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IV

416 LES CHBTALIBRS DU LAHSQDBRBT,

presqu'aussi lisse et presqu'aussi blanche que le col de chemise en fine toile de Hollande.

Un gilet de piqué blanc, un habit juste, vert-bronze, boutonné sur la poitrine, et illustré de diverses dér'^rs tions, achevèrent de donner k If. de Falckenbei^ l'apparence d'un homme d'à peu près quarante-cinq ou cinquante ans, très-soigneux de sa personne.

En ce moment, le domestique à la houppelande doublée de fourrures, frappa discrètement à la porte de la chambre à coucher, et dit, après avoir reçu l'autorisation d'entrer :

— Son Excellence le Staroste de Lûblinitzki» fait demander si Son Excellence le prince de Falckenberg peut lui faire l'honneur de le recevoir?

— • Je suis à lui; faites-le prier de m'attendre au salon, — répondit M. de Falckenberg.

Le valet s'inclina et sortit.

Peu d'instants après, son maîlre le suivit. Le Staroste de Lûblinitzki était installé déjà au coin du feu du salon, fumant un cigare et parcourant VEntr* Acte qui se trouvait là avec plusieurs autres journaux.

Cette seconde Excellence, à laquelle nous ne donnerons du reste que quelques lignes en ce moment, était, lui aussi, un vieillard, mais d'un type essentiellement différent.

Autant le prince mettait de labeur et d'étude à se rajeunir de quelques années, autant le Staroste affectait d'indifférence el de laisser-aller, négligeant tout ce qui aurait pu servir à dissimuler son âge.

Ainsi, ses longs cheveux d'un blanc d'argent flottaient à l'aventure sous son bonnet hongrois, autour de son

LES CIBTAUBRS DU L41I5Q0E1IBT. • 4 47

visage ^'un rouge brique, au milieu duquel élincelaient deux yeux gris, au regard d'oiseaux de proie.

Des moustaches d'une longueur phénoménale, et aussi blanches que ses cheveux, tombaient sur les revers eo fourrure de sa polonaise.

Il s'exprimait facilement, mais avec un accent prononcé. Le prince de Falckenberg, au contraire, entendait et parlait le français comme un Parisien pur sang.

Le Slaroste ne se leva point au moment de l'entrée du prince de ns le salon. 11 se contenta de lui tendre la main, que ce dernier serra d'une façon toute cordiale et nullement cérémonieuse. ^

— Vous me pardonnez, mon cher prince, — dit le Starostc, — d'être venu vous déranger si malin...

— Vous savez bien, — interrompit M. de Falckenberg, — que vous ne me dérangez jamais.

— Je comptais vous demander si vous aviez disposé de votre soirée ?

— Jusqu'à présent, non.

— Alors, nous la passerons ensemble.

— Où cela ?

— J'ai envoyé retenir une loge d'avant-scène au théâtre delà rorte-Sainl-Martin, et on vient de m'apporter le coupon.

— Quejoue-t-on?

— La Biche au Bois,

— Mais, — dit le prince, en souriant, --'j'ai déjà vu cette pièce avec vous : est ce que vous seriez attiré làbas par quelque intérêt de cœur?

— Pas précisément : pourtant j'ai cru remarquer l'autre jour, une petite danseuse qne VEnIr'Acte appelle Rosette,

f48 «LES CHEVALIERS DO LANSQUENET.

et qui m'a paru fort jolie. Je ne serais point fâthé de m'assurer de la réalité du fait. Madame Belphégor, îk laquelle j'ai payé d'avance mon abonnement du mois, me laisse depuis une semaine singulièrement au dépourvu.

— Écoulez, — dit le prince, — voulez-vous me rendraun service ?

— Certainement.

— Tenez-vous beaucoup à aller ce soir plutôt que demain k la Porte-Saiut-Martin ?

— Pourquoi me demandez-vous cela ?

— Parce que je vous prierais de me céder voire coupon de loge.

— Qu'en voulez-vous faire?

— La Biche du Bois est une féerie, par conséquent une pièce morale, et qu'on peut aller voir en famille, je mettrais l'avant-scène à la disix)sition de quelqu'un de ma connaissance, à qui je tiens beaucoup à être agréable.

— Prenez, prenez, mon ami : moi j'jrai à l'Opéra revoir les petites danseuses hongroises. ïen ai remarqué quatre ou cinq dont je parlerai demain à madame Belphégor.

— Ainsi, c'est convenu?

— Voici la loge.

Le prince frappa sur un timbre avec un petit marteau d'argent, un valet parut.

— Est-on venu de chez madame Âdde ?

— On a apporté un carton pour Son Excellence, — répondit le domestique.

— Don nez- moi ce qu'il faut pour écrire, et montrezmoi ce carlon.

Un bureau portatif fut mis devant M. de Falckenberg,

lU CnfeVALIÉRS ne t.J^!«S(^UtmBT. U9

qui traçant quelques lignes sur une feuille de papier satiné, les glissa sous enveloppe avec le coupon d'avant* scène, puis il ouvrit le carton envoyé par madame Adde, et il en sortit lé plus magnifique bouquet qu'il soit possible d'imaniger, un de ces bouquets qui coûtent quinze louis, et qui ne sont pas chers. *

Le prince témoigna sa satisfaction par un geste, et dit au laquais :

— Que la berline , l'attelage gris pommelé et deux valets de pied, soient à deux heures précises dans la cour de VHôtel des Ambassadeurs, Jean remettra lui-même ce bouquet et cette lettre.

Puis le prince écrivit l'adresse que voici : « A Monsieur de Choisy, de la pari du prince de Falckmberg. »

— La voiture, — ajouta le prince en s'adressant au domestique, — restera toute la journée au ordres de M. de Choisy,

Le valet sortit. M. de Falckenberg se frotta les mains.

Nos lecteurs ont-ils deviné quelles ont été leurs relations antérieures avec les deux personnages que nous mettons en scène.

Nous ne le croyons pas, à moins toutefois qu'ils n'aient^ eu connaissance à l'époque où ils se sont passés, des faits, sur lesquels repose la donnée de cette très-véridique histoire.

Dans tous les cas, nous allons venir à l'aide de leur mémoire, ou de leur pénétration.

450 LIS CHBVALIBftS 00 LlSSQCBMt.

L'on de ces persononges, le Slaroste, n'est autre qae le sauvage et (enible Polonais, dont Perdita croyait avoir causé la mort.

1^ second, prince de Falckenberg, a passé deux fo déjà dans ce récit sous le nom de comte de Fly, ' Maintenant, par quelle suiie d'événements bizarres, premier roaiire de Gi orges d'Entragues, se troux ait-il à Paris, sous un pseudonyme éclatant, menant grand train, ami du Staroste, envoyant des fleurs à mademoiselle de Choisy, et mettant ses chevaux à la disposition du vieux gentillâtre Normand?

Voilà ce que nous saurons bientôt.

Épisode» de la vie d'an Jonear.

On se souvient des circonstances dans lesquelles nous avons quitté le comte de Fly, s'embarquant sur l'un des bateaux à vapeur de la Méditerranée, après avoir aidé Georges d'Entragues à voler leur argent aux braves Marseillais, vol qui, du reste, n'avait profité qu'à lui seul:

Depuis ce temps, k la vérité, nous l'avons vu passer comme un mauvais génie, dans le récit de Perdita ; mais là jeune femme, dont il avait d'un souffle empoisonné l'existence et détruit tout le bonheur, ne savait ni qui il était, ni d'où il venait, ni enfin dans quel pays il était allé porter ensuite ses pas aventureux.

Il lui avait bien semblé une fois, à Bade, le voir passer en compagnie du vieux Staroste, emporté au trot rapide d'un attelage à quatre chevaux.

Mais la réunion de ces deux hommes, par qui elle avait eu tant à souffrir, lui avait paru une chose si Invraisemblable, et pour ainsi dire si impossible, qu'elle avait fini

par se persuader qu'une étrange ressemblance était venuie l'abuser.

Or, voici le narré rapide de l'odyssée du comte de FI y r

Au moment où l'habile filou s'éloigna de i'hospitalit iv Marseille, il avait en sa possession une somme ronde de deux cent mille francs.

C'était beau, et il y avait moyen avec cela dé faire à Paris une brillante figure, tout en réalisant sous main de nouveaux bénéfices. Mais le séjour de Paris et même «elui de la France entière lui étaient, pour le moment, interdits par la prudence, car il se doutait bien que le jeune comte d'Ëntragues était homme à lui faire rendre gorge d'une façon un peu vive, s'il venait seulement à soupçonner de quel côté il avait disparu.

Le faux gentilhomme aborda donc en Italie. Séduit par la beauté du ciel, par la douceur du climat, parle parfum des orangers en fleurs, il eut l'idée de renoncer h son existence de flibustier, et de passer le reste de si vie à lire les odes d'Horace et les vers de Tibulle sur les bords du golfe de Naples.

En conséquence, il employa la plus forte partie de la somme qu'il possédait à Tacquisition d'une ravissante villa, pour la description de laquelle nous renvoyons nos lecteurs aux mille et un romans, dont la scène se passe en Italie.

Le soi-disant comte avait à cette époque changé son nom de guerre contre celui moins compromettant de baron de Gwerny,

LES CBSVALIERS DD LiJVSQUENBT. 453

La villa qu'il habitait était voisine de Naples. Des prétextes ingénieux, mis en œuvre avec beaucoup d'habileté, l'Age mûr du Français, et sa position de fortune apparente lui ouvrirent peu à peu les portes de quelques salons aristocratiques. — Ses instincts de joueur reprirent alors le dessus.

Le baron était un homme aimable, il sut bientôt se rendre nécessaire à ceux qui le recevaient, et les Napolitains furent longtemps à s'apercevoir^ et plus longtemps encore à s'étonner, du singulier boiiheur avec lequel leur hôte empochait leur argent.

Mais, comme dit le proverbe, tant va la cruche à l'eau, qu'à Ui fin elle se casse : un beau jour le baron oublia son tact et sa modération habituels. Il fut observé, on surprit son manège peu innocent, et force lui fut, pour se soustraire à des insultes incessantes, et peut-être bien même aux poursuitef'de la justice, force lui fut, disonsnous, de quitter au plus vite rïaples et l'Italie.

Sa villa lui restait, il est vrai, et il la fit vendre par l'entremise d'un agent d'affaires ; mais ces messieurs ne sont guère moins... habiles à Naples qu'à Paris, et il retira cinquante mille francs tout au plus de ce qui lui en avait coûté cent cinquante mille.

Le baron de Giverny, devenu le chevalier de Briquesol, entreprit. à cette époque diverses pérégrinations, dont les résultats, mêlés de succès et de revers, sont pour nous sanis aucune espèce d'intérêt.

Dans cette période de son existence, la série des revers domina cependant de beaucoup celle des succès : sa bourse allait s'amoindrissant, et son étoile pâlissait d'une façon visible. ,

<â4 LfeS CalTTAilBRS ftO LÂIId(^OCNrr.

Le moment arriva où elle s'éclipsa tout à fait.

C'était dans la ville de ***, en Allemagne. Le chevalier (le Briquesol jouait au creps, et il avait trouvé fort ingénieux et fort commode de commander à la fortune avec des dés pipés.

Mais, là comme à Naples, la prudence lui manqua. Le flagrant délit fut const%tg. Il avait affaire à des fils de famille fort influents ^s la ville; la police le prit au collet, et, sans autre forme de procès, l'envoya méditer pendant quelques mois en prison, sur les avantages et les inconvénients des cartes bisautées et des dés trop com* plaisants.

Quand le Français sortit de la geôle, il était sans le sou, les jeunes gens trompés par lui ayant jugé convenable de se faire accorder, à titre d'indemnité, la totalité des sommes dont il était possesseur.

Poussé par la nécessité, et se trouvant sans ressources sur le pavé, le chevalier de Briquesol se fit voleur^ de filou qu'il était déjà.

Une bourse assez bien garnie fut adroitement dérobée par lui à une vieille dame chez laquelle il s'était introduit, grâce à un message supposé dont il avait été chargé, disait-il, par un vieux parent de la douairière, établi en France depuis longues années.

Les quelques pièces d'or qu'il se procura ainsi lui servirent à gagner Aix-la-Chapelle. Là, il entra dans une maison de jeu, et mit sur la noire le peu qui restait dans sa bourse. La fortune lui sourit, et une martingale de quatre coups le remit tout à fait à flot. Pendant deux mois qu'il passa à Âix-laChapelle, il joua chaque jour, et avec tant de sagesse et tant de chance.que, vers la fin de la sai-

LES CNfeVAUERS Dtl LANSOVEMSt. 45t

son, il se retrouva riche d'une soixantaine de mille franco.

L'année d'après, ayant repris le nom de comte de Fly, le Feul qui, dans ses idées de joueur superstitieux, lui portât règlement bonheur, il arriva à Munich et se trouvait mêlé, de la manière que nous savons, k la vie de Perdlta.

Une rencontre avait eu lieu entre Stéphen et lui, le lendemain du jour où la jeune fiUe était ramassée mourante et folle sous les pieds des chevaux du prince de ***f et la destinée injuste avait fait tomber le pauvre étudiant de Munich sous Tépée de ravenlurier Français.

Après ce honteux exploit, le comte de Fly quitta précipitamment, et pour cause, le territoire de Bavière; il craignait d'être poursuivi, et savait par expérience combien l'ajr des prisons est pesant et malsain.

Et puis, )a signora Lola Mont^s n'était point encore là pour protéger de a cravache d'amazone les duellistes trop heiireux.

Les r .o«îSqui précèdent ne sont, comme nos lecteurs vont bientôt le voir, qu'une sorte d'avant-propos qui nous amène à cette partie de notre histoire, où les événements prendront une couleur étrange et presque fantastique, quoique les faits sur lesquels nous nous basons soient parfaitement vrais, et connus d'ailleurs de toute l'Allemagne.

C'était à Bade, pendant la saison des eaux de l'année

Une foule immense d'étrangers encombrait, comme elle

456 LES CHEVALiÈKS hu iiAN\s(}CENEt.

le h\i chaque année, tous les hôtels de la petite capitale, et répandait ses flots éblouissants de grands seigneurs et de grandes damés, de filles légères et de chevaliers d'industrie, dans les environs enchanteurs de }a ville, sur le Cours, et dans les salons de jeu et de conversation.

Le comte de Fly était à Bade.

On comprend à merveille «jue son intention en venant aux eaux n'avait point été de risquer beaucoup d'or au jeu perfide, mais après tout loyal, de la roulette ou du (rente et quarante. Agir ainsi, c'eût été pour lui, suivant ses idées et ses habitudes, jouer une partie de dupe.

Son but (au milieu de l'inévitable familiarité qu'engendrent le tumulte et le laisser-aller) était de faire quelques connaissances brillantes, qu'il pût dans l'avenir exploiter à son profit.

Ceci n'était point mal vu, et nous pourrions affirmer qu'un grand nombre d'industriels font, en pareilles circonstances, un calcul absolument semblable.

Déjà M. de Fly s'était mis sur un assez bon pied d'intimité avec deuK ou trois margraves et autant de tnagnats, quand arriva à Bade un étranger que personne ne connaissait, mais que précédait une réputation colossale.

Cette réputation lui était acquise à deux titres : d'abord, par sa fortune, qui, disait-on, était immense; puis, par son originalité, qui, dépassant les bornes, du possible, semblait toucher de très-près à la folie.

C'était un Polonais de naissance illustre, qui s'appelait de Falckenberg.

On citait de lui des traits de la plus incroyable extravagance.

L'un d'eux suffira pour mettre nos lecteurs à même de

LBft CHBVALIBilS DO LAMâQUENGT. 157

juger quel homme excentrique c'était que le prince de Faickenberg.

Il ne s'était jamais marié, voici pourquoi.

Son habileté à tirer le pistolet était si grande, qu'à quarante pas il tuait une mouche sur un mur. Or, la première condition qu'il avait de tout temps mise à un mariage, était que la veille du jour des noces, sa belle fiancée lui permettrait d'abattre avec la balle de son arme une rose qu'elle tiendrait entre ses lèvres.

H eût fallu beaucoup d'amour pour faire passer une jeune fille par-dessus une semblable clause, et comme le prince de Faickenberg ne pouvait guère inspirer un tendre sentiment, toutes les fiancées reculèrent au moment de l'épreuve.

Son Excellence avait en effet quarante ans ur\ peu passés, il était de grande taille et d'une maigreur prodigieuse. Sa figure longue et osseuse, d'une pâleur presque livide, recevait un cachet d'étrangeté sauvage, d'un nez long et crochu assez semblable au bec d'un aigle, et de deux veux noirs, d'une fixité et d'un éclat insoutenables.

Tel les Italiens se figurent le Jettator, tel était le prince de Faickenberg.

H avait amené à Bade un grand train de gens et d'équipages, et apporté des sommes considérables, avec lesquelles il se proposait, disait-on, de faire sauter la banque par manière de divertissement.

Le prince avait fait louer d'avance pour lui et sa suite une maison tout entière ; il s'y installa, et pendant une semaine il vécut dans la retraite la plus profonde, ne sortant ni le jour ni la nuit, et passant son temps à tirer le pistolet dans le jardin qui dépendait de sa demeure.

458 LU CIBTALIBÎIS DO LAHSQOBRKT.

Tous les jours, à deux heures, une calèche découverte k six chevaux sortait de la maison du prince et parcourait les promenades ; mais cette voiture était vide, au vif désappointement des curieux, qui ne comprenaient pas qu'on vint aux eaux pour s'y enfermer entre quatre murailles.

Au bout d'une semaine, pour la première fois, quelqu'un se montra dans la calèche.

Ce quelqu'un était le prince.

Grande fut la surprise de la foulé, qui conjecturait que le nouveau venu pousserait l'originalité jusqu'à quitter l>ade sans avoir mis les pieds dehors ; plus grande encore fut-elle le soir, quand on vit M. de Falckenberg entrer dans les salons de jeu et s'approcher d'une table de trente et quarante.

Tous les Pontes pensèrent qu'il allait se passer quelque chose d'extraordinaire, et d'un mouvement unanime, retirèrent leurs enjeux.

— Les Croupiers eux-mêmes sentirent une érootiou inconnue agiter leurs cœurs, morts depuis si longtemps à toutes les émotions.

Un C3n(€ tf*IIoflniian.

Le prince de Faickenberg tira gravenieiit de l'une des basques de son habit, un large portefeuille qui contenait plusieurs billets de banque, et une somme énorme en un mandat payable à vue au porteur, et accepté par le principal banquier de Bade, puis il demanda à l'un des croupiers, quel était l'enjeu le, plus considérable qu'il fût permis de ponter d'un seul coup (1) ?

Le croupier allait répondre, lorsque M. Bénazet qui se trouvait là, s'approcha du prince, et lui dit avec une courtoisie parfaite, que cette fois la banque dérogerait à ses habitudes, et tiendrait tout ce que Son Excellence jugerait convenable déjouer.

Le prince s'inclina en signe de remerciment, et mit sur h rouge, vingt-cinq billets de banque de mille francs chacun.

(I) Le chiffre le plus considérable d'habilude est 8,000 fr., ci quand la banque est en perte de 3o,ooo fr. elle ne lient plus.

<60 LES CHEVALIERS D(J LANSQOBXBT.

La rouge sortit.

M. de Faickenberg fit son paro/i : la rouge gagna trois fois encore. Au quatrième coup, le priuce avait cinquante miiie écus de bénéfice, et la banque se trouvait momentanément sans argent.

— Que Votre Excellence veuille bien se donner la peine d'attendre quelques instants, '— dit alors M. Bénazet, — dans cinq minutes la banque sera de nouveau en mesure de tenir tout ce que voudra Votre Excellence.

— Je reviendrai demain, — répondit le prince. — El il s'éloigna, sans adresser la parole à qui que ce soit, sans paraître remarquer le moins du monde les provoquantes œillades d'un certain nombre de jolies femmes très- décolletées qui s'empressaient sur son passage.

Le lendemain il revint en effet.

Ce soir-là, et les deux jours suivants il joua de la même manière, sans combinaisons, sans Calculs d'aucune sorte, et il obtint les mêmes résultats.*

On ne parlait à Bade que de ce formidable bonheur. Des lettres adressées aux journaux de Paris allaient publier dans l'Europe entière, le nom du prince de Faickenberg, et M. Bénazet désespéré, se disait tout bas, que pour peu que cela continuât, il serait un homme ruiné.

Le comte de Fiy, attiré par un sentiment de vive et naturelle curiosité, ne manquait point de se trouver au premier rang de la nombreuse galerie, qui se formait chaque soir autour de l'heureux joueur.

Le cinquième jour, à l'heure accoutumée, M. de Faickenberg arriva à son poste, et comme de coutume i)Osa vingt-cinq billets de mille francs sur la rou(je.

Cela fait il croisa flegmatiquement les bras et attendit.

LES ClfSVAUCRS l>U UlfSQnBlftT* 461

Une minute après, uu frémissement de surprise courait dans les salons.

ÎA noire était sortie ! Pour la première fois le prince avait perdu, et Ton en était arrivé à croire, que le prince ne pouvait pas perdre.

Lui-même fit un geste d'étonncment, puis il prit cin* quante billets de banque dans son portefeuille et les mit de nouveau sur la rouge.

Une de ces inspirations avec lesquelles les joueurs se ruinent ou s'eurichissimt en une seconde, traversa dans ce moment l'esprit du comte de Fly.

— La déveine commence, — se dit-il : — elle sera ce qu'a été la veine.

Et cédant sans refléchir à l'instinct qui le poussait en avant, il posa cinquante mille francs sur la noire.

— Ah! — dit le prince en fronçant légèrement le sourcil : mais ce symptôme de mécontentement ne fut qu'un éclair et il salua le comte de Fly, comme au moment d'un duel on salue son adversaire.

Les spectateurs étaient plus nombreux ; l'altenîion redoublait : la pjrtie était devenue en effet doublement intéressante par l'apparition de ce nouveau joueur, qui paraissait vouloir lutter contre M. de Falckenberg.

— Faites votre jeu. Messieurs, rien ne va plus, — - dit le croupier de sa voix lente et nazillahle.

Les cartes tournèrent. ' La fwtri? était sortie de nouveau.

—■ Âl>i î — répéta seulement le prince, puis il ponta cent mille francs sur la gagnante.

On se demanda Cii qu'allait faire le comte de Fly. L'allfinte ne fui pôiiit lôngie, il changea tout simple-

iV lî

46! LES CHEVALILM DU LÀKSQ^'BKBT.

ment de côté, et mit à son tour cent nulle frmcê sur lu couleur que quittait le prince, c'est-àtlire sur Ja rouge.

La rouge sortit.

I.C comle (le Fly ne s'était point trompé ; Ivl déveine fui aussi terrible que la veine avait été prodigieuse, et, eu fort peu de coups, grâce à la martingale insensée de suo adversaii-c, qui doublait toujours et perdait sans cesse, le Français se trouvait possesseur de la somme immense que !e prince avait gagnée d'abord, et de celle fort importante aussi qu'il avait apportée à Bade

Du reste, à part ce léger froncement de sourcils dont nous avons parlé déjà, le calme du perdant ne s'était nullement démenti à chacun des coups malheureux qui le dépouillaient; et quand ses derniers billets de banque eurent disparu sous le râteau des croupiers pour aller de lii aux mains du comte de Fly, il dit à ce dernier, avec un sourire qui n'avait rien de forcé :

— Permettez-moi, Monsieur, de mettre ma voiture à votre disposition, afin d'emporter chez vous votre gain, assez considérable, sans contredit, pour vous attirer eo route quelque méchante affaire.

Le comte de Fly accepta.

— Vous êtes beau joueur. Monsieur, — fit le prince quand ils furent installés dans la voilure; — et quoique vous n'ayez pas joué précisément contre moi, puisque c'est la banque qui vous payait avec mon argent, je crois que je n'en serai pas moins bienvenu à vous proposer une revanche?...

Le comte de Fly hésita : La pensive lui vint que monsieur de Falckenberg voulait jouer avec lui sur parole, et

LkS GHSVALIÈIIS DO lansqueubt. 463

il aimait mieux ses beaux billets de banque qu'une parole d'honneur quelconque, fût-elle princière.

Nous ne savons si le Polonais devina les sentiments de sou adversaire, toujours est- il qu'il ajouta presqu'aussitôt : -

— Au surplus, Monsieur, comme j'ai pour habitude de uejouer jamais qu'avec mon argent devant moi, et que j'ai perdu presque tout ce que j'avais apporté, il faudrait que vous fussiez assez bon (dans le cas où vous me donneriez la revanche que je vous demande), pour m'accompaguer à mes domaines de Falckeuberg : lii, je ferais, au reste, de mon mieux pour vous distraire pendant quelques semaines. Si vous aimez la chasse, je vous ferai assister ii de magnifiques battues, dans des forêts vieilles comme le monde; et si le vin du Rhin n'est pas sans attraits pour vous, j'en ai dans mes caves qui peut soutenir la comparaison avec Je Johannisberg que le prince de Melttrnich envoie aux têtes couronnées.

Monsieur de Fly répondit (pi'il était aux ordres dj Son Excellence, et qu'il se trouvait très-heureux d'accepter sou aimable invitation.

— savez -vous jouer l'impériale? — demanda le prince.

— Oui, sans doute, — dit le Français.

— Si cela vous convient, c'est ctrtte partie que^ious choisirons.

— Va pour l'impériale, — répliqua monsieur de Fly. — Quand Votre Excellence compte-t-elie quitter Bade? — ajouta-t-il.

— Avez-vous quelque chose qui vous retienne ici ?

— Rien, absolument.

— Vous ne voyez par conséquent aucun obstacle k partir le plus tôt possible ?

464 IMS CBEVALIBRS DO LÀXSQDBRBT.

— Aucun.

— Alors, Qous nous meltrons eu route demain. Vous voyagez sans doute en poste?

— Oui.

— Vous vous ferez suivre par votre voiture, et nous ferons le trajet dans la mienne.

— Voilk qui est convenu, — répondit le comte de Fly. — Demain, à dix heures du matin, je serai k vos ordres.

Les terres et le château du prince de Falckenberg étaient situés dans celte partie de la Pologne où nous avons déjà conduit nos lecteurs lors du récit de Perdita.

Quelques lieues à peine séparaient ces domaines de ceux du vieux Staroste, qui, lui-même, guéri presque miraculeusement des blessure^ graves reçues dans la ouit terrible que nous avons racontée, entretenait avec le prince des relations de voisinage.

Les premiers jours qui suivirent l'arrivée du comte de Fly et de son hôte furent consacrés aux plaisirs de la chasse et de la table, et il ne fut nullement question de la revanche demandée et promise.

Chaque matin le Slaroste arrivait à cheval ; viu t piqucurs découplaient trois cents chiens dans les forêts du maitrs et le soir on rentrait, harassé de fatigue, après une chasse à courre homérique.

Un jour cependant, le temps était sombre et pluvieux. el l'on ne pouvait penser U sortir. — Le prince parla de se mettre? au jeu.

La pièce dans laquelle se trouvaient M. de Falckenberg,

LfiS C&EVAlISRS ht r.ANSOUKT<Bf. 4 6<(

le Staroste et le comte de Fly, était une vaste salle tendue de hautes tnpîsscries à personnages, et ornée de quelques vieux portraits eu pied, grossièrement peints, mais richement blusonnes.

Un grand feu pétillait dans une cheminée immense, devant laquelle était posée une table en bois dç chêne» aux pieds tournés. Sur cetle table un tapis de perse étalait ses couleurs éblouissantes.

Le prince tira quelques sons ^igus d'un petit sifflet d'argent, et donna Tordre axi valet qui se présenta d'apporter des cartes, six bouteilles du vin du RhiQ,^et trois verres.

Cela fait, le prince sortit et revint au bout d'un instant, tenant un petit coffret d'acier ciselé. Il posa ce coffret sur la table et s'assit en faisant signe au comte de Fly de prendre place en face de lui.

Le comte regardait le coffrel d'un œil i!e convoitise. 11 s'attendait à le voir rempli de billets de banque, de monnaie d'or, ou peut-être de pierres précieuses.

M. de Falckenberg décoiffa une des bouteilles, remplit les trois verres, vida le sien et ouvrit le coffret.

11 ne contenait que des parchemins.

— Vous convient- il, monsieur le comte, de]oue%.cenl mille francs en cent points d'impériale? — demanda le prince.

— Parftitement.

Le prince prit un parchemin dans le coffret et le posa près des cartes.

— Ceci, — dit-il, — est le titre de propriété d'un domaine qui vaut cent nriille écus, a qui vous appartiendra, après trois parties, si la chance m'est défavorable.

466 ifta ciifivAMliRs nu Lansquenet.

Le comle de Fîy lira cent mille francs de son |)orlefeu'lle, les mil à côlé du parrhemln cl prit les^carles.

Le Starosle roganlait faire cl fiimail d'un air impassible.

Si nos lecteurs ne connaissaient de longue date les usages et les hnbiludes du comte de Fly, nous aurions à introduire ici un récit singulièrement dramatique de la partie qui s'engagea, et pondant laquelle de fréquenles IntTmiltences, purent par instant, faire croire au prince que la chance allait se déclarer pour lui. Mais nos lecteurs savent à quoi s'en tsnir, et t>our eux, l'issue de la lutte ne peut pas ètra un seul instant douteuse.

En effet, quand vint le soir, le coffret était vide... Après avoir perdu sa fortune, le prince de Falckenberg avait joué et perdu son litre ; et désormais rien de ce qu'il avait possédé ne lui appartenait plus.

11 se K^va, flt retentir le sifflet d'ai^^nt qu'il Ma ensuite de son cou et qu'il posa sur la table, puis il ordonna de prévenir tous ses gens qu'ils eussent à se rassemUer dans la grande salle du château.

Là, il leur présenta le comte de Fly comme leur matlre, ci les avertit que désormais ils ne devaient obéissaDce qu'au nouveau possesseur de la seigneurie de Falckenb-^rg.

Knsuite il prit un manteau, dans les plis duquel il s'enveloppa ; il mit sur sa tète un chapeau de feutre gris à grands bords, et il fit quelques pas dans la direction de la porte.

Au moment de franchir le seuil, il s'arrêla et revint vers le. comte de Fly, lequel assistait avec stiipéfacUon à

i»cs cnRVAr/EJîs do lansqusnbt. rf/7

tout ce qui se passaU depuis que la dernière partie avait vXé perdue par le prince.

— Vous plairait-il , Monsieur, — lui demanda M. de Faickcnberg, — vous plairait-il de rentrer un inataut dans votre salon, j*S1 une proposition à vous faire?

l^e comte de Fly et le Staroste le suivirent.

— Monsieur, — dit le prince quand ils se trouveront seuls, — vous m'avez gagné tout ce que je possédais...

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