LE LÉVRIER (SLOUGUI
S’il était besoin encore de démontrer combien les habitudes du peuple du Sahara sont aristocratiques, combien ses goûts sont des goûts de grands seigneurs, j'en donnerais une preuve bien simple, certains la trouveront peut-être puérile : c’est l’affection que l’on porte au lévrier.
Dans le Sahara, comme dans le pays arabe, le chien n'est pour l’homme qu’un valet disgracié, importun, rebuté, quelle que soit d’ailleurs l'utilité de son emploi, qu'il garde le douar ou veille sur le troupeau
Le lévrier seul a l'estime, la considération, la tendresse attentive de son maitre; c’est que le riche, ainsi que le pauvre, le regardent comme un compagnon de leurs plaisirs chevaleresques auxquels ils se plaisent tant; pour ce dernier, c’est aussi le pourvoyeur qui le fait vivre.
Aussi on ne lui ménage pas les soins empressés; on surveille le croisement avec les mêmes précautions que celui des chevaux. Un homme du Sahara fait vingt-cinq à trente lieues pour accoupler une beïle levrette avec un lévrier re-
nommé. Et un lévrier renommé prend la gazelle à la course. « Lorsqu'il aperçoit une gazelle coupant un brin d'herbe, il l'atteint avant qu'elle ait eu le temps d’avaler ee qu'elle tenait à la bouche. » C'est de l’hyperbole, et ce que j'ai dit dans le chapitre précédent en est une preuve, mais cette hyperbole a sa raison d'être.
Si par un hasard fatal une levrette (slouguia) a été couverte par un chien de garde, on la fait avorter en massant les petits dans son ventre, lorsqu'ils sont formés, ou bien on jette ceux-e1 aussitôt qu'ils ont vu le Jour, mais ce n’est pas seulement son affeetion maternelle, c’est encore sa vie que menace une mésalliance. Souvent le maître, furieux en apprenant qu’une de ses levrettes s’est souillée au contact d'un chien de berger, la fait impitoyablement mettre à mort. « Comment, S'écrie-t-1l, toi, une chienne de race, tu te prostitues à des roturiers! c'est infime! que ton crime meure avec toi ! » La grandeur a ses tristesses.
La slouquia ayant mis bas, on ne perd pas un seul instant de vue ses petits. Les femmes mêmes leur donnent quelquefois de leur lait. Arrivent les visites d'autant plus nombreuses et plus empressées que la chienne a plus de réputation ; on entoure son maitre, on lui offre du lait, du kouskoussou ; il n'est sorte de flatteries qu'on ne lui prodigue pour obtenir un petit lévrier : « Je suis ton ami, je t'en prie, donnemoi ce que je te demande, je t’accompagnerai dans tes chasses, » etc.
À toutes ces sollicitations, le maître répond ordimairement qu'il ne fixera son choix sur les petits qu'il veut garder qu'au bout de sept jours. Cette réserve est motivée par une observation des plus singulières que font ies Arabes. Dans une portée de slouguia, toujours un des nouveau-nc6s se tient sur le dos des autres. Est-ce vigueur ? est-ce simple hasard! Pour s’en assurer, on l'éloigne de sa place habituelle, et si, pendant sept jours de suite, il y revient, le maître fonde
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sur lui de si grandes espérances qu'il ne le changerait pas pour une négresse.
Un préjngé établi fait regarder comme les meilleurs produits d'une portée ceux qui viennent le premier, le troisième ou le cinquième, les numéros impairs.
Les petits sont sevrés au bout de quarante jours; on leur donne encore néanmoins du lait de chèvre ou de chamelle mêlé de dattes ou de kouskoussou. Les troupeaux sont si nombreux dans le Sahara, le lait y est en si grande abondance, qu'il n'est pas étonnant de voir les Arabes riches, après avoir sevré leurs petits lévriers, leur donner des chèvres à teter.
Lorsque les jeunes lévriers ont atteint trois ou quatre mois, on commence à s'occuper de leur éducation. Les enfants chassent de leurs trous des gerboises ou des rats appelés boualal, et lancént sur eux les petits lévriers. Peu après, ceuxci s'animent à cette espèce de classe, les poursuivent, aboïent aux alentours de leur retraite, jusqu'à ce que les enfants renouvellent cet exercice.
À cinq ou six mois, il s’agit d'une proie plus diffieile à atteindre, du lièvre: des gens à pied conduisent le lévrier près du gite où est blottie la bête qu'il doit atteindre; par une légère exclamation, 1ls donnent l'alerte au jeune chien, qui se lance sur elle et acquiert bien vite l'habitude d'une course intelligente et rapide.
Après le lièvre on passe aux petits de la gazelle, on s’approche des lieux où ils reposent près de leur mère, on provoque l'attention du lévrier, et lorsqu'il est bien animé, qu'il se cabre d’impatience, on le làche. Après quelques exercices, le lévrier réussit parfaitement, et commence à s'acharner à la poursuite des gazelles mères. È
Ces premières lecons terminées, le lévrier a atteint un an, il est alors à peu près dans toute sa force, son odorat s’est développé, 1l sent la gazelle à la trace. Toutefois on le mé-
nage, on ne Île fait guère chasser qu’à quinze ou dix-huit mois. Mais dès cette époque on le tient en laisse, et on a beaucoup de peine à l'arrêter, car, disent les Arabes, lorsque Île lévrier sent le gibier, sa puissance musculaire est telle, que s'il vient à se roidir sur ses pattes, un homme peut à peine lui faire lever une jambe.
Lorsqu'il aperçoit un troupeau de trente ou quarante gazelles, le lévrier tremble de joie, il regarde son maître, qui lui dit : « Ah! fils de juif, tu ne diras pas cette fois qué tu ne les a pas vues. » Le chasseur détache ensuite sa peau de bouc, et rafraichit le dos, le ventre et les parties naturelles du slougui. Le lévrier impatient tourne vers son maïtre un œil suppliant : il est libre enfin, il bondit, se dissimule toutefois, se baisse s'il est vu, poursuit sa course oblique, et ce n’est qu’une fois à portée qu'il se lance de toutes ses forces et choisit pour victime le plus beau mâle du troupeau.
Quand le chasseur dépèce la gazelle, il donne au slouqui la chair qui avoisine les reins; si on lui donnait les intestins, il les repousserait dédaigneusement.
Le lévrier qui, à deux ans, ne sait pas chasser, ne le saura jamais. On dit à ce sujet :
Slougui men bad haouli Ou radjel men bad soumein.
«Le lévrier après deux ans et l’homme après deux Jeünes, s'ils ne valent rien, ne donnent aucun espoir. »
Le lévrier est intelligent et plein d’amour-propre : lorsqu’en le lançant on lui a désigné une belle gazelle et qu'il n'en a tué qu’une petite de médiocre apparence, 1l est trèssensible aux reproches, il s'éloigne honteux, sans réclamer sa part.
La vanité ne lui fait pas défaut, «il fait beaucoup de fantasia. » Un slouqui de race ne mange ni ne boit dans un vase sale, il refuse le lait dans lequel on a plongé les mains.