‹ Les Chevaliers du LansquenetChapitre 20 sur 30 · Français fit un geste afûrmatif · texte numérisé non relu

Français fit un geste afûrmatif

— Vous me l'avez gagné loyalement...

M. de Fly lit un second gaste, mais cette fois moins décidé que le premier^ Le prince continua :

— De droit, vous êtes désormais le seul princ(\jùle Falckf^nherg, mais il y en aura toujours un autre, de fait : Ciît autre, c'est moi. Ceci sera pour vous une chose gênante et fâcheuse, k laquelle je viens vous proposer de r.»médier.

— Gomment cela? — demanda le Français.

— Mon existence est pour vous un fbst?cle, et peutitre dépend-il devons de le briser, car je désire jouer avec vous ma vie contre cent mille écus.

Le comte de Fly ne comprenait pas, cela était écrit dans l'expression de sa figure, aussi M. de Falckenberg repriMl aussitôt :

— Si je gagne, je partirai avec le lambeau de fortune que le hasard m'aura rendu, et j'irai si loin, si loin, que vous n'entendrez jamais parler de moi à l'avenir ; si je perds, je vons donne ma parole d'honneur que dans cinq minutes, il n'y aura plus qu'un prince de Falckenberg de fmtj comme il n'y en a plus qu'un de droit.

En ee moment, le comte de Fly eut un bon mouvement.

•>468 Us ClIBTÀLlfiftS DO UflàQQENlT.

nous (levoas à la vérité d'en couvenir, et épouvanté par l'effrayant marcha que lui proposait le Polonais, îl s'écria :

— Mais, Monsieur, nous n'avons pas besoin de jouer, et je suis prêt à vous rendre telle somme ou tel domaine que vous jugerez convenable de reprendre...

— J'accepte les chances du hasard, — répondit fièrement le prince, — je n'accepte point une aumône, encore moins une insuite; teuez-vous-le pour dit!

— Mais enfin...

— Mais enfin, — interrompit M. de Falckenberg, — si vous' ne consentez point à jouer avec moi la partie que je vous propose, refusez tout de suite^ et Je quitterai votre maison à l'instant.

Une sScionde bonne pensée vint alors à M. de Fly : il se dit que, puisqu'il ne dépendait que de lui de gagner, il ne dépeudait aussi que de lui de perdre, et il acce pta.

Quel nom donner aux étranges caprices de la destinée? Comment expliquer ce qui se passa alors, autrement que par la sinistre intervention de quelque génie malfaisant? L'habileté du comte de Fly lui fit défaut en ce moment suprême où la vie d'un homme pouvait être sauvée ou perdue par son adresse : malgré tous ses efforts, la fatalité sembla prendre à tâche de déjouer chacune de ses combinaisons. Il gagna.

— Cette partie n'était pas sérieuse, — s'écria-t-il au moment où le prince jetait les cartes sur la table; — je ne l'accepte point, et je la regarde comme nulle.

M. de Falckenberg ne répondit pas un mot; il prit seulement une feuille de papier et écrivit ces mots d'une main ferme :

« Je déclare instituer M, le comle de Fly unique héritier

LfeS GHBVAMEnd DÛ L/lNSQUËNEt. 460

de ma forime et de mes titres, au préjudice de tous mes coUatéranuv, satis exception. Je déclare, en outre, que je mets volontairement fin à mes jours, et je désire que personne ne cherche à pénétrer les causes de mon suicide, »

11 data et signa ce court et sinistre testament, et sortit par une porte dérobée, qu'il ferma au verrou derrière lui, avant que M. de Fly a.t eu le temps de se jeter au-di vant de ses pas et de l'arrêter.

Le Staroste fumait toujours, et n'avait pas perdu pendant un seul instant sa muette impassibilité.

Cinq minutes après, la détonation d'une arme à feu annonçait que le prince de Faickenberg avait cessé de vivre.

Le comte de Fly, mis en possession de l'immense fortune qu'il avait si loyalement gagnée, s'accoutuma bien vite à mener une existence princière, en compagnie du Staroste, avec lequel il se lia fort iniimement.

Ces deux hommes également vicieux s'appréciaient au plus haut point, et sympathisaient l'un avec l'autre pour ce qui était mal.

On se souvient que Perdita les avait aperçus ensemble aux eaux de Bade, deux ans auparavant.

Ensemble encore nous les avons retrouvés dans les sa- Ions de lady Wigmorland, où le nouveau prince de Faickenberg fut singulièrement frappé de la beauté d'Esther de Cholsy, frappé à tel point, que le soir même il trouva moyen de se faire présenter à M. de Choisy, qui l'accueillit à merveille et qui, entrevoyant déjà la possibilité de gref-

170 LES CHEVAUBKS DU LAMSQUkNET.

fer sur son arbre généalc^îque un érjisson quasi-royâl, reçut très-froidement, comme nous le savons, les ouvertures de la chanoinesse, désirées cependant la veille encore avec tant d'ardeur.

La position à Paris de M. de Falckenberg (nous lai donnerons ce nom à l'avenir) nous paraissant maintenant suffisamment établie, nous allons reprendre, pour ne plus le quitter, le fil de notre récit.

Perdlta et PAnioar.

Le jour de son arrivée à Paris, la chanoinesse encore souffrante, et d'alleurs très-fatiguée du voyage, se relira de bonne heure dans la chambre que son neveu lui avait fait préparer, et M. d'Entragues, bouleversé par ce qu'il avait appris de la comtesse de Boisjol, relativement à la froideur de M. de Chbisy, froideur qui remettait eu ques- 1ion le succès de tous ses projets, quitia sa maison vers les neuf heures du soir, et entreprit sur les boulevards une promenade sans but, marchant au hasard, coudoyé par les passants, et essayant vainement de mettre un peu d'ordre et de calme dans les pensées tumultueuses qui faisaient bouillonner son cerveau.

Georges, nous le savons, comme la plupart des hommes d'action et d'énergie, détestait avant tout l'incertitude. Aussi, quand la lumière commença à reparaître au milieu du chaos de sou, esprit, sa première inspiration fut d'aller taut droit chez M. de Choisy, et de lui demander une ex-

nâ LLS CttEVAMEdS DU LA^SOUbSllf .

plication franche et décisive qui ne lui permettrait point d'abriter un refus, derrière ces réticences et ces mots sans suite, sans poriée et sans signifiiiatlon, qu'il aimait tant à employer.

Le cumte d*Enlragues monta dans le premier cabriolet qu'il rencontra, et se fit conduire rue Saint-Dominique k YHotel des Ambassadeurs. Là il apprit du concierge que M. de Choisy était sorti immédiatement après son dîner, avec sa femme et sa fille, dans la voiture du prince de Faicktuberg, el «iu'on ignorait complètement l'endroit où ils étaient allés.

— Toujours le prince de Falckenberg ! — se dit Georges... — qu'est-ce donc que cet étranger maudit, et pourquoi se trouve-l-il ainsi sur mon chemin ?

Tout en se posant cette question insoluble, le Jeune homme remonta dans le cabriolet, et, songeaiit que depuis plusieurs jours il ne s'était point occupé de ce qui se passait à la maison de Vincennes, il donna l'ordre au cocher de gagner la barrière Saint-Antoine.

Arrivé à quelques centaines de pas du pavillon de chasse, Georges descendit de voiture, et continua son chemiu pèdestrement.

Il était alors dix heures et demie passées, la nuit était sombre, pas une étoile ne brillait au ciel, pas une lumière sur la terre, à l'exception pourtant d'un point lumineux qui se détachait à l'une des meurtrières du donjon de Vincennes.

Georges s'engagea dans le petit sentier bordé d'une double haie d'épines, et quand dans l'obscurité il rencontra sous la main les barreaux de la porte k claires-voies.

LSI CSBTÀf.lBR8 DO LASSOncIfBT. 473

Il se mit à siffler les premières mesures de la r^nde de Parts la nuit,

11 se (ut et attendit un instant.

Le silence continuait autour de lui, et nul mouvement ne se faisait ou du moins ne semblait se faire dans Tintérie:.r de la maison.

Georges poussa brusquement la porte. Elle s'ouvrit.

— Quelle négligence! — se dit le jeune homme en pénétrant dans la cour, — payez donc bien cher des misérables comme ceux-là, pour qu'ils ne se donnent pas même la peine d't xécuter vos ordres î On entre ici comme dans une grange!

Ce court monologue avait conduit M. d'Entragues jusqu'au seuil de la première pièce.

Il s'arrêta de nouveau, frappa trois coups contre le bois de la porte, et prononça d'une voix basse quoique trèsdistincte la phrase convenue avec Rosolio :

« Galuchet pour toujours ! »

Personne ne répondit, et Georges sentit avec une profonde surprise 4, un certain trouble d'esprit, que cette seconde porte cédait sous sa pression comme avait déjà cédé celle de la cour.

Il entra.

La salle dans laquelle il se trouvait était obscure et semblait déserte, car on n'entendait aucun bruit, si faible qu'il fût.

Georges s'approcha à tâtons de l'endroit où il savait être le foyer, et il remua les cendres avec la pointe d* sa botte : les cendres étaient froides, et le feu, depuis longtemps déjà sans doute, avait cessé de brûler. ^

Heureusement M. d'Entri^gue^, fumeur déterminé, avait

476 LBS GHBVAfHBRS DU LANSQUBJf&T»

£Ue ne se connaissait point d'ennemis. Personne au monde (du moins elle le supposait), ne pouvait avoir un intérêt quelcon({Ue à la garder prisonnière, après l'avoir attirée dans uu piège, et les paroles triviales que Rosolio lui avait dites la veille : Vous êtes chez un particulier qm a besoin que vous restiez à l'ombre pendant quelque lemps^ avaient glissé sur son esprit sans y prociuire une bien vive impression.

La supposition qui lui parut après tout la plus vraisemblable, fut qu'elle était tombée aux mains de quelque vieillard devenu amoureux de sa beauté, et qui, voulant la posséder à tout prix, n'avait point reculé devant un enlèvement, et sans doute ne reculTait pas davantage devant des violences ou des pièges nouveaux pour en arriver à satisfaire sa passion.

Cette idée devint pour la jeune femme un véritable cauchemar; elle crut voir à chaque coiti de la chambre des trappes et des portes secrètes; elle se figura que les aliments que 1 i servait Rosolio et les boissons qu'il mettait sur sa table étaient bourrés de drogues narcotiques et de substances aphrodisiaques; alors elle se mit à ne manger que du pain, à ne boire que quelques gouttes d'eau; le soir elle se ietait tout habillée sur son lit, dormait d'un sommeil interrompu, peuplé de visions hideuses, et se réveillait avec un frisson d'effroi au moindre craquement d'un meuble, enfin elle ne quittait pas un instant le couteau dont elle s'était empâté,. et qu'elle portait sans cesse entresa robeei son^îorset- -,

Sans aucun douie, si cet état de perpétudles angoisses avaii dû >;e prolonger qui lquepeu,!la malheureuse Perdita n'aurait point résisté à l'exaspération du système nei^e^x

causée par des soufifrances et des hallucinations continuelles, et l'on aurait vu se renouveler ce fait incroyable et digne de la barbarie du moyen âge, d'une jeune femme mourant dans un cachot, en Tan 1845, et à quelques centaines de pas, à peine, de Tune des portes de Paris.

Heureusement le sort en avait décidé autrement, et voici les faits bizarres qui devaient amener la délivrance de Perdita.

On se souvient sans doute que Georges d'Entragues. dans la nuit même de l'enlèvement, avait annonce à Roeolio, que, le lendemain à dix heures du soir, VAmowr viendrait assister lui et son acolyte TEnrhumé dans leur métier de surveillants, ou pour mieux dire de geôliers.

Or, le soir vint, et l'Amour n'arriva pas.

Le lendemain passa, puis la semaine tout entière sans qu'on entendit parler à la petite maison de cet estimable personnage. ■

Rosolio maugréait bien de temps en temps de. cette basanée prolongée, mais il finit par eu prendre son parti en réfléchissant que si, à la vérité, il était assujetti à une surveillance plus continue, les profits ne pourraient manquer d'être plus considérables, et que d'ailleurs il trouvait ua avantage d'un peu plus de trente-trois pour cent à ne partager qu'avec un seul comve, l'excellent vin de Bordeaux, le rhum, le kirsch et l'eau-de-vie dont le buffet de. la salle basse était abondamment pourvu.

Le neuvième jour, sur les dix heures du soir, au moment où Rosolio allait s'endormir au coin du feu, après avoir préalablement visité les verroux ei^érieurs de la porte de Perdita, et posé l'Enrhumé en sentinelle sur les IV. ^ 4 .

478 LE$ GflETALIBBS BU tARSQOIHBT.

deraîères marches de l'escalier, m Ykkxki coup de sifllet lui fit piAter l'oreille.

11 entr'ouTrit la porte et il eotendît uneroix qui chantûDuait dans le petit cbemin :

Galadiet ponr tODJoi rs, ToHà mes «cals aflnoan.

Mes seuls amoars, Tojonrs.

La nuit comme ]e jour.

Rosolio crut d'abord que c'était IL d'Entragues, et il alla ouvrir, quoique assez surpris de cette manière de se présenter.

Il s'était si bien accoutumé à l'idée que l'Amottr avait complètement déserté leur entreprise, que sa surprise fot extrême en le reconnaissant.

— Comment, c'est toi! — 's'écfîa-t-îl en refermant la porte de la cour après avoir introduit l'arrivant.

— Eh oui ! c'est moi, en personne, mais bigrement gelé,

— Je croyais que tu ne viendrais jamaist

— Je le croyais pardieu Men attssil •— Que fi'est-^il dottc passé?

— Rentrons d'abord, et cbauilbiiaHMMB un pea «i c'est possible, }e le ferai ensuite le manié de la chcse.

Roaolio et l'Âmoui* gagnèrent la salle du rez-de^dmassée; UB paquet de fasciiMB fut )eté daas le foyer, dont il ranima les feux mourants, M «ne boBteille fut placée sur le manteau de la cheninée par les soins de l'Italien, qui n'était point assez ^oîste pour méconnaîtra les devoirs sacrés de rfaosi»Ualité« ea ne trinqusuit (.as à la bienvaiue un peu tasdive 4e l'Aoïour.

-*- Parfait ! — dit ce deraier après avoir avalé emp

sur coup trots ou quatre petits verres. — Parfait 1 c'est un velours! ça vous double les cavités de l'œsophage d'^ne façon voluptueuse en diable! chic n" i, c'est tout dire!

— Ton histoire? ton histoire? demanda Rosolio. L'Amour fit claquer une dernière fois ses lèvres, croisa

ses jambes à la façon de Frédérîck-Lemaître dans le quatrième acte de Don César de Bazan, jeta loin de lui son feutre gras qui s'en fut rouler au fond de la chambre, éboarilfe coquettement ce ffui lui restait de cheveux, et dit :

— Voici l'anecdote, ça n'est pas long, mais c'est se igné! Tu te rappeBes le jour, em plutôt la nuit où nous avons exécuté le tour de passe-passe, qui consistait à escamoter une femme ni plus ni moins qu'une muscade?...

— Si je m'en rappelle ? — fit Rosolio, — cette bêtise !

— Je te prie de me laisser, pour le quart d'heure, continuer le monologue. Je uïontai donc sur le siège avec le bourgeois, pour reconduire le sapm à domicile.

— Et tu devais reveuir ici le lendemain soîr.

—  dix heures précises, je lésais bien; mais attends un peu. Le bourgeois jugea à propos, en me lâchant au coin de la rue Saint-Lazare, de me donner un napoléon ; je trouvai œ procédé mesquin, car enfin, pendant qu'il y était, il pouvait tout aussi bien tirer deux jaunets de sa poche ; pourtant j'acceptai, le casernai l'équipage chez le loueur ot on m'avait dit &t lefeisser, et faîTlaS me coucher.

— Tu vas peut-être me dire quie tu as idormi tout ce: femps-Ià, ^ interrompît RosoHo.

— Ça se pourrait : on a vu des loirs ëi des taupes quf ont dormi pendant trois cent soixante-cinq ans tout d'un somme, à ce que m'a dft wi individu qui lavaîl connu un

ÎS') ' I.LS CHEVAMEnS DU I.A.VSQUKSKr.

savant qui avait observé la chose ; mais je dois k la vérit:'' de déclarer que je ne me suis pas trouvé dans cette posi> tion-là. Je me réveillai sur le> six heures du soir, et, ne sachant que devenir jusqu'à dix heures, heure où je comptais arriver ici, je m'en allai manger des tripes à la mode de Caen, chez la mère La Hure, où on les accommode pas mal. Je me mis mes trois litres à quinze sur la conscience, et l'idée me vint de faire un ou deux tours de lansquenet, histoire de passer le temfts et de recoller qiiéques monacos. J'avais la chance, et je gagnai du premier coup quarante balles,

— Farceur, tu avais maquillé les brèmes (1) .'. ..

— Ma foi non !

— Ailonsdonc!

— Parole d'honneur sacrée, c'était l'hasard, pur hasarJ •

— Enfin, si tu J tiens, je te crois.

— Et que t'as biea raison. Si je l'avais fait, pourquoi donc que je m'en cachetais avec les amis? y a pas de mal !

— Coniinue.

— Bref, étant à la tête de pas trop mal de roues de derrière, je voulus me payer la gaudriole, et je passai dans la salle du bastringue.

— Et tu jetas le mouchoir à une odalisque, sultan inanqué que tu es !

— On en a vu, des sultans, et peut-être bien aussi des pachas à trente-six queues, qui ne me valaient pas...

— C'est toi qui le dis.

— Rosolio, ne m'asticote pas, et si tu veux savoir la fin, laisse-moi finir.

(t) Maquiller les brèmes : — Piépa-er les cartes.

LES CllEVALŒRS 1»U LANi»QUii!(ST. ^81

— Ça va, j'écoule.

— Donc, il y avait la Filosclle, tu sais, la petite brune qui a un œil de vccre et un filet de voix, et que je voulais faire débuter dans les temps au Pauthéou comme choriste, par l'intermédiaire d'une connaissance à moi qui connaissait la connaissance d'un machinistes. Je l'invite donc avec politesse, comme ça se doit à l'égard du beau sexe, à prendre un verre de vin avec moi, avant que la polka ne commence; elle me répond qu'elle ne peut pas. Je lui liemande pourquoi, elle me réplique que le grand Malicard l'a reteinte (elle a dit le mot); tu sais, Malicard, qui a fait faillite après avoir entrepris les contre-marques au i^etit-Lazary. Moi, galant et troubadour comme un guerrier français que j'aurais pu être, je vas de t^avantj l'cnipoig' e Filoselle et je veux la faire polker diautor; Mali- (ard arrive, m'appelle canaille eipropre-à-rien; je lui réponds, la querelle s'engage, on nous entoure, on nous pousse, on nous anime, je lui jette une table à la tête, il nie tombe dessus, et comme il est plus fort que moi, je reçois une des plus vénérables tripotées dont j'aie jamais entendu parler.

- Tu as été rossé, mon pauvre vieux î '

— Ah î fichtre ! rossé, je trouve l'expression un peu modes' e, dis donc moulu, assassiné!...

— Et enfin?...

— Enfin, la mère La Hure est arrivée, m'a fait retirer de dessous, à ce qu'il parait, car j'étais sans connaissance, et le gueusard tapait toujours. On a cru que j'étais tué, et la mère La Hure, pour éviter une esclandre, m'a fait transvaser dans un cabinet particulier, où on m'a mis

1 s 1 LES CHEVALIERS DU LANSQUENLT.

au li. et bassiné tout le corps avec de l'eau-de-vie (fameux remède, qui réussit aussi avec les chevaux fourbus).

— Et tu n'étais pas mort!

— Ma foi non, je n'avais même aucun membre fractionné; mais, quand je revins à moi, je me trouvai tout démoralisé de la raclée que j'avais reçue, et avec pas plus de force qu'une moucha pour mettre les pattes l'une devant l'autre. La mère La Hure, qui m'avait vu plein ma poche de tmnes de cinq balles (i), ne demandait pas mieux que de me garder et de me soigner. J'ai donc passé là mou temps très-gentiment à me dorloter et à me goberger jusqu'à aujourd'hui où, voyant mes forces complètement revenues, et mes monarques tout à fait disparus, j'ai pris le parti de venir retrouver les amis, et me voilllà! Voilà.

— C'est iialpitanti — fit Rosolio.

— N'est-ce pas?

— Mais je te trouve un peu changé.

— Ça s'explique par les torgnioles et le bouillon de veau.

— Enfin, puisque tu es ici, c'est bien, et je propose une tournée en ton honneur!

— Accepté à l'unanimité.

Les trois verres furent aussitôt remplis, puis choqués les uns contre les autres en signe de bonne amitié.

— A la santé de l'Amour! — - dit Rosolio en vidant le sien.

Et l'Enrhumé répéta ce toast en murmurant lui aussi de sa voix disparue :

— A la santé de l'Amour !

(I) Tunnes de cinq balles : — Pièces de cinq Trafics.

PerdlCa et 1* Amour ^futCe).

-^ Voiht qui est fort Meo:, — dit l'Aindur, après avoir répondu par des libations nouvelles à la politesse de Rosolio ei de rfinrhumé; — vous savez maintenant les causes de mon éclipse totale, et je ne serais pas fâché d'^apprendre à moa tour ce q^A s'est passé ici depuis moi ?

— Rien da tomC, ^ répoodit Rosolio.

— Gomment, rien ?

— Ma foi non.

— La donzelle est toujours en haut cependant.

— Oh l pour ça, plus que jamais.

— A-t-elle fait beaucoup de tapage dans les premiers temps?

— Pas plus qu'un mouton non sevré.

— Alors ça ne lui fait pas trop de chagrin d'être Ici ? «— A part qu'elle ne veut manger que du/pain, boire que

de Peau, et qu'elle maigrit que c'est une bénédiction, elle doit se trouver comme un coq en pâte.

— Et pourquoi ne mange-t-elle pas?

— Je crois, — répondit Rosolio avec indifférence en Lourrant sa pipe, — je crois (J^'elle se frgure qu'on veiii l'empoisonner.

— Pauvre petite femme! — dit l'Amour avec une sorte de compassion; et tu ne la rassures pas?

— Pourquoi faire ?

— On dirait que tu lui en veux. Est-ce qu'elle l'a fait quelque chose ?

— Justement.

— Et quoi donc?

— Te flgurès-tu, uue fichue bégueule, à qui Je propose mon cœur...

— Qu'elle a eu le mauvais goût de refuser?

— En me flanquant très-gentiment à la porte, comme un je ne sais quoi !

— Ah ! ah ! — fit TÂmour, en riant de la mésaventure amoureuse de l'Italien.

— Ça n'est pas drôle ! — répondit celui-ci, — ei je if jure, foi de Rosolio, qu'elle s'en repentira un de ces jours

— Comment?

— J'ai mon plan.

— Ah! tuas un plan?

— Oui.

— Lequel?

— Ça se fait dans tous les romans et dans les j^èces de comédie, où ça réussit toujours parfaitement.

— Enfin.

— La mijaurée ne boit que de l'eau, mais encore faut-il bien qu'elle en boive. J'ai fait acheter l'autre Jour par 1 Enrhumé, chez un apolhirairo de Vincennos qui n'y a

IBS CHEVALIERS DU LÀNSQUBNST. i 85

VU que du feu, une poudre qui endort ; je lui en flanquerai, pas plus tard que demain, une si bonne dose dans^ carafe, que n'avalât-elle qu'une gorgée, son affaire est claire; et, ma foi, alors...

— Alors?

— Dame! quand on dort et que le sommeil est solide, 11 n'y a pas moyen de faire la prude.

— Bravo! bien joué. Où est-elle donc celte poudre?

— Sur la cheminée, dans cette boîte bleue.

— Nous rirons bien de sa mine en se réveillant !

— Oui, c'est ca qui sera drôle!

— Ah! çà, il paraît qu'elle est jolie?

— Comme l'amour.

— Merci !

— Sans calembour!

— N'y a pas d'offense. — Et le bourgeois vient-il la voir?

— Ah! bien oui!

— Jamais?

— 11 n'y a poiil de danger qu'il lui montre seulement le bout de son nez ; il a un peu trop peur qu'elle le reconnaisse.

— Ça lui procurerait donc du désagrément, à lui?

— Il faut croire.

— Vous l'avez revu, cependant ?

— Rien qu'une fois, le jour où nous t'attendions; il est arrivé à neuf heures trois quarts, et parti à dix heures moins cinq minutes.

— Et depuis?

— Depuis,, nous n'avons pas plus entendu parler de lui que du chien vert.

— Tiens! tiens!

486 LES CHBVAMEttS 00 ULNSQtJKNIir.

— Puisque je te dis qu'on ferait atec toirt ç:> uœ pièce sûigaée pour les Fumenamlmles.

— Et moi, quand est-ce que je pourrai la voir, cette jeune personne?

— Tu es curieux de faire sa connaissance ?

— Maisz-oui.

— Est-ce que tu voudrais aussi pousser ta pointe, par hasard?

— Ou ne sait pas !

— Scélérat de l'Amour! — dit Rosolio en riaMftt. — Parole d'honneur! tu abuses de ton physique!

— Il en abuse! — gromisela l'Enrhumé, qa\ commençait à avoir envie qu'on le laissât dormir.

— Enfin,'— reprit Rosolio, — tu y monteras demain matin, et tu auras tout le temps de* lui faire t^œii en lui portant son déjeuner. Maintenant, éis-moi, as^u semnseil et veux-tu dormir ?

— J'avoue que ça m'arrangerait asrez. (Xi couche-t-on ici?

— Tu vas voir, — répondit Rosolio en tirant d'un placard trois mateiats qu'il étendit par terre. — Nous coucherofis «asemble» — reprit-4L

— Non, non, — répliqua vivement l'Amdur; — je ne puis dormir que quand je suis seul.

— A ton aise, — fil l'italteB en dédocAlanl les natdas; — le lil sera plus dur, voilà tout.

L'Ënrhumô se posta au pied de l'escalier, et veprli sa faction, interrompue par l'arrivée du troisième personnage.

Rosolio SA coucfaa au fond de la chambre.

L'Amour, en sa qualité de convalescent, aTeiipiira ëa fnatelàs le plus voisin du foyer.

LES CHEVAUEnS". DU tAN&Qt'ENgT. 4 87

Tous deux, au bout de quelques minutes, dormaient d'un sommeil entrecoupé de ronflements sonores, et qui pour n'être pas celui de Tinnocence, n'en était pas moins profond.

Le lendemain matin vers les dix heuri^, Rosolio mit sur un plateau une serviette, un petit pain, la moitié d'un jambon et une carafe d'eau, avec la prestesse et l'agilité d'un garçon de restaurant, puis il dit à l'Amour, qui le regardait faire :

— Yoilà les vivres dei'Objel ; est-c* toi qui monte?

— Oui, répondit l'Ajuour : mais explique -moi une chdse...

Ça peut se faire...

— Tu dis que la douzelle ne se nourrit que de pain, et tu la combles de charcuterie, à quoi bon?

~ Elle n'y touchera pas, ceci la regarde; mais tu coioprends,. je ne veux pas qu'dle piûsse dire uu jour aa bourgeois qu'on a manqué aux égards.. . Il a dans l'idée qu'on la nourrisse bieu, cet homme; en la npurrit à bouche que veux-tu. : c'est sa faute si elle boude Ja pitance.

— Compris! — répondit l'Amour; puis il ajouta, en désignant la carafe posée sur le plateau : — Est-ce que c'est ce matin que ça se joue, l'infusion en question de poudre de Perlinpinpin f

— Eh non! bêta! Je réserve la comédie pour ce soir, et mon ptrojet, puisque tu es là pouyr me rempkucer, est d'aller tantôt respirer légèrement le grand air, et vèder

«88 LES CBEVAUBRS DU LARSQOEKET.

quelques fioles dans nuboucfton que je connais à la barrière Saint-Àctoine.

— Â ton aise, je garderai la boutique avec rEnrhum*-. Maintenant je monte.

— Un instant, il s'agit d'abord de di'guiser tant soit p€u tes avantages extérieurs...

— Pourquoi faire?

— Pour que, la demoiselle ne le reconnaisse pas, dans le cas où elle aurait eu la chance de te rencontrer autrefois dans le grand monde.

— Au fait, c'est une idée...

— Prends ceci.

Et Rosolio affubla l'Amour du carrick noisette , de h perruque et de la barbe blonde, qui lui servaient à luimême quand il allait chez Perdita.

— Bigre! — s'écria le président de la société des Rossignols en se regardant dans un fragment de miroir qui *se trouvait là. — Bigre, que je suis laid comme ça!

— Je ne trouve pas! — répopdit Rosolio en riant, — au contraire, ça change ta boule et ça t'embellit.

L'Amour haussa les épaules à ce raisonnement qui b:i parut singulièrement paradoxal, mais il ne se donna point la peine d'y répondre autrement que par un dédaigneux silence; il prit le plateau que Rosolio lui présentait, et grimpa les marches de l'escalier qui conduisait chez la prisonnière.

Perdita, selon sq|) habitude, avait quitté depuis longtemps le lit sur lequel elle se jetait tout habillée, elle avait

Lta CliEVAIJEltS DU LANSQUENET. 1M')

allumé les bougies et sommeillait dans un fauteuil au coin du foyer éteint.

Nous disons qu'elle avait allumé les bougies, car les plaques de tôle, remplaçant les carreaux de la fenêtre, interceptaient les rayons du jour, et la pauvre captive, privée môme des clartés du soleil, était forcée de se créer une lumière factice.

L'insuffisance de la nourriture qu'elle prenait, et surtout l'absence presque complète de sommeil, du moins de sommeil calme et réparateur, avait amené Perdita î) un ,état de faiblesse extrême.

Sa pftleur habituelle était devenue livide, et ses grands yeux noirs, entourés d'une auréole bistrée, perdaient de plus en plus leur brillante étincelle, noyés chaque jour dans des larmes muettes et amères.

Au moment où la porte s'ouvrit elle tressaillit de tout son corps, comme tressaillerait un cadavre touché par le fluide galvanique, et elle attacha, sur le nouveau venu^ ses yeux pleins d inquiétude et de terreur.

Dans le premier moment la ressemblance de costume lui Ot croire à la présence de RosdUo, mais au bout d'une seconde elle s'aperçut de son erreur et se prit à trembler plus fort, car, dans sa déplorable position, . toute cho^e iuaccoutuméedevait lui causer des angoisses et des appréhensions croissantes.

Quant à l'Amour il est tout simple qu'il lie reconnut point Perdita tout de suite ; il ne l'avait jamais vue qu'en costume de chanteuse des rues, et d'aiPeurs elle était assez changée pour que ses traits amaigris produisissent utie impression . toute différente de celle qu'ils f^iisaient habituellement.

t90 LBS CHEVALIBPS DU LANSQUBKET.

L'Amour commença par déposer sur la petite table le plateau qu'il portait, puis il s'approcha de Perdita et lui dit :

— Si Gous ne nous connanssons pas encore, iiie& amours, ça tient à ce que nous ne nous sommes pmm vus; mais, soyez tnanquille, nous ferons connaissance.... et fort intimement, je m'en flatte î — ajouta-t-il d'un air conquérant.

La voix de l'Amour, ^oique déguisée en parlie fiar les moustaches postiches qui gênaient l'émission des sons, frappa la jeune femme, qui se dit aussitôt qu'elle avait entendu souvent cette voix, que c'était une v(Hx aniie, et qui chercha à rassembler ses souvenirs fugitifs. £Ue leva donc vivement ia tôte et fixa sur l'Âmour un regard étonné et interrogateur en disant avec émotion :

-~ Qui ètes-vous, Monsieur, qui êtes-vous? il me sewble que je vous connais....

La sensation que Perdita venait d'éprouver réagit immédiatement sur l'Amaur» qm s'écria :

~« Sac à papier ! cet organe m'est familier 1 mais oîi rai- je oui?

Puis,, sans fouiller {dus longtemps dans sa mémoire» il saisit une bougie sur la cheminée, l'approcha du visage de PerdKa, en se servant de sa maki ouverte comme ('e réflecteur, pour concentrer toute la clarté sur la jeune femme dont il étudia les traits pendant un instant.

Perdita faisait de son côté le même examen, mais sans restât, à cause du déguisement de l'Amour.

— Ah! fichtre) <— s'écria tout à coup ce dernier en replaçant brusquement la bougie sur la chemiiiée; — c'est-y possible! c'est-y possible!

— Quoi donc?— demanda Perdita, qui devina quelque chose d'heureux dans l'expression de joie qui se peignit sur la figure de l'Amour.

— C'est vous ! vous ici ! vous la Fauvette ! la pauvre petite Fauvette en cage !

Perdita se souvenait bien que ce nom de la Fauvette lui avait été donné jadis. ' Mais où, et quand ? voilà ce qui échappait à son esprit troublé.

— N'empêche \ — reprit l'Amour, — on peut dire, et sans blagveSy que je suis un peu content de vous trouver ici, et que je suis arrivé à temps, ni trop tôt ni trop tard I

— Mais enfin, Monsieur, qui êtes-vous? qui êtes-vous donc? — s'écria Perdita de plus en plus surprise, de plus en plus émue.

L'Amour allait répondre ; mais un léger bruit qu'il crut entendre dans l'escalier lui fit supposer qu'on écoutait à la porte. Il se pencha vers la jeune femme et lui dit \ l'oreille d'un ton bas et étouffé :

— Je suis un ami. Tenez-vous tranquille, buvez, mangez, n'ayez plus peur i Je veille sur vous et je vous verrai

tantôt.

Puis, laissant Perdita stupéfaite, il sortit précipitamment, assujettit les verroux en dehors, et rejoignit Rosolio et l'Enrhumé qui l'attendaient pour déjeuner.

L'évasion.

— Ëh bien ! — fit Rosolio d'un air moqueur» au moment où l'Amour posait le pied sur la deroière marche de l'escalier, — j'espère que tu y as mis le temps, et que tu as dû récolter pas mal d'agrément?

— Ne m'en parle pas! — répliqua l'Amour en jouant la mauvaise humeur et en se débarrassant de sa barbe postiche... — une pécore qui fait sa tête, et qui est maigre comme une mauviette ! Moi, d'abord, je ne m'en cache pas, j'aime les femmes dodues. Si j'étais monarque, j'ordonnerais sous peine d'amende l'usage exclusif du rachaout des Arabes pour les jeunes personnes : quand on en mange une demi-livre le matin, ça vous fait dans U journée trois livres de graisse l

— Farceur !

— Qu'est-ce que tu veux, j'aime pas les os !

— Gomme ça elle t'a mal reçu ?

— A l'instar d'un caniche dans un jeu de boules.

Page 1