‹ Les chevaux du Sahara et les moeurs du désert (volume 2)Chapitre 2 sur 60 · P. DESCARRIÈRES · texte numérisé non relu

P. DESCARRIÈRES

Paris, le 15 février 1852.

« Mon cher Général, quoique des occupations multipliées me laissent peu de loisir pour la lecture de nouveaux ouvrages, cependant, je n’ai pu résister au besoin de connaître votre écrit concernant les chevaux du Sahara.

« Vous donnez, sur l'élève des chevaux arabes, des notions que j'étais loin de posséder, et j'ai éprouvé un véritable plaisir à connaître les détails on ne peut plus intéressants que vous avez publiés sur la manière dont les indigènes entendent l'éducation du cheval etsur les soins minutieux qu'ils prodiguent à ces précieux animaux dans leur enfance.

« Je ne crois pas que jamais nos éleveurs imitent en cela les Arabes. Ces derniers ont pour leurs chevaux une affection que nous serons toujours loin d’avoir. Il est vrai que l’Arabe n’a d'existence plus ou moins assurée et honorable même que par son cheval, ce qui jusüufie bien son amour pour ce généreux serviteur.

« Parmi les coutumes que pratiquent les Arabes, il en est une surtout qui m'a fort étonné : c'est celle de leur couper les crins pendant cinq années successives. Je comprends leur répugnance à couper la queue; en Afrique 1ls n'ont pas à se précautionner contre les boues, comme chez nous, et leurs chevaux portent la queue beaucoup mieux que les nôtres, ce qui tient à leur construction.

« J'ai été frappé aussi des différences essentielles que vous signalez chez les chevaux de différentes contrées de L'Afrique. Ces indications si judicieuses de votre part me paraissent être un guide assuré pour les amateurs de chevaux arabes et surtout pour les acquisitions d’étalons que peut vouloir faire le gouvernement.

« Je ne puis trop vous remercier, mon cher Général, de l’obligeance que vots avez eue en m'envoyant votre ouvrage si intéressant, sous tous les rapports, et si agréable par les jolies anecdotes dont 1l est accompagné.

« Veuillez agréer, avec tous mes remerciments, mon cher Général et Conseiller d'État, l'assurance de ma haute considération.

« Maréchal ExELmans. »

Metz, le 4° novembre 1852,

« Mon cher Général, j'ai reçu votre ouvrage sur les chevaux du Sahara, ainsi que l’obligeante lettre qui l'accompagnait. Je vous prie d'agréer mes félicitations et mes remerciments.

«Votre travail se distingue par ces divers mérites : il renferme des documents nouveaux, exacts, variés, curieux, importants ; 1l est plein de charmes dans beaucoup de détails, comme les bons ouvrages de poésie et les romans les plus émouvants; 1l est clair, bien écrit; enfin 1l présente des propositions d’un grand intérêt concernant la question hippique, tant pour l'Algérie que pour la France.

« Vous voulez bien me demander mes avis et observations: quoique ce soit comme porter l’eau à la mer, je vous les envoie ci-dessous :

« 4° Vous parlez de Djedid comme d'un guerrier trèsredoutable. Un mot de lui le dépeint assez bien. J'avais dirigé sur les Oulad-Naiïl, en 1847, une razia qui donna lieu à un combat assez vif. Djedid y avait pris part avec nous. Je lui dis en rentrant au camp. « Tu m'as déclaré, il y a quelques jours, que tu avais tué trente-trois hommes, tu en es done aujourd’hui à ton trente-sixième, car, m’a-t-on dit, tu viens d’abattre trois Arabes. » Djedid répondit : « Quand j'ai parlé de trente-trois hommes tués, j'ai voulu dire trentetrois personnages connus, fils de personnages connus. Les trois Oulad-Naïl d'aujourd'hui sont des gens ordinaires. Pour ceux-là je n’en tiens pas plus compte que des gazelles ou des lièvres tués. J'en suis toujours au chiffre de trente-trois. »

«Il est certain que dans presque toutes les tribus de son voisinage et même fort au loin 1l y a eu quelque guerrier renommé tué par Djedid. Le chiffre total de ses victimes s’élève probablement à plusieurs centaines.

« 2° Le faucon n’est pas le seul oiseau employé à la chasse par les Arabes. Nous avons vu dans un ksar du désert deux aigles de grande espèce avec lesquels on chasse le bubale, la gazelle et le lièvre. Ges aigles furent achetés et emmenés par un de nos officiers, sur le haut de la tente duquel je les vis longtemps percher.

«3° L’attachement de beaucoup d’Arabes pour leurs chevaux est bien dépeint dans votre ouvrage. Le mot suivant le caractérise assez. Ben-Senoussi, marabout distingué du Dira, nous avait rendu d’utiles services; les événements de 1845 . le jetèrent dans l'insurrection et le ramenèrent à nous; il avait éprouvé des pertes et réclamait de moi avec grande instance son cheval qu'on lui avait pris. On fit pour le satisfaire des recherches qui furent infructueuses. Je lui fis offrir

un cheval de prise préférable au sien. « Ce n'est pas, dit-il, la valeur de la monture que je réclame, c’est ma jument, fille de ma jument qui était fille de la jument de mon père. »

« 4 La selle arabe est beaucoup plus favorable que la nôtre pour le combat. Elle gêne d’abord l’Européen, qui n’y est bien qu'après un an ou.deux de pratique continue. Elle n’a pas, comme la nôtre, l'inconvénient de laisser échapper la couverte en arrière dans les courses longues et vives, si on neressangle pas à propos. Elle fatigue moins au galop le cheval et le cavalier qui «x le corps penché en avant. Il est à remarquer que cette inclinaison du corps au galop est usitée chez tous les peuples et dans les professions qui ont la réputation de tirer le meilleur parti du cheval : tels sontles Arabes, les Turcs, les Persans les Tartares, les Cosaques et les jockeys montant des chevaux de course.

« Nos spahis français se trouvaient très-bien de la seile arabe, ainsi que du mors arabe, qui est simple, puissant, solide et employé maintenant par tous les officiers d'Afrique. Ils n'avaient pas adopté l’éperon arabe, qui est d'un effct très-énergique, mais dangereux pour le cheval parfois, et impossible à porter à pied. La selle arabe à une exagération de hauteur pour la palette et le troussequin, ce qui n’a pas lieu dans la selle turque. Généralement on peut passer la main entre le corps du cheval et la sangle de la selle arabe: le cheval à par suite la poitrine libre, mais cela crée une difficulté pour monter à cheval; aussi la politesse arabe estelle alors de tenir l’étrier gauche pour empêcher la selle de tourner. Quoique la selle ne soit maintenue que par le froltement et l’équilibre, les cavaliers se penchent parfois presque horizontalement dans les fantazias.

« Anciennement l'usage du bouclier placé au bras gauche a pu déterminer à monter le cheval du côté droit, surtout avant l'usage peu ancien des étriers. Le bras droit libre permettait alors le grand effort nécessaire pour sauter en selle.

Quand le bouclier a cessé d'être en usage, quand l’on a porté à gauche soit un long sabre pendant, soit des pistolets, il était préférable de monter à gauche, comme nous le faisons. Dans l'Orient on monte toujours à droite, ainsi qu’en Algérie; Par suite la erinière est placée à droite. Chez nous la crinière pend à gauche, sauf pour les chevaux de race auxquels on conserve par là, malgré l'inconvénient qui en résulte pour monter en selle, le cachet des étalons remarquables amenés d'Orient pour régénérer les races. C’est une mode analogue à celle de la queue coupée. On avait fait cette mutilation aux premiers étalons arabes amenés d'Orient pour empêcher le renouvellement des vols pendant le trajet dans le désert, en rendant les chevaux méconnaissables et moins séduisants: la queue coupée prit faveur comme type encore des trèsbeaux étalons venus de l'Orient.

«L'adresse de quelques cavaliers dans le tir du fusil à cheval est aussi surprenante que chez nous celle des tireurs distingués, qui à la chasse abattent des oiseaux au vol en envoyant leur coup sans presque prendre le temps de viser. J'ai eu dans les spahis d'Alger un des trois cavaliers les plus renommés du pays; il faisait partir au galop son serviteur portant une pipe dont le tuyau était engagé en arrière dans l'encolure du burnous et dont le foyer dépassait la tête de deux centimètres environ, 1l poursuivait au galop, tirait et brisait d’une balle ce foyer de pipe.

« On a fait cette remarque dans les marches de cavalerie, les chasseurs sont généralement mieux montés que les soums, cependant, au pas, ils sont toujours dépassés par les goums; cela tient sans doute aux selles, qui placent l’éperon et les pieds de l'Européen loin des flancs, tandis que chez l’Arabe ils joignent les flancs et tendent à animer le cheval.

« Les Arabes peuvent, sans descendre de cheval, débrider pour faire boire et rebrider ensuite. Dans cette circonstance, j'ai vu un cavalier qui fut emporté par son cheval, sans bride;

J'étais inquiet de l'issue de cette course, je cherchais et ne trouvais pas de bonne solution; je fus très-étonné en voyant l'Arabe se rendre immédiatement maître de son cheval, l’arrêter court, puis le rebrider; il lui avait suffi de jeter sur les yeux de l'animal le pan de son burnous et de l'empêcher ainsi de voir.

« 5° Les vétérinaires arabes sont infiniment moins instruits que les nôtres, mais 1ls ont pour beaucoup d'occasions d’ex-. cellentes pratiques. Je puis citer ces deux exemples personnels. J'avais un très-beau cheval qui eut un écart de la cuisse; d'habiles vétérinaires militaires le traitèrent; au bout d’un an il était boiteux et déclaré devoir rester tel. Je le fis voir à un vétérinaire arabe qui me dit qu’il le guérirait en mettant le feu en dedans de la cuisse; son opération réussit, ét le cheval rendit de bons et longs services. Une autre fois, mes chevaux, en mon absence, furent replacés dans leur écurie qui avait été inondée, aussitôt que l’eau eut disparu. Ils tombèrent tous malades des boulets, paturons et sabots. L'un mourut, trois guérirent. Un autre, qui était excellent, fut après huit mois de traitement déclaré incurable. Je me déeidai à regret à le vendre; aucun Français ne l’eût acheté; un Arabe m'en offrit mille francs et m’affirma qu'il le guérirait. J'exigeai qu’il consultàt le vétérinaire arabe; tous deux dirent que c'était facile à guérir. Je pris de nouveau l'avis l’officiers et de vétérinaires habiles qui trouvèrent la boiterie incurable. Je n’acceptai qu'un prix minime, persuadé que l'acquéreur se trompait. Il guérit parfaitement et promptement ce cheval qui, trois mois après, fut vendu dix-huit cents francs, et les valait.

« Il eût été fort désirable qu’un vétérinaire français pût étudier et faire connaître les procédés des maréchaux arabes; dans les spahis d'Alger j'avais décidé à ce travail M. Richard, notre vétérinaire, qui est devenu en 1849 représentant du Cantal. C'était un jeune homme intelligent, instruit, studieux,

il parlait l'arabe; déjà il avait recueilli des données intéressantes quand 1l fut rappelé en France. Pareille mission pourrait être avantageusement renouvelée.

« 6° Les tribus nobles du désert sont pour la guerre par rapport aux autres tribus, comme en Europe la troupe de ligne par rapport aux populations armées. Aussi dans le Titiery, l'usage est-11 que des tribus ou des familles non nobles payent detemps immémorial une redevance à certaines tribus, famillesou chefs nobles, pour avoir leur protection. Lespayants se nomment Adoumi; quand on leur manque, ils s'adressent à leurs patrons, lesquels doivent leur faire accorder réparation en employant leur influence, et, si cela est nécessaire, en combattant pour eux. Cette institution était fort utile; elle tend à tomber depuis que notre autorité a établi le calme dans le désert; elle redevient en grande vigueur quand les troubles renaissent.

« 7° Les épis et couleurs des chevaux donnent, selon les Arabes, des indices très-utiles. [ls attachent assez d’importance à l'épi qui est à la hanche; selon qu'il est haut ou bas. le cheval, disent-ils, est bon on mauvais coureur.

Nous avons vu, depuis quelques années, un cultivateur préconisé et récompensé par le gouvernement pour avoir trouvé une manière de juger avec presque certitude si une vache sera bonne ou mauvaise laitière d’après les épis de la cuisse. Il est possible que les indices des épis aient aussi pour les chevaux plus de valeur que nous ne le supposons.

« Vous indiquez les rayons supérieurs des jambes comme devant être longs pour les bons chevaux, d'après l'opinion des Arabes. J'ai toujours entendu dire par eux qu'ils considéraient la longueur du canon comme l'indice d’un galop rapide. Quand l’Arabe achète un cheval, toujours il lève un pied de devant et l’applique contre l’avant-bras pour juger si le talon dépasse l’olécräne, ce qui parait un bon signe. qes Arabes habiles m'ont fait remarquer que la gazelle, le

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bubale, qui courent très-bien, ont les canons excessivement

“longs; c’est encore ainsi dans le cerf et le chevreuil. Il m'a paru que les chevaux algériens très-rapides avaient le canon long ; en Europe, l'opinion opposée prévaut.

«9° La grosseur qu'ont au cou-de-pied les cavaliers arabes montant très-souvent à cheval n’est pas une exostose, c'est un épaississement de la peau qui présente aussi parfois une bosse de deux centimètres de saillie.

« 10° Les chevaux trouvent dans les bivouacs des tribus nomades les avantages suivants : l'effet fortifiant de l'air extérieur; la respiration d’un air non vicié; tous les trois ou quatre jours environ un sol vierge de toute souillure; une large place quand l'animal est attaché; la faculté de s'ébattre quand il est en liberté; l'animation tenant au spectacle des choses extérieures; des exercices vifs, forts, variés par le service courant; les fantazias, la chasse, la guerre ; l'intérêt, les sentiments de la vie domestique, le cheval étant comme le chien, sous les yeux et dans l'intimité de Îa famille; une nourriture très-variée selon les temps, les circonstances et le pays; enfin une vie fortifiante, variée, agréable, animée. Si la tribu est placée sur un bon terrain par rapport au sol, à l’eau, à l'air, aux pâturages, les avantages en sont d'autant plus grands. |

« Dans nos écuries, la chaleur est souvent excessive ; l'air est peu renouvelé : les miasmes, les insectes tenant à une longue station et à l’agolomération sont malsains ; la contagion est plus puissante; les guérisons sont plus difficiles : la nourriture toujours la même n’est favorable n1 au goût ni à la santé ; les maitres, ou les chefs, ne voient que rarement les chevaux; les cavaliers soignant les chevaux changent souvent et n'ont aucune connexion d’attachement pour eux: aucun ne connait le passé de son cheval et ne s'occupe de son avenir ; ils rudoient plus qu’ils ne caressent; les chevaux sont pour eux, comme la machine à vapeur pour le

chauffeur, l'objet de devoirs dont le côté pénible n’a pas de compensation ; le cheval fait quelques exercices, presque toujours les mêmes, sans nulle animation ; il est dans une condition analogue à celle des forçats, sauf qu'il est moins souvent au grand air; l’ensemble tend à le rapprocher autant que possible d’une machine.

« Notre cavalerie a eu des détachements qui ont fait plusieurs campagnes d'hiver. Dans linsurrection de 1845 à 1846, elle a été presque en entier dehors tout l’hiver qui a été fort rude ; nous supposions tous que les chevaux maintenus au bivouac malgré la neige, la glace, la boue, la pluie et le vent, seraient complétement perdus. Nous avons vu avec un très-grand étonnement ces résultats : les chevaux qui n’ont pas été trop surmenés, qui ont eu leur orge assurée et qui étaient munis de couvertes, se portaient mieux que s'ils eussent chaque jour couché dans des écuries.

« Tous ceux qui ont vu revenir des troupes d’expéditions durant trois, six et douze mois, ont été frappés de l'air de bonre santé et de vigueur qu'avaient les hommes.

« Les meilleurs chevaux connus sont ceux de l'Arabie, et ils sont toujours au bivouac; l’ardeur du soleil ne leur nuit pas. Dans le nord de l'Asie, 1l y a des races très-distinguées qui sont toujours au bivouac, malgré les froids les plus rigoureux. En Europe et en France même, 1l y a des chevaux qui sont, ou toujours, ou très-souvent au bivouac; même l'hiver ; on remarque qu'ils ont de très-grandes qualités.

« Le sanglier est un animal fort, énergique, rapide, brave. intelligent. Le pore est faible, lourd, inintelligent, sans énergie. Tous deux sont issus de la même race initiale, qui s’est perpétuée pendant des siècles pour l’un au grand air, pour l’autre dans les maisons.

« Si une famille de sangliers était installée comme nos pores, après quelques générations elle deviendrait comme ces derniers. Si une famille de cochons était placée en li-

berté dans les bois, au bout de quelques générations elle reprendrait les qualités qui distinguent le sanglier.

«Les conséquences de la vie au grand air, animée, variée, puis de l’habitation dans les maisons, sont bien caractérisées par ces deux états d'une même race initiale.

« Le cheval vivant au bivouae des nomades est, par rapport à nos chevaux vivant à l'écurie, comme le sanglier par rapport au cochon quant à l'hygiène, aux habitudes, à la force. à la vitalité, à la rapidité. Le cheval du nomade a même une hygiène supérieure à celle du sanglier, car à l'avantage du grand air, de l’animation, et de la variété de nourriture. il joint celui d'aliments et de soins plus complétement appropriés au but de la plus grande vigueur à obtenir.

« En élevant les cochons on se propose d'arriver au résultat du lard et de la chair : on ne tient à la vigueur digestive que comme moyen : le but est atteint. Pour le cheval, c’est le contraire, on ne tient pas à la chair; mais à la visueur, soit pour trainer de lourds fardeaux, soit pour faire des courses longues et rapides; on désire un animal ressemblant pour les qualités plutôt au sanglier qu'au cochon. Par suite la vie hygiénique du cheval doit se rapprocher plus de celle du sanglier que de celle du cochon. Il lui faut done une vie au grand air, animée, variée, et non une vie renfermée, monotone, uniforme, morne. La première se trouve au bivouac des nomades, la deuxième dans nos écuries.

« Les Arabes pensent que le grand air est trés-favorable à la santé et à la vigueur des chevaux, ainsi que des hommes: la tente met à l'abri du soleil, de la pluie, de la vue du public; mais l’Arabe ne la clôt pas comme nous, il laisse avec intention un espace vide entre le bas de la tente et le sol: l'air a toujours un libre passage par là.

Nous tenons pour nos chevaux à les bien panser et à les soustraire aux intempéries en les mettant dans des écuries. Ce qui est certain, c’est qu'encore maintenant, malgré les

talents très-grands et justement appréciés de nos hippiatres, malgré les frais très-considérables qui ont été faits, on s’adresse pour avoir les meilleurs étalons aux Arabes du Nedi, qui, comme tous les nomades, ne pansent pas leurs chevaux et les laissent toujours au bivouac.

« Les races distinguées sont celles qui, initialement bonnes, se sont maintenues pendant des siècles dans les meilleures conditions hygiéniques. Si une population avait toujours été dans une prison, même saine, pendant deux ou trois cents ans, elle aurait certainement beaucoup perdu de ses qualités premières au physique et au moral. Nous voyons en France que les populations ouvrières, qui vivent toujours renfermées et agglomérées dans les ateliers, s’altèrent trèsnotablement et très-promptement. Nos meilleurs soldats sont ceux qui viennent des pays agricoles, où l’on est, plus que dans les autres professions, au grand air. Tous ceux qui ont vu dans nos camps les Arabes des tribus employés comme cavaliers ou muletiers, ont été frappés de leur résistance à la fatigue, malgré une nourriture très-médiocre.

« Une loi a déterminé une limite au travail des enfants dans les manufactures. C’est très-sage, mais l'effet nuisible combattu par là est moins le travail que le mauvais air des ateliers, où les ouvriers sont trop agglomérés; car les enfants des agriculteurs travaillent plus que ceux des manufactures, et 1ls se portent très-bien.

« Des instructions fortement recommandées exigent dans notre cavalerie qu’on ne dresse pas les jeunes chevaux avant cinq ans au plus tôt, parce qu'autrement on les userait prématurément. Quant aux enfants, on n'agit pas ainsi pour l’éducation scolastique. Dès sept ans ils sont renfermés en trèssrand nombre dans des salles, ils y travaillent dix heures par jour, ils ne prennent l'air et de l'exercice qu'une heure environ, encore en sont-ils privés s'ils sont punis de pensums. Cet état anormal se prolonge jusqu'à vingt ans. On altère

ADRESSÉES À L'AUTEUR. 17 ainsi profondément la santé et la vigueur de la jeunesse. Si un poulain travaillait seulement six heures par jour, d’un an à cinq, il serait à ce dernier âge parfaitement dressé, mais usé. Le défaut de grand air et d'exercice nuit essentiellement aux élèves de nos écoles.

(« La force des choses veut qu'en Europe les chevaux soient généralement dans des éeuries; dès lors ils sont comme les populations qui depuis des siècles vivraient en prison. Il est vrai que l’on a déployé une grande habileté pour améliorer dans cette position leur nourriture et toute leur hygiène. Si les mêmes talents et frais eussent été appliqués à des chevaux maintenus au bivouac, 1l est probable que les résultats eussent été plus remarquables.

« Le grand air réussit souvent contre la morve. J'ai été autorisé à envoyer de Médéah dans le désert des chevaux et mulets dûment reconnus morveux. Les Arabes en guérirent un très-grand nombre. |

«Tout ce qui précède peut faire admettre que le grand air, l’air extérieur, a une vertu fortifiante très-puissante pour la santé et la vigueur ; que les intempéries du bivouac nuisent moins que le mauvais air des écuries; que, pour les hommes et les chevaux, les plus fortes races sont celles du grand air, tandis que les races qui en sont privées sont généralement d'autant plus faibles qu’elles subissent plus l’influence du mauvais air. |

«Si l’on posait cette question : pour obtenir d’un cheval qu'il acquière toutes les qualités dont il est susceptible, ou pour constituer en cinquante ans une race la meilleure possible, faut-il pour le cheval ou les éléments de la race à former, employer les écuries ou le bivouac? les Arabes répondraient que le bivouac donnerait, toutes choses égales d’ailleurs, de meilleurs résultats; leur opinion peut paraître fondée.

« Pour former de bons haras en France, il serait impraticable de les constituer en nomades ; mais en Algérie, où il

y à de nombreuses populations nomades, probablement on gagnerait à les utiliser comme ressource spécialement précleuse pour relever la race chevaline, en s’attachant particulièrement à des tribus qui seraient placées sur les terrains les plus favorables par les qualités de l'air, de l'eau, des pàturages, et qui se distingueralent par les meilleures habitudes hippiques. Il y a plusieurs chefs arabes renommés déjà par leurs haras: ils accepteraient probablement avec empressement toute mesure tendant à améliorer leurs races chevalines.

« Probablement les beaux étalons se conserveraient mieux dans ces haras nomades que dans nos écuries; les jeunes chevaux s'y développeraient certainement mieux; on éviterait de très-grandes dépenses, en choisissant convenablement des chefs arabes, en les aidant pour qu'ils se procurent de beaux étalons à utiliser par eux et par le publie, enfin en formant beaucoup de haras nomades privés, au lieu de grands haras de l'État placés presque inévitablement dans de moins bonnes conditions. Pour l'emplacement de ces derniers, la condition indispensable de la sûreté exclura le plus souvent celle très-1mportante de la salubrité la plus parfaite.

« Il y aurait avantage, ne fût-ce que pour comparer, à employer simultanément les deux moyens ; peut-être conviendrait-il de faire de grands frais pour obtenir de nombreux haras nomades privés placés dans d'excellentes conditions. et des frais moindres pour de rares et peu considérables haras fixes de l'État établis dans des localités aussi salubres que la sûreté le permettrait.

Recevez, mon cher Général, l'expression de ma bien affectueuse considération.

« Le général de division, commandant la 5° division militaire, ancien gouverneur général de l'Algérie par intérim,

« Marey Moxer. »

Saumur, le 18 janvier 1852,

« Mon cher Général, si je suis un peu en retard à vous remercier de l’envoi que vous avez bien voulu me faire de votre ouvrage, les Chevaux du Sahara, e’est qu'après l'avoir lu avec curiosité, j'ai voulu Île relire avec l'intérêt qu'il mérite. C’est done avec conviction que Je viens vous dire, aujourd'hui, que cette publication est un véritable service rendu aux progrès de la science hippique. J'ai étudié votre œuvre, non-seulement avec l'attrait qu’elle inspire et excite, en nous faisant connaître des mœurs qui nous sont étrangères, mais avec la pensée d'y trouver uneinstruction réelle. Je ne me suis pas trompé, et Je vous le dis avec la franchise de la camaraderie, je me suis instruit en vous lisant, et j'ai trouvé d'excellents éléments d'étude pour l’école que j'ai l'honneur de commander. Ge n'est pas tout, j'y ai trouvé la confirmation de nos meilleurs principes équestres et d’éducation chevaline, confirmation bien puissante, puisqu'elle émane des habitudes d’un peuple essentiellement cavalier, qui a bien plus suivi les indications de la nature que les livres. Nos professeurs auront à vous faire de nombreux emprunts, que vous permettrez, je l'espère, et d'autant plus qu'ils seront pour les progrès d’une arme à laquelle vous appartenez, et qui est heureuse de vous compter dans ses rangs. Notre bibliothèque n’a qu'un exemplaire de votre ouvrage; à mon avis ce nest pas assez, et nous désirons tous que M. le ministre de la guerre nous en alloue six, afin que nos nombreux élèves, qui deviendraient vos très-nombreux lecteurs, puissent en profiter.

« Veuillez agréer, mon cher Général, la nouvelle assurance de ma considération distinguée et affectueuse. |

« Le général de brigade commandant l'École de

cavalerie, « Le comte pe Goyon. »

Paris, le 1° avril 1852.

« Mon cher Général, je vous remercie de l’envoi que vous avez bien voulu mie faire de votre ouvrage sur les Chevaux du Sahara. Il y a longtemps que je n'ai lu un livre qui m'ait si vivement intéressé, non-seulement parce qu'il traite du sujet qui fait l’objet de toutes mes pensées, mais encore parce qu'il a cette verdeur de sentiment et ce parfum de poésie qui, quoi qu'en disent les amateurs de positivisme, est en toutes choses le sceau divin de la vérité. Deux pages de votre livre font mieux connaître le cheval et le cavalier du dé- sert que tout ce qui a été éerit Jusqu'ici sur ce thème brillant. Vous peignez là où les autres dissèquent, vous rendez la vie à un squelette dépouillé. Mon histoire du cheval eûteu à se louer d’un beau chapitre, si j'avais pu consulter votre ouvrage avant de la faire paraître: malheureusement mon siége était fait. Mais en lisant les préceptes si excellents que vous avez recueillis de la bouche du peuple le plus anciennement hippique du monde, j'ai vu avec bonheur la confirmation de cette pensée qui s'applique si bien aux questions chevalines, à savoir : que les vérités sont partout les mêmes, et que pour arriver au même but, 1l faut suivre le même chemin. En raisonnant ainsi, on s’instruit par l'exemple des anciens et par celui des peuples qui marchent dans la bonne voie ; en raisonnant autrement, on invente une science à s01 seul qui n’a souvent d'autre mérite que celui de l'ancienneté ou de la phraséologie captieuse dont on s'enveloppe. Les Arabes, en effet, ont commencé l'instruction hippique du monde. Il était logique d'aller puiser chez eux des préceptes et des enseignements; c’est ce qu'ont fait les Anglais, qui ont succédé à leur gloire équestre, et les rapprochements nombreux qu'offre votre ouvrage dans les coutumes et les usages des deux nations sont la preuve de l'infaillibilité de leurs doctrines. Ils ont tous deux considéré le cheval comme

ADRESSÉES A L'AUTEUR. 24 le plus utile serviteur de l'homme et ont tout fai: pour développer les qualités physiques dont la nature l’a doué. L'exercice gradué, quoique violent, la nourriture forte et appropriée, voilà les bases principales du système hippique de ces deux peuples : air, exercice, and food : l'air, l’exercice et la bonne nourriture.

« Je ne concois pas, mon cher Général, et bien moins encore depuis que J'ai lu votre ouvrage, comment il se trouve des personnes qui disputent sur le cheval srabe et sur le cheval anglais. En y regardant bien, on ne retrouve chez les deux nations d’autres différences que celles des mœurs et du climat; mais le maître de la tente, comme vous dites, et le sportman anglais n'ont-ils pas tous deux cette unité de foi dans une descendance pure et consacrée de génération en génération par des épreuves et un mérite reconnu? N’exigent-ils pas tous deux ce travail du jeune dge, si utile quand il n'est pas exagéré? N'emplotent-1ls pas tous deux cet entraînement méthodique sur lequel on a tant attaqué les pauvres Anglais, qui, cependant, l'avaient pris sous la tente des Bédouins, et qui nest autre chose que la préparation de l’athlète des anciens jours, préludant aux combats d’Olympie? Qu'importent maintenant chez les uns etles autres quelques bizarres pratiques, quelques préjugés excentriques ; ce qui importe, cest l'utilité et le vrai qu'il faut aller chercher là où 1l est, abstraction faite des temps et des lieux. Malheureusement, c'est ce qu'on ne fait pas toujours, parmi nous surtout ; nous prenons souvent la mousse pour le breuvage et la forme pour le fond. Les amateurs du cheval arabe ne pensent d'ordinaire qu'à la question du sang; ils croient rivaliser avec l'élevage du désert en prenant un cheval et une jument sur les bords de l'Euphrate, en nourrissant le produit d'orge moulu, regrettant seulement de ne pouvoir y joindre le lait de la chamelle, tandis qu'il faudrait lui imposer dès son enfance ce travail dur et terrible même, que

[Re]

vous avez si bien décrit dans mainies pages. Les amateurs du cheval anglais croient aussi franchement rivaliser avec l'Angleterre, en plaçant sur le dos d’un cheval un petit homme vêtu d’une veste de soie, dont les couleurs et la coupe sont servilement copiées sur celles des jockeys de Newmarket, sans s'occuper d'imiter les savants et sérieux principes des Anglais sur le choix des localités où l’on peut élever des chevaux, sur l’utilité et la pratique du travail, sur l'éducation, le travail et mille autres choses.

«En parlant des localités où l’on peut élever des chevaux, je me rappelle, mon cher Général, une conversation que j'eus un jour avec un célèbre hippiatre anglais, peu après notre conquête d'Algérie ; il regrettait fort, pour son compte, que cette terre promise ne fût pas devenue un des fleurons de la couronne britannique : ce serait, me disait-il dans un sentiment philantropique un peu suspect, ce serait un bonheur pour le monde entier et même pour la France. « Vous n’avez pas comme nous, ajoutait-il, la science de la colonisation, et, par exemple, le premier établissement que hous eussions fondé sur la terre barbaresque, c'eût été un vaste haras. En y réunissant les débris les plus purs du sang d'Orient, en élevant les produits avec ce que l'éducation arabe et l'éducation anglaise ont de plus rationnel et de plus parfait, nous eussions refait les Godolphin-Arabian et les Barbe-Marc, qui créèrent le pur sang anglais, nous les eussions même surpassés, Car on ne peut nier que sur le sol qui les a produits, avec les éléments que l’on nous eût procurés dans toutes les écuries de la terre, avec les secours de l’expérience et de la science, nous ne fussions arrivés à créer un cheval qui eût été la plus haute expression du sang, des qualités et de la conformation. »

«Si la France, comprenant enfin ses plus chers intcrêts, réalise quelque jour le vœu de mon Anglais, votre ouvrage, mon cher Général, y aura puissamment contribué,

car vous avez apporté dans cette question la lumière et la vie.

« Avant de terminer cette lettre, déjà trop longue, permettez-moi, mon cher Général, de vous féliciter de la découverte que vous avez faite : vous avez révélé au monde hippique un savant hippiatre de plus. Jusqu'à présent, l’émir Abd-el-Kader n’était connu que comme un illustre guerrier ; maintenant, les notes qu'il a jointes à votre ouvrage le placent au premier rang des hommes de science dans la question chevaline, et votre nom, sous ce rapport, est inséparable du sien. |

« Agréez, mon cher Général, hommage de mes sentiments distingués.

« L'inspecteur des haras,

. « HouEz. »

Saumur, 18 septembre 1852.

« Mon Général, dans votre si intéressant ouvrage sur les chevaux du Sahara, vous faites pénétrer le lecteur dans la vie intime des Arabes; vous faites connaître les systèmes de ce peuple cavalier pour élever, dresser et juger les chevaux. Votre livre, mon Général, ne renferme que de précieux documents; et si vous avez la modestie de dire que vous ne venez pas annoncer que cect est bon, que cecti est mauvais, mais que, bon ou mauvais, voilà ce que font les Arabes, je me permettrait de vous répondre, sans crainte d’être démenti par les hommes vraiment pratiques, qu'à bien peu d’exceptions près, tout est bon, très-bon, et frappé au coin de la vérité.

« Quand on aura commenté ces documents, la conviction devra être complète, et l’on restera persuadé que l’on doit avoir foi dans les idées, les préceptes, l'expérience d’un peuple dont la vie et la religion sont dans le cheval auquel il a su conserver sa noblesse et sa pureté primitive.

« En Europe, les hommes qui élèvent le mieux leurs chevaux, qui en tirent le parti le plus avantageux, mettent en pratique, suivent en tout point les principes arabes.

« Malheureusement, en France, ces préceptes sont aujourd'hui bien épars. Pour l'immense généralité, tout ce qui touche à l'élève, à l'éducation, au dressage du cheval, n’est plus connu, ou mal compris.

« L'art équestre, art si noble, si utile, si indispensable, pour mettre en valeur la production chevaline, n'est plus ni honoré, ni pratiqué dans notre pays. Les écoles chargées de transmettre autrefois les bonnes et anciennes traditions n'existent plus. Nous n'avons plus ces anciennes académies dirigées par des hommes de pratique, d'expérience, dont les conseils et l'exemple profitatent non-seulement au gentilhomme destiné à la carrière des armes, mais encore à l’homme du peuple qui, une fois instruit, allait porter son savoir dans les pays d'élèves, et assurait ainsi par une éducation rationnelle et progressive le déhouché de cette production.

« De tout ce passé il n'existe plus rien; l’art équestre, sous le point de vue de son utilité réelle, n'a plus d'interprète. On ne peut donner le titre d’écuyer à ces hommes qui n’exigent du cheval que des excentricités et qui, au lieu de songer à leur conservation, ne travaillent qu à les ruiner.

« Si d'un côté les principes sages et raisonnés de l'art équestre se sont effacés dans notre pays, d'autre part l'élève du cheval s’est déplacé, et est tombé presque généralement dans la main du fermier, qui n'élève du cheval de selle qu'à son corps défendant et quand il y est contraint par la nature du sol qu’il exploite.

«Ne comprenant rien à ce genre d'éducation, n'ayant plus le secours de ces cavaliers, de ces hommes pratiques qui, plus que jamais, leur seraient indispensables, 1ls se contentent de nourrir tant bien que mal leurs chevaux et les laissent

ADRESSÉES À L'AUTEUR. 25 vivre sans soins, sans culture aucune, dans un état presque sauvage.

« Vous voyez, mon Général, ce que peut produire un pareil système. Ce manque d'éducation première rend presque toujours le cheval difficile à réduire. De là résultent des tares, des maladies inflammatoires et une grande perte de temps pour la mise en service. Aussi l'acquéreur, qu'il soit marchand ou consommateur, s'éloigne de notre production et va demander à l'Allemagne et à l'Angleterre le cheval que nous ne savons pas préparer.

«Par patriotisme, le ministère de la guerre estaujourd'hui en France, le seul acquéreur du cheval de selle français. Ce patriotisme lui coûte cher, grâce à cette lacune dans lélevage, car le cheval de troupe est d'ordinaire forcé de rester au moins deux ans dans les dépôts avant d'être capable d’entrer dans le rang; et encore combien sen trouve-t-1l qui sont réformés avant d'avoir rendu le moindre service ! Je n ose pas dire combien ce nombre est considérable.

« Malgré ces sacrifices énormes de la part de l'État, l'éleveur y trouve peu d'avantages. La production limitée dans les prix, comme dans ses débouchés, se réduit aujourd'hui aux besoins annuels de la remonte. Que faire, en effet, d'un excédant de produits qui ne trouveraient pas de débouchés et qui n'en trouveront jamais tant que l'éducation ne sera pas meilleure? Que résulte-t-1l de cet état de chose? C’est que l'élève du cheval est en souffrance, c’est que nous restons tributaires de l'étranger, et que l'armée, maloré les sacrifices de tous les Jours, est obligée d’avoir recours à lui, le jour où une remonte extraordinaire est crue nécessaire. 1850, 1840 et 1848 sont là pour prouver ce que j'avance.

« Cet- abandon forcé dans lequel nos éleveurs laissent leurs chevaux s’est tellement généralisé, que ce déplorable système est passé à l'état de princive. Des gens dont la parole fait foi viennent vous dire qu'on ne doit commencer à

exercer le cheval de selle que de cinq à six ans, comme si ce cheval était un être à part.

« Quant au cheval de trait, la chose se passe tout différemment. Dès l’âge de dix-huit mois il travaille; on l’emploie à la culture depuis cet âge jusqu à quatre ans, époque où il est vendu pour faire immédiatement le service du roulage, des diligences et des malles-postes, travail auquel 1l est préparé d'avance et qu'il fait immédiatement. Lei, le système arabe est suivi avec moins de discernement, de soins peutêtre, mais il est suivi, et les chevaux jouissent en France et même en Europe d’une grande réputation.

«À l'endroit de l'élève du cheval de selle, mon Général, votre livre servira à éclairer cette question; il faut que les gens qui veulent en créer sachent que, pour atteindre un but profitable, 1l ne s’agit pas seulement de les faire naître, de les nourrir et de les engraisser, il faut encore qu'ils soient exercés de bonne heure pour pouvoir entrer au service le jour où ils sont présentés à la vente.

« Votre ouvrage, mon Général, sera commenté à l’école de cavalerie. Je vous ai demandé la permission d’en faire un extrait, afin que tout le monde en profite, afin que nos élèves se pénètrent bien de ces principes généraux du cavalier arabe, principes qui doivent devenir les leurs.

QI y a quelquefois des révolutions heureuses, celle que doit faire votre livre est de ce nombre. La question chevaline tout entière, depuis si longtemps dans l'ornière, doitenfin en sortir. Ce sont surtout les hommes pratiques qui hous manquent, et cependant le gouvernement a dans les fains tous les éléments pour remplir cette lacune; espérons qu'un gouvernement fort et stable nous permettra de relever une industrie depuis si longtemps en souffrance.

« Recevez, mon Général, avec tous mes compliments, l'assufance de mon profond respect.

« L'écuyer commandant à l’École de cavalerie, « D'AURE. D

(Re)

Alger, le 7 avril 1854.

« Mon cher Général, j'apprends avec un plaisir extrême que vous allez faire paraître une troisième édition de vos Chevaux du Sahara. La faveur marquée avec laquelle ce livre a été accueilli par le public témoigne du haut intérêt qui s'attache à une question sur laquelle vous avez porté la plus vive lumière et que vous avez vulgarisée pour ainsi dire. Personne n’a comme vous le talent de dire de bonnes choses en les présentant sous des formes séduisantes, et dans vos écrits le brillant du coloris ajoute un charme de plus à la vérité de l’histoire.

«J'ai lu et relu votre livre; vous l’avouerai-je, j'ai cherché à vous trouver en défaut, à vous prendre en flagrant délit de contradiction avec ce que je sais des Arabes, de leur caractère, de leurs mœurs, de leurs usages, et je dois reconnaitre que vos portraits sont toujours saisissants de ressemblance et d’exactitude !

«L'histoire de l’éducation du cheval dans le désert n’a pas seulement un mérite historique incontestable ; les documents qu'elle renferme ne sont pas seulement curieux et intéressants; nos éleveurs sauront y puiser encore d'utiles enseignements, de précieuses lecons pour l'élève du cheval et la régénération de la race.

« Voulez-vous me permettre d'ajouter une modeste pierre à un édifice déjà si complet? En ce cas, je vous adresse une recette pour guérir les vessigons. Elle est en grande réputation chez les Arabes. Elle diffère un peu de celle que vous avez consignée. Plusieurs expériences ont été faites sous mes yeux; elles ont parfaitement réussi : je tiens le procédé pour infaillible, et si vous voulez en faire profiter

vos lecteurs, je vous le donne, vous pouvez le prendre de confiance.

« Puisque l’occasion se présente, mon cher Général, Je veux aussi vous faire compliment sur votre Sahara algérien, que nous avons bien des fois consulté dans nos dernières expéditions du Sud. Vos appréciations géographiques ont été très-utiles à nos commandants de colonnes; et votre carte leur a servi de guide pour pénétrer dans les lointaines régions dont vous aviez fait uniquement, par renseignements, une description dont l'exactitude tient du prodige! Je suis resté saisi d'étonnement et d'admiration en voyant que la position assignée dans votre ouvrage à Ouargla, ville située à plus de deux cents lieues de nos côtes, différait seulement de quelques lieues de celle que les levés topographiques de nos officiers d'état-major ont indiquée, et j'ai compris tout ce que ce magnifique travail avait dû vous coûter de scrupuleuses et patientes recherches! Tous ceux qui connaissent les Arabes, qui savent combien leurs assertions sont souvent contradietoires, apprécieront la persévérance active et intelligente qu'il vous a fallu déployer pour obtenir des résultats aussi extraordinaires.

«Recevez, mon cher Général, l'assurance de mes sentiments affectueux et dévoués.

« Le général commandant lu cavalerie indigène de l’armée d'Afrique.

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