ESTHER
— J'en étais sûr ! — s'écria M. d'Entraguos, après avoir lu cette lettre; —je l'avais deviné l C'est à ce titre de Prince qu'on sacrifie à la fois Esther et mon avenir! Cela ne peut pas être ! cela ne sera pas!
238 LB6 eii>EVÀLIBRS DU LANSQUENET.
Et Georges, qui, la veille au soir^ avait a(>pris du prince Krakopouloff la demeure de M. de Falckenberg, coarat k la rue de Richelieu, bien décidé à obtenir de gré on de force que son heureux rival renonçât à la main d'Es- Iher.
On lui répondit que, depuis vingt-*quatre heures, le prince roulait vers la frontière*
Espérant rencontrer M. deChorsy et le faire revenir sur la résolution prise, il se fît conduire à l'Hôtel des Ambassadeurs; mais là aussi un départ avait eu lieu, et quatre chevaux de poste entraînaient sur la route de Granville la berMne du vieux Normand.
Amour [orcé
Georges s'assura dès le lendemain» que c'éUtt Mim do côté de la froniière d'Allemagne que tétait dirigé lepnaee de Falckenberg, et quoicpi'il devinât à pes près le noltf de ce brusque départ, au momeAt d'un mftrkkge coBeltty \\ se reprit à espérer dan» Taveair.
En effet, d'un côté, tant que le am fatal n'aurwl pas été prononcé devant l'autel, mille événements pouvaient mettre d'invincibles ob&tacles à l'uRion projetée, et le prince, par son absence^ lui laiss£»(, quattt à présent du moine, le champ libre.
D'un autre côté, Perdita, sans l'appui du général Caroï^ n'était poîni une ennemie à craindre^ n'ayant pevflontiie pour la diriger, dans ses démardiesy peisoiioe ^uH I^^ ^ portion, pût la souteiûr et- k prot^;er^ ei ^uaad le général reviendrait k Parie^ il serait te»p» d'aviser et de prendre un parti.
2îO .LES CUEVALIEIIS DU LAN$QCE>'ET.
L'essentiel pour le moment était donc de conserver Jules de Nodèsmes dans sa dépendance absolue, et Georges résolut de retourner chez la duchesse.
Quand Danaê s'était retrouvée seule après sa première entrevue gvec M. d'Entragues, una rage profonde et convulsive, une de ces colères impétueuses comme les ouragans des Antilles, était montée du cœur de la jeune femme à sa tète en fermentation : pendant plus d'une heure, enfermée dans son boudoir, elle avait étouffé ses cris sourds, ses exclamations entrecoupées, en mordant les oreillers de son divan, en lacérant son mouchoir de dentelles, en brisant sur le tapis et en foulant aux pieds les porcelaines précieuses qui garnissaient ses consoles et ses étagères.
— Moi, — se disait-elle, moi la duchesse de Sandoval ! moi, la fille d'un grand d'Espagne; moi, dont un geste est un ordre, dont un mot est une loi, me voici plus humiliée, plus méprisée, plus foulée aux pieds, qu'alors que j'étais Danaê la courtisane de Genève ! Et cet homme ! cet homme à tel point infâme, que pour me courber devant lui, pour faire de moi son esclave, il ose se servir d'un secret acheté, d'un secret volé peut-être !
« Oh! misère! misère!
» Et contre c^t homme je ne puis rien ! il est fort, il est puissant, il sait que quoi qu'il dise, quoi qu'il fasse, quoi qu'il commande, je devrai, comme devant Dieu, me taire et me soumettre !
» Malheureuse! malheureuse femme que je suis! »
Et Danaê tordait ses mains, elle pleurait, de ces larmes qui brûlent les paupières, qui flétrissent les joues, elle déchirait son peignoir de soie, pour donner de l'air à sa poitrine haletante, elle meurtrissait sa gorge aux contours
LES CHEVALIERS DU LANSQUENET. ?il
si purs» elle froissait, elle tordait dans sa fureur les boudes magnifiques de ses longs cheveux d'or.
Tant il est vrai que toute faute traîne à sa suite, sinon un repentir, du moins une expiation ; tant il est vrai que bien souvent des douleurs amères» profondes, inconnues mais méritées, sont le ver rongeur, le fouet impitoyable» qui dévoreati qui décbii'ent des existences, toutes remplies de repos, de calme^ de bonheur, aux yeux du monde*
La duehesse de Sandoval, la grande dame, la femme iottie-puissante» inattaquée jusqu'alors, et crue înatta* quable, se trouvait rivée soudainement à I>anaê la eour* tisane, comme le forçat du bagne est rivé au boulet.
Mais peu à p«i, c^ndant» la douleur s'évanouit en raison même de son intensité^ les nerfs qu'aurait brisés une Burexoitation plus longue, se détendirent tout à coup. Les larmes coulèrent plus faciles, plus abondantes, et la duobttsse souriant en elle-même à l'espoir d'une lointaine vengeance, reprit son radieux visage et son regard doux et perfide.
Qiielipies )0urs se passèrent.
Sur ces entrefaites^ le duc de Sandoval, appelé en Espsine» par des affaires de famille de la plus haute importance, partit et laissa sa jeune femme à Paris, momentanément li^e, et par conséquent dans une position meilleure eaeore pour servir les projets de Georges.
Cesl alors que le comte d'Entragues revint chez la duehesêe*
Elle le reçut à merveille, et retrouva pour lui ces adorables coquetteries de poses et^de manières qui la rendaient irrésistible» et qui jadis avaient tourné la tète et subjugué le cœur de lord William Stloobomby.
ly. 46
242 LES CIlEVAf/EUS PU LANSQUENET.
Peut-être espérait- elle vaguemeut jouer avec Georges d'Entragues le rôle mythologique de la syrène trompeuse qui attire et qui tue...
Nous ne saurions afOrmer, qu'une pensée semblable lui fût venue, même pour un instant, mais, dans tous les cas, Georges avait un tel caractère et se trouvait dans une situation telle, qu'il était, qu'il devait être complètement inaccessible à toutes sortes de séductions. . — Avez-vous daigné, madame la duchesse, vous souvenir de notre dernier entretien? -> demanda-t-il avec cette grâce hypocrite qui mettait à sa volonté de fer un masque de velours.
— Mais sans doute, — répondit Danaë.
— Ainsi, vous avez été assez parfaitement bonne pour vous faire présenter chez la princesse de Trêsmcs Cariman?
— Dès le lendemain du jour où vous m'en avez priée. -— Vous êtes adorable, madame la duchesse.
— Il paraît, — fit Danaë en riant, — que le moyen de se faire adorer de vous, c'est d'obéir à tous vos ordres!
— Obéir ! — répéta Georges, — le mot est bien dur.
— 11 a du moins, — - reprit la duchesse, — le mérite d'être très-juste.
Georges n'insista pas davantage sur cette petite querelle d'expressions, car il crut remarquer dans un fugitif froncement des sourcils de la jeune femme, combien elle avait de peine à soumettre son esprit hautain k cette pensée de dépendance.
Il reprit ;
— Serai-je assez heureux pour vous rencontrer ce soir, chez la princesse?
LES CHEVALIERS DU LANSQUENET. 2î^
— Sans doute, mon projet est d'y aller en sortant des Italiens.
— Alors, madame la duchesse, puisque j'emporte l'espoir de vous retrouver aujourd'hui dans le monde, je vais avoir l'honneur de prendre congé de vous.
Le comte d'Entragues se levait; Daiiaë l'arrêta.
L'expression mobile des traits de la jeune femme avait subitement changé ; une singulière résolution se peignait sur son visage, l'instant d'avant rieur et dislnit.
— Un mot, monsieur le comte, dit-elle.
— Je suis à vos ordres, Madame.
— Vous voyez, — flt la duchesse d'une voix calme, quoique avec" un impercepible accent d'amertume, -- vous voyez que je suis pour vous une bien docile escrave.
Georgt^s s'inclina sans répondre.
— Tout ce que vous me demandez est accordé d'avance, j'espère que vous ne me refuserez pas de satisfaire une f:ntaisie.
— Je vous répondrai, madame la duchesse, comme un rourlisan répondit à Lo.îis XIV : Si cela est possible c'est fait, si c'est impossible cela se fera.
— Tout est possible, — dit Danaé, — et ce que je veux (le vous est facile.
— J'attends, madame la duchesse.
— Il s'agit de répondre à une question...
— J'écoute.
— Jurez-moi d'aliord, sur votre honneur de gentilhomme, (|ue vous me direz la vérité, la vérité tout entière.
Georges hésita pendant un instant, mais il réfléchit bien vile, à l'instar de quelques-uns de nos hommes d'État, qu'un serment ne l'engageait à rien.
?>4 LES GHEVALIEUS OU lANSQflTÊNET.
— Je le jure, — dit-il.
— Vous allez m'expliquer alors comment les mémoires de ma vie passée sont arrivés entre vos mains.
Georges ne vit aucun inconvénient à dire la vérité dans cette circonstance; il y trouvait au contraire l'avantage de se faire de la duchesse, par cette concession, une alliée plus sincère» et il lui raconta par quelle ûlière d'événements les papiers envoyés à Giorgione par elle, avaient passé de l'Italien à lord William Stloobomby, et des mains de ce dernier dans les siennes.
Seulement, comme on le pense bien, il dissimula la nature des rapports qui unissaient le jeune Anglais, simple chevalier du Lansquenet, à lui Georges d'Ëntragues, chef de l'ordre..
— Merci, — répondit Danaê, — je sais c^ que je voulais savoir.
La princesse de Trêsmes-Gariman, qui ouvrait son salon une fois chaque semaine, était une vieille femme d'une humeur inégale et d'un caractère atrabilaire.
Les trois grandes pièces en enûlade, qui formaient ses appartements de réception au premier étage de l'un des plus beaux hôtels du faubourg Saint-Germain, avaient été magniOquement décorés il y a un peu plus d'un siècle et demi» ceei était incontestable; mais comme depuis cette époque aucune espèce de réparations n'y. avait été faite (malgré la colossale fortune des propriétaires), l'aspect de ces appartements était aussi triste et aussi sombre que celui de la maîtresse de la maison, invariablement vêtue
LES GHEVALIEKS DU LANSQUEKET. 245
d'une robe de soie puce, qui pouvait rivaliser avec la fameuse douillette carmélite de mademoiselle de Maran, le plus vivant des personnages créés par Eugène Sue.
Dans les salons de la princesse, le lansquenet, la bouillotte et le baccarat, étaient des jeux impitoyablement proscrits. Le boston, le reversl et le whist, k vingt sous la fiche, avaient seuls droits de cité.
Le cercle habituel était composé des plus osseuses douairières du noble faubourg, et d'une certaine quantité d'excellents gentilshommes, représentant les grandes fortunes et les grands noms de France.
A pei e si, de loin en loin, quelque Jeune femme venait fourvoyer son frais visage et sa gracieuse toilette au milieu de ces catharreschroniqueset de ces rhumatismes invétérés.
Il se fit donc un mouvement de surprise presque générale, quand, ce Jour-là, sur les onze heures du soir, entra la duchesse de Sandoval, escortée d'un vieux grand seigneur espagnol, don Alvarez, y Panatellas, y Curaçao de Âranjuez, qui lui servait de Sigisbé depuis le départ de sou mari.
Danaê était éblouissante.
Une robe de velours grenat, décolletée, servait décadré aux formes merveilleuses de son corsage, et mettait en relief la souple élégance de sa taille.
Ses cheveux doréa flottaient en longnes tK)ae1e8 autour de sa charmante tête, et leur brillante couronne nfavait d'autre ornement qu'une guirlande de roses blandies.
EHe ne portait que deux diamants, l'un à son bracelet, l'autre à la broche de son corsage.
Hall aiiaeon da saa diaraanla valait etoquante mille
écos.
âiG LES CIIEVAMBKS DU fANSQUEXS T.
Georges d'Entragues était arrivé depuis longtemps en compagnie du vicomte de Nodêsme, et, quand il vit la jeune femme, il se félicita de nouveau d'avoir choisi le salon de la princesse pour lieu de la première entrevue ; car la splendide beauté de la duchesse doublait de va leur au milieu de ce sombre entourage, de même que jamais une pierre précieuse n'acquiert plus d'éclat que lorsqu'on l'euchâsse dans une monture d'émail noir.
Danaë s'était imposé la tâche de conquérir la princesse. Ce n'était point une chose facile; c^r madame de Trêsmes- Carlgnan, fort mécontente de voir son salon complètement abandonné par la jeunesse, en était arrivée à se persuader à elle-même que tout ce qui n'avait pas soixante ans bien sonnés, manquait d'usage, de tact, de politesse et de ce suprême savoir-vivre de la société d'autrefois.
Peut-être, dans certains cas, n'avait-elle pas tort, et nous sommes disposés à croire que les clubs, les cigares, l'anglomanie, les boudoirs faciles et à bon marché, ont singulièrement détérioré la génération actuelle, en donnant aux hommes un complet laisser-aller, et en accoutumant les femmes à tolérer ce laisser-aller; seulement la princesse généralisait trop.
Et puis, quand quelque naïve jeune mariée venait, en entrant dans le monde, réclamer son éminent patronage, madame de Trèsmes-Cariman se vengeait sur elle, par um* artillerie de sanglantes épigrammes, des griefs qu'elle avait à reprocher à la jeunesse tout entière; et la pauvre victime était immolée en holocausle pour expier des fautes qu'elle n'avait point commises.
Certes, ce serait une chose curieuse et intéressante k raconter, que la manière dont la duchesse sut, pour s'cm-