LES LOUPS SE MANGENT ENTRE EUX
Le prince de Faickf Bkerg.
Df puis un mois à peu près, il se faisait, à l'Hôtel des Princes, l'aristocratique caravansérail de la rue de Richelieu, plus de bruit et plus de mouvement encore que d'habitude, si toutefois cela est possible.
Des laquais à livrée éclatante et bizarre, parlant pour la plupart fort mal le français, mais suppléant par la pantomime à l'insuffisance du langage, traversaient sans cesse les cours et les escaliers.
D'élégantes voitures entraient et.sortaient continuellement, et des palefreniers admirablement tenus promenaient du matin au soir des chevaux de grand prix.
Tous ces laquais, tous ces chevaux, toutes ces voitures appartenaient à dçux étrangers de hautj distinction et im<*
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roensément riches, dont s'occupait déjà Paris, depuis le faubourg Saint-Germain jusqu'au faubourg Saint-Honoré, en y comprenant te quartier Saint-Georges et le quartier d'Âoiin.
€es éirangiers étaient le prince de Falckenberg et le Staroste de Lûblinitzki.
Nous prions nos lecteurs de vouloir bien nous suivre dans Tappartement que son excellence le prince deFalckenberg occupait à VHôtel des Princes.
Il était midi, et si Ton s'était présenté chez son excellence, et qu'on eût été reçu, ce qui est fort peu probable, en raison de l'heure matinale, voici ce que l'on aurait vu :
D'abord, et dans la première antichambre, trois grands laquais, galonnés sur toutes les coutures, et porteurs des mines les plus impertinentes qu'il soit possible d'imaginer.
La livrée, éclatante à l'eKcès, était écarlate avec des aiguillettes d'or, et de larges boutons fantastiquement armoriés.
L'un de ces trois laquais taillait un Baccarat, et ses deux collègues pontaient à qui mieux mieux, sans réussir, k faire sauter la banque.
Dans un salon d'attente qui suivait l'antichambre, se tenaU, molleme&t enfoncé dans un fauteuil, et complètement désœuvré, un quatrième domestique qui, celui-là, ne portait point la livrée^ mais bien une sorte de vèteneot d'une coupe partîmiière, en drap vert-sombre entièremeat garni de fourrures. ^
Puis après avoir traversé un troisième satou, on arrivait enfla à la «hamte^à coucher du prince, lecpiel venait de
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se kver, et livrait, pour le moment, %a perssnne aux soins actifs et intelligents de son valet de chambre.
La pièce dans laquelle nous «Hons entrer, présentait en ce momei.t un tableau qui, s'il avait son côté comique, avait aussi son C/ôfé hideusement ridicule.
Le principal perôoiinpge, c'est-k-dire le prince, était un vieillard. Ses traits, sans avoir rien de positivement re- 'poussant, offraient un ensemble pénible à contempler " cependant, parce que dans leurs rides multipliées, dans le ion blaf<ird et livide .de la peau avachie qm les couvrait, ou devinait que toutes sortes de passions mauvaises et dévorantes, avaient, pliis encore que les années, amené cette décrépitude si complète et si effrayante.
ï^ crâne, luisant et complèîeraent dépouillé, ressemblait à de l'ivoire sali. Une perruque d'un noir magniflqtte, et iont les boucles juvéniles artistement massées, dénotaient la main habHe de Giovanni, était soutenue par un petit pljdcstal en palissandre, pos? sur la toilette devant laqncUe monsieur de Folckenberg étudiait la composition de son visage.
Et c'est h dessein que nous nous servons de ce mot : composUmh car jamais artiste amoureux de son œuvre n'a tfiis autant de soin h l'ordonnance d'un tableau, que le vie'.llard et son fi lèle serviteur en apportaient aux préparations successives que nous allons décrire.
Une couche de cold-cream fut d'abord étec due sur toute la surfnce de la figure, puis, ou bout de deux ou trois secondes, délicatement essuyée uvec un mouchOT de batiste d'une incomparable finesse.
Le valet de chambre prit alors uno houppe en duvet de ejene, li Vaide de laquelte H saupoHf^^ 4e powslère 46
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riz la peaa rendue onctueuse et biimiâe par l'emploi du cold-cream.
Pendant une minute, le prince ressembla de la façon la plus complète au iqieux enfariné de tous les pierrots, mais le valet prit un second mouchoir, et d'une main habile et douce frotta successivement toutes les parties de la figure, de manière à incruster pour ainsi dire dans les pores la poudre blanche et impalpable.
La première partie du replâtrage était opérée, mais ce n'était rien auprès de ce qui restait à faire.
Un troisième mouchoir fut légèrement imbibé de vinaigre rouge végétal, et promené avec une patience de miniaturiste sur les pommettes des joues, de manière à figurer le mieux possible les fraîches couleurs de l'adolescence.
Une boîte d'or toute ouverte, placée sur la toilette, renfermait plusieurs pinceaux et deux ou trois petits godets contenant du noir et du bleu. ,
Le valet chambre se servit de ces pinceaux pour agrandir l'angle externe des yeux, simuler des veines, et indiquer les sourcils qui brillaient par leur absence.
Un splendide râtelier en [magnifiques et véritables osmiores (ne pas confondre avec les fausses osanores de MM. ***) vint orner la bouche démantelée; et les lèvres prirent, grâce à un opiat merveilleux, la suave couleur Incarnat des lèvres d'une jeune fille.
Quand aux moustaches, un cosmétique oriental leur avait donné une teinte d'un noir de jais, qu'eût enviée jadis, sans aucun doute, le mieux partagé, sous ce rapport, des hussards-Chamborant.
Rien ne peut donner une idée de l'effet prodigieux et
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baroque que produisait ce visage blanc et rose surmonté par un crâne aride et nu.
La perruque dont nous avons parlé déjà, vint alors dissimuler cette* calvitie, et rendre complèiis el harmonieuses toutes les parties de l'édifice.
Le prince, satisfait des résultats qu'il venait d'obteuir, se mira quelques instants dans la glace, puis quitta sou siège.
Il était maigre, sec, et semblait encore vigoureux, quoique ses jambes fluettes flottassent dans les caleçons de cachemire qu'il portait.
Un pantalon convenablement ouatté, s'ajustant à merveille sur des bottes vernies d'une grande finesse, adapta aux tibias défectueux de fort raisonnables mollets.
H ne restait plus qu'à mettre la cravate avant de terminer la toilette, et le priïice se livra de nouveau à son valet de chambre.
La cravate, du reste, on ne le croirait peut-être pas, est recueil devant lequel viennent échouer les prétentions d'un nombre considérable de ci- devant jeunes hommes, voici pourquoi :
Une masse de chairs, formant bourrelet, et de peaux flasques et pendantes, font ressembler le cou de certains vieux libertins à un cou de dindon, et ne trouvent à se loger qu'en dérangeant sans cesse les plis étudiés de la cravate, qu'ils débordent le plus souvent.
Le valet du prince sut éluder la difficulté. Il rassembla
ces chairs récalcitrantes derrière la nuque du vieillard,
et les assujettit de telle façon, en serrant à propos les
nœuds du satin noir, que la peau se trouva par-devant