I.KS GUbVALiEH) m LANSQUENET
parer de l'inabordable douairière, déployer toutes les ressources de son brillant esprit, de son exquise intelligence, et comment les subiiles roueries de sa nature de courtisane lui vinrent en aide, plus d'une fois, pour subjuguer la vieille femme la plus prude et la plus austère qui se soit jamais effarouchée d'une expression un peu leste, après avoir dévoré à dix-huit ans les romans de Grébillon Ois.
Malheureusement, ici, comme k bien'd'autres pages de ce livre, pourtant si long, nous sommes ol)ligés de sacri- Ger les détails, les tableaux de genre, l'étude des personnages et le tini des caractères, pour suivre, souvent malgré nous, l'action (ce fléau du roman moderne) , l'action qui marche et qui nous pousse.
Travaillez, pauvres écrivains ! faites un chef-d'œuvre, si vous pouvez ! mettez au monde Clarisse Harlowe. Qui vous lira? Quelques esprits d'élite, sans doute, quelques amis de la vérité et de l'art; n:ais le public, le vrai public passera, sans l'ouvrir, à côté du livre de génie, et votre éditeur vous priera de lui faire autre chose, — autre chose comme le Fils du Diable ou kg Chevaliers du Lansquenet!
Or, avant la fin de la soirée, la duchesse de Sa'ndoval avait atie nt son but, et la douairière, enthousiasmée, lui avait demandé la permission de lui présenter son parent, le vicomte Jules de Nodêsmes, ce qui avait et j fait.
Avons-nous besoin de dire que, ce soir- là même, l'ami l'ami de Georges d'Entragues était aussi follement épris de Danaë, que, peu de temps auparavant, il l'avait été de Mazagran, et que, au bout de huit jours, il était son amant?
Mais, à cette même époque, un événement fatal vint mettre le deuil parmi les Chevaliers du Lansquenet, réduits au nombre de onze.
248 LES CIBTALIBRS DU LARSQnBNBT.
Lord William Stloobomby lut trouvé mort dans son lit.
Les médecins attribuèrent cette catastrophe à un coup de sang.
Les médecins avaient peut-être raison; mais nous sommes en mesure d'affirmer à nos lecteurs que lord William avait reçu» la veille (sans, deviner de qui pouvait lui venir ce cadeau), une charmante boîte de chocolat; et nous savons en outre que Mathea, la duègne italienne, ancienne camériste de Danaê, possédait et avait transmis à sa maîtresse la recelte authentique du fameux poison des Borgia.
Haïa^an.
Le coup (de sâng prétendu de lord William de Stlooboinby ne laissa pas que de faire réfléchir Georges d'Entragues, et de l'inquiéter quelque peu pour lui-même.
Il résolut donc d'éloigner Danaë provisoirement; et, pour cela faire, il suggéra à Jules (qui l'avait pris comme confident obligé de sa nouvelle passion), l'idée d'éprouver la tendresse que madame de Sandoval lui témoignait, en lui proposant d'aller cacher leur amour et leur bonheur dans son vieux château de Nodêsme, et de vivre là, pendant un mois ou deux, comme vfi couple de tendres ramiers.
Le vicomte, très-pastoral de sa nature, adopta cette idée avec enthousiasme, et se mit incontinent à rêver une amoureuse églogue; seulement il ne pouvait croire que la duchesse cor;sentft à quitter Paris avant la fin de l'hiver, et à s'en aller, toute seule avec lui, braver, au fond de la ?ïormand1e, les giboulées de mars.
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ibO I LEb CIIEVAlJbllS DU LANSQUENET.
— Essayez toujours, — lui répondit M. d'Entragues, — une femme qui aime ne peut rien refuser à celui à qui elle s'est donnée tout entière.
Et, pour rendre ce consentement plus certain, Georges alla trouver Danaë^ et lui dit ce que Jules désirait d'elle.
— Danaë rt^sista pour la première fois. M. d'Entragues prononça, sans les adoucir par de mielleuses circonlocutions, ces trois mots :
•Je le veux!
La scène fut orageuse; mais Georges devint menaça'iU
— La duchesse rongea son frein et céda.
lue lendemain, Jules partait, au comble du bonheur; et deux jours après, Danaë, voyageant seule pour sauver les apparences, se mettait en route pour aller le rejoindre.
En agissant ainsi, du reste, la duchesse ne se perdait point aux yeux du monde, comme on pourrait le supposer au premier abord. Elle était seule, elle était libre, elle ne^ devait compte de ses actions à personne. Les affaires de son mari, de plus en plus compliquées, prolongeaient indétipiment son absence; et, à l'époque du retour, les prétextes ne devaient pas manquer à la jeune femme pour motiver sa disparition.
Et puis, d'ailleurs, et cette raison est la meilleure de toutes, en refusant d'obéir, elle se perdait bien mieux et bien plus sûrement encore que par une démarche, quelle qu'elle fût.
Enfin, outre le motif qui avait déterminé M. d'Entragues à exiger le départ de la duchesse avec Nodèsmes, il y avait encore dans l'esprit du comte un plan à peine ébauché, et dont ce départ était la base.
L'exécution de ce plan devait se trouver subordonné
L£8 CHbVALlbHS UU LA2«SUU<^.Nt T. lol
aux circonstances ^a venir; et nous y reviendrons en son lieu.
Perdita, disons-le en passant, était toujours invisible et cachée.
Le général ne revenait point.
Un matin, Georges d'Entragues achevait sa toilette, lorsque le bruit de la sonnette de l'antichambre, fortement agitée, arriva jusqu'à lui. .
Presque en même temps^ son valet de chambre vint lui dire qu'il y avait là uue dame qui demandait à lui parler.
— Qu'est-ce que c'est que cette dame? — fit Georges.
— Elle est jeune et jolie, Monsieur le comte, et elle prétend qu'elle est très-liée avec vous, ~ répondit le domestique. — Je lui ai demandé son nom, et elle m'a dit que ça ne me regardait pas.
Georges, conjecturant qu'il n'y avait pas de grandes cérémonies à faire avec une femme qui arrivait aussi cavalièrement chez un jeune homme, à dix heures du matin, passa rapidement sa robe de chambre, et ouvrit la porté du salon où la visiteuse attendait.
Cette dernière sauta au cou de Georges avec une prestesse de chatte, et l'embrassa avec effusion, en disant :
— Eh oui ! c'est moi, c'est bien moi !
— Mazagran ! — s'écria le jeune homme.
— Tout ce qu'il y a de plus Mazagran au monde ! C'était bleu, en effet, la jolie fille de la rue Saint-
(îo-^rses, In jolie veuve de la place Ventadour.
252 LES CREYALIEBS DU LAITSQVEKBT.
C'était toujours cette figure frat<;he, piquante et ditffonnée, ce petit nez coquet, ces yeux éblouissants, ees longs et doux cbeTeux châtains.
C'était toujours la joyeuse et folle enfant.
Mais ce n'était plus la fringante lorette, la lor^te aux douze robes de soie, aux chapeaux coquets, aux écharpes merveilleuses, au petit coupé, au grifion, au Kiug's-Charles et au joli caniche blanc, frisé et moutonné, avec son collier de rubans roses.
On Yoyait que la débime avait passé par là.
La capote de Mazagran témoignait des fatigues d'un long voyage ; le dAle qu'elle drapi^ sur ses épaules avec sa grâce accoutumée, était un odieux tartan dont Fifine, sa sa camériste d'autrefois, eût rougi de s'envelopper.
89 robe de damas était fHppée, souillée, effrangée par en bas, toisante el usée aux «oudes.
Enfin, suprême misère, ses jolies petites mains blanches sTabritaient dans d'ignobles gants d'épicier, des gants en poils de lapin!
Georges embrassa tous ces détails d'un coup d'oeil.
— Le diable m'emporte, — dtt-il enfin, — si je m'atteudais à vous voir!
— Et moi donc ! — répliqua la Jeune femme, — est-ce qqe tu te figures, par hasard, quç je m'attendais à venir ?
■^ fc vous croyais au fcpd de la Russie.
— J'en arrive.
— Toute prêt<8 k charmer l#s boy^ards...
— Hâlesi
<** A ndssomier des voiibies...
— Vanité des vanités!
LES CHBVALIEUS DO LANfiftOBNltT. 2aH
— • Et à conquérir l'autocrate, comme vous me l'avez écrit.
— Illusion, mon cher.
-^ Enfin, que vous est-il arrivé ?
Mazagran prit une pose sentimentale» leva les yeux vers le plafond, et répondit d'une voix dolente : •^ Trompée, mon pauvre ami^ flouée» abandonnée! •^ Ainsi, ce jeune. . . artiste. . .
— Un odieux cabotin !
— Ahbahi
— Qui a abusé de mon innocence!
— Allons doncl -^ interrompit Georges ironiquement, — est-ce possible?
— Mais sans doute.
— Votre innocence, Mazagran !
— Mon innocence... de cœur. Le gredin m'a amadouée par Un tas de calembredaines ; je me suis persuadée que je l'adorais, j'ai vendu mes meubles,, nous sommes partis...
— Et après?
Après, il a pris le magot, il a lavé * mes robes, mes bijoux, enfin tout ! et m'a laissée en plan avec dix francs dans ma poche et mes yeux pour pleurer, à je ne sais pas combien de ceiitaines de lieues de Paris.
— Qu'avez-votts fait, alors?
— J'ai commencé par ne pas ple.rer, vu qu'il n'y a rien qui abtme les yeux comme ça; et je me suid mise k cber* cher fortune...
— Que vous n'avez pas trouvée»..
* LaȎ^ vendre.
354 LRS CRBVALIBRS DU LANSQUBIIET.
^^ Gomme tu vois. A propos, dis donc, Georges, il n') a pas de princes russes en Russie!
— Ah ! ah! Où sont-ils donc?
— A Paris, tous ! Donc, voyant que le boyard riche et bon enfant était un personnage apocryphe, je me suis décidée à aller chez deux anciennes connaissances à moi. Page, du Vaudeville, et Esther, des Variétés. Elles se soot très-bien rappelé que nous avions soupe pas mal de fois ensemble au Café Anglais et à la Maison d'Or; elles m ont prêté l'argent qu'il me fallait pour revenir, et me voici.
— Les voyages forment la jeunesse 1 — dit sentencieusement M. d'Entragues, après avoir écouté la courte Enéide de Mazagran.
— Je ne sais pas ce qu'ils forment, — répliqua la jcuoe femme, — mais ils déforment terriblement les bottines!
— Et, ce disant, la pauvre petite montrait à Georges son pied mignon beaucoup trop à l'aise dans un brodequin tout crevassé et complètement avachi.
M. d'Entragues ne répondit pas, et Mazagran, qui, dans sa vivacité pétulante, ne s'était point encore aperçue de l'extrême froideur du jeune homme, lui demanda :
— As-tu déjeuné ?
— Non. Pourquoi?
— Parce que je te prierais de nous faire apporter n'importe quoi par ton domestique. Je meurs de faim.
Georges donna l'ordre de servir à la jeune femme quelques viandes froides et du pâté ; et, pendant un instant, elle ne fut occupée qu'à faire disparaître avec une rapidité vraiment fabuleuse tout ce qu'on avait placé devant elle.
— Ahçà! mon petit Georges, —dit-elle, après avoir satisfait son appétit, et en reposant sa fourchette sur son
LES OrrgVALIEHS DU LANSQUBNBT. 2 5
assiette, — ah çà ! mon petit Georges, nous n'avons pas encore parlé de la chose du monde qui m'intéresse le plus en ce moment...
— De quoi s'agit-il? — demanda M. d'Entragues.
— Tu ne devines pas?
— Non, ma foi!
— Il s'agit de mon vicomte.
— Quel vicomte ? — fit Georges d'un air parfaitement étranger à ce dont il était question.
Mazagran lui jeta un coup-d'œil de côté, et partit d'un éclat de rire.
— Tu plaisantes? — dit-elle.
— Moi!
— Oui.
— Est-ce que je vous parais bien plaisant, ma chère? Regardez-moi mieux, je vous prie.
La jeune femme commençait à s'étonner de l'air grave et des brèves réponses de son interlocuteur ; cependant, persistant à envisager la situation sous le point de vue comique, elle reprit :
— Eh bien ! puisqu'il faut te mettre les points sur les ?', je parle de Jules, de mon Jules, de Jules de Nodèsmes ! Est-ce clair, cela ?
Et Mazagran chanta, en jetant sa serviette en Tair :
Rendez-moi mon vicomte On laissez-moi m'périr!
— Ma chère fille, — dit Georges d'un ton sévère, qui éteignit tout aussitôt la gaieté de la jeune femme, vous êtes en ce moment tout à fait en dehors de la vérité.
— Comment cela?... — demanda Mazagran inqniète.
255 LES GHKVAUBfiS OU LANSQDBNBT.
— Je coaoais M. de Nodêsmes, un fort aimable et trèscharmant garçon; mais vous n'ayez jamais été sa maîtresse.
— Ah ! par exemple, voilà du nouveau !
— M. de Nodésmes, à la vérité, s'est vivement épris d'une jeune femme qui demeurait place Yentadour» qui était veuve et qui s'appelait, si je ne me trompe, madame Lambertini ; mais qu'y a-t-il de commun, je vous prie, entre cette jeune femme et vous ?
Ce paradoxe, débité avec une gravité imperturbable, déconcerta à un tel point Mazagran, que, dans le preoiier moment, elle ne trouva rien à répondre.
— Cette madame Lambertini, — continua d'Entragues, — avait, certes, en mon ami Nodésmes, le phénix des amanis utHes passés, présents et à venir. 11 était joli garçon, jeune, riche, naïf et d'un caractère k se laisser conduire à tout, même à un mariage, par une femme qui l'aurait pris adroitement.
— Ça, c'est vrai ! — flt, à demi-voix et d'un air contrit. Mazagran se parlant à elle-même.
— Eh bien ! au lieu de profiter de son bonheur, ^ reprit le jeune homme, — savez«vous ce que fit cette madame Lambertini ? Non. Et vous, qui êtes une fille d'esprit» vous ne pourrez point comprendre une semblable sottise...
Georges sMnterrompit ; Mazagran baissait la tête.
— Elle s'est éprise d'une stupide pas^on pour un saltimbanque sans emploi; éllô est partie comme l'hiroQdelle, mais, comme l'hirondelle, elle n'a pas eu la prévoyance de se préparer un nid pour le retour.
L LMazagran n'osait ni répoudre, ni regarder Georges. L.^ dernier continua :
LES GHEVALIEHS liU LA^iSQUBNhT. Si?
— Vous êtes de mon avis, n'est-ce pas, mon enfant? et vous pensez, ainsi que moi, que, quoi qu'il puisse désormais arriver de triste à cette femme, elle n*aura même point le droit de se plaindre, car elle aura tout mérité !
Georges se tut, etMazagran murmura d'une voix humble :
— Il ne m'aime donc plus?
— Lui !.. — répondit Georges. — Depuis huit jours, il ta quitté Paris avec une autre femme!
Deux grosses larmes roulèrent sous la paupière satinée d'Adèle.
Eu apprenant qu'entre elle et le vicomte tout était irrévocablement fini, il lui sembla qu'elle avait aimé Jules, il lui sembla qu'elle l'aimait encore.
Elle oublia soudain combien le naïf vicomte lui seml>]ait jadis ennuyeux; elle ne se souvint que des doux mots d'amour qu'il lui disait tout bas, et avec cet accent du cœur que n'ont plus les amants de Paris.
Georges vit ces deux larmes et n'en fut point ému.
Mazagran lui avait f;>it défaut, alors qu'il la regardait comme utile au succès de ses projets ; il ne lui pardonnait point cette défection.
— Que vais-je devenir? — murmura la ieune femme.
— Cela ne me regarde en rien, — répondit M. d'Entragues.
— Mais je n'ai pas d'asile...
— Qu'y puis-je faire?
— Pas de ressources, pas de vêtements...
— Vous en chercherez, il vous reste des amies sans doute; Adressez-vous à elles.
— Avec ça, — répliqua Mazagran, — avec ça qu'elles