IV
34 UtS fUTAUUI» OD LAHftOPiUSKT*
« Mais sa fille vit ! sa fille vii^t traîne dans la boue un nomjqui ne lui appartient j>as !
c Gomme j'aurais fait justice de la mère^ je ferais justice de la fille!
« Mais d'abord, — reprit-il après un court silence» — qui m'assure que ce que vous me dîtes est vrai? Des preuves ? il me faut des preuves?
— Monsieur le marquis veut-il me suivre? — fit Durandé
— Oui,— répondit mon père d'une voix faible et comme épuisée par les éclats de colère qu'il avait laissé échapper Tinstant d'auparavant.
Et je l'entendis sortir de la chambre avec Tintendant.
Une pensée rapide comme l'éclair traversa mon esprit dans ce moment.
Je me souvins de la nuit d'insomnie, pendant laquelle j'avais vu, de ma fenêtre, Durand examinant une liasse de papiers. Je me souvins de rarmoire secrèie, et J'entrevis la vérité.
— Oh! peut-être! — pensais-je, —oh! peut-être e8t-ll cnooie temps!
Et tout en me disant cela, je franchis, pluti5t -que je ne ies descendis, les marches de l'escalier dérobé. Quand j'urrivaî chez llintendaat, il n'y avait personne
encore.
Une lampe tbrâlait sur une table.
A la clarté de cette lampe, je trouvai le ressort et j'ouvris l'armoire : des papiers épars gisaient sur l'un des rayons.
Je ra^'semblai ces .papiers avec mes deux mains, et je m'approchai de la lumière.
U$ CaEVAIJBRS PO LANSQueiUT. ' 3o
C'était bien l'écritnre de ma mère.
J'étais sa Jvée !
J'allais fuir. J'entendis des pas. Il n'y avait qu'une porte.
J'étais perdue I
J'eus le temps cependant et la présence d'esprit de me jeter .derrière le rideau de l'une des fenêtres.
Par un étroit entrebâillement, je voyais dans la chambre.
Ils entrèrent....
Oh! que mon père était changé! Dans une heure il avait vieilli de dix ans.
Durand prit la lampe, s'approcha de l'armoire et l'ouvrit.
Un cri de rage s'échappa de ses lèvres.
Mon cœur bondit.
Ce cri de rage fut suivi d'un cri de triomphe, et Durand préseula à mon père, un papier qui restait dans l'armoire.
Une des lettres m'avait échappé ! ! !
Mon père lut.
Ses traits déjà si altérés se décomposèrent encore.
11 s'approcha de la cheminée sur laquelle étaient placés deux larges flacons de vin de Xérès. Il en déboucha un et le vida d'un trait.
Jamais d'ordinaire, mon père ne buvait de vin.
Puis il décrocha un pistolet pendu à la muraille et dit k Durand :
— Restez là. Je veux quand le crime sera commis, qu'il n'y ait que moi d'accusé, que moi de puni!
Puis il sortit. Durand le suivit malgré sou ordre.
Alors, moi, je quittai ma cachette. J'allumai à la lampe les papiers que Je tenais à la main, et je jetai cette masse enflammée sur le lit qui s'embrasa aussitôt.
Ma tête était perdue! j'étais folle!
La fumée commençait à remplir la chambre. J'ouvris une fenêtre. Il n'y avait que quelques pieds jusqu'au sol, je m'élançai dans la cour.
L'obscurité était profonde; je me mis à courir du côté du parc, sans savoir où j'allais.
Peu à peu la fraîcheur de la nuit calma ma tête embrasée. Je m'arrêtai.
Alors, je vis venir à moi, du côté opposé au château, deux figures indistinctes d'abord.
Je me jetai machinalement derrière un arbre.
Ces figures s'approchèreut. Je reconnus Lifiggi et son parent.
Je tombai dans les bras de Luiggi en murmurant :
— Nous sommes perdus ! fuyons ! fuyons !
Li iggi ne comprenait pas.
Je lui contai avec rapidité et incohérence ce qui venait de se passer.
Luiggi me crut folle un moment ; mais bientôt une lueur rougeâtre, jeta ses reflets sanglante sur le parc» et annonça que l'incendie grandissait.
Tout ce j'avais vu, tout ce que j'avais dit, n'était donc I.as un rêve.
Nous partîmes.
Confession i:énéi*nl(» {tuile).
Nous passâmes d'abord chez Juanita qui m'était toute dévouée.
Je lui recommandai de ne jamais se séparer de mon enfant, je lu! remis un billet pour Martha la vidHe femme de cijarge, à qui je demandais de m'euvoyer mes bijoux, et de l'argent dont nous avions grand besoin.
M. Henry était le seul de nous qui eut quelques pièces d'or sur lui. Luiggi et moi nous n'avions que nos vêtements.
iuanita courut au château, où, dans la confusion occasionnée par l'incendie dont on venait seulement de se rendre maître, elle n'eut point de peine à parler en parti* culier à Martha.
Celle-ci rassembla immédiatement tout ce qui m'appartenait et tout ce dont elle-même pouvait disposer et vint en grande hâte à la demeure de Juanita.
^H US CICTALIEICS 9t Lk:!iS^VCfWf,
n\ê m'apprit alors qu'elle Tenait d'être témoin d'une scène étrange et terrible.
En attendant que je Tinsse me mettre au fit, elle dormait à demi dans un coin de ma chambre.
Soudain elle fut rêTeillée eu sursaut par le bruit de la |)orte q/on ouvrait violemment.
Mon père entra.
U tenait un pistolet à la main, et chancelait comme un homme îTre.
11 s'app.'ocha du lit où j'aurais dû reposer, et, écartant le rideau d'une main si furieuse qu'il mit en pièces l'êtuffe de lampes, il détourna la tête et déchargea son arme sur lechevelduiit.
Puis, au bruit du coup de feu, et comme frappé luimême par la balle, il tomba raide et éTanoui.
En ce moment Durand entra aTec l'apparence de la phis profonde surprise.
11 courut d'abord au lit, et, le voyant vide, il s'empressa avec Martha de prodiguer des soins au marquis.
C'est alors que se déclara l'incendie.
On^transporta mon père hors du château, et, an moment où Martha le quitta pour venir me trouver, il n'avait pas encore repris connaissance.
La pauvre femme me dit adieu en pleurant et me promit de me tenir au courant de tout ce qui se passerait, en adressant ses lettres à un nom supposé, et dans un lieu que je me réservais de lui indiquer plus tard.
M. Henry avait un passeport. Il nous y inscrivit Luiggi (H moi comme son frère et sa sœur. Juanita nous procura des chevaux, et nous nous mîmes en route. .
f.B8 CfBBTALIBRS DU LAlfSQUBNBT. 39
Je n'avais, od le pense bien, révilé à personne,. pas même à Luiggi, le secret de ma naissance.
Mon projet était d'aller en Italie.
Bientôt, en effet, nous arrivâmes à Rome.
De là j'écrivis à Martha ; je lui indiquai une aifesae, el j'appris» par sa réponse, q^e depuis le jour od moa |)èffe avait voulu me tuer, il était fou.
Durand administrait toute sa fortune.
Je voyageais, disait-on .
C'est ak)r» ^ueje bôiits te ciel d'avortf , dax» un moment d'égarement, la^ miU fatale dt }e (juUtaî Satt-Pierer, mfe fe feu a«n lettres acGumtnvesque j'avais dans les mairie, et qui avaient embrasé bientôt l'appartement teiif entier.
Non-seulement ces pépier»' furent c^oilsumé^; rfi^b cmcore la flamme atteignit ct tte malheureuse tettre qbe f avais oubliée dans la caeHefte d^ Fairraolre, ef qtie mon père avait laissé tomber, après l'avoiv lue et ^afvotr broyée daiis SCS doigts contractés.
Si Durand était resté possesseur de cette lettre, il* aurait, je^ n'en doute pas, essayé (fe s'en servir, pour foire déclarer en justice mon illéfîtimité, ou, tout au moins, pour faire du scandale et me déshonorer.
Les preuves étant détruites, il ne lui restait plus qu'à se taire et à chercher sourdement à me perdre.
Martha me mandait qu'il était venu à bout de savoir, selon toute apparence, de quel côté j'avais dirigé ma fuite, et certes il était capable de tout, même de payer des assassins.
À celte époque, je résolus de me séparer pour quelque temps de mes deux compagnons, car Je pensais que notre
iO tfiS CRBTALISRS DU tAfffiQUÊNEt.
réunion pouvait plus facilement fuire retrouver rues traces.
Tous deux approuvèrent ce projet.
Henry me procura une femme de chambre ou camériste, sorte de vieille duègne italienne qui se nommait Mathéa, et je me mis en route pour Genève, en y donnant rendezvous à Luiggi.
Pauvre Luiggi ! j'ai toujours conservé, je conserverai toujours le petit poignard curieusement ciselé qu'il me fit accepter en me quittant, car aujourd'hui, pour moi, c'est un dernier souvenir !
Pauvre Luiggi ! je ne devais plus le revoir 1 Peu de temps après mon départ, U eut un duel et perdit, par un coup d'épée, cette vie qu'il m'aurait, j'en suis sûre, consacrée tout entière.
Je portais malheur à tous ceux que j'aimais i
Carlos! Luiggi!
Deux amours... Deux tombeaux i!
Pendant notre voyage de Rome à Genève, Mathéa m'apprit qu'elle avait fait tous les métiers dans le cours de sa lougue et aventureuse carrière.
Elle avait, entre autres choses, à ce qu'il paraît, rempli de la façon la plus distinguée le noble emploi d'entremetteuse.
— Au reste, — disait-elle, — cela n'a rien de peu honorable en Italie, où toutes les grandes dames sont...
Et ici elle employait une expression que je ne répéterai certainement pas, mais dont les deux mots : femme galante sont loin d'être le synonyme.
Le jour même de notre arrivée à Genève, nous trouvâmes un petit logetnent où nous nous établîmes.
Depuis une semaine à peu près, je me reposais des fa-
LfiS CBBTAL.BRS DtT LARSOOBlffBT. 41
ligues de mon voyage, je n'étais point encore sortie, et d'ailleurs je comptais mener l'existence la plus obscure et la plus sédentaire, pour échapper à toute attention et à toute recherche, quand, une après-midi, je vis rentrer Malhéa, portant sur sa figure les signes irrécusables du plus profond étonnement.
— Qu*avez-vous ? — lui dis-je.
— Ah! Jésus, bon Dieu!.. Seigneur... —fit-elle.
— Qu'avez- vous? — répétai-je.
— Ah! Jésus, bon Dieu! — répéta -t-elle à son tour.
— Parlerez- vous? — tis-je impatientée.
— C'est un miracle, signora, bien sûr!
— Quoi donc !
— - Ce que j'ai vu, signora, ce que j'ai vu !
— Qu'avez- vous vu?
— Vous!,.
— Moi!.. ~ dis-je, ne comprenant point la réponse de la femme de chambre.
— Comme je vous vois... oui, signora, comme je vous vois...
— M'expliquerez-vous, enfin, si vous vous moquez de moi, et si vous comptez abuser bien longtemps de ma patience?
— Enfin, signora, vous êtes...
— Je suis?..
— Vous êtes double! voilà le mot lâché.
-— Vous êtes folle ! — m'écriai-je en haussant les épaules.
— Pas du tout, je ne suis pas folle ! écoutez plutôt, signora...
Mathéa me fit alors un récit assez long et fort confus, dans lequel pourtant je démêlai ceci :
42 LES CHEVAUEttS DU LANSQUENET.
Étant occupée à faire quelques emplettes dans un magasin, eile a?ait tu entrer une jeune femme qui me ressemblait d'une manière si prodigieuse, qu'elle s'était laissée prendre à cette ressemblance, s'était approchée de l'inconnue et lui avait parlé.
Le son de voix même n'avait pas détruit son illusion, car ce son de voix était presque pareil au mien, et, pour se convaincre qu'elle était dans l'erreur, il avait fallu qu'elle s'entendit traiter de folle par la jeune femme qu'elle s'obstinait à reconnaître.
Quand cette dernière fiit sortie du magasin, Mathéa fit sur son compte une foule de questions, et apprit qu'elle était Genevoise, se nommait Danaë, et passait pour une femme de mœurs excessivement légères pour ne pas dire plus.
Je compris à l'instant tout le parti que je pourrais tirer de celte miraculeuse ressemblance, pour échapper aux pièges qui me seraient peut-être tendus.
Mon plan fut bien vite arrêté, et je résolus d'acheter pour quelque temps à cette jeune femme son nom et son individualité.
On comprend, d'après ce que j'ai dit, trop franchement peut-être, de mes passions et de ma nature ardente, qu'il n'y avait rien d'efifrayant pour moi dans les suites d'une position pareille.
Au contraire, pouvoir satisfaire tous mes goûts, tous mes caprices, le front levé, sans gêne et sans pudeur, cela convenait merveilleusement aux allures de mon caractère.
J'allais voir Danaê.
Telle était notre incompréhensible ressemblance, que.
LES GRBVAUBUS du LANSOnSlIET. i 3
placées rime îi cftté de l'autre devant une glace, nous de' pouvions distinguer qu'à la couleur de nos vêtements qu'elle était, dans la double image, l'image de chacune de nous.
Danaê accepta une somme d'argent que je lui offris, et il fut convenu qu'elle allait feindre une maladie qui lui permettrait de passer seule avec moi tout le temps nécessaire pour me mettre au courant des moindres particularités du rôle que j'aurais à jouer, de m inière à ce que l'identité morale fût aussi incontestable entre nous que l'idendité physique.
Qu'ensuite elle partirait avec les deux femmes qui la servaient, pour aller habiter un chalet dans quelque vallée inconnue de l'Oberland, où personne ne pourrait soupçonner son existence.
Ce plan, habile à force de implicite, fut exécuté avec un plein succès. Je devins Danaë, et si quelqu'un parfois crut remarquer dans mes paroles ou dans mes souvenirs un peu de vague ou d'incohérence, cela passa presque inaperçu, ou fut attribué aux souffrances de ma maladie.
Peu de temps après cette époque, monsieur Henry arriva à Genève.
Il rencontra Alathéa, qui le mit au fait de tout ce qui s'était passé et me l'amena.
Il me témoigna beaucoup de surprise et de regret du parti que j'avais pris; mais je lui répondis que je comptais bien ne garder que les apparences de l'existence de cette Danaë que j'avais remplacée.
Il parut alors charmé, et me dit qu'il m'aimait depuis le jour qu'il m'avait vue pour la première fois, il me dit que son plus ardent désir était de me servir et de me proté-
Il lES ClleVAL*SU »0 LAfrdQOBXBf.
ger, et enfin il me demanda d'être à lui, puisque la mort avait fatalement rompu les liens qui m'attadiaient à son parent.
Je n'aimais pas Henry, mais, dans les circonstances où je me trouvais, je devais craindre plus que toute chose au monde de m'en faire un ennemi.
D'ailleurs, il était fort bien, et, somme toute, je n'étais pas fâchée d'avoir un amant ostensible qui me servit de porte-respecU et fût un paravent pour mes intrigues cachées.
J'acceptai donc.
Ma liaison avec Henry dura longtemps, et, dans les commencements, je n'eus qu'à m'applaudir de mes relations avec lui; peu à peu cependant, il devint soupçonneux, jaloux, difficile à tromper.
Je ne voulais point me séparer de lui tout à fait, je le craignais trop pour cela; mais, fatiguée du vide de mon cœur, je résolus de trouver un amour auquel je pusse m'attacber, et qui fût pour moi une compensation de la tendresse menteuse que j'étais obligée de feindre pour Henry.
 cette époque, passant un joue sur le quai, au moment de l'arrivée des bateaux à vapeur, je vis descendre du Winl^elried, un jeune homme, un Anglais, dont la figure me frappa.
Je sus qu'il s'appelait William
Uâ CHEVAMBR8 DU LANSQUENET. 45
Ici, Georges d'Ëotragues s'aperçut que le manuscrit était interrompu, et qu'on en avait déchiré plusieurs pages.
A ces pages dona Sol ou Danaë, comme on voudra l'appeler, avait substitué une lettre qui contenait ce qui suit :
« Ne vous étonnez point, Giorgione, de ces feuilles dis- » parues. Ces feuilles contenaient un épisode de ma vie, » dans lequel vous avez joué un rôle, et dont le récit ne » vous rappellerait que de tristes souvenirs.
» Je passe donc immédiatement à l'époque qui suivit » votre départ. »
Vous avez su ma presque rupture avec Henry ; mais ce que vous ignoriez, c'est qu'il m'avait menacée de me perdre si je ne revenais point à lui.
Il pouvait en réalité, sinon me perdre complètement, du moins singulièrement aggraver ma position en faisant instruire Durand, de ce que j'étais devenue; aussi je le rappelai bientôt ii moi, et je sus lui faire croire à un retour de tendresse.
Je n'eus pas du reste à feindre bien longtemps.
Une lettre m'arriva d'Espagne, . une lettre de Martha, qui m'apportait de grandes nouvelles.
Le marquis de Ribeira venait de niourir sans avoir pendant un seul instant recouvre la raison.
Ceci fut providentiel' pour moi, car Durand n'aurait certes point manqué de profiter d'un moment lucide pour me faire déshériter par testament, et il aurait, je n'en
46 LES CHEVALIERS D|i LANSQOBHfiT.
doute pas, trouvé moyen de s'approprier en grande partie la fortune du marquis.
Heureusement cette vengeance était désormais impossible, et Martha me mandait qu'elle venait d'annoncer oioo prochain retour d'Angleterre, où Ton me croyait depuis deux ans. V
Durand prit alors le parti de disparaître.
11 fit bien, car je vous jure sur mon âme, que si je l'avais rencontré sur mon chemin, je lui aurais brisé dans le cœur ce stylet que le pauvre Luiggi m'avait donné à Rome, et que depuis je n'ai jamais quitté.
J'arrivai à San-Perez, et j'entrai sans conteste en possession de la fortune de celui qui passa pour mon père.
Mon enfant n'avait pas vécu.
Je suis immensément riche.
On m'a souvent dit que j'étais belle.
Souvent encore on m'a dit que j'avais de Tesprit.
Fortune, esprit, beauté, vous le voyez, rien ne me manque de tout ce que l'on recherche dans une une femme ; aussi je suis entourée déjà de nombreux et nobles prétendants, qui tous sollicitent ma main, et celui que je choisirai
Celui-là croira avoir épousé la plus pure jeune fille des Espagnesi
Vous savez aujourd'hui, Giorgione, l'histoire de ma vie, et vous ne pensiez point parler si vrai, n'est>ce pas, le jour où vous me disiez :
— N'aimez, n'aimez personne, Danaë, car vous avez un amour qui tue?
Adieu! adieu! pauvre Carlos!
Adieu, .InUiggi !
Adieu, William !
Adieu!., trois amours! trois tombeaux!!
Ce fut une destinée bien étrange que la mienne!
Si étrange que, certes, quelqu'un qui aurait connu Danaë, la Genevoise, n'oserait point la reconnaître dans dona Sol, la noble fille Espagnole!
Et puis d'ailleurs Danaë vit encore.
Elle est à Genève, toujours la charmante et blonde courtisane; seulement en vous revoyant, Giorgione, son cœur ne battrait pas, et si vous^lui parliez d'un William, mort pour elle, elle ne saurait pas même que William a existé.
Ici finissait le manuscrit de Danaë.
Le frire et la mhu*.
Nos lecteurs se rappellent sans âoutè que nous avons brus^ûèmèrit âlbahdonhé t^èrliïta, notre héroïne, au moment où, sortant dû bal de l'Opéra, elle venait de monter dans iine vôitùre qui stationnait rue Graïige-Batelière, à rentrée de l'étroit passage qui mène à la galerie de l'Horloge.
Deux individus l'aceompagnâient, avons-nous dit; l'un, que Perdita croyait être le général Carol, s'enveloppait âoigùeusement dans lès plis d'un large domino noir; Tautre paraissait jeûne eiicbrè, et était revêtu d'un élégant costume de Palicare.
C'est ce PdUcare, 6ù s'en souvient, qui avait prononcé à la porte de la loge les mots de passe mystérieux : Stép%en et Màita, et c'est M qui avait fait briiler aux yeux dé là j'éiiàe td^é lé cachet tilâsonné, isiùr lequel elle avait reconnu les armoiries de son talisman.
iv. 4
f)0 LES CHEVALIERS 00 LANSQtJCNfif.
Voici qu'elle était, dans la voiture, la position de ces trois personnages.
Perdita et le prétendu général occupaient le fond» Perdtta à droite, le domino noir à gauche.
Le Palicare était assis en face d'eux sur la banquette de devant.
Un domestique nègre, ou du moins paraissant tel, avait pris place à côté du cocher.
Le Palicare, au moment où la voiture s'était mise en mouvement; avait baissé les stores, précaution en appa< rence bien inutile à deux ou trois heures du matin.
Enfin (singulière infraction aux règlements de police les plus sévères et généralement les mieux observés), les lanternes de la calèche n'étaient point allumées.
Le Palicare, peut-être l'a-t-on déjà deviné, était le comte Georges d'Entragues.
L'homme en domino noir, destiné à jouer le rôle d'un personnage muet dans le drame qui commençait, étaât ce hideux coquin, recruté par M. d'Entragues dans l'établissement de la mère La Hure, rue des Fossés-du-Temple, et orné du pseudonyme de VEntlmmé.
Le cocher était Rosolio.
Le domestique nègre, enfin, si l'on eût enlevé l'épaisse couche de bistre qui recouvrait ses traits, eût montré le visage peu agréable de V Amours notre ancienne connaissance.
Pauvre, pauvre Perdita! dans quelles mains étiez-vous tombée !
— Ma mère! ma mère! •— répétait à demi- voix la jeune femme profondément émue. — C'est donc bien vrai ! j'ai une mère 1 je vais voir ma mère!
LES CnSVAUEftS DO LANSOnSIffBT* 51
Pais, se tournant vers l'homme en domino noir^ et lui serrant la main avec effusion, elle syoutait :
— Oh! mon ami, comprenez vous toute ma joie, et n'êtes-vous pas heureux de mon bonheur? Je vais la voir, enfin, celle que depuis si longtemps je cherche et je désire! celle qui depuis tant d'années me pleure et me regrette...; car elle m's^ime, n*est-ce pas, ma mère? — interrompit tout d'un coup la jeune femme en s'adressant à
H. d'Entragues; — elle m'aime autant que je l'aime ,
autant que je l'aimerai, moi...
— Elle vous appelle, elle vous attend, — répondit M. d'Entragues ; — elle vous aime sans vous connaître, et bientôt elle vous aimera plus encore, car, peut-on vous voir. Madame, et ne pas vous aimer?
— Vous la connaissez, vous, n'est-ce pas?...
— Je la connais. Madame^
— Vous la voyez souvent, peut-être?
-> auvent, oui, Madame; tous les jours.
— Comme vous êtes heureux de connaître ma mère... parlez-moi d'elle, Monsieur, dites-moi tout! Je vais la voir, je le sais, mais qu'importe? parlez-moi d'elle maintenant, tout de suite... elle est belle, n'est-ce pas?
— Elle est belle encore, oui, Madame.
— Elle est douce et bonne aussi, j'en suis sûre...
— Elle est douce et bonne, elle est riche, elle est noble...
— Que m'importe sa noblesse? que m'importe sa forlune?... ce que je sais, ce que je sens, ce qui me rend heureuse et tière, c'est qu'elle est belle, c'est qu'elle est bonne, c'est qu'elle pensait à moi avec des regrets, avec des larmes, mais confiante cependant et bien sûre que son
52 LfeS CRiVaMBRS ht} LA?rSQtBffBT.
eufant lui réviendmit un jour!... SaU-elTe qu'elle va me voir? Sait-elle, que chaque minute, que chaque ^conde me rapproche un peu de son (Temiër baiser! du |)rèmier baiser de ma mère!!!
— Elle le saît, oui, Madame...
— Elle doit être heureuse alors, et inquiète tout à la fois... heureuse de l'espoir, inquiète de l'attente... €omme nous allons lentement. Honneur.
— Les chevaux brûlent le pavé !
— C'est donc bien loin, mon Dieu ! c'est donc bien loin...
— Nous approchons, Matiâme.
— Dans combien de temps âeroTïs-flbUs âiriyé&t
— Dans dix minutes, tout au plus.
— Dix minutes! comme c'est long!
— Vous trouvez?
— C'est une année, c'est un siècle, quand on va voir sa mère!... Dites-moi, Monsieur, est-ce vous ou elle qui, le premier, avez trouvé les indices qui devaient vous amener Jusqu'à moi.
— Nous avons cherché tous deux, et noUs avons trouvé ensemble.
— Vous avez cherché tous deux ! mais qui donc êlesvous. Monsieur? qui donc ête^-.vous, pour être ainsi mêlé à la vie de ma mère?
— C'est un secret, Madame...
— UnsecreV!
— Qu'il né m'appartient point de vous révéler encore.
— Eh bien ! moi, je le devine...
— Vous le devinez. Madame ! -^ décria Geoifés en
treç^NAOti iovoloQUôrameai et en se sentant irissonaer malgré le double ^rldu masque, et de l'obscuiiié.
— J^ le devine, — répondît Eecdîtaen saisissant la main deGeoi^es.^t en l'appuyant sur son cœur, par un geste rapidie et pa$^onné. — Je le s^os là, à ce je. ne sais quoi qui ne trompe jamais, vous êtes...
— Je suis.?...
— Vous ôt^moo. frère i
Nous ne saurions faire comprendre à nos lecteurs i'im'» pr«i^io9 foudcoyai^te que produisirent^ sur M. d'Ëotcagues, ces quatre mots : Vous êtes nw/k frèteâ prononcés ainsi dans cette situation dran^alique, et d'une façon, si complètement inattendue, par cette jeune femme qu'il allait sacrifiecàcesn)apmnations.infernales; par cette, jeune femme dont l'instinct ne se trompait point, et dont le cœur devinait juste, car cette jeune femme était sa sœur»
Un frisson d'agonie passa dans lesmembres de Georges; il sentit sous son /to brodé d'or, la racine de ses cheveux devenir douloureuse, et pendjant près d'une minute il essaya vainement de parler : sa laiigue, paral^ysée par l'émotion, se. collait à son gosier brûlant, et ne pouvait articuler aucun mot.
Telle serait sans doute la situation du criminel devant la cour d'assises, s'il voyait tout d'un coup le cadavre diE^. sa victime se relever et l'accuser.
— N'est-ce pas, — répéta la jeune femme, d'uue voix douce, tendre, et presque suppliante, — n'est-ce pas. que, vous êtes mon frère ?
— Npn, Madame, répondit enfin le comte 'd'Enjlrague^ d'une façon à peu. près indistincte. — Un si grand bonheur ue m'appartient point.
54 LES GHBVALIfiRS Wi LAlfSQUBNBT.
■— C'était un rêve, — dit alors Perdita, en lâchant la main de Georges, que sans les gants qu'ils portaient tous les deux elle eût senti glacée et frissonnante dans la sienne. — Il m'eût été si doux de retrouver à la fois l'affection d'un frère et l'amour d'une mère! Quand on a souffert, comme moi j'ai souffert. Monsieur ; que le ciel redevient pur après de longs orages, et qu'on entrevoit le bonheur, Pâme devient ambitieuse tout d'un coup, et les désirs sont insatiables...
Perdita se tut pendant un instant, et reprit d'une voix troublée et brisée par l'émotion :
— Dîtes-moi , Monsieur , mon père vit-il encore?
— • Depuis vingt ans, Madame, vous n'avez plus de père. ,
— Ai-je un frère..., une sœur?...
— Ni l'un, ni l'autre. Madame.
— Ainsi, dit Perdita, — ainsi ma pauvre mère était seule..., seule au monde, tandis que moi...
Et la voix de Perdita s'éteignit dans un sanglot.
Elle baissa la tête et resta pendant un instant triste, silencieuse, absorbée, tandis que de grosses larmes, glissant goutte à goutte sous le velours noir de son masque, tombaient sur le camail de son domino rose.
Elle revit, pendant les deux ou trois minutes qui s'écoulèrent ainsi, elle revit par le souvenir toutes les années de son existence passée, elle revit ses douleurs sans nombre, ses amours, ses souillures, et elle se dit avec une profonde angoisse qu'elle ne pourrait, sans rougir et sans pleurer raconter à sa mère l'histoire de sa triste jeunesse.
Elle se dit, ce qui n'était, hélas! ()ue trop vrai, qu'ani^
LBS CBBVAUËIIS DU LANSQUENET. 55
regards f '««.res du monde elle passait pour une fille perdue, qu'on pourrait sans cesse lui jeter à la face d'avoir donné son amour, et peut-être de l'avoir vendu» et qu'enfin elle allait se présenter à sa mère, dans leur première entrevue, vêtue encore de la livrée des impures saturnales du bal de l'Opéra, et accompagnée par un homme que la rumeur publique et toutes les apparences lui donnaient pour amant.
Ce fut là une pensée terrible, une pensée qui paralysa en une seconde toute sa joie, et qui jeta un voile sombre et froid sur son bonheur.
Car, tandis qu'une vision lugubre lui montrait son passé flétri, une autre vision, plus triste encore peut-être, lui dévoilait, dans un mirage fantastique, ce qu'eussent été en ce moment les sensations de son âme, si, mieux gardée par le hasard ou par la Providence, elle avait pu lever le front devant sa mère, et l'aborder avec cette sainte et rayonnante confiance qui donne à toute jeune fille une âme pufe dans un corps chaste.
Et Perdita, la pauvre enfant, se prit à trembler, se prit
à craindre de se voir maudite et chassée par sa mère,
comme si la fatalité ne se fût pas acharnée après elle pour la faire ce qu'elle était devenue, et comme si elle n'avait pas le droit d'être fière comme d'auta t de glorieuses actions de toutes les fautes qu'elle n'avait point commises. Mais, peu à peu s'effaça l'impression de cette pensée désespérante ; peu à peu Perdita, dont le noble cœur était * apte à comprendre et à deviner tous les sentiments généreux, toutes les délicatesses de l'âme, se dit que l'amour d'une mère qui retrouve sa fille domine toute colère et paralyse tout regret, que le j^remler baiser d'une mèrera-
cbète toutes les fautes et relève de toutes les souillures. Et Perdita, qui, pendant un instant, en était arrivée à désirer avec ardeur que l'heure dé sa réunion avec sa mère fût indéfiniment rétardée, et peut-être ne sonnât Jamais, Perdita releva la tète et dit ai Georges d'Entragues» qui, plongé lui-même dans de sombres el profondés ré- |
flexions, tressaillit en entendant sa voix : |
— Arrivons-nous, enfin, Honsieur ?
— Soyez patiente pendant une minute encore^ Madame, BOUS arrivons, nous touchons au butl
Pour la première fois, en ce moment, Perdita remarque que les roues delà voiture ne faisaient aucun bruit, et paraissait rouler sur la terre et non plus sur le pavé.
En effet, depuis quelques minutes la barrière était dé-
passée, et la calèche courait sur la route de Vincennes.
— Où sommes-nous donc "^ ^ demanda la jeune femme. ~ Tout près de votre mère, — répondit M. d'Entra-
gues.
— Nous avons quitté Paris !
•— Oui, Madame.
— Mais, il y a plus d'une heure que nous sommes partis de l'Opéra?
— Il y a une heure un quart environ, Madame.
— Et vous dites que nous approchons?
^ Je dis que nous sommes, arrivés, ou peu s'en faut. En prononçant ces paroles, M. d'Entragues fit jouer le
ressort de l'un des stores, et Perdfta, jetant un regard sur la campagne splendidement éclairée par la lune, dit en désignant une faible lumière qui brillait isolée sur la gauche :
— Est-ce là que nous allons, Monsieur ?
. LES OUB?M.IBnS DU LilNSQUBNBT. 67
— C'est là, répondit Georges.
— Ck>mme le cœar me bat, mon ami ! — dit la Jeune femme en prenant la main de l'homme en domino noir.
Ce personnage serra la main de Perdita, mais ne ré* pondit point.
— Ma mère! ma mère! — murmura Perdita avec une sorte de délire. — J'ai une mère ! Je vais voir ma mère !
La voiture s'engagea dans le petit chemin bordé d'une haie d'épines, et s'arrêta devant la porte à claire-voie qui fermait la cour du pavillon loué peu de Jours auparavant par le comte d'Entragues et par RosjUo.
La petite nuilMMi.
Au moment où la voiture s'était arrêtée devant le pavillon de chasse, l'Amour avait lestement sauté en bas de son siège, et, tirant une grosse clef de sa poche, il s'en était servi pour ouvrir la porte de la cour.
Gela fait, il était venu se placer devant les chevaux, tandis que Rosolio descendait du siège à son tour.
Georges d'Eutragues ouvrit la portière, abaissa le marche-pied et donna la main à Perdita pour l'aider à descei^re aussi de voiture.
Le prétendu général Garol les suivît, appuyant son masque sur sa figure pour l'empêcher de se déranger.
Ils traversèrent ainsi la petite cour, et arrivèrent à la |)orte de la grande pièce du rez-de-chaussée.
Rojsolio marchait à trois ou quatre pas derrière eux.
La chambre, dans laquelle ils entraient (nous l'avons dit précédemment) était destinée à recevoir (es buveurs, dan$
60 LIS CIKVALIIII9 BO LAmQOniT.
le temps où la bicoque en qoestioD était nue guinguette.
Oq aTait fait disparaître à la hâte les tables et les escabelles, ce qui veut dire qu'en enlevant à cette pièce sa physionomie de cabaret, on lui avait restitué sa nudité primitive et sinistre.
Deux bougies consumées à demi brûlaient sur la cheminée.
Perdita, dominée par une émotion toute-puissante, ne remarqua point l'apparence triste et misérable du lieu dans lequel elle se trouvait.
Sa poitrine se soulevait haletante, son regard était pour ainsi dire voilé par un nuage, die chancelait, elle sentait ses jambes fléchir et se dérober sous elle.
Souvent, bien souvent, l'attente d'une joie surhumaine produit des effets identiquement semblables à ceux qui trouvent leur cause dans quelque douleur peinante et inattendue.
Tant il est vrai» que lorsque i'àme est énergique et xMlement trempée, cette frêle macbioe qu'on appelle le corps huQiain devieot quelquefois pour elle une enveloppe gè* nante, par sa fragilité et par sou impuissance»
Aussi n'est-il poiut rare de voir l'âme briser le corps, et, pour nouç servir d'une expression, devenue banale, niiaîs qui rend admirablement notre pensée: la lame user le fomreau.
Quoi qu'il en soit, Perdita, cette femme que. nous avons toujours trouvée si forte et si résolue devant le danger, si courageuse et par moments si grande, dans les situations terriblQs où l'avaient jetée plus d'une fois les hasards de s9l vie errante, Perdita, disons-uous« était, devenue tout à coup une sprte d'eofaot saos énengie et sans volonté» en
toWèhaîrt à dette heure suprême, où (dutàofris elle Sevalt ïe (frotté), îà petisëe doWttiâtïtè de toute son existence, le plus ardent de ses vœux allait enfin isë trouver exaucé.
Efle se ^ùtenait sous le bras de l'hornihe en dôittino noir, et certes, isl cet homme eût été autre chose qu'une brute grossière et àtupide, il eût senti son cœur s'émouvoir aux tressaillements fiévreux et convulsifs du bras de cette pauvre femme.
M. d'Entragues prit un flambeau sur la cheminée, et s'avançant vers le fond de la pièce, où commençaient les marches de Tescalier qui conduisait au premier étage, il fit un signe k Perdlta, en lui disant :
— Venez Madame.
L'escalier était étroit.
Perdita fut obligée de quitter le bras de Thomme au domino qui resta en arrière.
Georges d'Entragues monta dix-huit marches, ouvrit la porte de la chambre à coucher et entra.
Perdita s'arrêta sur le seuil, et d'un brûlant regard embrassa tout rinlérieur de la chambre.
Georges comprit ce regard.
— Entrez Madame, dît il.
Perdita obéit machinalement.
— Asseyez-vous, — ajouta le jeune homme en désignant un fauteuil placé auprès de là cheminée.
Perdita s'assit ou plutôt se laissa tomber dans ce fauteuil, en murmurant d'une voix presqu'inîntelligible :
— Mais... elle, Monsieur... ma mère... où ést-elle? vais-je la voir enfin ? ?
— La moitié de ma tâche est accomplie, Madame, — répondit Georges d'une voix grave et qui seihblâil éftid^.
6î jLBi ciifinuBM DO LUraoontT.
— Je m'étais nmposé comme une mission sainte, comme un devoir sacré de vous ramener dans les bras de votre mèr(3... Vous êtes en ce moment sous le toit qu'elle habite. — 11 me reste maintenant à faire une dernière démarche, dont je vais m'acquitter à l'instant...
— Laquelle... Monsieur... laquelle?...
— C'est de lui dire à elle : votre fille est la, elle vous attend !
— Oh ! qui que vous soyez, Monsieur, — s'écria la jeune femme en portant à ses lèvres la main de Georges d'Entragues, — oh ! qui que vous soyez, merci pour ma mère et pour moi, merci, car vous êtes noble et bon.
George s'inclina et répondit :
— J'ai pensé. Madame, que votre entrevue avec votre mère ne devait point avoir de témoins... Votre ami, votre protecteur le général Carol, l'a pensé comme moi, aussi il attendra vos ordres, pour venir partager votre émotion et votre joie. Voici le cordon d'une sonnette, vous l'agiterez quand vous désirerez la présence de M. Garol.
Après avoir prononcé ces paroles, Georges d'Entragues s'inclina de nouveau, et sortit en fermant la porte derrière lui.
11 franchit, plutôt qu'il ne descendit les dix-huit marches de l'escalier et arriva dans la salle d'en bas, où Rosolio et VEnrhumé, s'occupaient à allumer un immense feu de fascines, après avoir préalablement avalé quelques petits verres d'eau-de-vie, ainsi que l'attestait une bouteille % moitié vide, posée sur le marbre de la cheminée.
Rosolio avait pensé qu'il serait utile, hygiémquement parlant, de combattre à l'intérieur par l'alcool, le froid qu'il
.LfiS.CBKVÀLIBRSBn LAHSQDBHBT. 63
s'apprêtait à combattre extérieurement par la chaleur du foyer.
En entendant M. d'Entragues, il quitta la pose accrou- . pie qu'il avait prise devant la cheminée, pour allumer le feu à grands renforts de poumons, et lit deux pas audevant du jeune homme qui venait d'ôter son masque, et dont le visage bouleversé était en ce moment d'une pâleur livide et cadavéreuse.
—■ Hein ? — fit Rosolio, avec l'insolente familiarité dont il avait pris l'habitude, — j'espère que ça a marché d'une façon un peu chouette ! La donzelle n'a pas eu seulement le bout de la queue d'un soupçon ! je dis que voilà un enlèvement ficelé !
— Oui, tout va bien, — répondit Georges; maintenant le reste est facile et dépend de vous.
— Ça sera fait ! — dit Rosolio.
— Vous savez la consigne?
— Un peu, mon neveu ! !
— Vous vous rappelez le mot d'ordre?
— A mort.
— Et vous n'ouvrirez qu'à celui qui, après avoir frappé trois coups à la porte dira...
— Gabichet pour toujours f connu ! archi connu \
— Vous aurez du reste pour cette fille les plus grands égards...
— Quand à ça je me pique d'avoir avec le sexe un cUc légèrement chicandard ! je suis comme le champ (\), velouté, montant et coquet l
— Vous l'empêcherez cependant de faire trop de tapage.
(1) Champ, Cbampagne.
6i Ltis éIe^àlibas im uMittÉi^.
— IfAutor!
— Et vous tâcherez de la calmer...
— D'achar !
— Faltes4ni comprendre que sa captivité Ici n'est '$n momentanée, et qu'il ne lui sera iliit aucun mal.
— Suffit 1 on s'y conformera.
— Si d'ailleurs aprèà quelqu'une des crises Vtotëtifès que je prévois, elle se trouvait mal, vous sav6z ^u'il ^ a ut) flacon d'étliér avec l^ autres provisions... ce flacon porte une étiquette...
— Rapï>oit€z-votts-en... j'ai en un àM... de cideur... qbi avait été ceM d'un docteur orpheapate !
— Enfin, rappelez-vous bien que vous nb devez ^itUter cette maison ni le Jour ni la nuit...
— Et ça n'est pas le plus drôle de l'aVàire...
— Aussi je vous donne ûéux napoléons par ]o6r...
— Plus cinq mille baUes, quand on pourra sans inconvénient ouvrir la cage et lâcher l'oiseau.
~ Ce qui est promis eét promis.
— Et ce qui doit être fait sera fait.
— Je viendrai dans deux jours , pour vdir comment tout marche.
— Vous me trouverez là, solide au pojste... Kôh pted i bon œil !
— VAmour arrivera demain soir s'intaller ici, ailln qde, qtiand l'un de vous idormirà, les deux lîhtres veinent et soient sur leurs gardes.
— SufSt, la prudence est la kère dé la dureté !
Ce proverbe, singulièrement modifié, comme on peut ie voir, par Rosolio, mit fin à la conversation. Georges prit sur une chaise un large manteau dont il ^ènvdoppà par-
LBS GBBfÀLIBIIS BO LAN6QUBNBT.
dessus son costame, remplaça son fei, par un chape v mécanique qui était avec le manteau, jeta son masque au feu et sortit de la maison dont Rosolio referma et verrouilla immédiatement la porte.
Georges réveilla ¥ Amour qui, tout engourdi parle froid, s'était à moitié endormi contre Tun des piliers de la porte d'entrée, il monta sur le siège à côté de lui, saisit les guides et lançant à force de coups de fouet, les chevaux de louage au galop, prit le chemin 4e Paris avec une vitesse prodigieuse.
Il était à peu près cinq heures du matin quand il arrêta la voiture à l'angle de la rue Saint-Georges et de la rue SaintrLazare. — Là, il remit les rênes à l'Amour qui savait où l'on devait remiser le véhicule, et après lui avoir donné un napoléon et recommandé d'être le lendemain à dix heures du soir à la maison de Vincennes, il reprit à pied le chemin de sa maison.
Disons en passant que si M. d'Entragues avait la précaution de retourner pédestrement chez lui, c'est que l'Amour, instrument passif, ne savait, (non plus que Rosolio d'ailleurs), ni sa demeure, ni son nom, et qu'il désirait leur voir .conserver cette heureuse ignorancie, car lui aussi se disait comme l'Italien, mais sans variante : la prudence est la mère de la sûreté.
On se rappelle que M. d'Entragues en quittant son logis, la veille au soir, pour se rendre au bal de l'Opéra dont nous connaissons les résultats, avait laissé le baron Aymeric Croisé de la Groisette, chevalier de plusieurs or-
dres et commandeur de quelques autres» en trait) de fumer un nombre infini de cigares et de consommer une quantité indéterminée de verres de grog et de verres de punch, le tout en compagnie du prince Rrakopouloff.
II les trouva, en rentrant, profondément endormis tous les deux au coin du feu, ronflant à qui mieux mieux, et exécutant ainsi un duo d'un effet fort original, dans lequel le baron de la Groisette était la basse taille, et le prince Rrakopouloff le ténor.
Georges sans les réveiller passa dans sa chambre à coucher et se hâta d'ôter son costume de palicare ûoni il fit un paquet qu'il jeta au fond d'une armoire. Ayant revêtu en quelques minutes à la place de ce travestissement des vêtements de soirée, il rentra au salon, s'assit, lui aussi, devant le feu qu'il ranima, mais au lieu de sommeiller à son tour, il prit un cigare et se plongea tout à la fois dans un nuage de fumée blanche et dans une sombre rêverie.
Tout à coup Georges fut arraché aux pensées qui plissaient son front et contractaient les eoins de sa bouehe,
par quelques mots entrecoupés que prononçait le barou
de la Groisette.
Il le regarda, le croyant éveillé.
Le barou dormait toujours, seulement son sommeil, calme jusqu'à ce moment comme celui du juste, se peuplait évidemment de mauvais rêves et tournait au cauchemar.
Voici ce que disait le baron, et tout en parlant il remuait les doigts comme fait un homme qui manie des cartes ;
— Vous tournez le roi!... ça vous fait quatre points !.. Je vous demanderai des cartes... vous me priez déjouer!
LIS cnf ALin» bv Làîis^irniit. 67
Ah ! Ifonsieurl !. carreau,., vous coupez eiatùut, atout.,, atout I J'ai perdu!., aspristi! sa^tit La boollMte... je veux bien... je fm mon argent. Tenu, J'abats... breian de rois!... Il a uo brelan carré! le suis perdu! J'avais fait mon argent! je suis assassiné ! ! assassiné! assassiné !
Le baron souffla deux ou trois fois péniblement, puis repris :
-^ Oui, Monsieur.... banquo! Le roi, l'as, le sept, le trois, le roi ! perdu ! Je prends la main.,, vous tenez tout... mille louis, c'est beaucoup ! enfin, va! a«, deux, roi, valet, dame, deux ! Fatalité! fatalité ! vous êtes des voleurs, vous êtes des grecs ! vous êtes des chevaliers du...
Il n'acheva pas, mais sa figure exprima une telle angoisse et un»?! si profonde douleur, que Georges se dit qu'il y aurait de la charité à le réveiller, et il allait lui toucher l'épaule quand la sonnette de l'antichambre retentit violemment.
Le prince et le baron s'éveillèrent en sursaut, et Georges lui même tressaillit à «e bruit inattendu.
Les deux dormeurs témoignèrent un profond étônnement en voyant leur hôte à côté d'eux, et ils allaient le questionner, mais Georges les interrompit :
— Chut 1 — leur dit-il, — pas un mot i et n'oubliez pas que pour tout le monde j'ai passé la nuit avec vous et ne vous ai pas quitté d'une minute !
Puis comme la sonnette retentissait de nouveau, Georges se hâta d'aller ouvrir la porte de l'antichambre, ne sachant quel pouvait être ce visiteur nocturne ou matinal.
Ce ne fut pas sans étonnement, ce ne fut pas sans émotion qu'il se trouva face à face avec le général Garol, toujours en domino noir, mais démasqué, et dont la figure
68 LES CHBTALIBRS DU LARSQUENET.
altérée avait une expression étrange, rendue plus effrayante encore par son costume déchiré en plusieurs endroits, par son linge frippé et sali, et par ses gants maculés, noircis et tachés de sang.
Un cootell d'amt
 la vue de cette apparition étrange et peut-être menaçante, le premier mouvement du comte d'Entragues fut un mouvement de terreur : il lui sembla que le général allait tirer un pistolet de dessous son costume en lambeaux et le tuer sans pitié comme une bête féroce ou un reptile venimeux, et Georges ne pouvait s'empêcber de convenir avec lui-même que s'il le faisait ce serait justice.
. Il recula d'un pas.
Cette épouvante ne dura qu'un instant. Un second regard lui montra qu'il y avait sur les traits du général un profond désespoir, mais non point une sombre colère, et reprenant aussitôt le merveilleux sang-froid qui ne le quj^tait que bien rarement, Georges se donna une physionomie gracieuse et étonnée et dit à son hôte inattendu :
— Âh! monsieur le baron, quelle gracieuse et charmante surprise, et que c'est bien de vous être rappelé que j'avais obtenu de vous une demi-promesse... Venez, mon-
70 IMS CHBTALIBRS DU tAHSQOBmT.
sieur le baron, nous sommes peu nombreux et nous allons porter un toast à la belle Perdita, que vous accompagniez cette nuit et que vous venez de quitter, pans doute.
M. d'Entragues, on le voit, se jetait tète baissée au milieu du péril et sondait au premier coup la plaie sanglante au cœur du général.
Ce dernier le suivit au salon, le baron de la Croisette et le prince Rrakopouloff se levèrent.
Dans ce moment, M. d'Entragues sembla s'apercevoir pour la première fois du désordre des vêtements du général et de l'altération de sa figwre» aussi se hâta-t-il de lui demander, d'un ton qui jouait à merveille le plus pressant et le plus aflf ctueux intérêt :
— Mais qu'avez-vous donc, monsieur le baron?... Que voua est-il arrivé?... Que signifie ce domlao âéobiféh ces gants souHlés... ces tadtes de sang?... Pariez donc, monsieur le baron, parlez vite : je trémie d^appreoâre un malbeiir!...
Le général passa kt main sur son front à deux ou trois reprises, comme pour en écarter une vision terrible, et dit d'une voix basse et entrecoupée, assez semblable à celle des somnambules qui p.'irlent dans le sommeil ma- . gnétique :
— Ce qui m'est arrivé... je ne le sais pas... je ne le sais plus... Tout cela, c'est un rêve., ce doit être un rêve... un rêve affreux!... Et pourtant?... liais non, c'est impossible 1... Pourquoi suis-je ici... pourquoi ces la|fbeaux... ces meurtrissures... cette souffrance aiguë, qui m'étreint, qui me brise le coeur?... Ah! je me souviens... je ne souviens!...
Et le géftéral Garol releva la tète : un feu sombre éltfi*
LBS GB^YALIBI^S DO LANSQOBNBT. 71
cel^dans ses prunelles; une immense énergie remplaça sou accablement momentané» et il ajouta en s'adressant à Georges d'une voix vibrante et saccadée :
— Vous êtes jeune, Monsieur. . . vous êtes gentilhomme. . . vous avez du cœur... vous me comprendrez... vous me soutiendrez... vous m'aiderez... Je vais tout vous dire... c'est pour cela que je suis venu...
— Désirez-vous que nous soyons seuls, monsieur le baron ? — interrompit Georges en désignant du regard La Croisette et Krakopouloff; — dans ce cas, je vous offrirais de passer dans ma chambre à coucher...
— Non, Monsieur... non... Je trouve ces Messieurs chez vous... dans votre salon... c'est assez pour que je sois sûr que je puis parlertlevant eux.
A ces paroles, qui annonçaient une si complète confiance dans la loyauté de M. d'Eiitragues, ce dernier, malgré l'impudence dont il était amplement cuirassé, ne put empêcher une imperceptible rougeur de lui monter au visage.
Krakopouloff et La Croisette s'inclinèrent; le baron continua :
— Vous connaissez cette jeune fille^ si belle, si bonne, si charmante qui se nomme Perdita.
Les trois auditeurs du baron firent un signe affirmatif.
— Vous connaissez sa vie aventureuse, puisque vous la lui avez entendu raconter à elle-même... Vous savez qu'elle gardait au fond de l'âme un vague espoir de retrouver un jour sa famille inconnue qui l'avait abaudonnnée ou qui peut-être l'avait perdue.
« Vous vous souvenez, monsieur le comte, qu'avantbier je vous parlai^ mais sans vous rien expliquer, d'une
li LES CHBVALIBR8 DU LÀNSOOimBt.
circonstance mystérieuse qui devait, croyions-nous, jeter quelque lumière sur là naissance de Perdita...
» Une lettre anonyme promettait à la Jeune fille de lui rendre sa mère... On l'attendait cette nuit au bal de l'Opéra...
» Une lettre anonyme i l'Opéra! vous vous dites sans doute qu'il fallait être insensé pour ajouter foi à tout ceci... C'était absurde... c'était stupide, pensez-vous, et le piège était trop grossier pour s'y laisser prendre un instant!...
• Eh bien ! non, Messieurs; le piège n'était ni grossier ni stupide... L'infâme auteur de la lettre anonyme avait tout calculé, tout prévu; il avait su répondre d'avance et victorieusement à toutes les objections... Je devais être là... toujours là... Je ne devais point quitter Perdita d'une seconde... Oh! c'était habile. Messieurs, et le prince de Talleyrand lui-même s'y serait laissé prendre !
» Nous arrivons... Lé mot de passe est prononce, et nous recevons dans notre loge un homme masqué... un homme... de votre taille et de votre apparence à peu près. Monsieur le comte... »
Un frisson nerveur passa dans tout le corps de Georges d'Ëntragues. Le général ne s'en aperçut point et continua :
— « Cet homme dit à Perdita des choses étranges sur sa famille et sur elle-même... il lui montra un cachet... que sais-Je?... des armoiries semblables à celles que vous connaissez et qu'elle avait perdues... Il lui dit enfin que sa mère l'attendait... Nous sortîmes,..
» lis marchaient devant moi, elle et lui... die oon^ fiante... appuyée sur son bras...
» Tout d'un coup... en haut du grand escalier, Je suis
LES CRBVALiBRS DU LANSQUENET. 73
entouré par une cohue d'hommes masqués qui me barrent le passage et dansent autour de moi avec des cris et des ricanements... je veux continuer... impossible! Je regarde... Perdita descendait toujours... Derrière elle, Monsieur, un homme de ma taille et portant un costume en tout point semblable au mien, avait repris ma place... j'appelai Perdita... elle ne m'entendit point et descendit toujours... Je fis un suprême effort pour briser ce cercle humain qui vociférait autour de moi; mais j'usai vainement mes forces et je fus entraîné plus loin...
» Quand, enfin, furieux, du sang dans le regard et de l'écume aux coins de la bouche, j'eus reconquis ma liberté et je me fus précipité, haletant et désespéré, sur les traces de la jeune femme, elle avait disparu...
» Elle avait disparu, Monsieur, entraînée dans un piège par je ne sais quel misérable... je cherchai... j'appelai... rien... rien... rien!...
» Je me dis alors que ces hommes qui semblaient ivres et qui s'étaient rués sur moi» juste au moment où un autre homme, mon sosie, me remplaçait derrière Perdita, devaient être les complices de celui qui l'emmenait... Je résolus de les retrouver... et, dussé-je le tuer,., de faire parler l'un d'eux.
» Je rentrai donc à l'Opéra... Je fouillai la salle tout entière et je retrouvai les misérables... ils étaient ensemble. Monsieur... toujours ensemble!
» Je m'approchai la main levée, pour arracher un masque et pour souffleter une^oue...
— Et ce masque... l'avez-vous arraché... s'écria Georges avec une angoisse facile à comprendre.
— Non^ Monsieur, car eux aussi m'avaient reconnu,
74 LES CHSTAUVRS DU LAflSQtm^T.
répondit le général ; mon masque ne tenait pl|is spr mon visage et je portçiis les marques violentes de ma prmi^re lutte... ils se mirent en défense... mais j!avançais toujours. Et alors... ohl alors... ce n'est pas croyable, ce que je vais vous dire, et cependaut c'est vrai ! ils se jetèrent sur moi, ils m'attaquèrent à la fois... tous les cinq!... les lâches ! les lâches ! La colère avait beau tripler mes forces... je fus vaincu... brisé... renversé dans la poussière, au milieu des rires insultants de la foule attroupée... La garde arriva, Monsieur; je fus saisi au collet par ces agents de la police, aussi stupides que brutaux ; je fus signalé comme perturbateur... on prétendit que j'étais ivre, et l'on me jeta à la porte du bal ! *
» Oui, Monsieur, — répéta M. Carol en redressant sa haute taille, —on m'a jeté à la porte, moi, le vieux soldat de rCmpire... moi, Tofficier de la I^ion d'honneur... moi, l'ami de Napoléon!... » ,
Le général garda le silence pendant un instant et reprit :
Mais qu'importe cela! qu'importe! Ce qui me désespère... ce qui me tue... ce qui me rendra fou... c'est qu'elle est enlevée, c'est qu'elle est perdue... elle... elle... que j'aime! que j'aime d'un amour insensé!... Elle est perdue! perdue! perdue! Voyez, Messieurs, voyez... je pleure 1
De grosses larmes roulaient en effet sur les joues pâlies du général, et tombaient lentement sur ses mains crispées convulsivement. •
ph ! ce n'était plus alors le prétentieux vieillard, teignant ses moustaches, serrant ses pantalons et portant un corset; on eût oublié, en le voyant ainsi^ tous ses tnivers
LU CBBTÀLIBiS AO UMSQQIUBT. 75
et tona aes ridicides, taot il élait deveou une vivante et magnifique image de la, douleur et de la passion.
Toute son énergie s'était uséb d'ailleurs dans le rédt qu'il venait de faire, et il continua d'une voi^ faible et hésitante :
— En rentrant dans la cour de cette maison, j'ai vu de la lumière chez vous, monsieur le comte; je me suis souvenu que vous m'aviez engagé à passer la nuit avec quelques amis que vous réunissiez, et je suis venu, comme si j'avais depuis longtemps l'honneur de vous connaître, vous demander de vouloir bien m'aider de vos conseils et me prêter votre concours...
Georges avait écouté fort distraitement tout ce que venait de lui dire le général, et il avait passé les quelques minutes remplies par le récit de ce dernier, à réfléchir à la tournure qu'il était utile de donner à l'entretien qui allait suivre.
Aussi après avoir laissé à M. Garol le temps de se remettre et de se «aimer, il dit avec une émotion de commande presqu'dttfsi vraie que natwe :
•— Permettez-moi d'abord de vous remercier, monsieur le baron, de la confiance que vous venez de me témoigner en vous adressant à moi. Oui, sans doute, vous m'avez bien jugé, ma sympathie et mon dévouement vous sont acquis sans restriction. Veuillez désormais me considérer comme une chose entièrement et complètement à vous.
Les lèvres de M. Garol ébauchèrent un sourire de re-
merclment.
Georges continua :
— . Quels sont vos premiers projets ? quel est le plau c|ue vous ^\eff (orm ?
76 LBS CHSVAUBRS DU LàlfSQUSRBT.
— Eh ! le sais-Je, mon Dieu?... J'ai la tète perdue !...
— Vous avez dû cependant vous arrêter à une idée quelconque...
— J'ai pensé, aussitôt que l'heure me permettra de faire
cette démarche, à aller trouver M. le préfet de police, et à lui demander de mettre à ma disposition tout ce que
Paris renferme d'agents rusés et habiles.
~ Me permettez-vous de discuter ce que vous venez de
me dire?
— Faites, Monsieur.
— Ne pensez-vous pas qu'il serait fort possible que le préfet de police n'attribuât point aux faits que vous mettrez sous ses yeux, toute la gravité qu'ils ont dans votre esprit... et dans le mien?
— Ck)mment cela ?
— Sans doute... un enlèvement en l'an de grâce mil huit cent quarante-six, au beau milieu de Paris, par une nuit de bal et sans aucune espèce de violence (du moins à l'égard de la personne enlevée), ne lui paraitra-t-il point invraisemblable ?
— Mais, Monsieur... Perdita a été abusée par les apparences... elle a cru que je la suivais... ceci est évident,
— Pour vous... et pour moi... sans doute... mais pour la police, cela l'est beaucoup moins. Quels motifs secrets attribuez-vous, monsieur le baron, à l'enlèvement de cette jeune femme ?
— Je n'en puis trouver aucun..
— Ëtait-elle parée, au bal de l'Opéra, de quelques bijoux d'une grande valeur?
— Elle ne portait d'autres bijoux qu'un bracelet et une
LBS CHBVALIBB8 DU LANSQOBSBT. 77
broche en émeraude : le tout pouvait valoir huit à neuf cents francs tout au plus...
— Vous ne vous connaissiez... (Pardonnez-moi, monsieur le comte, cette question indiscrète, mais que la situation excuse), vous ne vous connaissiez aucun rival dans les affections de votre maîtresse?...
— Un rival! — s'écria M. Carol, devant qui cette parole de Georges d'Ëntragues venait d'entr'ouvrir les abîmes de la jalousie.
— Sinon un rival heureux, — continua Georges, — du moins quelque soupirant. Jusqu'à ce jour éconduit et maltraité?
— Je l'ignore. Monsieur, et du reste Je ne le crois pas.
— Ni moi non plus... mais n'y a-t-il pas cent contre, un à parier, que le préfet de police aura le mauvais goût de voir quelque intrigue amoureuse cachée sous les sombres mystères que nous tremblons de deviner...
— Vous croyez!...
— ren suis sûr... et d'ailleurs, remarquez bien ceci : peut-être avez-vous été un peu prompt à prendre si chaudement l'alarme; peut-être dans Jeux heures Perdita vous sera-t-elle rendue... peut-être ce piège prétendu, est-il quelque joyeux déjeuner auquel on aura voulu conduire votre maîtresse par surprise... et dans tous les cas il n'y a pas longtemps que la Jeune femme a disparu (en admettant que ce soit une disparition), pour que M. Deiessert, voire même un commissaire de police quelconque, consente à vous aider quant à présent dans vos recherches...
— Mon Dieu ! mon Dieu ! Mais que faire? car J'en suis certain. J'en ai le pressentiment, il est arrivé malheur à Perdita I
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— Espérons, monsiew le baron, que vos pressentiments vous trompent.
— Mais enfln, que me conseillez-vous ?
— Attendre un peu est le seul parti à prendre...
— Attendre ! attendre ! . . .
— Il le faut. Vous m'avez dit, monsieur Te baron, que l'homme au bras duquel s'est éloignée Perdita, vous avait paru jeune, de tournure et de façons distinguées ?
— Oui, sans doute.
— Je connais, par moi-même, ou par mes amis, tout ce que Paris renferme de jeunes gens élégants, et d'asiles mystérieux d'amour. Si dans quelques heures votre maîtresse n'a point reparu, je pourrai dès ce soir voua rendre compte de toutes les aventures galantes arrivées à la suite du bal de cette nuit, et si cela ne nous apprend rien, la ressource de la police nous restera toujours. Mais croyezmoi, monsieur le baron, il y a de l'amour dans cette affaire, car on n'enlève guères aujourd'hui que te femmes qui veulent bien vous suivre, et d'ailleurs, remarquez encore ceci, vous n'êtes ni le père, ni le mari, ni le tuteur de Perdita, vous n'avez aucun droit sur elle, et vous ne trouverez nul article de loi qui oblige une jolie femme parfaitement indépendante et majeure, à ne point quitter le bal de l'Opéra avec tel ^n tel beau garçon, et à rémtégrer aujourd'hui plutôt que demain le domicile nan-eonju§al!
La conversation continua quelque temps encore, puis le général Garol quitta Georges d'Entragues, à peu près rassuré sur la vie de Perdita, qu'un instant il avait crue compromise, mais le coeur rongé par les dents de feu du serpent de la jalousie.
Pei<dlla ef BosMIo.
Perdita, au moment où Georges d'Entragnes la quitta pour rejoindre Rosolio et lui donner les instructions que nous avon? mises sous les yeux de nos lecteurs, dans le fauteuil placé à l'un des angles de la cheminée, et cachant sa tête dans ses mains, comme pour comprimer les sensations tumultueuses qui bouillonnaient dans son cerveau, elle était restée pendant quelques instants, immobile et absorbée.
Pour la seconde fois le mouvant tableau de sa vie d'autrefois et de sa position actuelle, passa devant ses yonx fermés, et raviva les pensées de tristesse et presque de terreur qui l'avaient assaillie déjà, pendant le trajet de Paris à la petite maison du chemin de Yincennes.
Mais peu à peu, comme la première fois, ces sombres hallucinations s'elfacèrent, et firent place, par gradations insensibles, k une situation d'esprit toute d'espoir «t tdute
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de bonheur, mais confuse encore et sans perceptions bien distinctes.
Cet état indéfinissable avait duré une demi-heure à peu près.
Tout d'un coup Perdita releva la tète, promena autour d'elle un regard incertain et étonné, en se demandant dans quel lieu elle était et pourquoi elle y était venue.
En ce moment un éclair de méfiance instinctive jaillit à travers les ténèbres de sou esprit; elle s'étonna de sa solitude si prolongée, et quittant le fauteuil dans lequel elle s'était assise en arrivant, elle examina tout ce qui l'entourait avec un commencement de doute et d'épouvante.
Rien du reste ne paraissait Justifier ses craintes naissantes.
La chambre où elle se trouvait avait pris, grâce aux soins de Georges d'Ëntragues une apparence presque luxueuse. 11 y avait une glace au-dessus de la cheminée, et deux petits candélabres reflétaient dans cette glace la lueur de'leurs quatre bougies. Ces bougies, évidemment allumées depuis plusieurs neures, étaient aux trois quarts et demi consumées, et menaçaient d'incendier très-prochainement leurs collerettes de papier.
11 en était de même pour le feu, alimenté par trois ou quatre fortes souches, presque carbonisées déjà par l'action continue de la flamme.
D'épais rideaux de Damas cachaient l'embrasure de l'unique fenêtre, et dérobaient aux regards le lit, enfoncé dans les profondeurs de l'alcôve.
Un ou deux sièges confortables complétaient avec une jolie pendule, les améliorations du mobilier, et Juraient
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avec le plancher en bois de sapin à peine ciré, et avec le plafond sans moulures, sans ornements, tout jauni, et déjà lézardé.
Dans l'un des angles de la pièce, sur une table à ouvrage recouvert d'un surtout damassé, il y avait un poulet froid, uu carafon de vin de Madère, une bouteille de vin de Bordeaux, des fruits, deux ou trois petits pains, et un couvert en argent richement ciselé.
Enfin tous les préparatifs d'un repas fort simple, mais très-restaurant.
Perdita ne se demanda point pour qui avait été préparé ce souper, et de plus en plus étonnée de se trouver si longtemps seule, dans la maison où elle se croyait attendue, impatiemment, ardemment attendue par sa mère« elle s'approcha de la porte et posa la main sur la dé.
La porte résista.
Perdita crut à quelque obstacle naturel et fit un nouvel effort.
Mais vainement elle fit jouer la clef dans la serrure, vainemeut elle appuya son épaule contre le haut du battant, la porte ne céda point.
La jeune femme acquit alors une certitude qui bouleversa tout son être...
La porte était fermée en dehors.
Perdita appliqua son oreille contre le bois de sapin, espt^rant au milieu d'un murmure vague qui arrivait jusqu'à elle, reconnaître la voix du général Carol.
Mais sans doute la mince et fragile cloison avait été
rembourrée et matelassée à l'extérieur, précisément dans
le but d'intercepter le son, car elle ne put distinguer
qu'une voix avinée chantant sur un rhythme devenu po-