et, sans que rien vînt m'éclairer, la science naissait en moi, pourtant.

Je sentais que j'étais une femme, et, à cette idée, quel' que chose se troublait en moi.

Je devinais que j'étais belle.

J& passais des heures, seule, enfermée dans le petit pavillon où je couchais, et là, je me regardais dans une grande glace de Venise.

Parfois je dévoilais mes épaules et jnon sein, je dénouais mes cheveux, pour les laisser ftotter sur mes

iO LES CHEVALIERS DU 'LÂCTSQinSNBT.

épaules dont j'admirais les lignes griacieusenent courbef^ et les reflets satinés.

Alors il me semblait être deux. — Mes lèvres s'ouvraient leutement et donnaient desiïâisers au vide; et purâ, toute honteuse de moi-même, je tae hâtais de me r'habiller, '^l je courais dans les allées et par les pelouses, cherchant h retrouver ma gaieté d'autrefois.

Mais elle avait fui >pour toujours, la gUteté in^iiciamb et vive i elle avait fui, Itiissant à sa plaée ht soiiibrë ardeur des voluptés, qui déjà brûlait mon âme de eeiih soïf ardente et qu'on peut apaiser, m'kis qu'on n'cftàneire>jamais entièrement.

Une année se passa ainsi.

Pendant cette année, l'orage de mon cœurgrondîfft toujours sourdement, et mes rêves, précocement ffiûrîs par l'ardent soleil des Espagnes, commencèrent à prendre une forme plus distincte.

Je brûlerais le papier sous les dévorantes ^pensées 'que je retrouve dans ma mémoire, si je voulais inidiqtier seulement les songes voluptueux qui, pendant cette aniiée, voltigèrent chaque nuit autour de ma couche.

Jamais Asmod e, le démon des plaisirs, n'a agité de rêves plus impurs le sommeil des courtisanes, qu'il n'^ apportait chaque nuit dans mon sommeil de jeune fille.

Et chaque matin je me réveillais troublée et plus savante!

Phénomène étrange et fataU à treize ans j'avais dans mon enveloppe virginale une science et une âme de femme perdue !

Cela était in«xpHcable, mais ce)a était réel

KBS OirB¥M.IBIIS bV LAUa^finSNBT '41

^ A cette époque , l'intendant ie la terre de Rft^rli quitta le scfrvice de mon pSre; if fut Yémt/laeé par un autiie qui Vint s'établir au ehâteau avec sa fefmme et sdn fils.

'Qè fils était un enfant de mon âge. — H ^tait fort lneau, grand; il avait la peau du visage trës^blanéhe ; sdn frt){ft étak (MÉibragé d'une forêt de cheveux nofh.

Ses yeux étaient bleues et timides, presque 't<)u]cfiii*s iMHssés pMiâveaient.

Il s'appelait Carlos.

Il avait quatorze ans, mais on lui en aurait -donné davantage, à voir sa taille svelte, élancée et formée déjîi.

Sa figure est aussi présente à ma mémoire que s'il était encore devant moi. — Elle exprimait une pureté extrême, une grande chasteté d'imagination : Les pensées de volupté qui s'éveillent la nuit sur l'oreiller de l'enfant qui se fait jeune homme, n'avaient pas encore marqué de leurs empreintes corrosives ses tempes aux ligues blanches et rosées, et le reflet de sa peau était aussi satiné au contour de ses grands yeux bleus que sur ses joues au duvet de fruit mûr.

Mes yeux, à moi, mes yeux bleus aussi, s'entouraient d'un cercle marbré, et la blancheur de mes tempes se colorait de tons plus ardents.

i>ès que j'eus vu Carlos, toutes mes pensées de plaisir, je n*ose dire d'amour (car ce que j'éprouvais n'avait Tien de la fraîcheur d'un premier amour), toutes mes pensées de plaisir se coqcentrèrefH sur \vii.

4 2 LBS GflBTALIBRS DU LAIfS^UBHBT.

Cet instinct sacré, cet instinct de pudeur qui naît, diton, avec la femme, n'était pas éclos dans mon âme.

SI Carlos était venu à moi, je me serais donnée à lui sans combats, sans retards, sans même me Caire désirer. — liais il ne vint pss. — H paraissait me fuir au contraire, et je n'osais pas encore l'appeler brusquement.

Si la pudeur me manquait, j'avais du moins dans les veines du sang de noble race. —Je pouvais me donner, mais je n'aurais pas voulu m'oflfnr.

Un jour, — un dimanche, à la messe, — je jetai les yeux sur Carlos.

Son regard était fixé sur moi avec une inefl^ble expression d'amour.

11 baissa les yeux aussitôt et rougit.

Moi, je ne pus m'empècher de sourire, et je continuai à le regarder.

Il sentit mon regard plutôt qu'il ne le vît, et, de roses qu'elles étaient, ses joues devinrent pourpres.

Je devinai qu'il souffrait, et je détournai la tête.

J'avais compris qu'il m'aimait, et je me demandais pourquoi donc il ne me le disait pas?

C'est que la sainte pudeur que Dieu ne m'avait pas donnée, il Tavait, lui !

Pauvre Carlos ! ! ! .

La nuit vint, mais une nuit d'Espagne, une nuit étoilée et brillante. — Rentrée dans mon pavillon, je pensais à Carlos, quand, du côté de la fenêtre, j'entendis un léger bruit.

Je ne sais quel instinct m'avertit que Carlos était là. Je ne tournai point la tête» mais je regardai une glace

LES ^SVaUBRS tlU LANSQOftNfiT. Ki

plattée en face de moi, et je vis s'y refléter l'image de l'enfant appuyé contre la persieone.

Je fis un mouvement, — l'image disparut.

J'allai doucement à la fenêtre, je l'entr'ouyris, et j'aperçus, au bas, Carlos qui, en me voyant venir, s'était blotti sous un massif d'orangers en fleurs.

Je laissai ma fenêtre ouverte. Je me jetai sur mon lit, et j'attendis avec une impatience remplie de trouble et de joie.

Carlos ne vint pas!

Dans la chaste ignorance de son naïf amour, Carlos ne m'avait pas comprise! ! !

Cette nuit-là, je ne pus dormir. Le lendemain, de bonne heure, je sortis, et, au détour d'une allée, je vis de loin venir l'enfant.

Dès qu'il m'aperçut il s'enfuit.

Pleine de dépit, je rentrai après une courte promenade. En passant devant mon pavillon, je crus entendre marcher à l'intérieur. Je m'approchai, en assourdissant le bruit de mes pas, de la fenêtre d'où Carlos m'avait regardée la veille, et je le vis, lui qui semblait m'éviter moi-même, donner tous les témoignages d'une muette adoration aux objets inanimés dont je me servais habituellement.

11 couvrait de baisers mon lit, les vêtements épars sur les meubles, la petite pantoufle qui le soir chaussait mon pied nu.

Il trouva par terre un des rubans couleur de feu, dont je renouais les nattes de mes cheveux. Il le ramassa, 11

i 4 Les. ctt^VAUBK& ^0 tj^nê^^B^;.

eD> revfôniile paitfiiiiv.a^ec^i>ândicUila«6Btliii««l dUvresie, puis il le mit dans son. sein.

J'allais entrer qnpiid n^ufr enteodlme» to<it< d%»«€Oup ri|it#»499t>qAitiaPfM^|tfbr^mftn| sootfil^».

T^afflblftnt d'être suirpns^ Carlos* se^ iiàtsu d'cd^ôis» et. sortit sans m'avoir vue«

LeiSûlr jûl'afqMlai.

— Ye«& allez- venir avee moi; — loi dfe-je. -— Je- vais dans le parc» et je ne veux pas être seule aussi tard.

11 me suivit.

Nou& marelràme&qitelque temps en -sitenee, lui deffière moi.

Arvtvéfr dtaa&uDe allée da^ gi!ianâft,arbres où la lumière delà lune ne tombait que rare etvoilée« je lii dise

— Votre bras, Carlos?

Je passai mon bras autour» du sien.

Je pris. si| main dans n^a maiu niie^ et. je la .sentis tresaaiUk>

Jo la -sevrai légèrement. . . Cai:k)âJeva sur* mol ses grands yeux pleUia.d'«tOBneiDeBt et d'amour,.

J'espérais qu'il slliiit parler.

Ses lèvres s'entr'ouvrirent.

J'écoutai...

Elles ne laissèrent échapper qu'un soupir!

Kt moij moi, inhabile à comprendre les émotions d'un amour pur, jo me demandais si cette naïveté sublhne, si cette chasteté divine était folie ou stupidité !

Je. sentis que Carlos n'oserait rie».

Nous étions dans un endroit solitaire^ la lune s'était

ItS CHfeTALifeRS bu LâNSQÙENET. 1^

cachée, j'attirai l'enfant à moi, et je l'enlaçai de mes bras. Pauvre Carlos ! noble et pur enfant !

Hélas ! notre bonheur fut court !

Moins de trois mois après ce premier jour d'ivresse, Carlos ne vivait plus!

GonfCMsiOD s^n^i*»l€ {tuiie).

Pendant quelque temps, je versai des larmes anières... Pendant quelque temps cette mort fatale fut comme une eau glacée jetée sur mes ardentes passions !

Mais le feu n'était pas éteint ; bientôt il se ralluma et brûla lentement dans mon cœur, ne trouvant pas à se répandre au dehors.

Deux années se passèrent ainsi.

Je me mourais d'une sourde langueur, des tons jaunes et bilieux remplaçaient les tons rosés de mes joues, le cercle de mes yeux s'agrandit et se marbra de teintes plus sombres, ma figure s'amaigrit, mon regard seul brillait d'un éclat extraordinaire et comme phosphorescent.

Uu jour, je me promenais rêveuse, reportant mou souvenir aux heures brûlantes que j'avais vues Si'écotikr dans ces lieux avec mon Carlos bien-aimé, quand j'entendis un bruit de voilures et de chevaux.

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