CHASSE A CHEVAL
Mais ce n'est pas là le plaisir de l’homme de distinction, du chevalier: celui que les grands seigneurs se permettent est la chasse à la courre.
Douze ou quinze cavaliers se mettent en campagne ; ils emméênent domestiques, tentes, provisions et sept à huit lévriers, et se dirigent vers le pays où se tiennent ordinairement les gazelles.
Puis on marche à l'aventure. Quand au loin paraît un troupeau de gazelles, on se dirige vers lui en se disaimulant autant que possible, au moyen des arbres et des aceidents de terrain. Arrivés à la distance d’un quart de lieue environ, les domestiques qui tenaient les chiens en laisse et leur serraient la gueule pour empêcher leurs cris d'ardeur, mettent pied à terre et les détachent.
À peine làchés, ils partent comme la flèche, et les Arabes les excitent encore par des cris et d’affreuses invocations : «© Mon frère! mon seigneur ! mon ami! elles sont là! »
Les cavaliers suivent sans se hâter, au petit galop et de manière à ne pas perdre la trace; derrière viennent les bagages.
Les meilleurs lévriers n'arrivent au milieu du troupeau qu'après une course de deux ou trois lieues.
C’est alors seulement que le spectacle a vraiment des péripéties et de l'intérêt. Le lévrier de race choisit le plus bel animal du troupeau et s’élance : une lutte s'engage, lutte de vélocité et d'adresse; la gazelle se détourne, pointe à gauche et à droite, bondit en avant, en arrière, saute même par-dessus le lévrier, cherche tantôt à faire perdre sa trace, tantôt à le frapper de ses cornes; mais toutes ses évolutions ne Ja sauveront pas: infatigable, ardent, son ennemi la
presse. Au moment d’être atteinte, elle brame, jette des eris plaintifs ; c’est son chant de mort, c’est le chant de victoire du lévrier qui s’élance, et, d’un coup de dent derrière la tête, lui brise les vertèbres.
La gazelle tombe et git sans mouvement sous les yeux de son vainqueur, jusqu à ce qu'arrivent les chasseurs, qui saignent aussitôt l'animal vivant encore.
Toutefois, comme tout bon croyant doit se mettre en règle, que parfois on n'arrive qu une heure après que la gazelle a été jetée à terre, avant de lâcher les chiens on n’a pas oublié de dire : Bessem Allah kbeur (au nom de Dieu très-grand), car le prophète a dit : « Quand tu as lancé ton chien et que tu as invoqué le nom de Dieu, si ton chien t'a conservé le gibier qu'il a pris, et que tu l’ates encore trouvé vivant, égorge-le pour le purifier’, et s'il était mort quand tu las trouvé, et que ton chien n’en ait pas mangé, mange-le.»
Si l'invocation a été omise par oubli, le gibier peut être mangé. Il ne peut l'être si l’omission a été volontaire.
Les cavaliers bien montés, les maîtres des meilleurs lévriers reprennent la chasse, et c’est le soir seulement que bêtes et gens se reposent.
Tantôt les chasseurs mangent la gazelle à l'endroit où ils ont établi leur camp ; tantôt de retour le lendemain au douar. ils envoient le produit de leur chasse à leurs parents, à leurs amis, et c’est l’occasion de festins et de fêtes de familles dont la chair de la gazelle, très-estimée des Arabes, fait les principaux frais.
On élève des gazelles dans les tentes, elles marchent avée les moutons dans les déplacements ; mais elles finissent toujours par trahir (s'échapper).
L'hiver est la véritable saison pour la chasse de la gazelle
1 Pour que la purification soit complète, il faut que l’œsophage, la trachée-artère et les deux jugulaires soient coupés.
et de l'antilope : la terre détrempée par les fortes pluies retarde et embarrasse leur course; puis les chevaux et les chiens trouvent de l'eau partout.
En temps de neige, quand un parti arabe tombe sur un troupeau de gazelles, il en fait un véritable carnage. Alors elles ne peuvent courir, sont affamées et faciles à atteindre. Un homme en tue quelquefois dix ou quinze.
Pour la chasse de la gazelle, les Arabes mettent trois bornous, des bottes, des savates par-dessus et emportent la couverture du cheval par dessus la selle.
La gazelle fait deux portées par an; la première mise-bas a lieu vers la fin de février.
En rut, la femelle se fait désirer et suivre longtemps, quelquefois un jour ou deux avant de céder.
La beauté proverbiale de leurs yeux et la blancheur de leurs dents ont donné lieu a des pratiques assez singulières : les femmes enceintes font venir une gazelle devant elles pour lui lécher les veux, persuadées que les veux de l'enfant leur ressembleront. Elles touchent leurs dents avec le doigt et se le passent ensuite dans la bouche.
Les cornes de la gazelle, amincies et montées en argent, servent d'épingles pour mettre le koheul aux veux, et la peau soigneusement tannée est convertie en mexoueud (coussins), dans lesquels les femmes renferment leurs objets les plus précieux.