IV
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éehofs; U ne naiige i^resque pas et ne dUJaniwttH mol, excepté pour demander s'il n'y a pas de letiroe.
— Allez itti dire que c'est dkh qui désire le voir, et ajoutes que je tiens beaucoup à ce qu'il veuille bien me recevoir.
— J'y vais, monsieur le comte.
— Diable l — se dit Georges resté seul, — il paraît que cette fois ça tenait bien ! mais je suis un excellent chirurgien pour ces sortes de maladies, j'ai la main adroite et sûre. J'arracherai ces racines malencontreuses et je guérirai homéopathiquement cet amour par un autre amour !
Le valet de chambre revint au bout de deux minutes et dit à M. d'Ëntragues que son maître l'attendait.
Les rideaux des fenêtres de la chambre à coucher, dans laquelle on introduisit Goorges, étaient hermétiquement fermés, et quoiqu'il fui à peine midi et qu'un brillant soleil répandit au dehors ses étincelantes clartés, une demiobscurité régnait dans cette pièce.
Jules était assis dans un fauteuil au coin de la cheminée, et enveloppé dans une robe de chambre de velours noir.
Ses cheveux blonds étaient dans un complet désordre, et sa figure, dliabitude fraîche et rose, maintenatit pâlie et fatiguée, témoignait de plusieurs nuits de souffrance et
d'insoniiiie^
un sourire, aifsskôt réprimé, vint a«x lètrw d« Geoifcs et il n'eut pas, même pendant un ioslant, la pensée de plaindre cette douleur dont il étaîi la cause, première quoiqa'ni^recte.
Jules ptii U main de M. d'ËnIragiies et kii dH ea ki serrant affectueusement
-* J'avais fermé ma porte pour tout le monde, mon ami.
LIS CflEVALIEllS OU LiRiQWlttT. , 99
et si je n'avais pais fait d'eausei^Q pour vous, c'est <|oe je savais à merveille' que quaod vous voudriez bien vous souvenir de moi» vous vous arrangeriez de façon ii lever cette con^gne, qui ne vous regardait en rien. J'avais d'ailleurs l'intention de vous voir demain...
— Ah ! voilà qui était bon et gracieux I — fit Georges.
— Je voulais, — poursuivit Jules, — je voulais vous serrer la main en vous disant adieu.
— - Adieu ! ! — demanda le comte stupéfait, — pourquoi adieu?
— Parce que je pars.
— Vous pafTlez! au mois de février! à peine InslaUé! Est-ce possible? — s'écria Georges en tressaillant.
•^ C'est plus que pos^bie, c'est certain.
— Et où allez-vous?
— A Nodêsmes.
— Et pourquoi partez- vous?
— Parce que j'ai Paris en horreur, le monde eu haine et la vie- eu dégoût!
Georges fit une moue inaperçue et significative, qui voulait dire :
— Que de grands mots pour peu de chose !
Puis il rapprocha son siège de celui du jeune homme, et lui dit d'une voix pateline et avec des inflexions toutes paternelles :
— Allons, mon ami, allons; vous m'avez toujours témoigné une confiance qui me rendait heureux et fier, vous ne m'en déshériterez pas tout d'un coup... Partir dans ce moment, aller vous enterrer à la campagne au nûiieu de l'hiver, vous éloigner de moi qui vous ai voué une si stu-
400 LB8 CHBVALIBRS DO LANSOUBNBT.
cëre affection, ce serait nne folie que vous ue ferez pas... que je ne vous laisserai pas faire...
-^ Je vous remercie, mon ami, de cet attachement que vous me témoignez et dont je n'ai d'ailleurs jamais douté ; mais ma résolution est prise.
~ Elle changera.
— Non.
Ce non fut dit avec une fermeté dont M. d'Entragues ne croyait point Jules susceptible.
— Vous me permettrez du moins de vous demander (et c'est un droit que me donne mon amitié pour vous), les causes de cette décision si brusque et si surprenante?
Ces causes, Georges les devinait à merveille, mais son but en faisant cette question, était d'amener Jules sur un terrain où il se proposait de le combattre et de le vaincre.
— Infandum regina jtibeê, reruware dolorem !
Répondit le jeune homme avec un triste sourire.
— Oui, dussiez-vous souffrir en m'ouvrant votre cœur, pariez... d'ailleurs, je le sais par expérience, rien ne soulage comme de raconter ce qu'on souffre.
Que vous dirai-je, mon ami, que vous ne sachiez aussi bien que moi?... j'avais trouvé une femme... vous savez de qui je veux parler... un ange... je l'ai aimée de toutes les forces de mon âme... je lui aurais donné de grand cœur ma vie... si elle m'eût demandé mon nom, j'aurais mis mon nom à ses pieds... eh bien !... ce cœur si chaste... cette âme si pure a cru, dans sa sainte innocence, que notre amour était un crime ! Elle n'a pu résister à la douleur profonde que lui causait l'oubli de ses devoirs qu'elle m'avait sacrifiés... Elle est partie, emportant ma vie et mon
LBS CHBVALIB1IS DU UlfSQlIBNBT. 401
bonheur, et me laissant son âme dans cette lettre que vous avez lue, que je porte là, toujours là, qui ne me quittera Jamais !
Et Jules tout en parlant tira de sa poitrine la lettre de Mazagran, dont l'écrituie s'était à demi effacée sous ses baisers et sous ses larmes.
Georges véritablement ébahi, le regardait et l'écoutait avec stupeur, il était comme ce sorcier dont parle Hoffman ; presque épouvanté de son ouvrage.
Jules poursuivit :
— Depuis ce jour, il me semble que j'ai vieilli de dix ans. Je serais parti à l'instant même, si je n'avais espéré qu'Adèle sacrifiant encore une fois ses principes à son amour, reviendrait à moi et consentirait à partager ma vie.
à J'ai vainement attendu !
«t Que ferais-je à l'avenir dans ce Paris désert pour moi?... \
« Puis-je espérer y retrouver un ange pareil à celui vers qui le hasard avait guidé mes pas ?
« Non.
a 11 n'en est pas d'autre à Paris, il n'en est pas d'autre dans le monde, pour moi du moins. Âus» je m'éloigne de cette ville de bruit, de boue et de fumée, je retourne cacher mes chagrins, le vide de mon cœur sous mes grands arbres de Normandie.
a Quand vous voudrez partager ma solitude, vous senz bien reçu, mon ami.«. Vous me parlerez d'elle!
a Je vous ai tout dit, n'essayez plus maintenant, je vous en supplie, de faire chanceler ma résolution, elle est arrêtée, elle est inébranlable i
1(^1 t^ cnfkim^s Dtr unsotcnrr.
< Wew sommes sauvé»! — pensa Georges, — au mo ment où le yieomtedeNodêsmes terminait sa longuet tirade» assez semblable comme couleur et comme forme à celles que les faiseurs de l'Âmbigu-Gomique, mettent dans la bouche de leurs jeunes premiers, quand leurs jeunes premiers sont pâles et blonds comme M. Lacressonniëre, de lacrymale mémoire. — Noos sommes sauvés! ce n'est pas de la femme que cet innocent est amoureux, c'est de Vange /Ce n'est pas le pknsir qu'il regrette, c'e^ Istvertu! tous les goûts sont dans la nature ! Celui-là est bien drôle! enfin I !... Maintenant je suis sûr de mon affaire, et je me charge de la guérison. En avant le scalpel et la pierre infernale. J'avais peur d'avoir un amour à combattre, et je n'ai qu'une Ukmenk enlever. Arracfaons les plumes du séraphin ! Démolissons le piédestal, et jetons l'ange dans la boue !
Toutes ces réflexions avaient traversé l'esprit de Geoi^es, dans un laps de temps beaucoup moins long que cehri qu'il nous a falla penir les écrire, et iules ne s'était point encore étonné du silence de son ami, après la dernière phrase de son discours, phrase qui pourtant voulait une réponse directe ou indirecte, que déjà M. d'Entragues avait pris son parti, conçu son plan et dressé ses batteries.-
— Permettez-vous que je sonne votre domestique pour lui demander des cigares? J'ai à causer avec vous, et ce sera long ; — demanda tout à coup le comte en s'enfonçant dans son fauteuil et en croisant les jambes avec un sansfaçou délibéré, et un ton leste, qui faisait un effet bizarre après Vékgw pariée du maitre de la maison.
— Ce n'est pas la peine de sonner, — répondit Jules
LU CII«VAT.IIR9 DC I.Atf0QOBKtT, 403
en mettant à la portée de H. d'Ëotragues m élégant coffret d'ébène incrusté, — voici des cigares.
— Merci, mon ami, ^ dit Georges en eMsIssant dans la botte un magnitiqve regaHa d'une conteur blonde et dorée, ^u'il roula pendant une seconde dans ses doigts si qu'il alluma ensuite à la flamme d'une bougie.
Cela fait, et après avoir aspiré quelques bouffiôes de la fumée bbnobe et embanoMinte, il se carra de nouveau dans son fauteuil et dit à Jules:
«- C^est de ma confessioii qu'il s'agit.
-^ Âbi -«r fit ce dernier, fort étonné.
— Oui, elle a un rapport maHieofeasenenl trop direct avec ce qui vous tieni tant au c«ur.
Les yeux de Jales s'^arglfont eonsidérablement, et il regarda M. d'Eniragiies d'un air qm signifiait :
Que veut dire «etle raillerie, et vous moquez-vous ùê noir
Georges comprit ce regard et lioeba la lèle en 4X>n-
-- 8ans le vouMr, sans le savoir, }i vons ai joué un tour infâme...
— Vous 1 *« sTtoPia Jules.
— lioî-Biteie et Je ne m'en eonsolerai de ma vie, si je ne vous vois en prendre philosophiquement votre pactt, oomme un gar^n d'esprit... qiie vous Ites.
—-Mais, enfin... de quoi est-il question ? -^ demanda le Jeune bomme avec une fébrile impalienoe.
— Il est question tout simplement de ottte madame Adèle Lambertiai, dont la perte vous désesptos, et pour laquelle vons voûte vous e&iter dans votre cbâteau de Nadtemes, — répondit carpéneai M. d'Ëatraguas.
104 LBS GIBTAilERS DO LAfrSQOBRlT.
— D s'agit... d'elle... —fit Jules, dont les joues s'empourprèrent visiblement.
— Il s'agit d'elle, — répliqua Georges.
— Et peut-être... sayez-vous... où elle est?... —demanda le vicomte d'une voix frémissante d'émotion.
— A peu près.
— Vaus allez me le dire n'est-ce pas?...
— Tout à l'heure. Mais d'abord ne serez-vous point bien aise de savoir son nom ?
— Son nom :... — répéta Jules, mais il me semble...
— Eh oui! veiwe LawJbertm. Mais ce n'est pas de celui-là qu'il s'agit, c'est de l'autre, du vrai.
— Que dites- vous ? que voulez-vous dire?
— Je veux dire, que madame vewe Lambertm n'est point veuve, par la raison toute simple qu'elle n'a jamais été mariée... qu'elle est lorette... qu'elle court en ce moment les grands chemins avec un acteur du Gymnase, et qu'elle s'appelle... MAZAGRAN!
Jules bondit hors de sou fauteuil et se trouva ddK>ttt à deux pas de Geoi^es, auquel il dit d'une voix menaçante et colère :
— Si c'est une plaisanterie, monsieur d'Entragues, je dois vous prévenir qu'elle me parait du plus mauvais goût!
— Mon cher ami, ~ répondit le comte avec un imperturbable sang-froid, — voulez-vous avoir la bonté de m'accorder cinq minutes d'attention?...
Jules fit un signe affirmatif.
— Voulez-vous de plus, — continua d'Entragues, — me mire le plaisir de ne m'iuterrompre sous aucun prétexte, pendant le très-court récit que je vais vous fairê, et qui
Lks cttBTAtiias Du URsauBRtit. 405
vous expliquera mes paroles de tout à l'heure? Si vous jugez convenable ensuite de vous couper la gorge avec moi... Eh mais» ce sera la chose du monde la plus simple, et rien ue s'opposera à ce que vous vous donniez ce petit divertissement...
Jules se rassit.
— Je commence et j'arrive droit au fait, — poursuivit Georges; — lorsque, pour la première fois, vous avez remarqué madame Lambertini, nous étions ensemble, et je ne la connaissais pas plus que vous, vous le savez. Le hasard voulut que le baron de La Groisette fut en mesure de vous présenter chez elle, vous devîntes son amant, et j'applaudis à cette liaison qui paraissait vous rendre heureux : — lorsque, (il y a quelques jours), j'appris par la lettre que vous tenez encore à la main dans ce moment, la fugue imprévue de votre maîtresse, je m'associai à la douleur bien naturelle que devait vous causer un procédé semblable, et je m'abstins jusqu'à aujourd'hui de venir troubler votre solitude et vos regrets.
« Hier, je me trouvais passer la soirée avec M. de La Groisette, que je n'avais point vu depuis un peu plus d'une semaine, il ignorait complètement vos relations intimes avec la jeune femme dont nous parlons, et sa première parole fut celle-ci : ~Âh! ah! mon pauvre d'Ëntragues, savez-vous que nous avons été fiaués comme des jobards ! C'est humiliant, ma parole d'honneur, pour des hommes de notre âge et de notre expérience! — Floués? lui demandai-je, — et par qui? — Par cette petite femme. — Quelle femme, et que voulez vous dire? — Ëb pardieu! l'ingénue à laquelle je vous ai présentés vous et votre ami le vicomte de Nodêsmes. — Parlez-vous de madame I^am-
406 Lfis cirrrÀLfiiRS do LAiis<tOftiffiT.
bertini ^ — Précisément; mais elte ne s'appelle pas Lambertinl plas que moi. — Gomment cela ? Je croyais que vous aviez connu son mari, dont vous étiez même un peu parent. — Sans doute, et c'est précisément là ce qui fait que j'ai donné dans le panneau comme un imbécile : il paraît que la jeune personne avait si bien et si complètement tourné ta tête à mon pauvre ami Lambertini, qu'elle l'avait amené à vivre maritalement avec elle, à lui laisser porter son nom et à chanter partout qu'elle était le parfait modèle des épouses vertueuses et accomplies. £b bien ! cette petite rouée, avant d'ensorceler mon pauvre vieux camarade, avait ahnê tout Paris, depuis le quartier kUin jusqu'à ht Chaussée-^ Aniin, et elle était connue partout sous te sobriquet de Ma^§ran, sobriquet qu'elle reprit et porta quelque temps, immédiatement après la mort de son soidisant mari (elle demeurait alors à Tangle de la rue Saint-Georges). Mais l'idée lui vint un beau matin, à ce qu'il paraît, qu'il y avaft un excellent parti à tirer de sa position de veuve éplorëe et intéressante; elle changea donc de logement, s'en fût demeurer place Yendatour, se réafIMa de son veuvage postiche et attendit les pigeons. Â cette époque je la rencontrai, je la croyais plus vertueuse et plus Lambertini que jamais, f allai chez elle, et je pensais de très-bonne foi à hii chercher un second mari, quand j'appris, il y a deux jours, que ma cousine apocryphe et farceuse était une pelkeuse, une fumeuse^ une viveuse, une MâZâGRAN enfin, menant trois intrigues de Aront, et au moment de se faire épouser par un nigaud qu'on ne m'a pas nommé!
« Toilà — poursuivit Cleorges d'EntragHes, — voilà ce "^e me dit hier le baron de La Groisette, voilà ce dont
118 cnt^AMfeRS 1)0 nM^mmwt 407
yvÀ acqsis tes preuves sHi}ourâ'hui. €àr vous pensez bien que j'ai voulu avoir par-devers moi une certitude matérielle et psApftMe, et voità, enfin, ce dont je ne vous aurais jamais parlé, si je ne vous avais trouvé broyant du noir et vous désolant pour la perte d'une créature qui ne vatil pas même un regret.
« Je n'ai pas besoin de vous dire, mon ami, que, sacbant ce que vous savez maintenant, si vous persévériez dans votre dessein de fuir Paris et d'aller vous ensevelir dans vos terres, ce serait vous donner un ridicule dont vous ne vous relèveriez jamais.
9 J'ai fini. Qu'avez-vous à répondre ?
— Rien, — répondit Jules les yeux baissés et le front couvert de rougeur. — Puis il ajouta d'une voix presque timide : — Mais... ces preuves... matérielles... dont vous me parliez... quelles sont-elles?*
— Une lettre écrite par Mazagran, ou, si vous l'aimez mieux, par madame Lambertini à l'un de ses amants, le jour même où elle vous annonçait son départ.
-— Et cette lettre... pourrai-je la voir ?
— Je la demanderai, pour vous la montrer, à celui qui Ta reçue : je le connais : mais c'est à une condition...
— Laquelle !
— C'est que vous allez vous habiller immédiatement.
— Pourquoi faire ?
— Pour venir vous promener avec moi, et de là dîner au cabaret.
— Moi 1 — fit Jules épouvanté malgré lui, à la pensée de sortir brusquement du désespoir dans lequel il se drapait depuis une semaine.
— Sinon, — poursuivit Georges, — je croirais que
4 os LBS CimUSRS DU LANSQUINBT*
cette Mazagran, qui s'est si bien moquée de vous, vous tient au «œur.
— Attendez-moi» mon ami, je serai prêt dans cinq mi« nutes, — répondit vivement Jules en sonnant son valet de chambre.
Georges d'Entragues avait réussi, la bataille était gagnée, Vamour-propre avait tué ^ amour.
Madame la dnebease.
Quelques heures après la conversation que nous venons de raconter, Georges d'Entragues et le vicomte de Nodèsroes étaient attablés en face Tun de l'autre dans Tun des salons du café de Paris.
Jqles, triste, silencieux, oubliait de remplir son assiette et de vider son verre, et ne semblait nullement disposé à fêter selon leur mérite un appétissant salmis de bécasse et une poudreuse bouteille de vin de Volnay de Tannée \ S4/i.
Ceci ne faisait point l'affaire de M. d'Entragues qui, détestant les demi-mesures, voulait une guérison complète et radicale; aussi ne tarda-t-il point à reprendre la conversation, Juste à l'endroit où elle avait été interrompue chez le vicomte, et n'épargna-t-il à son convive aucun trait piquant, aucune raillerie polie, mais acérée, mettant en œuvre sans relâche les moyens qu'il supposait devoir être les plus efficaces d'après sa connaissance très-appro- fondie du caractère du jeune homme.
Répéter tout ce qui fut dit pendant deux ou trois heures
4^0 LBS CHBVALIBRS DD LANftQOBRBT.
par le roué Parisien et le candide provincial, nous entraînerait beaucoup trop loin. Qu'il nous suffise d'apprendre à nos lecteurs qu'au moment où les deux amis se quittèrent, Jules en était arrivé à rire lui-même (du bout des lèvres il est vrai) de ses mésaventures amoureuses, et de la façon très-originale dont il avait été mystifié.
Il avait promis, en outre, à d'Entragues, de suivre, comme par le passé, tous ses conseils, de s'astreindre à aller beaucoup dans le monde, et de remplir surtout, eu retournant chez la princesse de Trèsmes-Gariman, sa parente, qu'il n'avait point revue depuis sa première visite, un devoir trop longtemps négligé.
-— Vous comprenez à merveitle, — lui avait dit Georges, >- que si vous vous absteniez, à l'avenir, comme vous l'avez fait tous ces temps-ci de certains devoirs qu'ordonnent impérieusement les usages du monde, et même les plus simples convenances, la faute en retomberait sur moi qu'on sait à merveille être votre ami, votre introducteur, et un peu votre pilote dans les écueils de la vie parisienne.
Aussitôt rentré chez 4ui, le vicomte prit dans son secrétaire un ravissant petit coffret d'écaillé qu'il ouvrit, -et dont il tira une longue mèche de cheveux bruns, d'une nuance et d'une finesse admirables.
C'était un souvenir donné par Mazagran pendant leui:s jours de tendresse et de bonheur.
il respira pendant une seconde le parfum doux et pénétrant qui s'exhalait de ces beaux cueveux, puis s'appro-
LES CmyALIBRS DO LARSOUBIflT. 441
cha de la cheminée et les Jeta dans le brasier qui les consuma en un instant.
Le sacrifice était accompli, mais comme Georges d'Entragues n'était plus là pour le soutenir et pour le railler, Jules cacha sa tête dans ses mains et se mit à pleurer amèrement.
Gela dura cinq minutes à peu près, puis, comme rien ne soulage et ne détend les nerfs comme une petite ondée de pleurs, le vicomte se mit au lit très-calme, rêva qu'il se trouvait dans le salon de la princesse de Trêsmes-Gariman, et que cette respectable dame, prenant soudain la figure et l'apparence de la trompeuse Adèle, s'embarquait pour l'Algérie sur le bateau à vapeur le d'Entraguet, avec un écuyer du Cirque:
i.e lendemain, vers les deux heures de l'après-midi, le comte d'Ëntragoes descendait de son coupé à la porte d'un charmant petit hôtel des Clianps-Élysées, hôtel acheté tout réc^nment par le duc de Sandovat , qui comptait passer tous les ans quelques mois de l'année à Paris.
La cour était vaste et admirablement bien tenue. Un perron de huit marches conduisait aux appartements du rez-de-chaussée, et l'on entrevoyait, aux travers d'une haute porte vitrée, un vestibule dallé en marbre blanc, et orné des fleurs les plus rares et des arbustes exotiques les plus précieux.
11 n'est point inutile de dire que Georges avait, ce jourà, passé deux ou trois heures à sa toilette, et qu'il en
\\9, LIS CHBVÀLIBRS Df UN6QUENBT.
était résulté une remise d'une simplicité parfaite et tout k la fois d'une merveilleuse élégance.
— Madame la duchesse est-elle chez elle? — demandat-il au valet de pied qui lui ouvrit la porte du vestibule.
— Monsieur veut-il avoir la bonté de me dire son nom? Je vais aller voir si madame la duchesse est visible, — répondit le domestique.
Georges remit sa carte au valet qui revint au bout d'un instant l'air assez embarrassé et la carte à la main.
— Eh bien? demanda Georges.
— Madame la duchesse n'a pas l'honneur de connaître M. le comte, et ne reçoit le matin que les personnes de sa société intime.
Georges reprit le mince carré de vélin glacé et armorin, et à l'aide du crayon de son portefeuille, il écrivit quelques lignes au-dessous de son nom.
— Portez ceci à votre maîtresse, — dit-il. Le valet de pied eut un instant d'hésitation.
— J'attends ! -— fit M. d'Entragues d'un ton sec, — et en regardant successivement les épaules du domestique et le petit stick qu'il tenait lui-même à la main, d'un air qui rappelait les plus belles traditions du temps de la Régence, temps où messieurs les talons- rouges corrigeaient si vertement les valets lents'ou maladroits.
Le laquais comprit et sortit aussitôt.
Georges avait écrit tout simplement ces mots au bas de la carte de visite.
De la part de mon ami lord William Sfloobomby,
— Monsieur le comte veut-il me faire l'honneur de me suivre? — dit respectueusement le valet de pied en rejoignant M. d'Entragues.
1^5 CBRVAIJEHS nu UKTSQVENET. 413
La duchesse étaît seule dans un petit salon situé tout au bout des appartements du rez-de-chaussée, et auquel on arrivait en tpaversant plusieurs vastes pièces de plain pied, qui servaient les jours de réception.
La duchesse portait un peignoir de soie gris- perle, et les longues boucles de ses cheveux blonds flottaient autour, du délicieux ovale de sa figure.
11 était impossible de voir une créature plus ravissante et plus distinguée, et 1 on oubliait de remarquer les mille détails du luxe presque royal dont la jeune femme était entourée, pour ne voir que sa grâce charmante et sa beauté merveilleuse.
Elle accueillit d'Entragues par une inclination de tête assez légère, et le regard qui jaillit de ses grands yeux bleus, et s'arrêta sur le visiteur, fut tout à la fois hautain, curieux et inquiet.
— Me pardonnerez-vous, madame la duchesse, — dit Georges en s'approchant avec cet air respectueux et cependant dégagé qu'il savait si bien prendre, — me pardonnerez-vous cette démarche certainement indiscrète, et l'insistance qui m'a valu l'honneur d'être admis auprès de vous ?
— Je vous pardonnerai peut-être. Monsieur, quand je saurai les motifs qui vous ont fait désirer si vivement de me voir. Ces motifs sont impérieux sans doute, car dans tout autre cas, je suppose que vous auriez trouvé convenable de faire au moins une démarche pour m'être présenté...
•— Ces motifs sont impérieux en effet. Madame la du-* chesse.
«^ £h bien, Monsieur, parlez... puisque vous vous êtes
ÎT. ^.
444 LE5 CIBVAUERS DU LARftQOBNET.
présenié vous même, — ajouta la jeune femme aveo un demi-sourire.
— 11 me semble, Madame, que les quelques mois écrits au bas de ma carte, ont dû vous expliquer...
— Quoi donc, Monsieur! — demanda la duchesse en prenant la carte de Georges qu'elle avait posée sur la cheminée, — j'ai lu d'abord ceci ; comte Georges d'Entragues^ puis plus bas un nom anglais : lord William Stloobomby, si je ne me trompe : j'avoue que j'ai trouvé tellement singulier de voir quelqu'.un que je ne connais point, se re • commander auprès de moi de quelqu'un que je ne connais pas davantage, que ce petit mystère a piqué ma curiosité de femme, et m'a décidée à vous recevoir. Je suis, vous le voyez, parfaitement en droit de vous demander l'explication de cette... énigme.
- Ceci fut dit avec un calme si grand et un naturel si parfait, que Georges ne put s'empêcher de regarder la duchesse avec étonnement, et (ramené naturellement par les habitudes de sa vie à une comparaison de joueur), de se dire à lui-même :
— Si je n'avais la vole dans la main, je crois, ma parole d'honneur, que la partie serait difQcile à gagner! Cette petite duchesse-là me paraît terriblement forte i!
— J'attends, — dit la jeune femme, d'un ton k peu près semblable à celui avec lequel Georges d'Ëntragues avait prononcé le même mot en s'adressant à un valet de ^ied, cinq minutes auparavant.
— Pardon, mille fois pardon, madame la duchesse» — s'écria le comte» — je vois que j'ai bien des choses à vous expliquer. J'en arriverai tout à l'heure à ce nom de lord
LES GllliVALlBRS »tl LANSOl^LNBt. 4t5
William Stloobomby que Je croyais un passe-port auprès de vous et que vom ne connaissez pas.,. Georges appuya sur ces derniers mots, et continua :
— Mais il faut d'abord, madame la duchesse, que vous m'autorisiez à vous présenter une requête...
— Faites, Monsieur.
— Il était d'usage dans les siî'cles derniers, madame la duchesse, que les poètes et les romanciers, missent chacune de leurs œuvres sous le patronage de quelque haute et puissante dame, qui consentait généreuseirent à servir de marraine au pauvre livre nouveau -né. Bien souvent le nota illustre et surtout les beaux yeux de la protectrice faisaient passer de mauvais vers, et sauvaient d'un honteux naufrage le frêle esquif de l'écrivain...
— J'avoue, Monsieur, qu'il m'est tout à fait impossible de comprendre où vous en voulez venir, et que l'énigme prend pour moi des proportions effrayantes...
— J'en veux tout simplement venir à ceci, Madame, que je suis au moment de publier un livre, et que j'ose attendre de vous, si haut placée parmi les plus grandes dames, et surtout si belle *parmi les plus belles, l'insigne faveur de me permettre d'attacher votre nom au frontispice de ce livre, comme l'a fait peut-êire une de vos aïeules, pour Galderon ou pour Cervantes.
— Ah! — Monsieur est homme de lettres ? ■— fit la duchesse avec une sorte de dédain.
— Pas précisément. Madame, je suis d'abord et avant tout homme du monde, et pour me décider à écrire, il a fallu que le hasard mît au bout de ma plume un sujet si prodigisusement étrange, si vrai et pourtant si incroyable qu'il remuera le monde dans lequel nous vivons, madame
H 6 LES CMbVAUÉKS DD L.%IC$QUfiNBT.
la duchesse, comme Jamais livre, sans doute, ne .l*aura remué avant lui.
— Vous êtes présomptueux, Monsieur...
— Tous les auteurs le sont, Madame. Mais pour en revenir à ce dont je vous parlais tout à l'heure, permettezmoi de vous citer seulemejit mon titre, qui à lui seul doit procurer k l'ouvrage un succès de curiosité et de scandale.
— Voyons ce titre, Monsieur, puisque vous paraissez tant y tenir.
— Vous m'en ferez compliment, Madame...
— J'écoute.
— COURTISANE ET DUCHESSE! eh bien! qu'en pensez-vous ?
La jeune femme en entendant ces mots, reçut dans le cœur une sorte de commotion électrique, elle pâlit et ciiancela sur son siège, tandis que Georges l'observait à la dérobée; mais en moins d'une minute elle sut commander à ce trouble, et elle répondit d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre calme :
— Ce titre. Monsieur... il me parait inconvenant et de mauvais goût, voilà tout!
— Je comprends, madame la duchesse, qu'au premier abord cela puisse vous faire cet effet-là, mais si vous saviez comme ces trois mots : Couriisane et Duchesse iudiquent à eux seuls le sujet du roman...
— En vérité!!..
— El puis c'est une donnée si simple... Trois personnages principaux, pas plusi Un jeune Anglais très-naif, une jeune fille point du tout naïve, et un Italien, un ar-
ste. Comme c'est rare et Intéressant par le temps qui
LBS GflmLIBRS DU UNSQUBNirr. 417
court d'interminables romans, sortes de lanternes magiques où passent mille types différents... comme ça ramène aux saines traditions de la bonne école littéraire, cette petite histoire des roueries amoureuses d'une femme. .. . galante, et pour cadre les belles montagnes de la Suisse, car la scène se passe à Genève...
— A Genève ! — s'écria la duchesse, qui en arrivait peu à peu à ne pouvoir plus dominer son émotion, — à Genève ! — répéta-t-elle.
— Oui, ftiadame... La première partie du moins... estce que le lieu vous semble mal choisi?
— Eh Monsieur! — répondit impétueusement la jeune femme tout à fait hors d'elle-même. — Que me fait tout cela, je vous prie?., que m'importent les rêveries de votre imagination, et pourquoi venez- vous mettre ma patience à bout en me racontant les scancaleuses aventures de quelque mauvjis livre?.
— Pardon, midame la duchesse, mais quoique vous m'ayez accusé tout à l'heure d'être présomptueux, je dois avouer humblement que mon imagination n'est pour rien dans le roman dont il s'agit.
— Comment... Monsieur?...
— Je ne puis revendiquer que le mérite bien modeste û'anangeur.,.
— Ainsi donc...
— Ainsi, madame la duchesse, j'ai travaillé sur des mémoires qui m'ont été communiqués... des mémoires bien curieux, je vous assure ; surtout ceux qui m'ont servi pour la seconde partie... Elle se passe en Espagne, cette seconde partie, et quoiqu'elle finisse le livre, elle pourrait cependant lui servir de Prologue : ce sera d'un effet neuf
41S LS8 CREVAUBRS DU LARSQOBNBT.
en littérature, n'est-ce pas? Et puis mon héroïne a un nom charmant, un nom mytiiologique... ah! mon Dieu, je ne puis me rappeler... J'y suis, DANAE! c'est cela! Mais figurez-vous que ce nom se trouve ne pas être véritablement le sien, ce qui corse beaucoup l'intrigue, elle s'appelle en réalité... attendez-donc... Comme la Jeune première û'Hemam,., DON A SOL!!!
« J'ai par hasard là, dans ma poche, le premier chapitre de ses confessions. Voulez-vous que je vous en lise quelques lignes... Vous allez voir, madame la duchesse, comme cela est bien écrit !
Et M. d'Ëntragues commença :
« Vous qtti fûtes Vami de William, vous qui fûtes aussi le mien, Giorgionet vous avez un noble cœur ! »
— Giorgione, madame la duchesse, c'est l'artiste italien. Je poursuis :
« La confiante amitié de William ne fut point trahie pm^ vous, vous neme trahirezpas non plus, je le crois,]' en suis sûre,
a Jamais vous ne.., »
Mais déjà la Jeune femme n'écoutait plus : elle s'était levée, frémissante, éperdue, et saisissant le cordon de la sonnette, elle l'avait secoué violemment.
— Va-t-elle donc me faire jeter à la porte par ses laquais? — se demanda Georges.
Un valet de pied se présenta.
— Je n'y suis pour personne! — lui dit la duchesse... pour personne, vous m'entendez?
Le domestique s'inclina et sortit.
La jeune femme se rassit, croisa ses bras sur sa poitrine avec ua geste presque viril, et fixa sur le comte d'Ëntragues son regard étincelant.
Un marché conclu.
— J'ai lu sur votre carte, — dit la duchesse d'une voix brève, — et vous m'avez répété, Monsieur, que vous vous nommiez le comte d'Entragues?
— Oui, Madame, — répondit Georges en s'inclinant.
— Ce nom vous appartient-il réellement. Monsieur?
— Je no comprends point parfaitement le sens de votre question...
— Je croyais avoir rendu ma pensée de la façon la plus intelligible ; mais si vous le voulez, je vais vous poser ma demande en termes encore plus clairs...
— Je le désire viveg:îent, Madame...
— Eh bien! Monsieur, ce nom et ce titre que vous portez, les avez-vous volés?
— Madame la duchesse! ! ! — s'écria Georges, pâlissant tout à la fois de surprise et de colère.
— Monsieur le comte!.,. — répliqua la jeune femme en
4 30 LBS CUBVALIEBS DU LAlfSQUfcNBT.
attachant sur lui son regard, plus que jamais ferme et hautain.
— Cette insulte gratuite et sanglante...
— Pardonnez-moi si je vous interromps, — ^it impérieusement la duchesse; —je ne suis point Française, mais je parle le français à merveille, et je connais l'existence d'un ignoble métier qui, dans votre langue si riche, porte le nom honteux de cliantage. Je sais cela depuis longtemps, Monsieur, et je n'avais point entendu dire Jusqu'à ce jour, je l'avoue, que ce métier fût devenu une profession de gentilhomme...
— Madame... — s'écria le jeune homme.
La duchesse lui coupa la parole pour la seconde fois et reprit :
— Nous avons un marché à conclure ensemble, Monsieur ; et comme on désire en général savoir avrc qui l'on traite une affaire, il était fort naturel de vous demander tout à l'heure, si vous aviez fabriqué votre titre et volé votre nom... Mais, après tout, peu m'importe. Finissonsen, car j'ai hâte de me débarrasser de votre présence. Vous possédez un secret que je veux racheter... ce secret vaut beaucoup d'argent ; aussi soyez tranquille, Monsieur, je ne vous marchanderai pas.
La duchesse s'ariéta.
Pendant un instant, Georges fut gnéanti par le mépris écrasant de cette femme qu'il tenait en sou pouvoir, et par laquelle cependant il était dominé malgré lui; mais cette sensation ne dura qu'une seconde; et (le dirons-nous et pourra-t-on le croire?) les dernières paroles de la duchesse flreut envisager à Geoi^es sous un nouveau point
Uft CttftVÀLlEKS DU LANSQUEKET. M\
(le vue ralfoire qu'il venait traiter, le marché qu'il voula't conclure.
Georges se dit qu'en effet la ducLesse était riche, imiBCBsément riche, que le secret qu'il pouvait lui vendre avait pour elle une incalculable valeur, et que peut-être il serait sage, abandonnant les plans hasardeux dont il poursuivait la réalisation, d'échanger contre une fortune les pouvoirs mystérieux, qu'il avait reçus du hasard.
Mais d'abord M. d'Entragues tenait à la réussite de ses combinaisons, comme le romancier tient au succès de son livre, comme le dramaturge tient aa succès de son drame ; puis ensuite, pensa-t-il, il serait toujours temps, après avoir amené à bien la première partie de son œuvre, de suivre la nouvelle voie ouverte devant lui, et d'exploiter dans un intérêt nouveau la duchesse de Sandovaî, inutile désormais à ses anciens projets.
Sans doute, ce calcul était infâme ; sans doute, une perversité si grande, si déboutée soulève le cœur et fait crier à l'invraisemblable; sans doute, on nous reproche déjà d'avoir donné ù Georges d'Entragues un de ces caractères trop complets pour le vice et en delwrs de la nature ; mais tuer son père, empoisonner su femme, assassinei" ses fnfantSy voilà des monstruosités qui grâce au ciel sont, elles aussi, en deJwrs de la nature^ et pourtant...
La duchesse s'était levée ; elle avait ouvert un secrétaire en ébène aux incrustations de cuivre et de nacre, et prenant dans l'un des tiroirs un petit portefeuille qui contenait un assez grand nombre de billets de banque, elle* avait dit à Georges :
— Faites votre prix, Monsieur; combien vous faut-it?
Mais déjà le 'comte d'Entragues avait repris tout son
122 LES CRBVALIERS DO LAUSQOBRBT.
caloœ habituel et tout son aplomb presque surbumain, car il répondit avec un demi-sourire et en soutenant k merveille le regard de la jeune femme :
— Mon Dieu, madame la duchesse, je vois avec un profond regret que nous ne nous entendons pas le moins du monde...
— Comment cela, Monsieur, je vous prie?
— D'abord, madame la duchesse, permettez- moi de vous dire que vous avez une manière de juger les gens, et surtout de leur exprimer votre opinion, qui déconcerterait à tout jamais celui que ne soutiendrait point sa dignité naturelle et le témoignage de sa conscience...
— Après, Monsieur?...
— J'ai eu l'honneur de vous dire il n'y a qu'un instant que j'étais gentilhomme... J'ajouterai que je suis riche et que vous vous êtes méprise sur mes intentions de la fâçon la plus complète...
— Mais cependant, Monsieur...
— Mais cependant, Madame, si au lieu de m'écraser dès le premier moment sous une véhémente indignation que je ne méritais en rien, je vous le jure, vous m'aviez fait l'honneur de m'écouler jusqu'au bout, vous nous auriez épargné à tous les deux de bien cruelles et bien injustes paroles... que vous regretterez tout à l'heure.
Ces derniers mois furent pronoucés d'un Ion profondément respectueux, et cependant avec un accent d'ironie contenue qui n'échappa point à la duchesse, car elle répondit aussitôt :
— Je crains, Monsieur, que nous ne nous égarions de nouveau bien loin du but, et comme je désire par-dessus 'out couper court à un entretien pénible, prolongé déj:\
LES CniTALIBlia 00 UlfSQUB^eT. 423
outre mesure, veuillez me répon^lre simplement : Êtesvous venu chez moi pour me proposer un marché?
— Oui, Madame.,.
— Eh bien ?
— C'est en effet pour cela que je suis venu ; mais dans le marché que nous devons conclure il ne doit point, il ne peut point être question d'argent. ,
— Que demandez-vous alors?
— Je vais vous le dire.
— Parlez, Monsieur.
— J'ai besoin de vous, madame la duchesse...*
— Ah!
— Et le heureux hasard qui a fait tomber en mes mains... ce que vous savez, veut aussi que vous ayez besoin oe moi.
— Ceci ne m'apprend pas...
— Ce quej'altendsde votre bonté? un traité d'alliance.
— Un traité... d'alliance!...
— Offensive et défensive.
— Dans quel but?
— Dans un but d'intérêt commun.
, — Cette réponse est bien vague.
■— Je regrette de ne pouvoir, quant à présent du moins, ra'expliquer davantage.
— Mais... si je refusais de m'associer à des projets que je ne connais point ?
— Si vous refusiez?...
— Oui.
— Vous ne refuserez {>as, madame la duchesse.
— Vous- en êtes sûr?
— Parfaitement sûr.
4}?l LES CUBVALIERS DO URSQUENBT.
— Cest-à-dire que je suis complètement en votre pouvoir!
— N'est- re pas aussi voire opinion?
— Et vous complpz abuser, pour me perdn», des armes terribles que la fetalité vous a données contre moi!
— Ni en abuser, ni même en user.
Georges appuya sur les deux mots que nous soulignouF.
— En vérité? — fit la duchesse avec ironie.
— Rien n'est plus vraî, — reprit M. d'Entragues, à moins...
Georges s'arrêta.
— Dites votre pensée tout entière, Monsieur.
— A moins que vous ne m'y forciez.
— Et comment pourrais-je le faire?
~ En refusant de m'accorder l'aide que j'attends de vous.
— Ainsi, — dit alors la jeune femme avec un rire amer, — ainsi, la duchesse de Sandovai doit obéissance au comte d'Entragues?
— Qui n'on est pas moins, et qui restera toujours le plus humble, le plus dévoué, le plus respectueux de ses esclaves! — répondit Georges en s'inclina nt profondément.
— Et si j'accepte ce qu'il vous plaît de nommer un traité dUUUance, quel sera le prix de ma condescendance?
— Une restitution complète.
— Qui aura lieu?...
— Dans six mois, au plus tard.
— Et jusque-là?...
— Ai je besoin de vous jurer une discrétion k toute ■^euve ?
LES CBeVALlEK& DU LANSQU8KBT. 4 25
— Celte discrétion, qui me la garantira?
— Coçime j'avais l'honneur de vous le dire tout à l'heure, notre intérêt commun.
— Eh bien î Monsieur, puisqu'il le faut, j'obéirai.
— Vous acceptez ?
— J'accepte.
— Je n'attendais pas moins de vous.
VA Georges d'Entragues, prenant alors la main de la jeune femme, la porta h ses lèvres avec la galanterie élégante et raflinée d'un grand seigneur du siècle dernier.
— Maintenant que nous nous entendons, madame la duchesse, il me reste à vous dire ce que j'ai d'abord à vous demander.
— Quelque chose... déjà!
— Rien de difficile...
— Mais encore?...
— Vous connaissez sans doute la vieille princesse de Trêsmes-Çariman ?
— Seulement de nom.
— Je vous prierai de vouloir bien vous faire présenter chez elle.
— Et ensuite?
— Ensuite, il ne s'agira que d'aller habituellement à ses soirées et de gagner ses bonnes grâces, ce qui vous sera bien facile, madame la duchesse.
— Voilà tout?
— Oui ; du moins quant à présent.
— Et plus tard, que me demanderez-vous? -* A la duchesse de Sandoval, rien.
<26 LES CneVALlEllS OO LA:<SQnillBT.
— A qui vous adresserez-vous dpnc?...
— A DANAE.
La jeune femme pâlit légèrement en entendant prononcer ce nom pour la seconde fois, et ses dents Manches et nacrées mordirent assez fortement ses lèvres rouges comme du corail, pour en faire jaillir une gouttelette de sang vermeil.
Mais c'est à peine si celte émotion fut visible ; et quand la duchesse attacha sur Georges ses grands yeux veloutés, personne n'eût deviné, dans ce doux et long regard, l'expression d'une haine désormais implacable et terrible.
— La duchesse de Sandoval est curieuse, monsieur le comte, — reprit- elle avec une sorte d'enjouement, — curieuse de savoir à quelle noirceur vous comptez associer Danaê ?
— Vous voulez que je vous le dise?
— Sans doute.
— Eh bien ! madame la duchesse...
— Eh bien?
— Aux soirées de la princesse de Trêsmes-Cariman voîis rencontrerez un jeune homme.
— Qu'arrivera- t-il de cette rencontre?
— Il en arrivera ceci
Georges hésita. Il y a de ces choses qui sont difGciles à dire à une femme, et le comte, ma'gré toute son audace, n'osait traiter la duchesse de Sandoval comme il avait traité Mazagran dans une situation semblable.
Une subite inspiration le tira d'embarras.
— Vous avez lu, je le suppose, ou vu représenter l'un des plus beaux drames de Victor Hugo : Huy-Bksr
LES CnfiVAUËRS 00 LAttSQCl^frfif. H7
— ^ Je l'ai lu, et je l'ai vu.
— Vous souvenez-vojs de la fin du promler acte?
— Fort vaguement.
— Perraeitez-raoi d'aider voire mémoire...
— J'aimerais mieux vous voir répondre à ma question de tout à l'heure.
— C'est ce que je fais en ce moment.
— Ah!
— Et, pour en revenir au drame, voici ce qui se passe à la fin de l'acte dont je vous parle : Don Salluste, exilé par la reine, so trouve seul, avec Ruy-Blas, son laquais, dans l'une des salles du palais de Madrid. Don Salluste va partir, et déjà il vient de donner divers ordres à Ruy-Blas, qui lui demande, après avoir juré d'obéir :
Que m'ordonnccez-veus, seigneur, présentement?
La reine passe au fond du théâtre, et le vieux gentilhomme, la désignant à son laquais, lui répond à voix basse :
De plaire U celte femme et d'élre son amant!
— Je me rappelle maintenant à merveille cette scène, qui est fort belle, et ces vers, qui sont admirables; mais je ne puis trouver aucun point de comparaison entre don Salluste et Ruy-Blas, et la duchesse de Sandoval et le comte d'Entragues.
— Je vais, si vous le permettez, madame la duchesse, vous aider à comprendre...
Georges fut interrompu par un coup léger frappé à l'une des portes du petit salon dans lequel il se trouvait avec la Jeune femme.
128 LBS CIMfVAUEHS DU i.AN»QUkNkT.
Cette dernière ne put retenir un geste d'impatience; cepeudsmt elle dit :
— Entrez !
La porte s'ouvrit, et Georges vit paraître un homine jeune encore, qu'il supposa tout aussitôt devoir être le duc de Sandoval.
Xîfl
Lft cbanolDCiM.
Le nouvel arrivant était un homme de trente à trentecinq ans, grand, mince, étroitement serré dans une petite redingote brune qui pinçait sa taille fine et cambrée; il représentait d*une manière admirable le type de convention du bel Espagnol, l'Espagnol des théâtres et des lithographies.
En effet, son vîsnge maigre et de forme un peu allongée était d'une teinte chaude et brune, vivement éclairée par de grands yeux noirs placés dans une profonde arcade sourcillière ; des cheveux noirs comme du ]ais, des moustaches en croc, d'épais favoris, et une impériale, aussi noirs que les cheveux, encadraient cette figure bistrée de leurs masses trop régulières pour qu'elles fussent gracieuses.
Sur un gilet de velours noir serpentait une chaîne d'or d'un travail exquis, incrustée de pierres précieuses à chacun de ses anneaux. Un pantalon de Casimir noir excès-
432 LES CHfiVALlEKS ^0 LAlTjiQDËIfKT.
quasi-vertueuse, et se demandait si, tout bien calculé, ce ne serait point son ami qui, une fois dépouillé, lui devrait encore de la reconnaissance, il arriva dans la cour de la maison qu'il habitait, et, la première choses qui s'offrit à sa vue, fût une vieille calèche dételée, arrêtée devant le perron, et que son propre domestique s'occupait à décharger des bagages dont elle était couverte.
Cette calèche mérite, sans contredit, les honneurs de quelques lignes de description; car nous offririons de parier, qu'à l'heure où nous écrivons, il n'existe pas dans toute la France, sous les hangars des carrossiers de province, dix véhicules de l'espèce disparue à laquelle elle appartenait.
Figurez-voas un train très-élevé, peint d'un rouge jadis vif, aujourd'hui terni et décoloré par les boues de tous les pays de la terre; au-dessus de ce Iran, et juchée sur quatre ressorts immenses, une très-pcfite caisse toute ronde avec un ciel bombé, des portières si étroites, qu'on ne pouvait entrer et sortir qu'avec une peine infinie, et, enfin, au lieu de glaces, dés rideaux de cuir glissant sur ^des tringles criardes, à l'aide d'anneaux de fer rouilles.
Représentez-vous, en outre, les panneaux revêtus d'une
■ trioniphanle nuance jaune d'œuf, maintenant inappréciable
sous les innombrables raccords exécutés par des mains
inhabiles, et vous aurez une idée fort exacte de ce qu'était
le bel art de la carrosserie il y a quelque soixante ans.
— Qu'est-ce que c'est que cette voiture? qu'y a-t-il, et que faites-vous là ? — demanda à son domestique, Georges singulièrement intrigué.
— Est-ce que mousieur le comte n'attendait personne T — répliqua le valet de chambre qui, se sachant uoe bonne
LB8 CmfALIIRS DU LA9S0QBNBT. 433
nouvelle à annoncer, pensait avec raison qu'elle lui ferait pardonner quelques circonlocutions.
— Eh non! je n'attendais personne!
— II est cependant arrivé quelqu'un.
— Qui donc?
— Madame votre tante.
— Ma tante ! — s'écria le jeune homme au comble de la surprise.
— Madame la comtesse de Boisjol en personne.
— Est-ce possible ! et où est-elle?
— En haut, chez monsieur le comte, dans le salon, où elle se réchauffe, car elle paraissait toute glacée et toute malade en arrivant.
Georges n'en écouta pas davantage, et monta rapidement l'escalier.
La comtesse de Boisjol était en effet dans le salon, étendue au coin du foyer dans une chauffeuse, au fond de laquelle elle disparaissait tout entière.
Un seul regard fit voir à Georges que la digne chanoinesse était bien changée. Une extrême pâleur avait détruit sur son visage le dernier coloris de la vie, un tremblement nerveux et incessant agitait ses membres amaigris et pour ainsi dire amoindris.
Pourtant en apercevant Georges, un éclair de joie vint ranimer ses yeux : elle se souleva dans sa chauffeuse avec vivacité, et parut prête à se lever tout à fait pour aller au-devant de son neveu.
M. d'Entragues prévint ce mouvement, embrassa sa
tante qui mouilla son visage d'une larme de joie et de
tendresse, et lui dit en serrant sa main dans les siennes :
Je ne sais, chère tante, si je dors ou si je veille...
431 LIS CUfALnRS BU UNSQIttIMiT.
im bonheur M grand, si inespéré^ si inatteûda! vous» iei, à Paris, chez moi, sans vous être annoncée, sans m'avoir prévenu ! en vérité j'ai beau le voir, j'ai beau me trouver là, près de vous, je ne puis me persuader que je ne suis point dans ce moment le jouet d'une douce illusion.
— Et pourtant rien n'est plus certain mon beau neveu, rien n'est plus réel, c'est bien moi, en chair et en os... En 08 surtout... — ajouta la chanoinesse, avec un demisourire doux et triste, en regardant sa main maigre, fluette, et pour ainsi dire transparente.
— Mais enftn, chère tante, ce a't'st pas sans un nftotif grave, très-grave, que vous vous êtes décidée, par eetle froide et rude saison et au mépris de toutes vos habitudes sédentaires, à faire le voyage de Paris?
— Non, sans doute, répondit la chanoinesse, dont la figure prit au même instant une expression soucieuse et attristée, ce n'est pas sansun motif grave, très-grave...
— Et me permettez-vous de vous demander, — ajoabi Georges d'un ton de tendre et respectueux intérêt, — me ])ermellez'VOus de vous demaiiâer quel est ce motif?
— Sans doute, mon beau neveu, d'autant plus qu'il m concerne que vous.
— Moi! — fit Georges de plus en plus étonné.
— Voulez-vous me donner mon sac à ouvrage qui est sur cette table ? — dit la chanoinesse.
Georges lui donna le sac, qui était celni dont elle se servait à Cussac depuis un temps immémorial, immense récipient eu velours grenat, tout brodé de paillettes d'acier.
La ciianoinesse l'ouvrit, y prit un papier plié en quatre, et dit en le montrant à Georges ;
u» casvAUsas du LAHS(^0B1UT. 4 35
-^ Vous reconnaissez ceci, n'est-ce pas?
-^ Sans doute, c'est la dernière lettre que je voijks ai
écrite.
— Elle est datée du 1" février, elle m'est parvenue le 3, et elle contient la phrase suivante : «t j'ai réfléchi loRQne'ment aux sages conseils que vous m'aviez donnés ; j'ai résolu de les suivre le plus tôt possible, et Je vous prie de vouMr bien, en qualité de mon unique parente, de ma seconde mère, écrire dans le plus bref délai à Morisieur et à Madame de Çhoisy, pour leur demander en mon nom, la main de Mademoiselle Esther de Choisy leur fille. »
— Eh bien, chère tante, celte phrase exprimait alors, comme elle l'exprime aujourd'hui, ma pensée tout entière et mon plus vif désir.
— ûuand je reçiis votre lettre, mon beau neveu, reprit la chanoinesse, j'étais au lit, et tellement mabdequeje me croyais ne plus jamais vous «revoir, ne plus jamais vous embrasser; n.ais il parait que la joie est le meilleur de tous les remèdes, car, nu grand étonnemenl de mon médecin, je me pris à aller mieux comme par enchantement, et dès le lendemain tout danger avait disparu.
— Que je suis heureux et lier de penser, -- dit Georges, — - que, sans le savoir, j'étais pour quelque chose dans (ette guérisou miraculeuse l.î
— Dites (lue vous y êtes pour tout, ce sera exact. — Je poursuivis. — J'avais dès ce premier moment conçu cette pensée, qu'il valait cent fois mieux venir moi-même demander la main d'Esther, que de faire cette aémarche par écrit; mais on ue c>ommaode pas aux forces de revenir, alors qu'on aurait besoin d'elles, et ma convalescence dura bien longtemps à mon gré. Enfin, un beau
4i€ LU CnVAUntS du URSOOtlItT.
matin (il y a de cela qaatre jours), mon médecin, k qui Je ne laissais pas une seconde de repos, décida dans sa sagesse, que je pouvais me mctlre en route sans courir un trop grand danger de recttute; deux heures après on me ramenait de Granvilie l'élégant équipage que vous avez sans doute remarqué dons votre cour; je m'emballais, moi, ma femme de chambre et mes bagages, le postillon se mettait en selle, nous partions, nous roulions, et ce matin je faisais mon entrée dans Paris...
— Ce matin! — interrompit Georges qui croyait que sa tante n'était arrivée que depuis quelques instants.
— Sans doute.
— Mais il me semblait...
— Je sais ce que vous allez me dire, mon beau neveu, et nous parlerons de cela tout à l'heure ; mais d'abord, faites-moi le plaisir de répoudre à deux ou trois questions. Ce que j'apprendrai par vous, éclaircira peut-être pour moi des choses qui dans ce moment me semblent parfaitement obscures.
— Interrogez, chère tante et je répondrai, — dit Georges de plus en plus surpris, de plus en plus Intrigué.
— Que s'est-il passé entr«3 vous et les Ghoisy depuis la dernière lettre que vous m'avez écrite ?
— Mais il ne s'est absolument rien passé ma bonne tante...
— Je veux dire, quels ont été vos rapports avec ces hobereaux f
Il est impossible de rendre l'expression dédaigneuse qui accentua ce mot : hobereaux^ prononcé par madame de Boisjol.
Georges en fut étonné, mais comme il avait bile de
ItH CHtfALlIRS DU LàRSOOBMBT. 137
savoir à quoi en Toulait venir sa tant % il ne la questionna point à cet égard et il répondit :
— Ces rapports ont été les mêmes qu'à votre terre de Cussac, et que lors de l'arrivée de M. de Gho'sy k Paris.
— Quand les avez- vous vus, pour la dernière foist
— 11 y a deux .ou trois jours, à une soirée donnée par une riche Anglaise, à laquelle je me suis fait présenter par M. de Choisy,
— Et ce Monsieur vous témoigna-t~il alors, la même bienveillance, je dirai plus, le même engouement que par le passé ?
— Plus que jamais. J'avais obtenu la permission d'offrir son bouquet de bal à mademoiselle Esther, j'ai dansé avec elle, et si je ne me suis pas fait alors une étrange illusion, la famille entière paraissait désirer vivement voir la charmante jeune flUe, devenir comtesse. d'Entragues.
— Et depuis?
— Depuis? je ne les ai pas revus et n'ai point entendu parler d'eux.
— Alors, — s'écria vivement la chano'.uesse, — alors il m'est impossible d'y comprendre quoi que ce soit !
— Mais enOn, ma tante, que voulez-vojs dire?
— Je veux dire, que ce miitin je descendais de voiture à VHôtel des Ambassadeurs, et que me faisant une fête d;3 votre joie et de votre surprise quaod vous me verriez entrer chez vous en vous disant : nous signons le contrat la semaine prochaine ! Je tombai chez les Choisy comme une bombe, sans dire gaie ! et sans me faire annoncer. Il était midi : M. et madame de Choisy étaient tout seuls au coin du feu de leur salon. On m'accueille avec de grauds cris de stupéfaction et d'ébahissement, et avec une foule
438 LBS^ CUVAUIB8 DU Limftonif.
d'exdannaUoiis Joyeuses; maïs cette Joie n'était pas fraîche, et Je m'aperçus à riDstaot même* que j'étais arrivée comme un incoRvéuient...
— Vous vou$ serez trompée, ma tante.
— Pas le moins du monde, attendez un |)ea. J'entame la conversation et je veux marcher sans ambages et sans circonlocutions au sujet qui m'amène; impossible! Le vieux Choisy me voyait venir, et m'empêtrait comme à plateir dans les plus inextricables méandres de ces filandreux discours que vous connaissez. Tout d'un coup Esther arrive, rougit beaucoup en me voyant et me témoigne, elle, une joie vive et sincère, une tendresse ingénue qui me réchaulfent un peu le coMir ; mais elle n'était pas là dei)uis trois minutes, que son père la renvoya sous un prétexte en l'air, et si parâiilement ab:surde que je ne pus m'emi)écher d'en hausser les épaules avec dédain.
« Nous voilà seuls de nouveau, et cette fois mon parti était bien pris : j'interromps net M. de Choisy qui tentait ('e se replonger dans quefque verbiage stupide et interminable, e) je demande pour vous de la fiçon la plus solennelle la main de mademoiselle Estber...
— El l'on vous refuse ?? — s'écria Georges, en proie à une anxiété et à un trouble inexprimables.
— Pas précisément, mais à peu près... M. de Choisy a paru excessivement embarrassé ; m'a juré que votre recheiche l'honorait plus qu'il ne pouvait le dire (et par parenthèse, je le crois bien que votre recherche l'honore) i Qu'il regardait comme un bonheur tout particulier d'appartenir de plus près à notre famille (comme s'il y avait jamais appartenu d'aucude façon, même de la main gauche)! mais que sa fille était encore «jeuiw, etc.. etc..
LI9 CflBVALIBRd DU LA»0OBIR. 439
brei; tmtes le» banalités que vous devioee d'ici. J^sUteis l'enlreprtiràre ruderaeut, et lui démoi^treir qne depuis le coffifflencemeot de ma visite, il accumulait sottises sur sottise3 et bêtises sur bêtises, quand la porte s'est ouverte, et une façon de grand laquais que je tte leur connaissais point là-bas, a annoncé d'une voix retentissante :
— Son Excellence le prince de Falckenberg.
« Est-ce que vous avez jamais entendu parler de ce prince-là ?
— Jamais l — répondit Georges d'une voix sourde. Nous prions nos lecteurs de vouloir bien se souvenir que
M. d'Entragues venait de quitter la fête de lady Wigmorland, au moment où cet illustre étranger était arrivé dans les salons en compagnie du Staroste deLûbliuitzki.
— Cette Excellence, puisque Excellence il y a, — continua la cbanoinesse, — me parut fort âgée et fort décré-
' pitè, malgré mille inventions rajeunissantes, telles que : cheveux postiches, favoris teints^ moustaches peintes et mollets peu authentiques; bref, de Faickenberg me déplut souverainement. M. de Choisy, au contraire, le reçut avec des myriades de petits soins respectueux, de courbettes obséquieuses d'une platitude révoltante, et flt si bien, qu'au bout de dix minutes, comprenant que j'étais de trop, et que ma présence gênait singulièrement je ne sais quels projets du vieux fou, je remontai sur mes grands chevaux, je fis une révérence fort légère et assez impertinente, et je sortis l'air fier et hautain, mais l'âme désolée.
« Rien au monde ne m'aurait décidée à rester plus longtemps dons ce malencontreux hôtel. Je fis recharger mes bagages, j'envoyai chercher de nouveaux postillons, je remontai dans ma voiture, et me voici.
4iO LB9 CilETALIBRS DU LANâQUBRBT.
« Et maintenant, mon beaa neveu, ne vous désolez pas. Si tout ceci ne s'arrange point, nous vous trouverons une femme aussi Jolie qu'Ë ther, et de grands parents un peu moins ridicules que nos stupides voisins de campagne!
« Que dites-vous ^e tout ceci ?
Georges ne répondit point.
Depuis un instant, il n'écoutait plus. Sa tète était appuyée sur sa main, et de profondes et sombres réflexions l'absorbaient tout entier.
rm DB I.A rREMlàRE PART».
DBUXlâMB PAKVIB.