‹ Les Chevaliers du LansquenetChapitre 14 sur 30 · IV · texte numérisé non relu

IV

18 IBS OHBVALIBRS Ml LANSQUBNIT.

En même temps on m'annonça que mon père, que je n'avais pas vu depuis près d'un an, arrivait à Ribeira.

Joyeuse de cette distraction inaccoutumée et inespérée, je courus le rejoindre.

Il n'était pas seul. — Deux personnes l'accompagnaient.

Deux personnes dont la vue me frappa et m'émut tout d'abord, quoiqu'elles n'eussent rien d'extrordinaire dans leur apparence.

Par un pressentiment étrange et peut-être providentiel, je devinai l'influence que ces deax personnes devaient avoir sur ma destinée.

C'étaient deux hommes.

L'un était vieux déjà, l'autre était jeune.

Le premier avait un masque de satyre. Ses cheveux blancs ne parvenaient point à rendre respectable sa figure ridée, pointue et méchante.

La figure du jeune homme, sans être d'une beauté surprenante, avait une rare distinction.

Il était pâle, d'une pâleur presque livide, avec une chevelure d'un blond ardent, épaisse comme une crinière de lion, et glacée de reflets fauves. Sa barbe qu'il portait tout entière était de la même couleur.

11 était vêtu d'un costume élégant, complètement noir de la tête aux pieds.

C'était le secrétaire de mon père.

Le vieillard était son intendant au château de San- Ferez. Sa taille était droite encore et sa mise recherchée. 11 était Français et s'appelait Durand.

Le secrétaire était Italien : on le nommait Luiggi.

Je ne sais pourquoi le regard que Durand jeta sur moi me parut moqueur.

LBS CRBVAMBRS »U L\NSQOB!CBT. 19

Celui de Luiggi ne fut qu'indifféreDt.

Mon père venait me cliercher pour ne plus me quitter et ro'emmener à Madrid avec lui.

J'entrais dans ma seizième année. Mon éducation avait été fort négligée jusque-là, et mon père voulait me donner des maîtres, il tenait surtout à me voir bien parler le français.

Il me trouva agréable : il me le dit du moins; mais je crois que ce fut un compliment, car dans ce moment j'étais si maigre et si pâte que je ne dus guères lui plaire.

Mon père pas^ quelques jours à Ribeira pour s'occuper un peu de ses affaires, vérifler les comptes de ses agents, et laisser reposer ses chevaux, puis nous partîmes.

Nous partîmes, et, je le dis avec honte et remords, dans mon ardeur de nouveauté, de mouvement et d'espérance, je n'eus pas une fleur, pas une larme, pas un souvenir, pas un regret pour le tombeau du pauvre Carlos.

Le château de San-Perez, où mon père m'installa presqu'en dame châtelaine, était un vaste et magnifique édifice, et son parc passait pour un des plus beaux de l'Espagne.

Mais que m'importaient à moi et parcs et châteaux ?

Je n'avais qu'une pensée, qu'un rêve et qu'un désir.

Une pensée toujours la même, toujours acre, toujours persistante, une pensée qui remplissait mes jours et tourmentait mes nuits.

C'était de trouver vite, bien vite, un nouvel amour et de nouvelles voluptés.

Ce qu'on aurait pu facilement prévoir, ce qui devait fatalement advenir arriva. '

?0 LES CREVALfEUS DO LANSQUENET.

Luiggi m'aima. — Luiggi me plut.

MoiDs timide, et surtout moins candide que Carlos, mais comprenant pourtant l'immense distance qui nous séparait. H n'osait pas la franchir.

Mais j'avais fait un pas de plus dans cette voie terrible que je devais suivre jusqu'au bout. Luiggi ne venant point à moi, celte fois j'allai à lui, et bientôt il fut mon amant.

Pendant une année le plus profond mystère entoura notre liaison ; pendant une année je fus heureuse.

Heureuse du moins du bonheur tel que je le comprenais, mais ensuite...

Oh! ensuite....

MTa tète se brise et s'égare sous le poids de mes souvenirs.

Un jour, jour trois fois maudit, il me sembla qu'il y avait quelque chose de changé dans mon être.

. J'essayai de douter, mais bientôt il fallut me rendre 2i l'évidence.

J'étais grosse!

Je ne pouvais garder seule ce terrible secret. Je le communiquai à une vieille femme de charge qui paraissait m'ai mer.

Elle frémit en apprenant la vérité, mais elle ne me trahit pas.

Oh! je me promis alors de récompenser un jour, largement, royalement, comme je le sentais, comme je le devais, son dévouement el sa fidélité.

Les premiers mois s'écoulèrent.

Ma grossesse n'était pas encore visible, et à cette époque une mission diplomatique fut coaiiée à mon père, qui

partit pour la remplir et me laissa seule à San-Perez pour plusieurs mois.

Tout marchait au gré de mes vœux. Nul n'avait de soupçons, et je croyais pouvoir me fier à mon étoile désormais.

Je remarquais seulement parfois que Durand, le vieil intendant, mel)oursuivait souvent de son regard.

Regard étrange et sinistre. Tantôt railleur, tantôt ardent.

L'époque arriva où je devais accoucher. Je mis au ifionde un garçon.

Mou enfant fut emporté par la femme de charge dont j'ai parlé, et mis en nourrice chez une vieille paysanne appelée Juanita.

Mon père revint, mais il ne savait rien; il ne pouvait rien savoir, rien soupçonner.

Mes relations d'amour avec Luiggi continuèrent.

Mes appartements à San-Perez occupaient tout le premier étage de l'une des ailes du château.

L'intendant Durand demeurait au rez-de-chaussée de l'aile opposée. De chez moi rien n'était plus facile que de voir tout ce qui se passait chez lui. Mais il est fort naturel de croire et de penser que je n'avais nul intérêt à épier ses actions, et nul souci de le faire.

Une nuit je me sentis soiiffrante.

I^ ciel était lourd et orageux; ma veilleuse s'était éteinte : j'avais la tête pesante et la poitrine oppressée.

Je me levai pour aller respirer siu* mou balcon, pendant

22 LIS GieVALlBES DO LAHSQUENEt.

^quelques secondes, l'air vif el pur de la nuit. J'ouvris ma Menêtre, et je vis avec un certain étonnement qu'il y avait de la lumière dans la chambre de l'intendant.

H était alors trois heures du matin k peu près.

Je regardai machinalement et distraitement d'abord.

Durand était assis devant un bureau, et paraissait examiner quelque chose avec la plus grande attention.

Obéissant à je ne sais quel vague instinct, je pris une lorgnette et je regardai de nouveau. *

Ma'curiosité n'obtint qu'un résultat bien insignifiant, du moins je le crus d'abord. L'objet qui occupait Durand était tout simplement une liasse de papiers posés devant lui sur le bureau.

Je continuai à fixer distraitement et sans but l'intérieur de la ch!)mbre.

Je vis l'intendant se lever et frotter ses mains l'une contre l'autre avec une expression de joie sinistre. Il rassembla les papiers épars sur le bureau, ouvrit, en appuyant sur un ressort, une petite armoire pratiquée dans la muraille et dont un panneau de boiserie dissimuleil admirablement l'existence ; il y plaça les papiers, referma l'armoire, puis au bout d'un instant la lumière s'éteignit, et le château tout entier fut plongé dans des ténèbres épaisses.

Je me recouchai, moi aussi, et 4e sommeil vint enfin allourdir mes paupières endolories et fatiguées.

Le lendemain matin, Durand, quand il me rencontra, me salua plus bas que de coutume. Je me souvins de ce que j'avais vu pendant la.nuit, mais sans y attacher la moindre importance.

Je demandai mon père.

LK8 GlSVAUfiRS M LàHSQOtNSf • 23

<— Monsieur le marquis, — me répondlt-oii, '- est absent pour toute la journée.

Le soir je me promenais dans le parc.

Je m'aperçus tout à coup que Durand me suivait.

Je marcbai plus vite.

L'intendant hâta le p'uS.

Je ralentis ma marche.

Durand marcha doucement!

Fatiguée de le sentir marcher derrière moi avec cette étrange insistance, je m'arrêtai tout à fait pour le laisser passer.

11 s'arrêta à son tour.

Je le regardai d'un œil fixe et étonné, m'attendant à quelque chose d'extraordinaire. Je ne me trompais pas.

Je voudrais avoir l'honneur de dire quelque chose à Mademoiselle, si elle voulait bien me le permettre...— dit-il.

— Parlez, —lui répondis-je.

— Alors Mademoiselle voudra bien...

— Quoi? — fls-je, en voyant qu'il interrompait sa phrase.

— Me faire l'honneur de me suivre...

— Vous suivre!..

— Précisément, si toutefois cela convient à mademoiselle...

— Vous suivre, — répétai-ie, et où?

— Jusqu'au rond-point.

— Pourquoi cela ?

— Parce que toutes les allées aboutissant à cet endroit, il est impossible qu'on s'en approche, quand nous y serons, sacd être vu ou entendu.

— 1 1 que m'importe qu'on s'approdie ou non? — répondis-je avec hauteur.

— Oh! Mademoiselle, Il importe beaucoup...

— Allons donc!

— II importe énormément, — reprit Durand.

— Mais enfin, quoi? quoi donc?

— Que personne ne puisse entendre ce que j.'ai à dire à mademoiselle.

— Vous avez quelque chose k me dire? vous!

— Moi!

Et tout en prononçant ce mai^ sur lequel il appuya avec affectation, Durand releva son regard méchant et faux, et l'appuya sur le mien avec persistance.

Ce regard me fit te même effet que produit, dit-on, celui d'un serpent sûr les oiseaux.

11 me fascina.

Je suivis l'intendant.

Au bout de quelques minutes de marche, nous nous trouvâmes au rond-point. C'était en effet un endroit par* faitement isolé.

Durand s'approcha plus près et me dit, en coupant ses phrases par temps irréguiiers, et en scandant pour ainsi dire chacune (le ses paroles :

— J'ai quelque chose à vous apprendre, Mademoiselle, et quelque chose à vous demander.

La demande suivra la révélation, car si elle la précédait, vous me diriez que je suis un fou.

Quand il eùi achevé cet étrange exorde, il s'arrêta un instant.

J'écoutais sans comprendre; j'éprouvais pourtant une surprise singulière, mêlée à UQ vif sentiment de terreur.

LU CHBYALlBftS DU LAÉTSOCINKT. %^

t| poursuivit :

— Je sais tout, Mademoiselle !

— Vous savez quoi? — iuterrompis-je vivement.

— Je sais que le secrétaire Luîggi est votre amant ; je sais que vous avez eu un epfant de lui ; je sais que cet enfant est maintenant en nourrice chez la paysanne Juanita.

Après cette phrase, prononcée -avec ces intonations saccadées dont j'ai parlé tout à l'heure, Durand se tut pour jouir de ma stupeur.

J'étais effectivement anéantie.

Il reprit bientôt :

— Je sais tout cela. Voilà ce qu6 j'avais à vous dire. Maintenant, ce que j'ai à vous demander, — reprit-il après un silence, ~ c'est d'être à moi, car je vous aime.

La surprise, la stupéfaction me saisirent au point de me pétrifier.

Je ne répondis rien d'abord.

— Voulez-vous ? — reprit-il avec une froide insolence. Alors l'orgueil et le dégoût me rendirent mon énergie.

— Non ! m'écrlaî-je résoluraemt.

— Réfléchissez l le marquis de Ribeira apprendra tout ce soir...

— Par vous ! — fis je avec un profond mépris. -- Par moi! — répondit-il affirmativement...

— Eh bieni — demàndai-je.

- — Eh bien 1 — demanda-t-il à son tour.

— Il me pardonnera.

— Ne le croyez pas! — reprit Durand avec un rire railleur ; — il aurait pardonné peut-être à sa tHIe... mais à vous... non' non!

26 LIS GHBTALIIKS DU LÂNSQUIHBT.

— Vous êtes fou, ~ interrompis-je, ou vous ne savez pas ce que vous dites !

— Je ne suis pas fou ; je sais ce que je dis. Quand H. le marquis apprendra que sa femme, sa fi^mroe qu'il a tant aimée le trompait d'une manière ignoble ; qn^nd il saura que vous êtes la fille de l'adultère, que vous portez son nom sans qu'il vous appartienne, et que vous déshonorez ce nom comme l'avait déshonoré avant vous votre mère, à qui il l'avait donné, je dis qu'il ne pardonnera pas !

— Vous mentez encore! vous mentez plus que jamais! — m'écriai- je avec fureur.

— Non, Mademoiselle, je ne mens point, ^ répliqua Durand avec une colère désespérante. — Tout ce que je vous dis là est vrai; j'en ai les preuves, les preuves palpables, les preuves écrites, les preuves irrécusables, et ces preuves, d'une minute à l'autre, je puis les mettre sous les yeux de monsieur le marquis. Encore une fois, voulez-vous être à moi?

— Non ! non ! non !

— Écoutez... Je ne suis pas jaloux... Si vous aimez Luiggi, garderie...; seulement, au lieu d'un amant, vous eu aurez deux, voilà tout.

Je regardai Durand tandis qu'il prononçait ces paroles cyniques.

La concupiscence allumait de sa flamme impure les yeux pâles du vieillard, et imprimait des taches hideuses sur son visage sinistre.

Il me fit horreur et dégoût, et quand il répéta encore :

— Voulez-vous?

Je répondis :

— Je ne veux pas.

LES GRBVALigRS DU LÀNSQOENBT« S7

Il partit alors d'un éclat de rire rauque et farouche, semblable à celui que doivent laisser échapper les démons; puis il reprit silencieusement le chemin du château.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! — m*écriai-je en l'arrêtant. — Vous dites que yous m'aimez; mais cet amour, c'est de la haine, une haine implacable, une haine infernale ! Au nom du ciel, que vous ai-je donc fait?

— Ce que vous m'avez fait? Écoutez..... : J'ai été jeune, dona Sol, et j'ai rencontré dans ma jeunesse une femme que j'ai aimée de toutes les puissances de mon âme.

« Cette femme, c'était votre mèrel

» Je lui fis à genoux Taveu de mon amour.

» Elle avait un amant, je vous l'ai déjà dit. Elle me repoussa, elle me dédaigna, elle me méprisa. J'aurais pu me venger, j'aurais pu la perdre comme je vous perdrai; mais je l'aimais trop : je voulus attendre, car j'espérais toujours.

» Mon amour me fit rttaider ma vengeance, et la mort vint me l'enlever!

» Cet amour inutile et brûlant, cette vengeance espérée et perdue, tout cela, voyez-vous, m'a desséché le cœur, tout cela m'a rendu implacable !

» Je vous déteste autant que je vous aime. Vous ressemblez à votre mère... : je veux vous avoir ou vous perdre. » Voilà tout. »

. Et il s'éloigna.

Goofcsilon iréaérate imite).

Je rentrai au château la tête égarée, et en proie à un trouble inexprimable.

Tout ce qui m'arrivait était tellement étrange, tellement iiicooipréhensible, que je cherchais à me persuader que j'étais endormie, et qu'un songe affreux tourmentait ma pensée.

J'y parvenais par instants, mais bientôt la triste réalité de ma position reprenait le dessus.

Mon père venait d'arriver avec Luiggi et un étranger.

Cet étranger était italien et cousin de mon amant.

Mou père me le présenta sous le nom de M. Henry. 11 voyageait en Espagne, me dit-il, et il kait venu faire une visite à son parent.

Avant l'heure du souper, il me fut impossible de me trouver seule un instant avec Luiggi, pour lui apprendre ce qui se passait.

On se mît à table.

30 kfift CHCTALIBRS DO LANSQOfiNBT.

J'éU)is brisée, et mon angoisse intérieure se tranissait sur ma figure d'une façon tellement visible, qu'il était impossible qu'elle échappât aux regards même les plus distraits.

Mon père me demanda avec intérêt si je souffrais.

Je répondis que non. .

J'étais au supplice !

Jamais, jamais martyr ne fut plus torturé !

Je voyais mon père c^lme et souriant, et je pensais avec un immense effroi à ce qu'il allait apprendre.

Je frissonnais. J'avais la fièvre.

Vers la fin du repas, Durand entra dans la salle à manger.

En le voyant, je crus que j'allais me trouver mal, car je sentis le cœur me manquer.

Durand me lança un dernier regard interrogateur et menaçant.

Oh ! alors j'eus la volonlé de faire signe que je consentais, mais mes forces me trahirent.

J'étais tellement anéantie, tellement paralysée, qoe je

fus incapable d'exprimer mon adhésion, même par un

coup d'oeil.

Durand crut comprendre que je refusais.

Il sourit amèrement et s'approcha de mon père, auquel il dit tout bas quelques mots.

Mon père fit un signe affirmatif et répondit :

— Venez ce soir avant mon coucher.

L'intendant sortit.

En ce moment et comme par miracle, toute ma force physique me revint. Je pris une résolution et je retrouvai l'énergie nécessaire pour l'exécuter.

LIS CUVALIBRS 06 LàNSQt'BRBT* 31

Sous uu prétexte dont je ne me souviens pas, je me levai de table et je courus à la chambre de Durand.

J'étais prête à lui dire que je consentais à payer son silence du prix infâme qu'il en demandait.

Oh! malheur! trois {ois malheur! Durand n'était pas dans sa chambre.

Peut-être déjà attendait-il mon père...

Je courus jusqu'à l'appartement de ce dernier.

H n'y avait personne.

Le cœur alors me manqua tout à fait. Mes jambes fléchirent, je tombai dans un fauteuil.

Ce demi-évanouissement dura quelque temps. J'en fus tiré par un bruit de pas et de voix qui s'approchaient.

Je reconnus la voix de mon père.

Je voulus m'enfuir.

n y avait dans cet appartement un cabinet qui, par un escalier dérol:é, communiquait avec le dehors. J'y entrai.

A peine étais-je dans ce cabinet, qu'une idée me vint. Je résolus de verrouiller la porte qui donnait dans Tintérieur et de rester là.

Au moins j'échapperais ainsi aux tourments de l'incertitude, et je connaîtrais à l'instant mon sort.

Je ne saurais rappeler textuellement ici la conversation de mon père et de son intendant. Il y avait dans ce moment là trop de terreur et de trouble dans mon âme pour me permettre de tout comprendre et de tout retenir.

Je me souviens seulement, je me souviendrai toujours, de l'infernale habileté avec laquelle Durand prépara mon père^ à entendre ce qu'il allait lui dire, et comment il sut couvrir sa délation infâme du masque du zèle et du dé^ vouement.

32 LK8 CHEVAUEK8 DU LAN&QUkUKT.

11 parla longtemps sans être interrompu, et chacune de ses paroles touibait sur mon cerveau comme une goutte de plomb fondu.

Soudain j'entendis mon père s'écrier avec des sanglots :

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu i

Cette exclamation me déchira le cœur.

— Oh! mon Dieu! mon Dieu! — répéta- t-il, — oh! mon Dieu ! Et c'est ma fille !

— J'ai encore quelque chose à. apprendre à monsieur le marquis» — continua Durand d'une voix hypocritement émue^ — quelque chose que je ne lui aurais jamais dit, si je ne pensais que ce dût être pour lui une consolation dans ce moment.

Durand s'arrêta pendant une seconde.

—- Quoi donc? — demanda mon père d'une voix étranglée.

— La signora dona Sol n'est pas la fille de monsieur le marquis.

J'entendis le bruit que fit mon père en bondissant du fauteuil où il s'était laissé tomber.

— Dona Sol n'est pas ma fille! — s'écria-t-il.

— Non, — fil Durand.

— Une substitution aurait-elle donc eu lieu?

— Non, — fil de nouveau Durand.

— Eh bien?...

— Eh bien ! monsieur le marquis, ce n'est point d'une substitution que j'ai voulu parler, reprit l'intendant eu mettant encore dans sa voix plus d'hésitation, d'émotion et de douleur. La signora dona Sol est bien la tille de madame de Ribeira, mais...

— Mais*?... — dit mon père.

tu CHBVALfBRS DU LANSQVBUfBT. 33

— Elle n'est pas la vôtre.

— Tu mensi tu mens! — s'écria le marquis avec une rage indicible.

J'ai entre les mains, — répondit l'intendant, j'ai entre les mains toutes les lettres de madame la marquise à son amant; lettres parfaitement claires, complètement explicites, et où il est question de la naissance de cette enfant, dans des termes tels, qu'ils ne permettent pas le moindre doute à monsieur le marquis sur la naissance adultérine de Mademoiselle.

Alors il se fit un grand silence.

Ce silence sinistre était coupé d'instant en instant par les sanglots de mon père.

Puis je l'entendis murmurer d'une voix sourde, et comme se parlant !) lui-même :

— Oh ! mon Dieu ! que faire? que faire?

— Si j'osais donner un conseil à monsieur le marquis, — reprit Durand, — je l'engagerais à se servir des lettres qui sont en mon pouvoir, pour désavouer la signora dona Sol, et faire déclarer devant les tribunaux l'illégitimité de sa naissance.

— Vous êtes insensé I — répondit mon père, — en broyant le parquet avec le talon de sa botte; — vous ne voyez doue pas qu'en déshonorant publiquement celle qui porta mon nom, je fais une tache à ce uom?

« Oh ! si elle vivait encore !

n se tut pendant un instant.

— Si elle vivait encore i — reprit-il, — je n'invoquerais pas contre elle la justice des hommes, je me ferais justice moi-même ! Elle est morte, que Dieu lui pardonne.

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