V0US
«^ liais c*esl aceoi^él aoeordé d'avance !
*-" Je emtsaeaeè pkt éiâlrflMrer deux fliille francs à êlia'cun de nous, et j'encaisse les clfi^uante-troUf mille francs tMtani, qoi Iront sânM grossir le trésor, èhaque )oar {dus feqtectaUe, de là société ùe»€he9aUer$ du tan9que$ui, lé (Ofte, MeiBîam, -^ ajouta Georges avee mie fine ironie, •>-
it$ CHBVAUBiis t>u LiRsounin'. 41
que cet acte de mon administration sera hautement ap* prouvé par vous.
— Oui ! oui !
— La question d'intérêt étant traitée à fond, quant à aujourd'hui du moins, j'en arrive maintenant et sans tran* sition aucune à ce que j'ai à vous apprendre relativement au danger qui nous menace, dans notre existence comme Société, et dans notre réputation comme individus.
Les visages épanouis par la distribution de fonds qui venait d'avoir lieu, reprirent à l'instant même l'expression de curiosité inquiète qu'ils avaient eue au début de la séance.
— Messieurs, — continua Georges, — d'une voix émue mais ferme, quelqu'un est sur la voie de notre secret, et d'un seul mot peut nous perdre sans retour.
— Qui est-ce! — demanda avec une vive atxiété le baron de la Croisette?
— Une femme, ou plutôt un démon... le temps me manque aujourd'hui pour vous dire par quel fatal concours de circonstances cette découverte a eu lieu... qu'il vous suffise de savoir que cette créature vomie par l'enfer sait tout ou à peu près tout, et que si nous ne prenons k 8on égard les mesures les plus promptes et les plus énergiques nous sommes perdus sans ressource.
— Son nom ! son nom ! — s'écrièrent tous les chevaliers plongés dans une véritable consternation.
— Perdita !
— Perdita! — répétèrent plusieurs voix avec étonnement et stupeur, — est-ce bien possible? niais pourquoi dans quel but nous trahirait-elle.
— Quanta son but, je l'ignore? — répondit Georges,—
suis le lait est cerUio. Je u'$anê» poiat avasoé ue«<Giiofle aussi grave sans les preuves les plus autheati^ues*
— Mais que faire ? — d^nandèrent quMqiies-aiis des ^tksnMm; •*- car mêa mns se peinroDs Msler 80u6 le oatp à'noe mem^m tumk terniile.
^ H &iit, -^ répaodil finoitfcaiefli Georges, ^ il HMt qsm «Mlle fenmne disparaisse.
Un frémissement d'horreur et d*èpotrTante qui parcourut l'mditoire, ifidiqua à Georges qu'il avâ[ït montré trop vite le fond de sa pensée, aussi se iiâta-t-il de reprendre arec im sourire :
— Oh ! soyez tranquilles, Messieurs! il ne saurait s'agir de sang versé, peut-être même pas de grandes violences, el je ne viens point vous demander de vous associer à la perpétration d'un crime, comme dit la Gazette des triîmnoua.., il ne s'agit que d'un très-pacifique enlèvement, et d'une séquestration plus ou moins longue.
— La séquestration conduit tout droit en cour d'assises, mon cher comte, — insinua doucement le baron Aymeric Croisé de la Croiselle, qui en sa qualité de coquin émérite était très ferré sur tous les codes, de façon à toujours savoir jusqu'où pouvait le conduire un délit.
— Je sais cela comme vous, mon cher baron; mais pour aller en cour d'assises, comme vous dites fort élégamment, il faut des charges, des preuves, ce qui peut parfaitement s'éviter. Sur ce point rapportez-vous-en à moi du soin de diriger cette affaire, et de la mener à bonne fin : je ne jrous demande que de me prêter aide et assistance quand je les reclamerai de vous.
— Un enlèvement ! dans Paris ! en mil Imit cent qua-
LIS <;iStALIBItS xm LAUSQDBITKT. 43
fjfflte-eîaqi — 4ïi à son tour le prioce Krakopoulof, ^ cela me parait tout à fait impossible, et...
— Rien a'est îjitpossible, — - i&terromplt vireiaent et sèchemeat Georges d'Ëniragues : — tien n'esl impossible quand on ose exécuter tout ce qu'on a osé vouloir : le génie des efi(repris<s «e réduit à «et axieiBe... Au surptos, Mesâ&as, vûCre coUabwation dans «cette ai^re se bornera à UQ r61e parement passif, et s'il m'est possible de m'en passer, c'est-à-dire de vous sauver sans vous, je le ferai ôerlaioement... Je ne crains pas de me dévouer quand il est question du salut de tous... — ajouta, en terminant, Geoi^es avec une fierté an peu amène admirablement jouée.
— Mais qui donc agira? -^demanda apielqu'uQ, — U ne faudrait pas non plus se fier à des étrangers.
~ Je ne sais encore. J'ai besoin, comme instruments, de deux ou trois de ces hommes qui ont tout à gagner et rien à perdre; de ces hommes qui pour la chance d'ac- (foérir quelques pièces d'or mettent au jeu la police correctionnelle, c'est-à-dire la prison, ou la cour d'assises, autrement dit le bagne et l'écliafaud ? Y a-t-il parmi vous quelqu'un qui puisse me dire ou se trouver ait ce qu'il me faut dans ce genre?
Les chevaliers se regardèrent comme pottr s'interroger, mais nul d'entre eux*ne proféra une parole.
— Le temps s'écoule ; les événements sont à ce point oti le gen»c palpite dans l'œuf, prêt à briser la fragile coqmlle qui l'enveloppe, — reprit d'Ëntragues en promenant SCS regards sur l'assistance. — Si l'un de vous peut m'aider i)ar un renseignement et qu'il ne le fasse pas, c'est luimême qu'il expose.
4i LB8 CHSVALIBRS DU LÀNSQUCNST.
— Je crois que je conuais Thomme dont vous avez be* soin, ^ dit le comte Âbel, dont les joues se couvrirent d'une légère rougeur pendant qu'il prononçait ces mots.
— Vraiment, — s'écria Georges, — et peut-on savoir» mon cher comte...
— Certainement, bien que cela m'oblige à entrer dans un petit détail de ma vie privée que j'aurais autant aimé passer sous silence... mais l'intérêt général me détermine à ce srcrifice d'amour -propre... d'ailleurs, entre amis, ne peut on pas ee dire ?
Une chaleureuse et sympathique acclamation répondit à ces quelques paroles du comte Àbel.
— 11 y a deux ans et demi à peu près, — reprit-il aussitôt, — que me trouvant vivement pressé par un besoin urgent de fonds, et nul usurier ne voulant plus escompter ma signature, dont j'avais peut-être un peu abusé, j'eus recours à l'expédient, en définitive bien inoffensif que voici : — J'allai chez un célèbre orfèvre du boulevard des Italiens, et là me faisant passer pour un prince russe huit ou dix fois millionnaire, je parvins, sans beaucoup de dif ficultés, je dois le dire, à me faire livrer pour une douzaine de mille francs de bijoux, qu'on me laissa emporter, à la condition, que je fis du reste moi-même, que je serais accompagné par un des commis de l'orfèvre. Nous arrivâmes, ce garçon et moi, dans mon logement, délicieux petit entresol qui avait deux issues. J'avais les bijoux sur moi, et je priai le commis de m'attendre dans mon salon pendant que j'irais chercher douze mille francs dans ma chambre à coucher. Or, <es douze mille franco je ne les avais pas, de sorte que je trouvai plus commode de quitter la maison par la porte de derrière. Le lendemain, établi dans un
LU CHBTALIBRS DU LAnSQOftNBT. IS
autre quartier, j'essayai de vendre mes bijoux, mais l'orfèvre avait en la petitesse de porter plainte, tous ses confrères avaient été prévenus, si bien que je fus arrêté en sortant de la première boutique où je m'étais présenté. \jsl sixième chambre qui n'apprécia pas les motifs que je mis en avant pour me défendre, me condamna lâchement à quelques mois de prison que je fis à Sainte-Pélagie. J'y rencontrai un certain flibustier paré du sobriquet assez pittoresque de Rosolio, avec lequel l'oisiveté de la prison m'amena insensiblement à établir quelques relations qui se sont perpétuées depuis notre mise en liberté. Ou je me trompe fort, ou ce Rosolio est l'homme dont a besoin notre honorable président pour l'expédition qu'il médite. Ror solio n'est pas précisément un gueux à pendre : il connaît trop bien les lois pour o la; c'est le véritable bohémien de Paris, heureux composé du ruffiano italien, du coupeur débourses de Londres et du ra^ero espagnol. J'ajouterai qu'il est lié avec tout ce que notre Babylone renferme de vendeurs de contremarques, de marchands d'allumettes chimiques et de chaînes de sûreté, et d'ouvreurs de portières sur les places de fiacres. Voyons-le : je suis convaincu qu'il vous procurera en un tour de main tous les hommes qu'il vous faut... je me mets à vos ordres pour le chercher.
— Au nom de la Société, — dit M. d'Entragues, — je vote des remerciments à l'honorable comte Âbel, et j'accepte personnellement les offres qu'il veut bien me faire.
— Bravo! très-bien! appuyé! — répondirent tous les assistants.
— Quand pourrez-vous me mettre en rapport avec le Rosolio en question ? — reprit d'Entragues.
46 t8& eMVAtnsw do umoviubt,
-— Itets quaBd vMts Yoadsez : je puis, si vous I& désires, TOQS raroeoer ce soir.
-^ L'ameoer 1 ici ! y peasez^voush notre sûreté à tous QUige ^'ii ne me connaisse p» sons mon vèritabte aont, et qu'il ne saebe peint où je demeure. MeneMM^ phrtèC à lOA domleUe» s'il en a un.
-* le suis entièrement à ves onkes.
•^ Messieurs, la séance est levée, ^ ajnnta Geer^es d'Entraxes; — maiseammeil estposslble^etes dénardies (pie je vais tenter ce soir, exigent que nous nous réunis* «îdns de nouveau prochainement, je vous donne rcadeah ▼ou» pour demain, toujours ici, ^ encore à neuf bcorts précises.
Les chevaliers se séparèrent.
Quelques miiittles après, c'est^àrdire vers les dix heims» 4ii!Spifes cft le comte Abel sortniefiÉ ensenUa^ peut se «Mitre ei quête de rhonnratde personnage que le eomle Abel nommait Bosotto.
ni
ftVQUiH
-<- Ah! çft, ffîoft cher ami, — dil ad coRrte ÂbéI, M. d'Entragues, en sortant aree Hii de sa maisoii, el es boatonnantjiiscin'auineRtoa son paressas eti af^fahfanc^ — ooffiment dhMs êtes-roos resté en vetetian avec qb Mie de Tespèee de ee RosoH»? je puHi tous demander tthsans courir lerisqne d*ètre tndtscret, car, ain^foe TOtts nous rarez frès-Jndicieusement f^it olmerver font k tlleare, entre amis on peut tont se dire : f ajoiileral ce* pendjTBt que s! von» avez h moindre réimgnaneeà me ré** pondre, vous êtes parfaitement le maître de ron» taire : îei je ne sois pins votre dIetaSear, mais bien on simple (teraiier du Lansqnenei comme vons.
— Vous êtes de ces gens auxquels on ne caelie rieiii, mon cher d'Entragaes, parce qo^on suppose quils savent par expérience à peu près tout ce qu*on pourrait leur ap« pfendre, — répondit le comle Abeï; •— aussi suîs-je prêt à satisfaire le pîns catégoriquement du monde vptre eariosité, si vous voulez bîen me promettre de me garder un secret absolu sur tout ee que je vous confierai.
18 LU C8IVAUBRS OU LAN&QOENBT.
— Je TOUS donne ma parole d'honneur que pas un mot de notre conversation ne sera répété par moi à qui que ce soit.
— Pas même à nos honorables collègues les cheyaliers du Lansquenet : je ne les excepte pas de la prohibition.
— Gela va sans dire : eux pas plus que les autres : pour moi personne signifie tout le monde. Vous pouvez donc être parfaitement tranquille.
— Je le suis et je commence.
— Allumons d'abord nos cigares, puis vous prendrez mon bras, et nous causerons tous en marchant.
Les cigares furent allumés à la lanterne fumeuse d'un bureau de tabac de la rue Saiut-Lazare, et nos deux personnages se remirent en marche.
— Je gagne de l'argent, mon cher d'Entragues, — fit le comte Abel en passant son bras sous celui de Georges...
— Et honorablement, j'ose le dire ! — interrompit d*En* tragœs en riant, — car vous fUei la carte, vous faites sauter la coupe, et vous introduisez des portées dans des jeux honnêtes avec une merveilleuse facilité et une irréprochable adresse : c'est un témoignage que je me plais à vous rendre.
— Vous me flattez, — répondit le comte Abel, intérieurement fort satisfait des éloges quelque peu railleurs de son compagnon.
— Pas le moins du monde ! ce que je viens de vous dire est mon opinion consciencieuse.
— Quoi qu'il en soit, je gagne de l'argent, comme je vous le rappelais tout k l'heure; et cependant, mon cher comte, vous avez peut- être remarqué depuis dix-huit mois que nous nous connaissons, que j'apporte dans mes dé-
LES CHEYALIERS DO LAlfSQCBRBT. 49
penses, de quelque nature qu'elles soient, la plus striete économie.
— Sans doute, sans doute, — repartit ayec plus de po« iitesse que de sincérité Georges, qui en réalité n'avait ja* mais fait la moindre attention aux habitudes plus ou moins parcimonieuses de son interlocuteur. — Mais à vous par^ 1er franchement, — contioua-t-il, -— }e n'ai pas compris pourquoi vous vous condamniez à cette économie si sévère,
— Elle va plus loin encore que vous ne pouvez le sup* poser. Ainsi je me refuse tout : les choses les plus nécessaires : une voiture, une loge, une maîtresse. Vous ne devineriez jamais pourquoi.
-*- Dites-le tout de suite, afin de moins perdre de temps. *- Cest que Je veux être riche, très-riche, et cela le plus tôt possible.
— Et c'est dans ce but que vous amassez ?
' -- le fais mieux encore, — répondit le comte Ahel, en haïssant la voix.
— Âh ! voyons ça! Je suis curieux de savoir votre re«
cette, afin de l'employer au besoin, si toutdws vous voulez
Mcn m'y autoriser.
Cest la chose la plus simple du monde... Je fais valoir mes fonds.
— Dans les chemins de fer sans doute ? 11 est joli, votre moyen !
-- Laissez donc, les chemins de fer I c'est bon pour les niais qui en achètent et pour les députés à qui l'on en donne... J'ai un préte-nonif un homme de patUe^ je lui confie mon argent, et il sTeu sert à mon profit.
— Pourquoi faire?
$0 uis evKvAi^feiis ncr ^Ansqetwn.
— Le commerce! allons donc!
-r. m eel» vous rappopte?.. Voyons, n*iBxagérez pas 9ivee moi, ce sérail petn^ pertee.
->*- Gela rm rappoite qnâ^ie chose eorniae trois ce&t* cili^aBtis oUi quatre oeote pour œol.
*->< Qiidle folie î pour qui me prenez vous donc f
— Je ne vous dis que l'exacte vérité, et je vous en four»- Waî la preuve quasd vous voudres.
-^Irois ceBi*c»ftquante pour cent par as! mats...
•^Ge B'esl pas par an» -^ interrompit le eomteAM, — c'est par mois.
-*T,^ F» mmt dlaUel VcâUi ce qui s^aq»pelle savoir se eoiiMttler d'tia béftéfice hannôte.
— Ça en vaut la peine, n'est-ce pas?
— Je le CFobfieàtrebîtnl et qfsel e^ ee eommercesi hieralir, -^ demuida Georges.
— L'achat des reconnaissances du wonWc-pré!^; le #ég^anwnl et le reaowdteiaeni de ceBes dont les nantisaaments vont èlre vendus fairte de payement d^ eapital et des intérêts; le prêt sur gage avec les personnes tta^des fttî t'osent cecourlr an monl^e-piété lui-niême, fente des papiers nécessaires; et enfin l'usure, quand ît y a cent pour eent h gagner dans huit Jours, c'est-à-dire quatre mille huit cents pour cent par an. Encore ce genre d'affiiires n'esl-il consenti par nous que quand' Fempnmloir est lrès*solîde«
--"Esl-ee sèrienseBieBt que vons me dîtes tout cela? — demanda Gee^ea presque épouvanté- de ses mooslraeiises confidences.
^ PDwpeo qMTOiis soytt eurlesx, j» vous ftnil foir foDclionoer la machine quand cela pourra voos êirt a^réafaie. Je \m» ai âii que J'éÈatis en mesure de tous fournir la preuve de tout ce que j'avance.
— Et la police correetîonBetlef H me senble que ces antes if opérations dcÉwnt la regarder beaucoup.
— Bah ! quand on n'est pas tout à (ait imbécile. Il ^ a mille et une manilfe de rester plus Uane que neige, et ^ètre «êne trèe*ci»sldéré par nonslettr le cemanssain de poliee de sen quartier»
-^ Èlùn ce Rosolla est votre homme de eonianeefd*»piès ee que ve» m'^ei û% cela me semble assev péliOeux.
— ResoUe, mon hoamte de confiance! pas du tout t -^ Mais je cro3rais que tous les détoils, du reste fort cq^
rieux, que vous venee de me donner» avaient po«r but de B'ex|rtiquer vos aecoinlances avec lui.
-*- Précisément ; ma» attendez encore un peu, car>*aiflie ï procéder méthodiquement. ¥e<is avez vu, n'est-ee pas^ snr les boiidevards et les ponts les plus fréquentés» ces i»» dostiMs en plein vent qui proposent aux jobards des chaînes de sârelé ^Donirôlée» par ta Momwie), ou de véritables bambous (ortpmîm du bùh de Btmbqne).
— Sans doute; mais Ils ne s'adressent jamais à mol. Ifat ignre nelemp inq[»lre probablement pas de confiance.
^ Eh bien ! -^ reprit le comte Âbei^ — chacun de ces industriels a ^ sa solde, un ou plusieurs eseogriffes, vuh gairement appelés alkmeurs de chalands^ et dont le métier consiste à amorcer les gobes-mouches et les badauds, en paraissant aoheter avec foreur, soit tes chaînes, soit les bambous, et en s'extasiant ensuite à grands cris, sur le
52 LES CBBTALIBRS MT URSOOBRET.
goût exquis, l'excellente qualité, et le bon marché de leurs emplettes.
— Ce détail de «œurs est assez curieux, mais je n'entrevois pas encore...
— M'y voici. C'est précisément ce rôle û' allumeur de chalands que joue Rosolio par rapport à Tindustrie fort lucrative de mon prête-nom,
— Âh ! ah! je commence à comprendre.
— Ses fonctions consistent à hanter les estaminets» les restaurants borgnes, les petits spectacles, les bastringues de cinquième ordre, tous les lieux enfin où afflue la foule besogneuse et imprévoyante. Là, il chauffe les niais qui ont besoin d'argent, et il sert de réclame vivante au com-^ merce de mon individu : je l'ai observé quelquefois dans l'eiercice de sa charge, et j'ai, été émerveillé des ressources sans nombre de son esprit. Il en est une surtout qui ne manque jamais de lui réussir : elle consiste à avoir les poches pleines de vieilles reconnaissances qu'il se dispose {toujours à haute et intelligible voix)^ à aller incessamment troquer contre de beaux écus neufs, dans l'établisse* ment que je commandite. Rosolio est certainement pour un dixième dans mes bénéfices de chaque mois...
— Mais savez-vous, mon cher comte, — interrompit Georges d'Entragues, dont l'épouvante passagère s'était singulièrement calmée ; — savez<vous que tout ceci me semble on ne peut mieux combiné, et je commence à ne plus m'étonner autant des profits énormes que vous m'an* nonciez tout à l'heure.
— Le fait est, — répondit le comte Abel en affectant un air modeste, — que l'affaire a été admirablement montée par moi.
LfiS CBBTALlBitS DU LANSQnBNBT. 53
— Oh! VOUS êtes un habile hoinme! recevez-en mon iocère compliment.
— Ce n'est pas encore tout, — reprit le comte Abel en e rengorgeant, — mon Rosolio possède en outre une foule le petits talents de société très-prccieux : Ainsi il joue >arfâitemeDt bien au billard, et quoiqu'il soit de premicre i)rce, il est si habile à cacher son jeu, qu'il trouve le laoyen, presque tous les jours, de gagner de l'argent sur i»arole à quelque naïf étourneau qui ne sait ensuite comment acquitter sa dette. Rosolio s'empare de lui, le mène
rétablissement que vous savez, et là on lui fait déposer .}ut ce qu'il a de pré&ieux sur sa personne, pour ne le lui 'eodre qu'après l'acquittement de sa dette de jeu à la- Muelle on a soin, comme bien vous pensez, d'ajouter un r.oonète intérêt. Mais nous sommes arrivés ! c'est ici qu'il i-emeure le plus habituellement.
Au moment où le comte Âbel prononçait ces paroles, i's deux jeunes gens se trouvaient juste au milieu de la ue d'Âmboise, courte rue, qui, cbacun le sait, aboutit 'un côté sur les derrières de TOpéra-Comique, et de Taure sur l'extrémité de la rue de Richelieu.
Us s'arrêtèrent devant une maison d'assez belle appa* 'ence, et firent résonner vigoureusement le marteau d'une large porte cochère.
— Chez qui vont ces Messieurs? — demanda le concierge après avoir tiré le cordon.
— Chez monsieur Rosolio, — répondit le comte Abel.
— Savez-vous s'il y est.
— Je ne peux pas vous en répondre au juste, car y va et y vient sans cesse. — Dis donc, mon épouse, — ajouta
54 LB« CBfiVJLUBRS DV l.àll«etI£HBT.
le conciei^e ea se toufoant vers l'ifttérknr de la luge,
est-ce qu'il y est M. Rosolio?
— Je ne sais pas, vieux ; mats oq ^ verra bien ea idoq— tant. S'il est sorti, il y aura toujours au mocide pour ré^ pondre. Voyez-vair^ Messieuis.
— Allons ! — dit le comte Abel. ^~ C'est un peu hmit, mais nous avons de bonnes jambes.
£t les deux jeunes gens s'engagèrent dans un eseaHer assez bien tenu^ dont les marines peintes en rouge étaient cirées à l'encaustique.
Us montèrent ainsi dnq étages.
A partir du quatrième l'escalier se rétrécissait senaîlde^ ment» et n'était plus ni peint ni ciré.
Le cinquième était formé p^r un long corridor, à peâoe édalré par la tremblottante clarté d'un quiaquâ sale et infect.
Plusieurs portes ouvraient sur ce corridor; chacune d'elles portait un numéro.
Après avoir cherché pendant quelque temps dans l'obscurité, le comte Abel découvrit le numéro 6, alors il sonna.
On entendit du bruit dans l'intérieur, comme une porte qu'on ouvre et qu'on referme, et une voix de femme demanda à travers la cloison :
— Qui est là?
— Ami, — répondit le comte Abel.
— Âmi de quoi? — reprit la voix.
— Eh parbleu i Ami de la lune, — fit le comte Abel.
A celte réponse qui était sans doute un mot de passe, la porte donnant sur le corridor s'ouvrit, et les deux jeunes gens purent entrer dans la première pièce, sorte de très* petite antichambre.
LES CHBVaiJBRS w ua^onBHBT. 55
Us Sjg Irouvèrent immédiatement en i^i^éseiroe d'osé sduûrable créature de vingt-trois ou vingtrquatreans, à Tair déluré et provoquant, dont la toil^te, dans un Bégllfi très-complet et ti^significattf, se cachait fort îoiparfiitement sous un camail de velours bleu de ciel, jeté k 11 bâte sur une poiirliie et des épaules qiû, à en juger par l'apparence, devaient être magnifiques.
Cette femme sourit familièrement au comte Abel, et lança une vive œillade à monsieur d'Ëntragœs.
— Bonjour, Goblotte, — lui dit le comte Âbel en accoBipagnant ces deux mots d'un geste de l'âge d'or.
— Cest b(H2soir, que vous voulez dire, mon petit; car, c'est joliment tard. A propos qu'est-ce qui peut vous amener k une pareille beure?
— J'ai besoin de voir Amilcar, y est-il? Afflilcar, c'était le petit nom de Rosoiio.
— Vous savez bien qu'entre huit heures et minuit on na le trouve jamais, — répondit la belle fille; — mais je peux TOUS dire où vous le rencontrerez bien sûr.
— Voyons dites vite, Goblotte; d'abord nous sommes horriblement pressés, ensuite je crois bien que nous vous avons on peu dérangée.
— Ah bah ! eh bien ! vous trouverez Amilcar tout près d'ici, au café du Grand Balcon, au premier.
— Merci, ma fille.
— A votre service, répondit-elle avec un sourire qui, en montrant les plus belles dénis du monde, semblait avoir UDe signification très-étendue.
— Cette superbe drôlesse est-elle la maîtresse de ce Rosolio? — demanda Georges d'phtragues au comte Abel, en descendant Tescalier.
— Sa maîtresse dans ses moments perdus, — répondit le comte, en souriant; — mais je crois qu'il la considère surtout comme une autre branche de son commerce. Ce gaillard sait qu'il est bon d'avoir plusieurs cordes à son arc...
Les jeunes gens montèrent au càfé du Grand Balcon, et demandèrent Rosolio à la dame du comptoir.
— Monsieur Rosolio, — répondit cette dernière, avec un certain air de haute considération; — il doit être làbas au fond à jouer la grande poule d'honneur; du reste. Messieurs, je vais appeler un marqueur*, et je saurai dire positivement si monsieur Rosolio fait sa partie.
Le marqueur interrogé déclara que monsieur Rosolio était sorti il y avait à peu près une demi-heure, avec un jeune homme, laissant la consigne de dire à ceux qui pourraient venir le demander qu'il était rue de la Jussienne n* ***.
— C'est justement chez mon commerçant en recomais" sanceSy — dit le comte Abel avec vivacité. — Comme ça se trouve bien ! mais allons vile pour ne pas le manquer.
Georges et son compagnon prirent un de ses nombreux milords qui stationnent nuit et jour devant le calé Anglais et le théâtre de l'Opéra-Comique, et en moins d'un quart d'heure ils furent arrivés au numéro indiqué de la rue de la Jussienne.
Tout le rez-de-chaussée de la maison était occupé par une vaste boutique, dont, pour le moment, les contrevents
* On appelle marqueur dans le langage des estamiueU de Paris, findividu chargé de faire la partie des habitués, quand ces derniers luanqnent de partenaires. La plupart donnent, au cachet, desleçous <lu noble jeu de billard»
l£S GREVAUBftS DO LAKSQDEKET. 57
et les volets étaient hermétiquement fermés. Sur ces cônircvests on voyait collées de petites afiicbes imprimiées, portaoien grosses lettres ces mots siogulièrement altiranls^ ijfl ne «aurait le nier :