‹ Les chevaux du Sahara et les moeurs du désert (volume 2)Chapitre 37 sur 60 · LE LÉVRIER. — SLOUGUI · texte numérisé non relu

LE LÉVRIER. — SLOUGUI

Ne lui a-t-on pas donné cette délicatesse dédaigneuse? Tandis que c’est tout au plus si on laisse le chien vulgaire, utile et vigilant gardien, chercher sa nourriture parmi les charognes et les os gisants; tandis qu’on l’expulse honteusement loin Ce la tente et de la table, le lévrier, lui, couche dans le compartiment réservé aux hommes, sur des tapis, à côté de son maitre ou sur son lit même. Il est vêtu, garanti du froid par des couvertures, comme le cheval, on lui sait bon gré d'êtrefrileux, c’est une preuve de plus qu'il est de race. On prend plaisir à le parer d'ornements, à lui attacher des colliers de coquillages; on le garantit du mauvais œil en lui mettant des talismans. On le nourrit avec soin, avec recherche, avec précaution aussi, le kouskoussou lut est prodigué. En été, pour lui donner de la force, on lui fait une pâtée de lait et de dattes, dont on a ôté les noyaux. Il en est qui ne donnent jamais à manger à leurs lévriers pendant le jour.

Ce n’est pas assez, le lévrier accompagne son maître dans ses visites; comme lui, 1} reçoit l'hospitalité (difa), et de chaque mets il a sa part.

Jamais un slougui de race ne chasse qu'avec son maître.

Il sait, par sa propreté, son respect des convenances et la gracieuseté de ses manières, reconnaitre la considération dont il est l'objet. Il ne manque pas de creuser un trou pour faire ses excréments et de les recouvrir. Au retour du maitre, après une absence un peu prolongée, le slougui d'un hond se précipite de la tente sur la selle et le caresse. Les Arabes causent avec lui : « 0 mon ami, écoute-moi, il faut que tu m'apportes de la viande, je suis las de ne mangerque des dattes », et mille flatteries ; le slougui saute, caracole, a l'air de comprendre et de vouloir répondre.

La mort d’un slougui est un deuil pour toute la tente : femmes et enfants le pleurent comme une personne de la famille. C'était quelquefois lui qui suftüisait à la nourriture de tous.

Le slougui qui nourrit une famille ne se vend jamais, il s’accorde quelquefois aux supplications des femmes, des parents ou des marabouts vénérés.

Le lévrier qui prend facilement le sine et el ademi vaut une belle chamelle, celui qui atteint le rinne est estimé comme un cheyal de prix.

On les nomme ordinairement ghrexal ou ghrezxala (gazelle).

Souvent des paris s'établissent en faveur de tel ou tel slouqui, les enjeux sont ordinairement des moutons, des régals de taam, etc.

Le slougui du Sahara est de beaucoup supérieur à celui du Tell ; ilest de couleur fauve, haut de taille, il a le museau effilé, le front large, les oreilles courtes, le cou musculeux, les muscles de la croupe très-prononcés, pas de ventre, les membres secs, les tendons bien détachés, le jarret près de terre, la face plantaire peu développée, sèche, les rayons supérieurs très-longs, le palais et la langue noirs, les poils très-doux.

Entre les deux iléons, 11 doit y avoir place pour quatre doigts, il faut que le bout de la queue passée sous la cuisse atteigne l’os de la hanche.

On met ordinairement cinq raies de feu à chaque avantbras, pour consolider les articulations.

Les levriers les plus renommés dans le Sahara sont ceux des Hamyane, des Oulad-Sidi-Chikh, des Harrar, des Arbäa, des Oulad-Nayl.

On raconte qu'un chikh arabe était assis au milieu d'un groupe nombeux quand un homme, qui venait de perdre son âne, se présenta à lui, demandant si quelqu'un avait vu l'animal égaré. Le chikh se tourna aussitôt vers ceux qui l'entouraient et leur adressa ces paroles :

« En est-il un parmi vous à qui le plaisir de la chasse soit inconnu? qui n'ait jamais poursuivi le gibier au risque de se tuer ou de se blesser en tombant de cheval; qui, sans crainte de déchirer ses vêtements ou sa peau, ne se soit Jamais jeté, pour atteindre la bête fauve, dans des broussailles hérissées d’épines? En est-il un parmi vous qui n'ait jamais senti le bonheur de retrouver, le désespoir de quitter une femme bien-aimée? »

Un des auditeurs répartit : « Moi je n'ai jamais rien fait ni rien éprouvé de ce que tu dis la. »

Le chikh alors regarda le maitre de l'âne :

« Voici, dit-1l, la bête que tu cherches, emmène-la ! » Les Arabes disent, en effet :

Celui qui n'a jamais chassé, ni aimé, ni tressailli au son de la musique, ni recherché le parfum des fleurs, celui-là n'est pas un homme, c’est un äne. »

Chez nous, la guerre est avant tout une lutte d’agilité et de ruse; aussi la chasse est le premier des passe-temps. La poursuite des bêtes sauvages enseigne la poursuite des hommes.

Un poëte a fait de cet art l'éloge suivant :

« La chasse dégage l’esprit des soucis dont il est embarrassé ; elle ajoute à la vigueur de l'intelligence, elle amène la joie, dissipe les

chagrins, et frappe d’inutilité l’art des médecins en entretenant une perpétuelle santé dans le corps.

« Elle forme les bons cavaliers, car elle enseigne à monter vite en selle, à mettre promptement pied à terre, à lancer un cheval à travers précipices et rochers, à franchir pierres et buissons au galop, à courir sans s'arrêter, quand même une partie du harnachement viendrait à se perdre ou à se briser.

« L'homme qui s'adonne à Ja chasse fait chaque jour des progrès dans le courage; il apprend Le mépris des accidents.

«€ Pour se livrer à son plaisir favori, il s'éloigne des gens pervers. Il déroute le mensonge et la calomnie ; il échappe à la corruption du vice; 1l s’affranchit de ces funestes influences qui donnent à nos barbes des teintes grises, et font peser sur nous, avant le temps, le poids des années. |

« Les jours de la chasse ne comptent point parmi les jours de la vie. »

Dans le Sahara, la chasse est l'unique occupation des chefs et des gens riches. Quand arrive la saison des pluies, les habitants de cette contrée se transportent tour à tour au bord des petits lacs formés par les eaux du ciel. Aussitôt que le gibier vient à leur manquer sur un point, ils donnent un nouveau foyer à leur vie errante.

Une légende connue de tous les Arabes prouve avec quelle force la passion de la chasse peut s'emparer d’une âme africaine.

Un homme de grande tente avait tiré sur une gazelle et l'avait manquée ; dans un moment de colère, il fit serment de n’approcher aucun aliment de sa bouche avant d’avoir mangé le foie de cet animal. A deux reprises encore, il fait feu sur la gazelle et ne l’atteint pas; pendant tout le jour il n’en continue pas moins sa poursuite. La nuit venue, ses forces l’abandonnent; mais, fidèle à son serment, il ne prend aucune nourriture. Ses serviteurs continuent alors la chasse, et cette chasse dure encore trois jours. Enfin, la gazelle est tuée et on apporte son foie à l’Arabe mourant, qui

approche de ses lèvres un morceau de cette chair, puis rend le dernier soupir.

Les Arabes chassent à pied et à cheval. Un cavalier qui veut poursuivre le lièvre doit prendre avec lui un lévrier. Les lévriers s'appellent slougu; 1ls tirent leur nom de Slouquia, lieu où ils sont nés, assure-t-on, de l'accouplement des louves avec les chiens.

Le slougui mâle vit vingt ans et la femelle douze. Les slougui capables de prendre une gazelle à la course sont fort rares ; la plupart d’entre eux ne chassent ni le lièvre ni la gazelle, lors même que ces animaux viennent à passer auprès d'eux. L'objet habituel de leur poursuite c’est le bekeurel-ouhach, que d'ordinaire ils atteignent au jarret et jettent à terre. On prétend que cet animal, en essayant de se relever, retombe sur la tête et se tue. Quelquefois le slougui saisit le bekeur-el-ouhach au col et le tient jusqu’à l’arrivée du chasseur.

Nombre d’Arabes poursuivent le bekeur-el-oubach à cheval et le frappent par derrière avec une lance. C’est à cheval aussi que d'habitude on court la gazelle, mais on emploie toujours contre elle le fusil. Les gazelles vivent en troupeau; on vise, au milieu de ses compagnes, la bête que l’on veut frapper, et on la tire sans arrêter un instant le cheval que l'on a lancé au galop. | ‘

Un proverbe arabe dit : Plus oublieux que la gazelle. Ce joli animal, en effet, qui a déjà de la femme le doux et mystérieux regard, semble en avoir aussi la cervelle légère. La gazelle, quand on l’a manquée, court un peu plus loin, et puis s'arrête, insouciante du plomb qui, au bout d’un in-

1 Ce croisement n’est pas impossible ; Buffon, après l'avoir nié, le con state sur des documents d’une incontestable authenticité.

Le Jardin des Plantes possède un sinon deux quadrupèdes carnivores nés de l’accouplement de louves avec des chiens ou de chiennes avec des loups.

stant, vient la chercher encore. Quelques Arabes lancent contre elle le faucon, qu'ils dressent à la frapper aux Yeux. R

C’est surtout chez les Arabes du pays d’Eschoul que ce genre de chasse est en vigueur. J'ai rencontré là une petite tribu appelée la tribu des Es-Lib, qui ne vivait que des produits de la chasse. Les tentes y étaient faites en peaux de gazelles et dé bekeur-el-oubach ; les vêtements n'y étaient pour la plus grande part que des dépouilles de bêtes fauves. Un des membres de cette peuplade chasseresse me dit qu’il sortait d'habitude avec un âne chargé de sel. Toutes les fois qu'il abattait une gazelle, 1! l'égorgeait, lui fendait le ventre, frotiait ses entrailles avec du sel, puis la laissait sécher sur un buisson. [l revenait ensuite sur ses pas et rapportait à sa famille les cadavres qu'il avait ainsi préparés; car, dans ce pays, il n'existe aucun animal carnassier qui dispute le gibicr au chasseur. Les Es-L1b sont tellement habitués à se nourrir de chair, que leurs enfants Jetérent des biscuits que je leur avais donnés. Ils ne s’'imaginaient point que ce fût chose bonne à manger.

On pratique souvent la chasse à l’affût contre le mâle et la femelle du bekeur-el-ouhach. Quand la chaleur a desséché les lacs du désert, on creuse un trou auprès des sources où viennent boire ces animaux, qui trouvent la mort au moment où 11s se désaltérent.

Une des chasses qui exigent le plus d'intrépidité est celle du lerouy, animal qui ressemble à la gazelle, mais plus grand qu'elle, sans atteindre toutefois la taille du bekeurel-ouhach. Le lerouy, qu’on appelle aussi #s-el-djebel (bouc de montagne), se tient au milieu des rochers et des préecipices, c’est là qu'il faut le poursuivre à pied à travers mille périls. Comme Îles animaux de cette famille courent trèsmal, un chien ordinaire les prend facilement aussitôt qu'ils descendent en plaine. Mais ils ont, à ce qu'on aflirme,

un privilége singulier. Un lerouy poursuivi par des chasseurs se jette dans un précipice profond de cent coudées et * tombe sur la tête sans se faire aucun mal. On constate l'âge dela bête par les bourrelets de ses cornes ; chaque bourrelet indique une année. Le lerouy et la gazelle ont deux dents incisives ; ils n’ont pas les dents (robaï) situées entre les incisives et les canines.

Si la chasse au lerouy est le triomphe du piéton, la chasse à l’autruche est le triomphe du cavalier. Par ces journées de sirocco, où une sorte de sommeil brûlant semble peser sur toute la nature, où l’on croirait que tout être animé doit être condamné au repos, d'intrépides chasseurs montent à cheval. On sait que l'autruche, de tous les animaux le moins fertile en ruse, ne fait jamais de détour, mais, confiante en sa seule agilité, échappe par une course droite et rapide comme celle d'un trait. Cinq cavaliers se postent à des intervalles d’une lieue sur la ligne qu’elle doit parcourir : chacun fournit son relais. Quand l’un s'arrête, l’autre s’élance au galop sur les traces de l'animal, qui se trouve ainsi ne pas avoir un moment de relâche et lutter toujours avec des chevaux frais. Aussi le chasseur qui part le dernier est nécessairement le vainqueur de l’autruche. Cette victoire n’est pas sans danger. L’autruche en tombant inspire au cheval, par le mouvement de ses ailes, une terreur qui est souvent fatale au cavalier.

On ne met aux chevaux qui doivent fournir ces ardentes courses qu'une seule housse et une selle d’une extrême légéreté. Quelques cavaliers n’emploient même que des étriers de bois et un mors très-léger, également attaché par une simple ficelle. Le chasseur porte avee lui une petite outre remplie d’eau; il humecte le mors d’heure en heure pour maintenir dans un état de fraîcheur la bouche de son cheval.

Gette course à cinq cavaliers n’est pas, du reste, la seule manière de chasser l’autruche. Quelquefois un Arabe, qui

connait à fond les habitudes de ce gibier, va se poster seul près d'un endroit où l'autruche passe d'ordinaire, près d’un col de montagne, par exemple, et, aussitôt qu'il aperçoit l'animal, se livre au galop à sa poursuite. Il est rare que ce chasseur réussisse ; car peu de chevaux peuvent atteindre l'autruche. J'ai possédé toutelois une jument qui excellait dans cette chasse.

Quoique le cheval soit habituellement employé contre l’autruche, dans cette chasse comme dans toutes les autres, il n'est pas cependant pour l'homme un indispensable compagnon. La ruse se charge parfois à elle seule de combattre l'autruche. À l’époque de la ponte, des chasseurs pratiquent des trous auprès des nids, s’y blottissent, et tuent la mère au moment où elle vient visiter ses œufs. Enfin, les Arabes ont recours aussi à des déguisements. Quelques-uns d’entre eux se revêtent d'une peau d’autruche et approchent ainsi de l'animal qu'ils veulent tuer. Des chasseurs, ainsi déguisés, ont été, dit-on, plus d’une fois atteints par leurs compagnons.

Quand une autruche a eu une jambe brisée par un coup de feu, elle ne peut plus, comme les autres bipèdes, sauter sur une seule jambe. Cela tient à ce qu'il n'y a pas de moelle dans ses os, et que des os sans moelle ne peuvent guérir lorsqu ils ont été fracturés. Les Arabes affirment que l’autruche est sourde et que l’odorat chez elle remplace l'ouïe.

La hyène est un animal fort, dont les mâchoires sont dangereuses, mais lâche et fuyant le grand jour.

Elle habite ordinairement des excavations que l'on trouve dans les ravins ou dans les rochers.

Elle ne marche habituellement que la nuit, recherche les charognes, les cadavres, et commet de tels dégâts dans les cimetières, que les Arabes, pour s’y opposer, ont soin d'enterrer très-profondément leurs morts. Dans certains pays

même, on construit deux cases pour un seul cadavre, qui est alors contenu dans la case inférieure.

En général, elle n attaque pas les troupeaux; cependant, la nuit, autour des tribus, elle enlève quelquefois des chiens de garde.

Les Arabes en font peu de cas; ils s'amusent à la chasser à cheval, et la font prendre par leurs lévriers, sans lui faire les honneurs des coups de fusil.

Quand on a bien reconnu la tanière dans laquelle elle se tient, il n’est pas rare de trouver des Arabes qui la méprisent assez pour y pénétrer hardiment, après en avoir toutefois très-soigneusement bouché l'entrée avec leur bernous, de manière à empêcher le moindre jour d’y entrer. Arrivés là, ils s'en approchent en lui parlant avec énergie, s'en emparent, la bäillonnent, sans qu’elle oppose la moindre résistance, tant elle est devenue craintive, et puis la font sortir à grands coups de bâton.

La peau d'un animal aussi läche est peu estimée. Dans beaucoup de tentes, on ne la laisserait point entrer, elle ne peut que porter malheur.

Les Arabes du peuple mangent la chair de la hyène, qui, du reste, n'est pas bonne. Ils se garderaient bien de toucher à la tête et surtout à la cervelle; ils croient que ce contact suffirait à les rendre fous.

Laissons de côté cet ignoble animal, il en est un autre plus à craindre et dont la chasse offre d'émouvantes péripéties, quoique sa réputation soit loin d'être aux yeux des Arabes ce qu'elle est dans l'esprit des Européens : je veux parler de la panthère.

La panthère se trouve sur toute la surface de l'Algérie. Elle n’habite que les pays couverts, boisés, accidentés, diffieiles.

Il en est de plusieurs espèces. Les unes ne quittent pas

la contrée où leur repaire est établi, les Arabes appellent cette espèce dolly (casanière).

D'autres au contraire, ce sont celles que l’on nomme berrant (étrangères), s'éloignent fréquemment du pays où elles séjournent et vont rôder dans les pays environnants ct même au loin.

La panthère dolly est plus grande, plus forte, plus dangereuse que l'autre espèce. Sa robe est mouchetée de taches plus élégamment disposées, serrées les unes contre les autres, d'une nuance très-foncée. Les couleurs sont blanc, noir et jaune. Aux joues, aux quatre membres, sur l’arête du dos, ce ne sont plus des taches, ce sont des raies ; celles des joues sont disposées diagonalement, les pointes supérieures partent des paupières inférieures, des narines, de la commissure des lèvres, descendent vers le cou, se fondent en un ton jaune et sont remplacées par Île blanc.

La panthère lappe comme le chien.

Elles marchent généralement par couple ; dans les pays peuplés on ne les voit jamais le jour; dans ceux que l’homme n'habite pas, quoiqu'elles sortent pendant le jour, elles ne se mettent en chasse que la nuit.

Elles font deux ou trois petits.

Les Arabes sont loin d’avoir pour la panthère l'estime qu'ils accordent au lion.

Le lion, disent-ils, s’il est attaqué, harcelé, blessé, entouré d’ennemis, sent au milieu du bruit et au fort du danger son courage s'accroitre ; il s’élance franchement sur ses agresseurs et les combat à outrance.

La panthère ne se résigne à la lutte que lorsqu'elle ne trouve aucun moyen de retraite. En un mot, le lion, dés que le combat est engagé, ne s’y soustrait pas, la panthère s'échappe toutes les fois qu’elle le peut.

Une autre différence est celle-ci : Le lion dévore l'homme, la panthère jamais. Elle le frappe ordinairement à la tête,

le déchire de ses griffes, lui fait d’effrayantes morsures ; puis, à la chair du fils d'Adam préférant celle des animaux, elle le laisse là et va chercher une autre proie.

Dans un pays où elle peut se nourrir de sangliers, de moutons, de bétail et de gibier de toute espèce, où elle se contente de cadavres d'animaux, elle ne tue pas l'homme parce qu'elle a faim, mais à son corps défendant; elle se débarrasse d’un ennemi.

Pour le lion, l'homme est souvent un gibier, 1} va à sa chasse; pour la panthère c’est un adversaire qu'elle évite volontiers, qu’elle se garde de provoquer. Passez inoffensif et confiant près du buisson énorme qui la renferme, et si vous ne l’attaquez pas, elle restera tapie comme une perdrix, retenant son souffle; mais si vous tirez dessus et si vous la manquez, d'un bond elle est sur vous, déchire et mord; mais, peu rassurée encore après avoir frappé, elle s'éloigne.

Les Arabes ont remarqué par la quantité d'hommes qui avaient eu affaire à la panthère, et qui n'avaient été que blessés et non tués, qu'elle déchire seulement avec ses dents; sa morsure est comme celle du chien, elle entame les chairs. Le lion, par de violentes secousses, brise les os de celui qu'il tient entre ses formidables màchoires.

Quand la panthère a mordu, sans s'inquiéter si elle a tué ou n'a pas tué, elle s'en va prudente et peureuse. Le lion s’acharne, 1l s'y prend à plusieurs reprises; l'ennemi est hors de combat, ce n'est pas assez, il sentira tout le poids de la colère du lion.

Le lion s’élance dans un douar, il pille hardiment, à son aise, il vient prendre sa part, sans se cacher, il n’a pas de crainte, il exerce son droit : le droit du plus fort. La panthère dissimule sa marche, se glisse, se faufile, rampe comme un voleur ; la honte et la peur l'accompagnent.

Le bond de la panthère en fureur, c’est comme l'éclair;

après cet immense effort, elle court moins vite qu’un cheval ordinaire. |

Une panthère est entourée, pressée, traquée, éperdue de crainte autant que de fureur, elle s’élance sur un arbre où sont postés des tireurs, elle les atteint; mais, dans un autre moment, si un ou deux hommes seulement sont embusqués à l'affût, si elle n'est pas cernée de toutes parts, si la voie est ouverte à la fuite, elle oublie sa puissance, elle se sauve.

Partout et toujours le lion est un dangereux ennemi dont la rencontre est terrible, ce n'est qu'après lavoir attaquée que l’on redoute la panthère.

Le eri de la panthère ressemble au hennissement criard, clair, impuissant du mulet, qui n’a rien d’effroyable, comparé aux rugissements du lion grondant comme le tonnerre.

Mais elle est agile et prompte, ses mouvements devancent le coup d'œil. Sa souplesse proverbiale est rappelée dans ce dicton :

 Ida djat el aïn fel ain,

Tekoun chetara fel iddin.

« Si l'œil se rencontre avec l'œil, La vivacité se montre dans les poignets. »

Si le naturel de la panthère la porte à épargner l’homme ou à l’éviter, et à choisir pour proie les animaux sauvages ou domestiques, moutons, vaches, gazelles et antilopes, qui ne sauraient lui opposer de défense, elle est également amenée à choisir ses moyens d'attaque contre les animaux que leur genre de vie ou leur courage rendrait difficiles ou dangereux à atteindre; contre ceux-là, c’est la surprise qu’elle emploie de préférence.

Ainsi elle n'ira pas attaquer un cheval au milieu d'un

douar; ses habitudes de circonspeetion, de làcheté, l'empêcheront de chercher à saisir un gibier qui pourrait être opportunément secouru ou vengé promptement. Au pâturage même un cheval isolé la peut éviter par la course ; mais, si elle n’a été ni aperçue ni devinée, si d'un bond elle peut tomber sur le cheval, 1l est perdu.

Le sanglier non plus n'est point une pâture facile; s'il est de taille, s’il a eu du temps et le champ libre, 1l se défend avec succès ; 1l est même parfois complétement vainqueur, et les Arabes ont trouvé des panthères éventrées par des solitaires.

Une lutte fréquente, la seule peut-être que la panthère entreprenne ouvertement, a lieu entre elle et le porc-épie ; mais, quoique celui-ci soit gros en Afrique, l'apparence est plus formidable que la réalité. Il a bien, 1l est vrai, la faculté de hérisser ses dards longs, solides et acéris, 11 peut même les lancer à une certaine distance; mais cette armure ne saurait le sauver. La moindre blessure paralyse complétement les contractions musculaires au moyen desquelles il se met en défense; au surplus, il ne le peut faire qu’en prenant un point d'appui, une pierre ou un arbre.

Si fuyarde, si craintive que soit la panthère, elle devient réellement dangereuse quand on lui a pris ses petits par ruse, en son absence, ou même devant elle, par force, ce qui arrive lorsque les chasseurs sont nombreux; alors, quelquefois, elle se fait tuer en défendant ses petits, la panthère dolly du moins, c’est-à-dire celle de la grande espèce ; la panthère berrani, qui est de plus petite taille, s'enfuit en poussant des eris lamentables.

Ces petites panthères, ainsi enlevées à leur mère, sont données aux chefs résidant dans les villes, aux sultans, aux pachas, aux beys. On ne les conserve pas dans la tribu : jeunes, leurs jeux sont déjà dangereux, et tous les soins 1magmables ne sauraient les apprivoiser ni garantir le maitre

de la tente, ses femmes ou ses enfants, d’un moment de colère du perfide et capricieux animal.

Remarquons aussi que, dans certaines zaouias, des marabouts apprivoisent des lions, les promènent dans les tribus. Appelant ainsi la curiosité à l’aide de la charité, ils grossissent le produit des aumônes qu'ils sollicitent pour leur congrégation. |

La plus célèbre des zaouias où l'on possède des lions privés est celle de Sidi-Mohamed-ben-Aouda, tribu des Flitas, province d'Oran.

Sauf cette exception tout à fait spéciale, les Arabes, et c'est un trait de mœurs qu'il faut noter, n’élèvent que des animaux moflensifs. Pas de tente qui n'ait une gazelle, un antilope, un chacal, une autruche, un faucon ; mais dans aucun douar on ne voit de bête féroce, hyène, panthère ou lion.

Dans certaines tribus on se plait à élever un petit marcassin, prétendant que c’est une distraction pour les chevaux, qui en aiment l'odeur. Le marcassin est fidèle, toujours en mouvement, il trottine en grognant joyeusement au milieu des animaux de la tribu qui déménage : 1l accompagne les veaux et les moutons au pâturage; c’est le père du bonheur qu'on l'appelle, et, chose étrange, la rencontre d'un sanglier, au sortir de la tente, est un heureux pronostic.

Les Arabes, avant Mohammed, mangeaient la viande de porc, et c'est le prophète qui la leur interdit, ainsi que le sang des animaux et la chair de toute bête morte sans être saignée.

La panthère, ainsi que je l'ai dit, sort rarement pendant le jour; mais, si par hasard des bergers ou des voyageurs viennent à la rencontrer à proximité de lieux habités, 1ls se mettent à pousser des eris perçants, « ha houa ! (la voilà!) » Ces cris sont répétés avec une rapidité incroyable; toute la population s’élance, cavaliers, fantassins, tous armés de ce

qui s’est trouvé sous Ja main, fusil, bâton, sabre, lance, pistolet, et suivis des chiens et des lévriers ; on cerne de toutes parts l’endroit où elle s’est retirée, terrain difficile, couve:t de hautes et épaisses broussailles, Gn l'attaque franchement, et on finit ordinairement par la tuer; il est très-rare au moins qu'elle échappe pendant le jour.

Cependant,quand, au lieu de cetteirruption soudaine d’une population entière contre un ennemi tout à coup apparu, il s'agit d'une vraie chasse, on ne part pas sans quelques préparatifs.

La panthère, il est vrai, fuira si elle trouve un passage; mais 1] se peut aussi qu'elle combatte, et, quoique, en fin de compte, elle doive succomber sans qu'il y ait mort d'homme, il est bon de se prémunir contre les blessures qu’elle risque de faire, même insignifiantes.

C'est à la tête qu'elle a l'habitude d'attaquer; contre les déchirures des griffes et les morsures on est suffisamment défendu par l’épaisse calotte de laine, la chachia, les plis et replis des haïcks, des capuchons de bornous, les nombreuses spirales de la longue et grosse corde de chameau ; mais l'ennemi peut, d’un bond rapide comme un clin d'œil, se précipiter sur la croupe du cheval, et, d'un coup de patte sur la tête, étourdir, renverser et tuer un homme: aussi l'on se coiffe d’un armet, modeste armet, qui d'ordinaire est un chaudron.

On tue aussi la panthère à l'affût, comme le lion. — On creuse un trou en terre, on recouvre ce trou avec des branchages, au travers desquels on a pratiqué une ouverture, par où passe le fusil du chasseur aposté; on tue la panthère à quinze pas, lorsqu'elle vient dévorer le corps d’une chèvre ou d'un mouton laissé à cette distance. Mais, dans la crainte que la-panthère, si elle n'est que blessée, se préeipite sur le melebda, c'est le nom du trou qui sert d’affût au

chasseur, celui-ci a toujours deux ou trois fusils; il est même armé de pistolets.

On attache encore un fusil à un arbre ; au bout de ce fusil est fixée une proie, qui est en même temps attachée à une ficelle, laquelle, passant autour de l'arbre comme d'une poulie, tient, par l’autre bout, à la gâchette, qu'elle fait jouer lorsque l’appèt est tiré avec force. Si la panthère n'est pas tuée, elle est au moins blessée, et les chasseurs se mettent à sa poursuite, guidés par la piste du sang qu'elle laisse échapper.

Enfin, le dernier genre de chasse de la panthère consiste à l’aller surprendre pendant son sommeil; cen’est qu'un déboire et non un danger si on la trouve éveillée, car elle fuit à l'aspect de l'homme.

Mais, quel que soit le genre de chasse auquel on se livre, les moins timorés subissent l'impression des terreurs superstitieuses, comme en toute entreprise; elles ne suffisent pas à les arrêter, s'ils sont dans la nécessité de se mettre en route, mais enfin on cherche toujours à éviter les hasards de sinistre augure; on s’enhardit, au contraire, et l'on espère lorsqu'au départ on est salué par quelqu une de ces rencontres réputées heureuses, ainsi, par un chacal le matin, ou par un sanglier le soir.

« Que ton matin soit avec un chacal, Et ton soir avec un sanglier, »

Un lièvre ou un renard sont de mauvais signes au contraire, un seul corbeau de même ou une jument blanche.

Plus mauvais encore et détestable pronostic est la vue d'une vieille femme.

Bonne chance à celui qui aperçoit deux corbeaux ou une jument de couleur; et surtout bonheur, gloire, butin, au goum qui, partant pour une expédition, rencontre une belle jeune fille, noble, qui se découvre la poitrine et montre un

de ses seins. C’est l’usage, et, si elle refuse cette bénédiction aux guerriers de sa tribu, on met pied à terre pour lv forcer, fût-elle la fille du chef, fût-il à la tête du goum ; tant mieux même si sa naissance est aussi haute ; plus la jeune fille est noble, plus le présage est heureux.

Dans l’ouest, la jeune fille ouvre sa ceinture.

Si, le matin, vous entendez de bonnes paroles affectueuses et polies, la journée sera bonne ; mauvaise, si, à votre réveil, vous êtes salué par une imprécation ou une insulte.

Ne vous mettez pas en chasse un mardi, un jeudi, niun vendredi. |

Maintenant arrivons à la chasse, qui, vraiment, est digne d’aiguillonner des intelligences, d’embraser des âmes guerrières. Le chasseur arabe s'attaque au lion.

Il a, dans cette audacieuse entreprise, d'autant plus de mérite, que le lion est, en Afrique, un être redoutable, sur lequel existe un nombre de mystérieuses et terribles légendes, dont une superstition épouvantée protége la formidable majesté. Avec cet esprit observateur qui est leur trait distinetif, les Arabes ont fait sur le lion une série de remarques dignes d’être recueillies et conservées.

Pendant le jour, le lion cherche rarement à attaquer l'homme ; d'ordinaire même, si quelque voyageur passe auprès de lui, il détourne la tête et fait semblant de ne pas l’apercevoir. Cependant, si quelque imprudent, côtoyant un buisson où il est couché, s'écrie tout à coup : «Ilest là! (ra hena !,» le lion s’élance sur celui qui vient de troubler son repos.

Avec la nuit, l'humeur du lion echange complétement. Quand le soleil est couché, il est dangereux de se hasarder dans les pays boisés, accidentés, sauvages ; c'est là que le lion tend ses embuscades, qu’on le rencontre sur les sentiers qu'il coupe en les barrant de son corps.

Voici, suivant les Arahes, quelques-uns des drames nocturnes qui se passent alors habituellement. Si l’homme isolé,

courrier, voyageur, porteur de lettres, qui vient à rencontrer le lion a le cœur solidement trempé, il marche droit à l'animal en brandissant son sabre ou son fusil, mais en se gardant de tirer ou de frapper. Il se borne à crier : « Oh! le voleur ! le coupeur de routes! le fils de celle qui n’a jamais dit non!... Crois-tu m'effrayer? Tu ne sais done pas que je suis un tel, fils d’un tel? Lève-toi et laisse-moi continuer ma route. )

Le lion attend que l’homme se soit approché de lui, puis il s'en va se coucher encore à mille pas plus loin. C’est toute une série d'effrayantes épreuves que le voyageur est obligé de supporter. Toutes les fois qu'il a quitté le sentier, le lion disparait, mais pour un moment seulement; bientôt on Île voit reparaître, et, dans toutes ses manœuvres, 1l est accompagné d’un terrible bruit. I casse dans la forêt d'innombrables branches avec sa queue; il rugit, il hurle, il grogne, lance des bouffées d’une haleine empestée; 1l joue avec l’objet de ses multiples et bizarres attaques, qu'il tient continuellement suspendu entre la crainte et l'espérance, comme le chat avec la souris. Si celui qui est engagé dans cette lutte ne sent pas son courage faiblir, s'il parvient, suivant l'expression arabe, à bien tenir son âme, le lion le quitte et s'en va chercher fortune ailleurs.

Si le lion, au contraire, s'aperçoit qu'il a affaire à un homme dont la contenance est effrayée, dont la voix est tremblante, qui n’a pas osé articuler une menace, 1l redouble, pour l'effrayer davantage encore, le manége que nous avons décrit. I s'approche de sa victime, la pousse avec son épaule hors du sentier, qu'il intercepte à chaque instant, s'en amuse enfin de toute manière, Jusqu'à ce qu'il finisse par la dévorer à moitié évanouie.

Rien d'incroyable, du reste, dans le phénomène que tous les Arabes ont constaté. L’ascendant du courage sur les animaux est un fait incontestable.

Suivant les Arabes, quelques-uns de ces voleurs de profession qui marchent la nuit armés jusqu'aux dents, au lieu de redouter le lion, lui erient quand ils le rencontrent :

«Je ne suis pas ton affaire. Je suis un voleur comme toi ; passe ton chemin, ou, si tu veux, allons voler ensemble. »

On ajoute que quelquefois le lion les suit et va tenter un coup sur le douar où ils dirigent leurs pas. On prétend que cette bonne amitié entre les lions et les voleurs se manifeste souvent d'une manière assez frappante. On aurait vu des voleurs, aux heures de leurs repas, traiter les lions comme des chiens, en leur jetant, à une certaine distance, les pieds et les entrailles des animaux dont ils se nourrissaient.

Des femmes arabes auraient aussi emplové avec suceès l'intrépidité contre le lion. Elles l’auraient poursuivi au moment où 1l emportait des brebis, et lui auraient fait lächer sa prise en lui donnant des coups de bâton accompagnés de ces paroles : « Voleur ! fils de voleur! »

La honte, disent les Arabes, s'emparait alors du lion, qui s’éloignait au plus vite. Ce dernier trait prouve que le lion, chez les Arabes, est une sorte de créature à part, tenant le milieu entre l’homme et l'animal, une créature qui, en raison de sa force, leur parait douée d’une particulière intelligence. La légende suivante, destinée à expliquer comment le lion laisse échapper le mouton plus facilement que toutes ses autres proies, confirme cette opinion.

En énumérant ce que ses forces lui permettaient de faire, le lion dit un jour :

€ An cha Allah (s'il plaît à Dieu), j’enlèverai sans me gèner le cheval.

«An cha Allah, j'emporterai ip je voudrai la génisse, . et son poids ne m'empêchera pas de courir. »

Quand il en vint à la brebis, il la crut tellement au-des: sous de lui, qu'ilnégligea cette religieuse formule : s'il plaît

à Dieu ; et Dieu le condamna, pour le punir, à ne pouvoir jamais que la trainer.

Il y a plusieurs manières de chasser le lion.

Quand un lion paraît dans une tribu, des signes de toute nature révèlent sa présence. D'abord ce sont des rugissements dont la terre même semble trembler, puis ce sont de continuels dégâts, de perpétuels accidents. Une génisse, un poulain, sont enlevés ; un homme même disparaît. L’alarme se répand sous toutes les tentes, les femmes tremblent pour leurs biens et pour leurs enfants; de tous les côtés ce sont des plaintes. Les chasseurs décrètent la mort de cet incommode voisin. |

On fait une publication dans les marchés pour qu’à tel jour et à telle heure, cavaliers et fantassins, tous les hommes en état de chasser, soient réunis en armes à un endroit désigné. |

On a reconnu d'avance le fourré où le lion se retire pendant la journée; on se met en marche, les fantassins sont en tête.

Quand ils arrivent à une cinquantaine de pas du buisson où ils doivent rencontrer l'ennemi, ils s'arrêtent, ils s’attendent, se réunissent et se forment sur trois rangs de profondeur, le deuxième rang prêt à entrer dansles intervalles du premier, si un secours est nécessaire ; le troisième rang, bien serré, bien uni, composé d'excellents tireurs, qui forment une invincible réserve.

Alors commence un étrange spectacle : le premier rang se met à injurier le lion, et même à envoyer quelques balles dans sa retraite pour le décider à sortir : |

« Le voilà done celui qui se eroit le plus brave; il n'a pas su se montrer devant les hommes! Ce n'est pas lui, ce n’est pas le lion, ce n’est qu'un lâche voleur; que Dieu le maudisse! »

Le lion, que l’on aperçoit quelquefois pendant qu'on le

LA CHASSE EN AFRIQUE. 509 traite ainsi, regarde tranquillement de tous les côtés, bâille, s’étire et semble insensible à tout ce qui se passe autour de lui.

Cependant quelques balles isolées le frappent ; alors, il vient, magnifique d'audace et de courage, se placer devant le buisson qui le contenait. On se tait. Le lion rugit, roule des yeux flamboyants, se recule, se recouche, se relève, fait craquer avec son corps et sa queue tous les branchages qui l'entourent.

Le premier rang décharge ses armes, le lion s’élance et vient tomber le plus souvent sous le feu du deuxième rang, qui est entré dans les intervalles du premier.

Ce moment est critique, car le lion ne cesse la lutte que lorsqu'une balle l’a frappé à la tête ou au cœur. Il n'est pas rare de le voir continuer à combattre avec dix ou douze balles à travers le corps; c'est dire que les fantassins ne l’abattent jamais sans avoir des hommes tués ou blessés.

Les cavaliers qui ont accompagné cette infanterie n’ont rien à faire tant que leur ennemi ne quitte pas les pays accidentés ; leur rôle commence, si comme cela a lieu quelquefois dans les péripéties de la lutte, les hommes à pied parviennent à rejeter le lion sur un plateau ou dans la plaine.

Alors s'engage un nouveau genre de combat qui a aussi son intérêt et son originalité; chaque cavalier, suivant son agilité et sa hardiesse, lance son cheval à fond de train, tire sur le lion comme sur une cible à une courte distance, tourne sa monture dès que son coup est parti et va plus loin charger son arme pour recommencer aussitôt.

Le lion, attaqué de tous les côtés, blessé à chaque instant, fait face partout, 1l se jette en avant, fuit, revient et ne succombe qu'après une lutte glorieuse, mais que sa défaite doit fatalement terminer, car contre des cavaliers et des chevaux arabes tout succès lui est impossible. [l n'a que trois bonds terribles, sa course ensuite manque d’agilité. Un cheval ordinaire le distance sans peine; 1l faut avoir vu un pareil

combat pour s’en faire une idée. Chaque cavalier lance une imprécation, les paroles se croisent, les bornous se relèvent, la poudre tonne; on se presse, on s’évite, le lion rugit, les balles sifflent, c’est vraiment émouvant.

Maloré tout ce tumulte, les accidents sont fort rares. Les chasseurs n’ont guère à redouter qu'une chute qui les jetterait sous la griffe de leur ennemi, ou, mésaventure plus fréquente, une balle amie, mais imprudente.

On connait maintenant la forme la plus pittoresque, la plus guerrière que‘puisse prendre la chasse au lion. Cette chasse <e fait encore par d'autres procédés qui peut-être même ont quelque chose de plus sûr et de plus promptement efficace.

Les Arabes ont remarqué que le lendemain d’un jour où il a enlevé et mangé des bestiaux, le lion, sous l'empire d'une digestion difficile, reste dans sa retraite, fatigué, endormi, incapable de bouger. Lorsqu'un lieu, troublé d’ordinaire par des rugissements, reste une soirée entière dans le silence, on peut croire que l'hôte redoutable qui l'habite est plongé dans cet état d'engourdissement. Alors un homme courageux, dévoué, arrive en suivant la piste jusqu'au massif où se tient Le monstre, l’ajuste et le tue roide en lui lo- .geant une balle entre les deux yeux.

Kaddour-ben-Mohammed, des Ouladl Messelem, fraction des Gunougha, passe pour avoir tué plusieurs lions de cette manière,

On emploie aussi contre le lion différentes espèces d’embuscades. Ainsi les Arabes pratiquent sur la route de son repaire une excavation qu'ils recouvrent d’une mince cloison. L'animal brise par son poids ce léger plancher et se trouve pris dans le piége.

Quelquelois on ereuse auprès d’un cadavre, un trou recouvert de forts madriers entre lesquels on ménage seulement une ouverture nécessaire pour laisser passer le canon

d'un fusil, C'est dans ce trou, appelé melebdu, que le chasseur se blottit; au moment où le lion se dirige vers le cadavre, il l’ajuste avec soin et fait feu. Souvent le lion, lorsqu'iln'a pas été atteint, se Jette sur le melebda, brise avec ses grifles les madriers et dévore le chasseur derrière son rempart anéanti.

Quelques hommes enfin entreprennent contre le lion une chasse aventureuse et héroïque, rappelant les prouesses chevaleresques. Voici comment, à sen dire, s'y prenait Si Mohammed-Esnoussi, homme d’une véracité reconnue, qui habitait le Djebel-Gueroul, auprès de Tiaret.

« Je montais sur un bon cheval, c’est Mohammed luimême qui parle, et je me rendais à la forêt pendant une nuit où brillait la lune. J'étais bon tireur alors, jamais ma balle ne tombait à terre. Je me mettais à crier plusieurs fois : Ataïah! Le lion sortait et se dirigeait vers l'endroit d'où partait le eri et je tirais aussitôt sur lui. Souvent un même fourré renfermait plusieurs lions qui se présentaient à la fois. Si une de ces bêtes m’approchait par derrière, je tournais Ja tête et je visais par-dessus la croupe de mon cheval; puis, dans la crainte d’avoir manqué, je partais au galop. Si j'étais attaqué par devant, je détournais mon cheval et recommençais la même manœuvre. »

Les gens du pays affirment que le nombre des lions tués par Mohammed-ben-Esnoussi atteignait presque la centaine. Cet intrépide chasseur vivait encore en l'an 1255 (1836 de J. C.). Quand je le vis il avait perdu la vue. Qu'il Jouisse de la miséricorde de Dieu !

Une chasse plus dangereuse encore que la chasse dirigée contre le lion lui-même, c’est la chasse que l’on fait à ses petits. Il se rencontre toutefois des gens pour tenter cette périlleuse entreprise.

Tous les jours le lion et la lionne sortent de leur tanière vers trois ou quatre heures de l'après-midi pour aller au

loin faire une reconnaissance, dans le but sans doute de procurer des aliments à leur famille. On les voit sur une bauteur examiner les douars, la fumée qui s'en échappe, l'emplacement des troupeaux; 1ls s’en vont après avoir poussé quelques horribles rugissements qui sont des avertissements précieux pour les populations d'alentour.

C'est pendant cette absence qu il faut se glisser avec adresse jusqu'aux petits et les enlever enayant soin de les bäillonner étroitement , car leurs cris ne manqueraient pas d'attirer un père et une mère qui ne pardonneraient point. Après un coup de cette nature tout un pays doit redoubler de vigilance. Pendant sept ou huit jours ce sont des courses éperdues et des rugissements atroces. Le lion est devenu terrible ; il ne faudrait pas alors que l'œil vint à rencontrer l'œil.

La chair du lion, quoiqu'on la mange quelquefois, n'est pas bonne, mais sa peau est un présent précieux; on ne la donne qu'aux sultans, aux chefs illustres ou bien aux marabouts et aux Zaouvas.

Les Arabes croient qu'il est bon de dormir sur une peau de lion, on éloigne ainsi les démons, on conjure le malheur et on se préserve de certaines maladies.

Les griffes du lion montées en argent deviennent des ornements pour les femmes, là peau de son front est un talisman que certains hommes placent sur leurs têtes pour maintenir dans leurs cervelles l'audace et l'énergie.

En résumé, la chasse au lion est en grand honneur dans le pays arabe. Tout combat contre le lion peut avoir pour devise : Meurs ou tue. — Celui qui le tue le mange, dit le proverbe, et celui qui ne le tue pas en est mangé. Aussi donne-t-on à un homme qui a tué un lion ce laconique et viril éloge, on dit : celui-là, c'est lui. Hadak houa.

Une croyance populaire montre la grandeur du rôle que joue le lion dans la vie et dans l'imagination arabes. Quand

LA CHASSE EX AFRIQUE. 315 le lion rugit, le peuple prétend que l’on peut faciiement distinguer les paroles suivantes : € Ahna ou ben el mera, moi et le fils de la femme. » Or, comme il répète deux fois ben el mera ei ne dit ahna qu'une seule fois, on en conclut qu'il ne reconnaît au-dessus de lui que le fils de la femme.

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