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IV

194 I.CS CHEVAMEitS DU LANSQUENET.

— Qu'est-ce qu'elle l'a dit?

Que j'étais un animaU et qu'elle me priait de /ic/^ ^ camp ! — - C'était couit, mais c'était complet!

— Je lui ai répondu qu'elle était une chipie ; elle a pris ses grands airs, et j'ai tiré ma crampe*.

— Laisse faire, ce soir nous rirons.

— Avec la poudre de Perlinpinpm^ hein ?

— Juste.

— Le fait est que ça sera un peu drôle !

— Est-ce que j'en suis? — murmura l'Enrhumé.

— Toi, mon bonhomme ! — répondit Rosolio, qui considérait son acolyte comme un personnage tout à fait subalterne, — beaucoup de navets !

L'EnrhuiTîé ne se gêna point pour exprimer sou mécontentement par toutes sortes de grognements inarticulés; et le déjeuner coiîimencé s'acheva sans autres incidents dignes d'être rapportés ici.

— Maintenant, — fit Rosolio en essuyant sa bouche et en bourrant sa pipe, — attention au commandement!

— Qu'y a-i-il ? — demanda l'Amour.

— 11 y a que je m'en vas me donner de l'air, comme je le l'ai dit ce matin.

— Eh bien ! c'est bon, file!

— Minute' fais bien attention que voici notre ordre de bataille : je suis le général, tu es le lieutenant, et l'Enrhumé le simple pioupiou,

— Pourquoi donc que lu es plus que moi, loi? interrompit l'Amour.

(J) Tirer sa crampe, s'en aller.

i.es cnEVÂLiBKS nu lansquenet. 19o

— Oui, pourquoi donc qu'il est plus que nous, lui ? — aboya TEnrhumé.

— Parce que le bourgeois m'a donné la direction de la machine; parce que toi, l'Amour, tu as déserté ton poste pendant huit jours, et parce que toi, l'Enrhumé notre ami, tu es un imbécile i Mais il ne s'agit pas de tout ça, et quand le général s'en va, c'est bî lieutenant qui prend le commandement. Tu veilleras donc à ce que la donzelle n'essaie pas de nous faire voir le tour; tu feras attention à ce que personne ne vienne rôder de trop près autour de la cassine,Qi enfin tu n'ouvriras qu'à moi.

— Convenu. •

— Je rentrerai à six heures. Tu sais où est l'eau-devie, tu griseras l'Enrhumé si ça t'amuse.

L'Enrhumé sourit à cette inspiration, et se dit qu*il aurait bien du malheur si une chose si amusante n'amusait pas l'Amoiir.

Rosolio ayant fait toutes ses recommandations, lissa ses cheveux noirs, défrippa les plis de sa jacquette de velours, assujettit le faux diamant de sa cravate de soie rouge, posa coquetti'ment son chapeau sûr l'oreille droite, mit des gants beurre frais un peu sales, prit sa canne, et très-satisfait de sa toilette et de sa personne, s'avança vers la porto, mais au moment de sortir il reviot sur ses pas et dit li l'Amour.

— A propos, j'oubliais la chose la plus importante, tu vas prendre la poudre en question et la faire fondre tout de suite dans une carafe d'eau, afin que ce soir ça soit tout prêt et bon à boire.

— En faut-il mettre beaucoup ?

19Ù LES GUEVÀLIEilâ OU LA.NSQUE£(iiT.

— Ma foi je ne sais pas la dose» mets-ea à toa idée, plus il y en aura, mieux elle dormira.

— Je mettrai tout.

— Ça me va, au moins comme ça nous sommes bien sûrs qu'elle n'entendra pas tirer le canon des Invalides !

Et Rosolio sortit déûnitivement cette fois, riant aux éclats de la dernière plaisanterie qu'il venait de commettre, et qu'il trouvait prodigieusement spirituelle.

— Apporte une bouteille d'eaw d'aff, — dit l'Amour à l'Enrhumé, sitôt qu'il se trouva seul avec ce dernier.

L'Enrhumé ne se fit pas tirer l'oreille pour obéir, et tandis qu'il se penchait pour prendre dans l'armoire (a liqueur demandée, l'Amour saisit sur la cheminée un paquet de tabac et le mit dans sa poche.

— Allons, mon vieux, — continua l'Amour, — remplis nos deux verres et trinquons.

On trinqua, puis quand on eut trinqué, l'Amour prit sa pipe, et l'Enrhumé en fit autant.

— Où est le tabac? — demanda le premier de ces deux personnages.

— Sur la cheminée, — répondit le second.

~ Je ne le trouve pas, — dit l'Amour après avoir fait semblant de chercher.

L'Enrhumé fureta dans tous les coins de la chambre, ce fut en vain, nos lecteurs en savent la raison.

— Pas de tabac! — s'écria l'Amour. — Sacrebleu, que c'est vexant !

— Oh ! oui, — fit l'Enrhumé.

— C'est cet animal de Rosolio qui l'aura emporté dans sa poche !

— Oh l oui, — répéta l'Enrhumé.

LES CHEVAMEnS DU LANSQUENET. 1 97

— 11 nous en faut pourtant, du tabac ! Nous ne pouvons pas passer la journée sans fumer !

— Oh ! non !

— Tu vas aller en acheter.

— Où ça ?

— A Vincennes, pardieu !

— Et qu'est-ce que dira Rosolio?

— Il ne le saura pas.

— Bien sûr?

— D'ailleurs je prends tout sur moi. Voici un franc cinquante, mets deux sous de ta poche, et rapporte un paquet, va vite, et reviens de même.

r/Enrhumé prit l'argent, sortit de la maison, et se dirigea à toutes jambes du côté de Vincennes.

L'Amour s'assura qu'il était loin déjà et ne reviendrait point sur ses pas, puis il rentra fermer la porte à double tour, courut à l'armoire, y prît une bouteille de vin de Bordeaux, la déboucha avec une précaution infinie, jeta la valeur d'un demi-verre de vin à peu près, et remplaça le liquide par Tintroduction de toute la poudre narcotique que Rosolio destinait à Perdita. Gela fait, il entailla légèrement le bouchon afin de pouvoir reconnaître la bouteille qu'il agita fortement à plusieurs reprises, et qu'il remit à sa place.

Il alla chercher ensuite une carafe remplie d'eau, il y laissa tomber deux pincées de sel, et la posa sur la cheminée.

Quand cette double opération fut terminée, un soupir de satisfaction et de soulagement gonfla la poitrine de l'Amour, qui prit le chemin de la chambre de Perdila.

!!)8 LLS CHKVALIBHS DO LANSQUENET.

C'était un caractère étrange et une nature bizarre, que le caractère et la nat re de cet homme que nos lecteurs regardent, sans aucun doute, comme le type odieux de la corruption crapuleuse et de la dégradation ignoble.

Certes, rien ne se peut rencontrer de plus méprisable que l'être qui faisait hautement le honteux métier, dont nous l'avons entendu se vanter à propos des chanteuses des rues, dans le chapitre de ce livre, intitulé : Une société cMntante.

Certes, rien ne se peut rencontrer de plus infâme que l'homme qui se vendait k prix d'argent, pour aider à l'enlèvement et à la séquestration d'une femme, et pourtant dans cet être abruti et dégradé, il y avait encore, par moments du cœur et de nobles instincts.

Sans doute des circonstances fatales, une première faute punie trop sévèrement, peut-être, l'avaient poussé sur la route du crime, route qu'il suivait à grands pas, sans remords et sans soucis; et parfois cependant une penst'o généreuse, un sentiment honnête, surgissaient, fleurs étiolées, dans le boueux cloaque de son âme.

Ainsi, depuis le jour où il avait rencontr-^ Perdila, pour la première fois, il s'était pris pour la jeune femme, d'une affection vive, sincère, désintéressée, d'une affection presque paternelle, si nous osons nous servir de cette sainte expression, en rapt>Hquanl à un misérable tel que ct*lni dont nous parlons ici.

Et quaud, le matin de ce même jour, il avait retrouve Perdila, un double sentiment de joie et de douleur s'élaii

emparé de lui tout entier : de joie, en pensant qu'il allait déjouer les plans infâmes, dont la pauvre fiile était victime ; de douleur, en se souvenant qu'il avait pour sa part eontribué à ses jours de tortures et d'angoisses.

Somme toute, l'Amour, hideux représentant de la hideuse lie du peuple, valait mieux sans contredit, que Georges d'Entragues, le spiritut-l, l'élégant gentilhomme, car le premier était du moins capable de ressentir une affection pure et dévouée, que le cœur pétrifié du second ne pouvait même plus comprendre.

Nous avons dit, que l'Amour monta l'escalier qui conduisait chez la jeune femme.

— N'ayez pas peur, — dit-il, — avant d'ouvrir la porte. C'est moi, c'est un ami i

11 entra.

Cette fois, tout travestissement avait disparu, il était affreux, mais il était lui-même, et Perdita qui le reconnut à l'instant, se jeta dans ses bras en s'écriant avec bonheur:

— C'est vous, je suis sauvée!

Après les terribles épreuves qu'elle venait d'avoir à subir, la vue de cet homme qui ne lui avait jamais témoigne que de la bienveillance, (on se souvient que c'est à lui qu'elle avait dû l'asile et presque lo pain de chaque jour, depuis son arrivée jusqu'au moment où elle avait été rencontrée par le général Carol), la vue de cet homme, disons-nous, lui causa celte joie immense que doit produire sur les passagers d'un vaisseau presque détruit parla ten.pèle, l'apparition d'un port voisin et sûr.

L'Amour fut tellement attendri par cet accueil, que deux ou trois grosses larmes coulèrent de ses yeux éraillés.

^ Vous allez m'eramener d'ici, n'est-ce pas? — dit la jeune femme d'une voix suppliante.

— Parbleu ! est-ce que ça se demande? oui, mes amours, oui, ma fauvette, oui, mon joli rossignol, je vais vous emmener, mais pas tout de suite...

— Pourquoi ?

— Parce que ça ne se peut pas ; mais d'abord causons... . Nous avons le temps, nous sommes pour un quart d'heure

les maîtres de la maison.

— Mais, — répéta Perdita, — pourquoi ne voulez-vous pas que nous nous en allions à l'instant même, mon ami?...

— En plein jour ! avec cette robe rose, et ces souliers de satin blanc, on nous courrait après, ma petite, en criant : A la chk-en-lit ! et puis ça aurait encore une foule d'autres inconvénients !

Perdita portait toujours son domino du bal de l'Opéra.

— D'abord, — reprit l'Amour, — savez-vous pourquoi vous êtes ici ?

— Non, — répondit Perdita.

— Savez-vous le nom du particulier qui vous a mis en cage?

— Pas davantage.

— Et vous ne devinez aucun motif à votre enlèvement?

— Aucun.

— C'est bien drôle i mais patience, nous découvrirons plus tard le pot aux roses.

— Dites-moi, maintenant, mon ami, dites-moi comment il se fait que le ciel vous ait envoyé à mon secours ; ditesmoi quel est le hasard qui a permis que vous veniez ici, et

expliquez-moi la cause dn déguisement étrange sous lequel je vous ai vu ce matin ?

L'Amour embarrassé, se tut pendant un îns!ant, il était très-lionteux des choses qu'il avait à raconter à Perdila, et il tourna la difficulté en évitant de répondre à l'instant même.

— Je vous dirai, je vous dirai, — fit-il enfin, — mais c'est un peu long, et nous y reviendrons plus tard ; seulement, je suis bien aise que vous sachiez qu'il était temps (|«e j'arrive, car voici ce qui se serait passé pas plus lard que tout à l'heure.

Et il expliqua à la jeune femme les projets de Rosolio.

-— Quelle infamie i — s'écria-t-elle frémissante d'indignation, — et vous croyez que nous ne pouvons pas fuir à l'instant même ce lieu maudit, cette infâme maison?

— Impossible ! dans trois ou quatre minutes arrivera l'un de vos gardiens que j'ai trouvé moyen d'éloigner.

— Quand donc partirons-nous?

-— Â dix heures, ce soir : il n'y a plus que patience.

— Bien sûr?

— Foi de l'Amoor ! et jusque-là, j<5 vous le répète, ne vous tourmentez pas, et surtout mangez et buvez pour reprendre des forces^ car Y<ms êtes pAlotte, que c'est h en faire pitié !

— Vous croyez donc que je n'ai rien à craindre de cet odieux poison dont vous me parliez tout à l'heure?

— Ah ! ah ! — s'écria l'Amour en riant aux éclats. — pour ce qui est de ça, soyez paisible, j'y ai mis bon ordre! Maintenant je m'en vais : si ce n'est pas moi qui vous apporte à dîner, c'est que je n'aurai pas voulu risquer de

i02 LES CHEVALIËKS DU LANiiQUENBT.

leur donner quelques iDupçons. Ainsi pas de bile, et k ce soir:

^ Â ce soir, mon ami ; mais, avant de me quitter ditesmoi au moins où je suis?

— A Vincenues.

— Si près de Paris, mon Dieu, et si isolée ! Mais quel est donc le génie infernal qui a conçu et exécuté un pareil plan?

— Le fait est que le particulier me paraît doué d'une fière caboche ; mais nous y verrons clair un jour dans les apologueé de ce monsieur ; rapporlez>vous-en à moi, et ue me retenez plus, je me ferais pincer!

— A ce soir, mon ami.

— A ce soir, la Fauvette !

— L'Amour sortit, et juste au moment où il arrivait dans la salle basse, l'Enrhumé frappait à la porte extérieure, tout essoufOé d'avoir couru en allant et en revenant, et muni d'un paquet de tabac, à la dégustation duquel il fut aussitôt procédé.

Au bout de cinq minutes, les deux geôliers de Perdita, enveloppés des nuages de fumée du plus pur caporal, se livraient à cette contemplation extatique, habituelle aux fumeurs.

L'Amour, en suivant du regard les spirales blanches qui se perdaient au plafond, bâtissait des projets infinis.

L'Enrhumé ne pensait à rien.

L'Avaston (iuite).

Vers les six heures du soir, et au moment où l'Enrhumé venait de disposer la table pour le dîner, on entendit retentir le signal de Rosolio, et TÂmour se hâta de lui ouvrir la porte.

L'Italien, ou le voyait, avait mis glorieusement à profit ses quelques heures de congé. Ses yeux qui semblaient de moitié moins grands qu'à l'ordinaire, tantôt paraissaient endormis, tantôt brillants outre mesure, son nez était rouge, sa démarche chancelante, et ses jambes avinées décrivaient en marchant les courbes les plus hyperboliques. »

Bref, Rosolio n'était pas positivement ivre, mais il était complètement gris.

— Sacrebleuî — s'écria-t-il en entrant, — voilà qui est original ! il gèle, est la route est grasse ! je perdais pied à chaque instant, et puis j'ai bigrement soif... on dirait

ff

que je n'ai pas bu depuis plus de .quinze jours! c'est fort original ! fort o-o-ri-gi-nal !

Et Rosolio, tout en parlant et tout en gesticulant, s'empara de la cafafe dans laquelle l'Amour avait mis quelques grains de sel, et la porta à ses lèvres.

L'Amour le laissa faire.

Mais il n'en avait pas avalé une demi-gorgée, qu'il reposa la carafe sur la table en disant :

— Pouah ! que c'est mauvais ! est-ce qu'on veut m'empoisonner ici !

— Ah ! sapristi ! — s'écria l'Amour, — tu as fait un beau coup, c'est la carafe que lu m'as dit de préparer à l'usage de la jeune personne.

— Et j'ai bu de ça ! — répliqua Rosolio à demi-dégrisé par l'émotion, — alors je suis frit, je vas perdre tous mes moyens ! donne-moi n'importe quoi pour m'ôter ce goût de la bouche.

— Un verre de vin, — fit l'Amour, — un simple verre de vin et il n'y paraîtra plus, c'est ça un topique ficelé.

— Pour lors, amène une fiole par ici.

T/Amour alla au bufl'et, prit le vin de Bordeaux dans lequel il avait mis infuser la poudre narcotique, et il le donna à Rosolio qui buvant à même la bouteille, avala sans reprendre haleine la valeur de deux bons verres.

— Ça vaut un peu mieux, — dit-il alors, — mais n'empêchôy je trouve qu'on dirait que ça a un petit goûi tout drôle...

— C'est l'eau que tu as bue tout à l'iieure, qui te fail cet eflFet-là, -— interrompît l'Amour.

— Possible, mais n'empêche, ça sent-quéque chose...

— Une idée que tu te mets dans la tête...

LES GHËVALIËUS DU LANSQUËI^IET. '^Oo

» — Je m'en rapporte à TEnrhumé... Déguste un peu, rEurhumé; — ajouta Rosolio en teudatit la bouteille à son suppléant.

Celui-ci vida le reste d'un trait.

— Eh bien?

— Ma foi, — grogna l'Enrhumé, — ça sent le bon vin, voilà tout.

Rosolio, en présence de ce témoignage désintéressé, finit par croire qu'il s'était fait illusion, et sans se préoccuper davantage de ce qui venait d'arriver, il se mit à table avec ses deux collègues.

Jl est certaines natures d'hommes que rien n'altère comme de boire ou d'avoir bu, celle de Rosolio était de ce nombre, et comme il s'était largement abreuvé pendant une grande partie de la journée, il ne trouva rien de mieux à faire que de vider, tout en dînant, un nombre considérable de bouteilles.

L'Enrhumé l'imitait de son mieux, et comme bien Ton pense, l'Amour faisait au bufifet de fréquentes visites, et remplaçant sans cesse par des bouteilles pleines, celles qu'on venait de vider, il poussait ses convives à la consommation, en ayant le plus grand soin d'ailleurs de se ménager lui-même.

Mais, chose étrange, Rosolio dont l'ivresse était, d'habitude, joyeuse, bruyante, désordonnée, pleine de chansons obscènes et de rires grossiers, Rosolio devenait ce soir-là de plus en plus sombre, taciturne, alourdi à chaque nouvelle rasade que lui versait l'Amour. Sa paupière appesantie ne laissait plus échapper qu'un regard terne et vitreux, sa bouche pâteuse ne prononçait plus que des mots incompréhensibles et inarticulés. Par deux fois il fit

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un violent effort pour relever sa tête et pOiir rouvrir les ' yeux, ce fut vainement, les puissants effets du narcotique le dominaient tout entier, sa tête se balança d'une épaule à Tîmlre et roula sur sa poitrine, ses yeux se fermèrent invinciblement, et enfin un sommeil de plomb le cloua sur sa chaise.

L'Enrhumé, plus vigoureusement constitué, résista pendant un peu plus longtemps ; il chercha à prendre un point d'appui en s'accoudanl sur la table, son coude glissa, le poids de son corps le fit basculer sur son S'égf, et il tomba par terre, où deux minutes après il ronflait comme un taureau.

Nous prions nos lecteurs de vouloir bien remarquer que la plus complète extinction de voix, n'est nullement incompatible avec les ronflements les plus sonores.

— Voilà qui va bien, — se dit l'Amour, admirant les premiers résultats qu'il venait d'obtenir ; — maintenant il n'y a plus que patience ! Chauffons-nous les pieds h allumons une pipe avant de monter là-haut, sans ça la Fauvette voudrait partir tout de suite et ça serait mauvais.

1 /Amour calculait qu'il ne serait point impossible que le bourgeois, comme ils l'appelaient (c'est-à-dire Georges d'EntraguPs), arrivât à Vincennes dans le cours de la soirée, pour voir ce qui se passait, et il n'était rien moins que désireux de le rencontrer en rout»\

Cette crainte du reste était chimérique, et nous savons î

déjà que le comte d'Entragues ne vint point. /

Vers les dix heures, l'Amour s'étant assuré que Rosolio •:; et l'Enrhumé dormaient plus que jamais, jugea que tout

danger avait disparu et monta chez la jeune femme. {^

liES'GHEVAUERS DU LANSQOBNBT. .207

— Vous voilà, — lui dit-elle en courant au-devant de lui, — eh bien ?

— Tout marche.

— Ainsi nous pouvons partir ?

— Oui.

— Quand ?

— Tout de suite.

Perdita ne pouvait croire à ce bonheur inespéré ; elle avait envie, tout à la fois, de tomber à genoux afin de remercier Ije Ciel, et de se jeter dans les bras de son sauveur pour l'embrasser.

— Allons, passez-vous-en la fantaisie! — s'écria l'Amour, qui, fort ému lui-même, devina les sentiments de la jeune femme.

Et sans attendre (|u'elle vint à lui, il la prit par le cou, et déposa sur chacune de ses joues un gros baiser bien sonore.

La pensée du départ un moment disparue, revint à l'esprit de Perdita, et elle demanda ;

•— Comment avez- vous fait?...

— Vous verrez ça tout à l'heure en descendant, — répondit l'Amour avec un sourire.

— Sommes-nous seuls ici ?

— Non pas.

— Quoi!... ces hommes...

— Dans la cuisine, toujours.

— Mais ils s'opposeront...

— A ce que nous décampions? Non fichtre pas, je les en défie.

Perdita, dont l'imagination s'était accoutumée depuis quelques jours à tout revêtir des couleurs les plus som-

^08 LES CHWALieaS DU LANSQUENfiT.

bres, entrevit une scène de violence, et s'écria ^ouvantée :

— Vous les avez tués, peut-être?

— Tués ! répondit l'Amour en riant. — La cour d'assises ! merci ! Non, ma foi je ne les ai pas tués, je les ai endormis.

— Endormis?... — - demanda Perdita surprise.

— Avec la drogue qu'ils comptaient vous administrer! La farce est un peu drôle, je m'en pique.

— Perdita, à son tour, ne put empêcher un léger sourire de venir effleurer ses lèvres.

— Nous perdons du temps,.— fit l'Amour, — apprêtezvous.

— Je suis prête.

— Est-ce que vous comptez partir avec cette robe sur le dos ?

— Mais que voulez-vous que je mette?

— Ça, — répondit l'Amour en désignant une robe de chambre de tartan doublée en soie, que M. d'Eotragues avait fait préparer pour la jeune femme ; vêtement que celle-ci n'avait jamais pensé revêtir, et qui était resté sur la chaise où on l'avait placé primitivement.

— Cest juste, — fit Perdita.

— Alors faites vite.

— Laissez-moi seule un instant, mon ami,

— C'est juste, — dit-il à sou tour, et il sortit.

Perdita changea de robe.

— - Est-c^ fait? — demanda l'Amour à travers la porte» bout d'une minute.

— Oui, entrez.

LBâ( CHSVALISRS DU LANSQOEIIBT. 209

— C'est beaucoup mieux comme ça, — dit-il ; mais sut votre tête, qu'allez-vous mettre? — il fait froid.

— J'ai la pelisse que je portais par dessus mon domino, je rabattrai le capuchon.

— Parfait. Maintenant, reste la chaussure, ces souliers ée saiin mtoûi en morceafsfx dans cinq minutes; car, songez que nous sommes forcés d'aller à pied jusqu'à la barrière.

^Gemienlfelref

L'Amour chercha un expédient, il n'en trouva point.

*- Aa reste, -^ dilril, IrdfieTiaiM; ainsi le ttmnâ gordien , — si vous ne pouvez pas marcher, je vous porterai, et puis à la bof rièf e now teonrerim un Éaere.

— Sans doute.

— A propos de fiacre, avez-vous de l'argent pour le payer, mol je n'ai pas un rougê monacOf m dans ma poche , ni dans ma turm (1)«

— Moi non plus, — répondit la jeune femme, — je n'ai rien !

— Diable ! — fit l'Amour.

Il réfléchit une seconde, puis se frappa le front et s'écria :

— Dieu, suis-je bête !

Et il descendra rapidement Tescalier, sans s'expliquer davantage.

Arrivé dans la pièce du bas, il s'approcha de Rosolio, et fouilla successvement sans résultat dans les deux poches du gilet; il fut plas heureux dans sa visite aux poche^ du pantalon, car il en retira trois ou quatre pièces

(i) rume, synonyme de taudis, galetas, etc.

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