‹ Les chevaux du Sahara et les moeurs du désert (volume 2)Chapitre 4 sur 60 · DE LA MONTE, DE LA GESTATION, DE LA PARTURITION ET DU SEVRAGE · texte numérisé non relu

DE LA MONTE, DE LA GESTATION, DE LA PARTURITION ET DU SEVRAGE

Les Arabes prétendent que l'âge le plus favorable à la reproduction est pour les juments de quatre à douze ans, et pour les chevaux de six à quatorze.

En fait, les gens riches appliquent seuls ce principe ; les autres, mus par la nécessité ou par une cupidité mal entendue, ne s’en écartent que trop souvent.

Exigeants pour la jument, qui doit être vite à la course, d’une haute taille, d'une bonne santé, de formes gracieuses, avoir le ventre et le bassin larges, les Arabes se montrent, en outre, très-difficiles sur le choix de l’étalon. Il n’est pas rare de les entendre dire! : Choisissez l’étalon et choisissez-le

1 Choisissez l’étalon, ete. — Pensant que ce principe des Arabes trouverait de nombreux contradicteurs, j'ai voulu connaître, à ce sujet, l'opinion d’un homme qui passait pour l’un des plus habiles cavaliers de son peuple, et je me suis adressé à l’émir Abd-el-Kader lui-même. Voici ce qu'il m'a répondu :

« La noblesse du père est Ja plus importante. Les Arabes préfèrent

encore; car les produits ressemblent toujours plus à leurs pères qu'à leurs mères. Souvenez-vous que la jument n'est qu'un sac : vous en retirerez de l'or si vous y avez mis de l'or, et vous n'en retirerexz que du cuivre si vous n'y avez mis que du cuivre. » Ils ne voient pourtant aucun inconvénient à ce que le cheval soit plus petit de taille que la jument, pourvu qu'il soit de bonne race et parfaitement constitué.

L'usage oblige tout Saharien à prèter son cheval quand on vient le lui demander; c'est dire que tous les chevaux bien conformés sont inévitablement affectés à la monte. Il en résulte que, si les reproducteurs sont de qualités diverses, ce désavantage est racheté par la conservation de leur vigueur. En effet, le service de la monte se trouvant réparti entre un grand nombre, un étalon n’a jamais plus de cinq ou six juments à servir dans une saison ; il ne connait pas l'épuisement. Les hommes de grande tente n'accordent même pas plus de deux saillies pour les chevaux qu'ils affectionnent, l’une avec une jument qui vient de mettre bas, et l’autre avec une Bokra, jument qui voit le mâle pour la première fois. C’est le moyen, croient-ils, d'entretenir la santé de leurs chevaux, et de ne pas Îles ruiner avant l’âge ; grâce à ce ménagement, les crins se consolident, le poil devient luisant, l'animal est plus gai.

Le propriétaire d’une belle jument craint d'autant moins de s'adresser au maïître d’un cheval en grande réputation, que ce dernier, nous l'avons dit plus haut, peut difficilement se soustraire à cette demande.

beaucoup le produit d’un cheval de sang et d’une jument commune au produit d’une jument de sang et d’un cheval commun. Ils considèrent la mère comme presque étrangère aux qualités des produits; c’est, disentils, un vase qui reçoit un dépôt et qui le rend sans en changer la nature. Toutefois, si la race se rencontre avee la race, sans nul doute c’est de l'or. » (Note de la Â'° édition.)

Les gens du peuple disent à leur chef : « Monseigneur, pour l’amour de Dieu, prêtez-nous votre cheval; cela ne peut qu'augmenter votre goum!, nous sommes des maîtres du bras, des plumes de vos ailes, et demain, mon frère, mon {ils ou moi, nous saurons mourir pour vous. »

Mais le noble résiste à ces protestations de dévouement ; il refuse encore. Le solliciteur ne se décourage pas — ce n'est plus une faveur qu'il demande, c’est presque une aumône; — il lui présente sa selle renversée : la misère est grande pour le cavalier, 1l n'a plus même les ressources qui font l’homme de guerre.

Ce n’est pas assez, le chef reste inflexible. De la réclamation du compagnon d'armes, l’Arabe descend alors jusqu’à l’humble supplication de la femme, de l’eselave ; il entre dans la tente, il prend le petit moulin à bras (raha) avec lequel on y broie les grains, et puis ilse met à moudre un peu de farine, indiquant ainsi l'obéissance sans bornes à tous les désirs du protecteur, la servitude féminine à toutes ses volontés.

Comment repousser une femme, une pauvre esclave, qui se fait vôtre? Le grand seigneur cède enfin, et, en échange de cette abnégation absolue, il prête son cheval.

D'égal à égal, cet acte de complaisance se paye, suivant les tribus, d’une grande musette remplie d'orge, d'une brebis, d’une peau de bouc pleine de lait. Il serait honteux d'offrir ou d’accepter de l'argent, on se ferait appeler : «marchand d'amour du cheval. »

L'usage de prêter son cheval n'est pas toutefois sans limite ni condition. Le propriétaire d’un bel étalon peut refuser de s’y soumettre quand on lui présente une jument de race inférieure, ou s’il a déjà donné le nombre de saillies qu'il avait réservées dans son esprit. Il adoucira néanmoins son refus par des paroles honnêtes :

1 Troupe de cavaliers d’une tribu ou fraction de tribu armés en guerre.

« Tu es mon ami, je ne demanderais pas mieux, je te donnerais mes enfants; mais fais attention que mon cheval, c'est mon Cou: & tu viens à me le ruiner, qui sauvera mes chameaux et ma famille au jour du danger ? »

Quand un Arabe a vu sa demande refusée, il ne prendra pas pour cela le premier cheval venu. Il est des vices, tares ou maladies héréditaires, qui sont une cause constante d'exelusion : il ne donnera pas, par exemple, à sa jument un cheval rétif ou méchant. Ïl se gardera bien aussi de la présenter à un étalon poussif (mendoudje) ou qui aurait une jarde, une forme, une courbe, un éparvin avoisinant la saphène, ou à celui dont la vue serait mauvaise, ces défauts reparaissant chez les produits. Il ne voudra pas non plus d'un cheval belle-face, avec quatre balzanes chaussées, quelle que soit du reste la couleur de sa robe; d’un cheval pie (begad) ou d'un cheval isabelle à queue et crins blancs, qu'il appelle, lui, sefeur-el-ihoudi, le jaune du juif.

Un étalon trop vieux sera également repoussé. Si l’Arabe se méfie de ses connaissances au sujet de l’âge, après avoir scrupuleusement examiné l’état des membres de l'animal, il ne manque jamais de pincer la peau du front et de la tirer fortement à lui. Reprend-elle sa forme première sans garder trace de ses doigts, 1l accepte le sujet; dans le cas contraire, il le repousse comme trop vieux ou trop mou.

On donne l’étalon à la jument dans les premiers jours du printemps, afin que le poulain ait au moins deux saisons devant lui pour prendre la force qui lui permettra de supporter les rigueurs de l'hiver.

On reconnait que la jument veut l’étalon quand elle urine aussitôt qu'elle l'entend hennir, qu'elle répand une liqueur blanchâtre, et qu'ensuite elle baisse et contourne la tête pour écouter s'il vient. Avant de la présenter, il convient de diminuer sa nourriture, et, la nuit qui précède la saillie, on

ne lui donne rien à manger; de la sorte, elle conçoit mieux et plus vite.

Si la chaleur de la jument a besoin d'être décidée, il faut l'envoyer au pâturage avec un petit cheval ardent, qui, à force de jouer avec elle, de la mordre, de l'agacer, excite son ardeur et la mette en état.

Gn fait saillir de préférence un vendredi; ce jour est le dimanche des musulmans : il porte bonheur.

Soit par un sentiment de pudeur, soit pour ne pas distraire l’étalon, la saillie a toujours lieu loin des tentes. La jument est placée sur un plan incliné. Le cheval est en licol (reseunn), tenu par la longe; un homme écarte ia queue de la jument, tandis qu'un autre conduit le membre du producteur.

Les Arabes préfèrent la monte dirigée à la monteen liberté, à cause des accidents qui peuvent naître de cette dernière. Il n'est pas rare, en effet, que le cheval mette son membre entre les cuisses de la jument et se blesse; ou bien il l’introduirait dans le rectum et causerait la mort de la bête. Le cheval d’ailleurs s’épuise davantage dans la monte en liberté.

La saillie se fait le matin pour éviter la chaleur ; on s’abstient totalement quand l'air est chargé de ces grosses mouches que les Arabes nomment debabe. Elles inquiêtent l'animal, le piquent jusqu au sang, et, croit-on, déposent dans l'épiderme des œufs qui paraissent d'abord n'avoir causé aueune perturbation, mais amènent la mort dès les premiers froids, ou quand la neige commence à tomber.

Au moment de présenter l'étalon, promenez-le autour de la jument, permettez-lui de la sentir, puis, quand il est en état, éloignez-le, et laissez-le monter seulement après que vous l’aurez vu répandre une eau blanchâtre. Autrement, vous l’exposez à éjaculer en touchant la jument. L'opération faite, il faut, s’il est possible, laver l’étalon et lui donner

ensuite une bonne musette d'orge. La jument sera promenée doucement après qu'on lui aura frappé trois ou quatre coups de suite du plat de la main au-dessous des flancs. Quelques-uns, croyant aider à la conception s’empressent aussi de lui faire une application de henna sur la tunique abdominale. |

L’étalon qui ne produit pas est celui dontlemembre est trop court pour lui permettre d'atteindre l'ouverture de la matrice de la jument, ou celui dont le sperme est liquide, peu blanc et sans consistance. Les Arabes, pour s'en assurer, échauffent l’étalon avee une jument jusqu à ce qu'ils aient été mis à même d'en constater la qualité.

On reconnait que la jument a conçu, quand, après la saillie, elle se retourne pour regarder ses flancs; l’on n’a plus à en douter si, au bout de sept Jours, présentée à l’étalon, elle serre la queue et le repousse par de vigoureuses ruades, ou si elle ne répand plus cette liqueur blanchâtre qu'à l'approche ou aux hennissements du mâle elle laissait écouler.

Quand une jument ne veut pas concevoir, on lui fait faire une course rapide, et on la présente ensuite à l’étalon, haletante et tout en nage, les deux jambes de devant dans un ruisseau, Si elle était présumée stérile, 1l faudrait alors lui donner un àne de haute taille (masery); elle jettera un mulet et deviendra bonne pour la reproduction.

Les Arabes ont encore d’autres méthodes pour chasser la

1 Le henna est le lawsonia inermis des naturalistes. C’est un joli arbrisseau qui a une très-grande ressemblance avec le troëne, et qui s'élève à la hauteur de trois ou quatre mètres. Ses feuilles sont l’objet d'un grand commerce. On les cueille en juillet et on les fait sécher an soleil, puis on les réduit en poudre très-fine. Les indigènes, et surtout les femmes, s’en servent pour teindre leurs ongles, l'extrémité des doigts, la paume des mains, les orteils, les cheveux; elle sont employées pour teindre la crinière, le dos, les jambes des chevaux, surtout lorsqu'ils sont d’une couleur blanche. (Lé Grand Desert; page 394.)

stérilité : Un homme se frotte le bras et la main avec du beurre, du savon ou de l'huile, il pénètre dans le vagin de la jument, arrive jusqu'au col de la matrice, l'entr'ouvre avec précaution au moyen d'une datte qu'il tient entre ses doigts allongés, et finit par y introduire la main entière, puis aussitôt son bras retiré, il présente l’étalon : la jument conçoit, car elle n'était que nouée (maägouda). Gette opération demande de grands ménagements, et celui qui la pratique doit se couper soigneusement les ongles. Ne seraitce pas un fait curieux que Îles Arabes fissent faire une découverte précieuse à notre faculté et à la science ?

Trois autres procédés employés en certains pays ont une grande analogie entre eux sans être complétement identiques. Le premier consiste à pénétrer dans le vagin, comme nous l'avons dit, à entr'ouvrir le col de la matrice et à y déposer une balle de plomb. La jument concevra, mais cette balle se retrouvera chez le poulain.

Suivant d'autres, 1l faut prendre les feuilles d'une herbe appelée lema, les presser entre les doigts pour en exprimer le suc, étendre ce suc sur une parcelle de laine brute, puis réunir le tout au moyen d'un morceau de datte et le déposer dans la matrice. Cette plante se trouve dans le Serresou.

Enfin quelques-uns emploient du goudron, de la laine brute et une matière blanchâtre ressemblant à du lait caillé et que l’on trouve ordinairement dans l'estomac du jeune chevreau, du petit de la gazelle ou de l'agneau.

Ces méthodes, que l’on retrouve partout chez les Arabes, dans le Teull comme dans le Sahara, sont d’une application trop constante et trop générale pour que des succès n'aient point concouru à leur propagation.

La superstition a fait penser que la jument ne concevait que les jours de la semaine où sa mêre a mis bas. Ce préjugé, sans être universel, est assez accrédité cependant, pour que

grand nombre de familles prennent note de ce jour afin de le choisir plus tard pour donner l’étalon.

Quand la jument a concu, on l’éloigne du mâle avec le plus grand soin ; un nouvel étalon pourrait, en la tourmentant, gâter son fruit, et même causer l'avortement. On se sarde aussi de la surmener ou de la charger de fardeaux trop lourds pendant les deux premiers mois qui suivent la conception. Ces deux mois écoulés, on peut encore se servir de la jument pour la guerre ou pour la chasse, mais alors il faut augmenter sa nourriture. Dans les deux derniers mois, on la ménage; les gens aisés ne la montent plus. Enfin, quand elle approche du terme, on redouble de soins, on la couvre la nuit, on choisit ses aliments, et jamais devant elle on ne donne l'orge à d’autres animaux sans qu elle en mange elle-même. Ce serait une cause d'avortement aussi infaillible que la soif dont on la laisserait souffrir pendant la gestation.

La jument qui avorte devient l’objet des plus attentives précautions ; on la couvre bien nuit et jour, on lui fait des fumigations avec du chiehh*, enfin on lui donne une potion composée de fine fleur de froment et de cumin (kuemoune) délayés dans de l'huile tiède.

Les Arabes croient avoir remarqué que la jument pleine d'un poulain maigrit considérablement de la croupe.

Elle est bien près de mettre bas quand ses mamelles se gonflent et répandent du Jait.

Tayeret el messamir :

« Elle a fait sauter les clous, »

disent les Arabes.

1 Chiehh, petit arbuste (arthemisia judaïca) qui s'élève à peine à cinquante centimètres, et qui couvre presque seul d'immenses étendues, sur les limites du Teull et du Sahara. On le désigne ordinairement sous le nom de petite absinthe, d’absinthe du Pont. (Grand Desert, page 385.)

La parturition a lieu dans les premiers jours du printemps : on prend alors les plus grandes précautions pour sortir l’arrière-faix (sela) sans le rompre, ce qui pourrait causer la mort; on veille à ce que la jument ne le mange pas, car ce serait la source de graves perturbations.

Beaucoup d’Arabes, à l’aide d’une aiguille a passer, percent le sela d’une multitude de trous, la première fois surtout qu’une jument met bas. « Ainsi, disent-ils, elle ne pro: duira plus que des femelles. » Ce préjugé prouve du moins la préférence des gens du Sahara pour les juments. D’autres pensent, en cachant le sela, arriver au même but que ceux qui le percent. Ils le portent au loin, dans un marais, dans un trou où 1l ne puisse être n1 découvert ni mangé par les chiens ou les chacals.

Aussitôt que la jument a jeté son poulain, on la couvre avec soin, les riches la font entrer dans la tente ; on lui donne à boire du lait dans lequel on a fait fondre du beurre rance nommé déhan, ou lui donne en petite quantité de l'orge grillée encore chaude, ce qui la remet de ses fatigues et la réchauffe; on lui place ensuite sur le dos une espèce de coussin (mexoueud) rempli de laine, et on lui resserre le ventre en l'enveloppant dans quatre ou cinq tours d’une pièce d'étoffe assez large pour ne pas la blesser. Comme complément de ces précautions, on la laisse deux jours sans boire; on veut, par la sécheresse, faire rentrer dans leur état naturel les organes qui ont été forcément distendus pendant la gestation. [l est convenable, au surplus, que la jument mettant bas dans une saison où les herbes sont abondantes et aqueuses, n’éprouve pas un grand besoin de boire. Le coussin et la ceinture lui sont laissés pendant sept Jours et sept nuits.

Gn nettoie le poulain aussitôt qu’il est né, et on lui souffle dans la bouche pour en chasser l'écume qui s’y trouve, puis on lui fait avaler une potion composée de gomme

(œulk senouber) de Tertar * et de poivre rouge, le tout pilé et dissous dans du beurre chaud. On provoque ainsi de salutaires purgations.

On apprend au poulain à teter sa mère au moyen d'une figue ou d’une datte trempée dans du lait un peu salé et qu'on lui met dans la bouche; il suce, et, après quelques essais, il suffit de le tenir sous la jument; on le couvre aussi avec soin pour le préserver du froid de la nuit.

Pour l’habituer à boire du lait de brebis ou de chamelle, on remplit d'air une peau de boue qui en a contenu pendant plusieurs années, et, pressant cette peau de boue, on lui en insuffle l’air dans les naseaux ; au bout de quelques Jours, le poulain y est fait.

On attache une grande importance à ce que le poulain s’accoutume à boire du lait, d’abord parce qu’on peut ainsi le laisser dans la tente et se servir de la mère, ensuite parce que plus tard, à défaut d’eau, il prendra du lait pour boisson, ou pour nourriture à défaut d'orge.

Quelques jours ou quelques mois après la naissance du poulain, 1l est des Arabes qui lui fendent une oreille ou toutes les deux. On a fait beaucoup de contes à ce sujet. Les uns ont prétendu qu'on pratiquait cette opération seulement aux animaux nés pendant la nuit, parce qu'ils devaient avoir la vue meilleure que ceux venus au monde pendant le jour ; les autres aux poulains nés le vendredi, jour de la réunion des Musulmans à la mosquée, parce que c’est un signe heureux.

Voici la vérité :

Le maître d’une tente a un enfant en bas âge, il l’aime tendrement, il déclare, en fendant l'oreille à son poulain, qu'il le réserve à son fils un tel. S'il vient à mourir, personne n'en peut contester la possession à l'enfant désigné.

! Œulk senouber, résine:

D’autres fendent l'oreille au poulain qui a des coliques, cette saignée le sauve.

Peu de temps après la naissance du poulain, on lui met au cou des amulettes, des talismans enrichis par les gens aisés de petits coquillages appelés oudäa. Ges talismans, nommés heurouxe aädjab, sont des sachets de cuir renfermant des paroles tirées des livres saints, ayant surtout pour objet de préserver l'animal du mauvais œil (adën) ‘.

Parfois, en temps de guerre, on tue le poulain immédiatement après sa naissance, afin de pouvoir se servir de la mère; Jamais on ne tue une pouliche ?, on la sèvre et on la laisse dans la tente pour la préserver du soleil, et souvent les femmes parviennent à la sauver en lui donnant du lait de brebis ou de chamelle.

Si la pouliche est née en route, dans une course quelconque entreprise pour Île commerce ou pour la guerre, dans le but de lui éviter les fatigues de la marche, les soins vont jusqu à la placer sur un chameau, où on lui fera une espèce de nid aussi doux que possible. Elle ne verra plus sa mère qu'aux haltes ou pendant la nuit.

J'ai vu dans l'expédition de Taguedempt (1841) un cavalier du Makhzen, qui n'avait pas de moyen de transport, porter devant lui, sur sa selle, pendant les quatre premiers

1 J'ai déjà, dans une note, page 50, expliqué au long ce que les Arabes entendent par le mauvais œil, adin.

? Jamais on ne tue une pouliche. — ci l'on sera peut-être tenté de me dire : Mais, vous le voyez, vous êles en contradiction avec vous-même: car, si les Arabes ne tuent jamais une pouliche, c’est qu'évidemment ils attachent plus de prix à Icurs juments qu’à leurs chevaux. Je réponds : Dans le désert, on préfère les juments aux chevaux, non parce qu’on leur attribue une plus grande part dans l'acte de la reproduction, mais tout simplement parce qu'elles sont plus sobres, qu’elles supportent mieux la chaleur et la soif, qu'elles peuvent uriner sans s'arrêter dans les courses où la vie est en Jeu, qu’elles ne dénoncent pas leurs cavaliers par des hennissements dans les entreprises aventureuses, et, enfin, parce que leurs produits augmentent les richesse s de leurs maîtres.

DE L'ÉTALON. 77 jours après la naissance, une pouliche que sa jument avait donnée au bivac. Ce terme passé, elle suivit très-bien sa mère et fit toute la campagne.

Quand on ne tue pas les poulains, on les vend d’habitude dans le Teull, au moment de l'achat des grains, tandis que les pouliches sont conservées comme devant être une source de richesses par la reproduction.

Les possesseurs de juments de distinction tuent quelquefois aussi le poulain, aussitôt après sa naissance, dans le seul but de ne pas fatiguer la mère. Quand ils prennent ce parti, ils n'oublient pas de la faire traire par les femmes, jusqu'à ce que son lait soit passé. Ils donnent alors l’étalon à la jument sept jours après qu'elle a mis bas, plus une seconde fois, vingt jours après, si elle n’a pas conçu.

Seuls, les gens pauvres, qui comptent sur les bénéfices de la reproduction, font saillir la jument qui vient de metire bas; les gens aisés n'en ont garde: c’est, disent-ils, vouloir ne posséder que des chevaux faibles et mal conformés, [ls lui laissent ordinairement un an et même deux ans de repos.

Si, cependant, une jument était saillie par surprise et si l’on s’en apercevait au dépérissement du poulain, il faudrait aussitôt le sevrer et lui continuer du lait de brebis ou de chamelle, jusqu’à ce qu’il eût repris assez de force pour pouvoir s'en passer.

Il arrive aussi qu'une pouliche de dix-huit mois à deux ans, lächée dans les pâturages, a été saillie, malgré la volonté du maitre. Si elle a concu et mis bas, les Arabes la laisseront deux ou trois ans sans lui redonner le mâle. Ils appellent guetita (petite chatte) le poulain qu'elle a jeté, et ils ont cru remarquer que, si les produits de cette espèce étaient toujours de faible taille, ils étaient en revanche d'une vitesse remarquable.

Quand la jument allaite, et qu’on a été contraint de s’en

servir pour une course rapide, il faut l'empêcher de donner à teter aussitôt après son retour à la tente. Son lait échauffé produirait chez le poulain une maladie que l’on nomme serba, dont les symptômes sont l’inflammation de l'anus et les vers qui en sortent. Les Arabes guérissent ce mal en faisant prendre au poulain, dans sa musette, en guise d'orge, du blé bouilli séché au soleil et imprégné de beurre. Hors le cas de la serba, on donne au poulain qui tette de l'orge moulu.

Plus on attache de prix à la jument, plus on avance l’époque du sevrage. Il a lieu généralement du sixième au septième mois.

Pour sevrer le poulain, on l’éloigne de sa mère, pendant un Jour entier d'abord, puis pendant deux, et ainsi de suite en augmentant progressivement. Afin que la transition lui paraisse moins brusque, on lui donne du lait de chamelle sucré avec du miel de datte, et, pour l'empêcher d'aller trouver sa mère, on l’attache avec des cordes de laine par les jambes de devant ou celles de derrière, mais, dans l’un comme dans l’autre cas, toujours au-dessus des genoux ou des jarrets. De là ces marques blanchâtres souvent remarquées. Si, à cet âge, on entravait l'animal par les paturons, il surviendrait de graves accidents; le poulain ne restant jamais tranquille, et ne sachant pas se rendre compte de sa position, les formes, qu'ils appellent louxxe (amandes), ne tarderaient pas à se déclarer.

On redouble de surveillance à l'égard du poulain qu'on est en train de sevrer : s’il venait à se lâcher et à teter sa mère, 1l tomberait malade pour avoir sucé un lait aigre et corrompu ; il contracterait la serba, cette maladie dont nous avons déjà parlé.

Pendant le jour, lorsque la jument est en marche ou au pâturage, on met au poulain une espèce de licol (kuemama) dont la muserolle est garnie de petites défenses de porc-

épic, la mère se refuse alors d'elle-même à laisser teter son petit.

Le poulain une fois sevré, 1l faut, pour éviter l’accumulation du lait, traire la jument et diminuer un peu sa nourriture.

Après le sevrage, l'on continue au poulain l'orge moulu en plus grande quantité, mais cependant avec progression, de manière à ne jamais le dégoûter. On se sert d’une mesure en bois nommée feutra. Cette mesure représente trois jointées, elle est répandue chez toutes les tribus du désert. parce que son origine a une tradition religieuse. A l’aideseghrir, c’est-à-dire à la petite fête qui a lieu après le ramadan, le Prophète a commandé à tout Musulman aisé de donner aux pauvres un feutra de nourriture, blé, orge, dattes, riz, etc., suivant les productions du pays où il se trouve.

Le poulain suit l'étalon ; — la jument est un coffre fermé avec un cadenas ; le dépôt que tu y mets, tu le retireras tel quel.

Le meilleur produit est celui qui vient d’un père et d’une mère tous deux de bonne race.

Le produit d’un cheval de sang arabe et d’une jument étrangère est moins considéré.

Mais bien au-dessous de ce dernier est le produit d’un père commun et d'une jument de race.

Celui, enfin, dont le père et la mère sont tous deux de race étrangère, n a aucune bonne qualité.

L’Arabe laisse sa jument deux ou trois ans improductive plutôt que de la faire saillir par un cheval commun. Pour

trouver un bon étalon, il ne recule pas devant un voyage lointain.

Il y a des Arabes qui ferment la vulve au moyen d’une espèce de cadenas, afin d'empêcher l’accouplement de la jument par surprise avec un cheval commun. Dans le cas où cet accident surviendrait, l’Arabe lave de suite le vagin avec certaines drogues, en introduisant la main dans le ventre pour détruire la liqueur du mâle.

L'Arabe prête l’étalon gratuitement et ne le loue jamais; bien que la loi le permette, l'usage leur défend ce commerce tout à fait contraire à la générosité qui le distingue et pour laquelle il est justement renommé.

Bien que l’Arabe donne l’étalon gratuitement, cependant il ne le prête pas au premier venu. Souvent Île solliciteur est obligé d'employer l'intercession des gens inspirant du respect, ou de ses femmes.

L'étalon employé au service de la selle ne doit saillir que cinq ou huit fois au plus.

C’est au printemps que la saillie doit se faire, autrement le poulain serait faible.

Les Arabes disent que le cheval entier a plus de vigueur et court plus vite que la jument.

Les grands seigneurs aiment les chevaux servant à la reproduction comme étant plus vigoureux et meilleurs coureurs que les autres. *

En général, les étalons sont rares chez les Sahariens ; on n'en trouve guère que chez les grands chefs et les gens riches, qui ont les moyens de s’en occuper et de.les faire garder. Il serait dangereux de les lâcher dans les pâturages. La jument, au contraire, n’exige que peu de soins, aussi est-elle la monture ordinaire du Saharien.

Nous sommes d’avis qu'il faut monter la jument pendant la gestation, en lui épargnant toutefois les fatigues excessives. Si la jument était trop ménagée, si elle restait tou-

jours attachée devant la tente avec une nourriture abondante, 1l en résulterait cet inconvénient, qu'elle prendrait de la graisse; par suite, l'enveloppe du fœtus, se trouvant de toute part comprimée, ne pourrait se distendre progressivement et gênerait la croissance.

Dans les trois derniers mois de la gestation les gens riches exigent peu de la mère; on ne la monte plus, elle reste au pâturage; celle du pauvre travaille jusqu'au dernier mois. |

A la jument qui vient de jeter son poulain on donne une bonne musette d'orge grillée, on lui met une large ceinture pour soutenir et réduire le ventre.

Ce n’est que le lendemain de la parturition qu'on peut lui faire boire de l'eau dégourdie au feu.

On fait avaler un, deux on trois œufs au poulain nouveau-né, puis, tandis qu'il est encore à terre, on lui frotte la sole et la muraille du sabot avec du sel qu’on a fuit dissoudre dans une préparation de bounafaà ; cela doit assurer une corne ferme et résistante. Après cela le poulain se relève, tâtonne et cherche sa mère; douze heures ensuite il sort avec elle et la suit au päturage. Dès que le poulain est né, le maître de la tente s’empresse de lui placer les oreilles, le toupet en le rassemblant, la erinière et l’encolure en les massant avec soin de bas en haut.

S'il fait froid, on l’enferme lui et la mère sous la tente.

Sept jours après la parturition, on fait avaler à la jument une livre ou une livre et demie de beurre rance non salé, c'est une purgation qui lui nettoie le ventre.

Plusla jument est noble et plus tôt on sèvre le poulain, qui, dans tous les cas, ne tette jamais plus de six mois. Dans certaines contrées, les Arabes croient avoir remarqué qu’un long allaitement amène presque toujours un mauvais naturel et une bouche dure.

Partout, Quand on le peut, et suivant la saison, on donne

au poulain du lait de chamelle, de vache ou de brebis. Cela rend le poil plus doux et plus luisant.

Permettre à l'étalon de sentir les juments en chaleur, même à une grande distance, est dangereux. Les Arabes en sont tellement convaineus, qu'ils s'étudient dans leurs campements à ne pas même les laisser sous le vent.

Il n'est pas rare de trouver des tribus où l’on croit faire cesser la stérilité d'une jument en lui donnant l’étalon de gré ou de force vingt-cinq fois dans une saison.

« Le meilleur bien de l'homme est une pouliche féconde. « Dieu leur a dit de multiplier et ils ont multiplié. »

Quoique sevré, le poulain suit encore sa mère au pâturage ; il y trouve cet exereice si nécessaire à sa santé et au développement de ses facultés. Le soir, il revient coucher auprès de la tente de son maître : là il est pour toute la famille l’ob- Jet des plus grands soins ; les femmes et les enfants jouent avec lui, lui donnent du kouscoussou, du pain, de la farime, du lait et des dattes. Ge contact de tous les jours prépare cette docilité qu'on admire chez tous les chevaux arabes.

Souvent on voit des poulains à qui il sort des crochets dès l’âge d’un an; ils maigrissent considérablement, mangent peu; on leur arrache ces crochets, et la santé leur revient. |

Si le poulain, lorsqu'il a de quinze à dix-huit mois, n’annonce pas une grande liberté d’épaules, on n’hésite point à lui mettre le feu à l'articulation scapulo-humérale. On le pose habituellement en forme de croix, dont les quatre points extrêmes sont réunis par un cercle. — On a soin, avant de commencer cette opération, d'indiquer le dessin avec du

goudron, si le cheval est de couleur claire; avec du plâtre, si le cheval est de couleur foncée.

Les genoux du poulain sont-ils mal conformés, annoncentils des dispositions aux tumeurs osseuses ou à l’empâtement, on y met le feu sur trois lignes parallèles.

Enfin, lorsqu'on craint de voir le poulain devenir droit, soit du devant, soit du derrière, on lui met le feu aux bou lets, mais seulement sur la partie antérieure, ce qui prouve que les Arabes connaissent les tendons et les ménagent.

Le feu se met ordinairement avec une faucille. Pour cette opération, on évite autant que possible les grandes chaleurs de l'été. L'époque la plus favorable est la fin de l’automne ou le commencement du printemps; 1l y a moins de mouches, et le temps est plus frais.

I faut commencer l'éducation du poulain à dix-huit mois, d’abord parce que c’est le seul moyen de l’habituer à la docilité, ensuite parce qu'on arrête ainsi le développement de sa rate, ce qui est, disent les Arabes, une chose fort impor tante pour son avenir. Si on le monte plus tard, il paraîtra plus fort à l'œil, mais, en réalité, 1l sera moins propre à la fatigue et à la course.

Koul aoûd mederouk, mebrouk.

« Tout cheval endurci porte bonheur !. »

1 Pendant ma longue carrière, dans mes tribus, chez mes amis ou parmi mes serviteurs, j'ai vu élever plus de deux mille poulans, et j’affirme que tous ceux dont l'éducation n’a point été commencée de bonne heure et d'après les principes énoncés ci-dessus n’ont jamais fait que des chevaux indociles, désagréables et impropres à la guerre,

J'affirme encore que, lorsque j'ai fait des courses longues et rapides à la tête de douze ou quinze cents cavaliers, les chevaux en chair, maigres même, mais habitués de bonne heure à la fatigue, n’ont jamais quitté mes drapeaux, tandis que les chevaux gras ou montés trop tard sont toujours reslés en arrière.

Ma conviction à cet égard est tellement basée sur une longue expérience, que, dernièrement me trouvant au Caire (Masseur) dans la néces-

Et Dieu sait si le cheval arabe est endurei! Il marche pour ainsi dire toujours : il marche avec son maître, il marche pour chercher sa nourriture, 1l parcourt de grandes distances pour trouver sa boisson ; ce genre de vie le rend sobre, infatigable, et c’est ainsi qu'il devient apte à donner en tout temps ce que l’on veut en exiger.

À dix-huit ou vingt mois donc, on commence à faire monter le poulain par un enfant qui le mène boire, va à l'herbe, le conduit au pâturage, et, pour ne pas lui offenser les barres, il le dirige avec une longe ou un mors de mulet assez doux. Get exercice convient à tous deux : l’enfant se fait cavalier, le poulain s’habitue à porter un poids

sité d'acheter quelques chevaux, je refusai impitoyablement tous ceux qui me furent présentés et qui n’avaient élé montés que tard.

« Comment ton cheval a-t-il été élevé? » fut toujours ma première question. |

« Seigneur, me répondit un habitant de la ville, cet alezan a été élevé chez moi comme l’un de mes enfants, toujours bien nourri, bien soigne et bien ménagé, car je n'ai commencé à le monter qu'après ses quatre ans accomplis. Voyez comme il est gras et sain dans ses membres.

«Eh bien, mon ami, garde-le : il fait ton orgueil et celui de ta famille, ce serait une honte à ma barbe blanche que de l’en priver.

« Et toi, demandai-je ensuite à un Arabe que je reconnus pour un enfant du désert, tant il était bruni par le soleil, comment ton cheval a-t-il été élevé?

« Seigneur, me répondit-il, de bonne heure j'ai façonné son dos à la selle et sa bouche à la bride ; avec lui j'ai souvent frappé au loin, trèsloin; il a passé bien des jours sans boire et bien des nuits sans manger; il a la côte nue, c'est vrai; mais, si vous rencontrez les coupeurs de route, il ne vous laissera pas dans l’embarras. Je le jure par le jour du jugement dernier, quand Dieu sera Kadi et les anges témoins.

« Attachez le gris pommelé devant ma tente, dis-je à mes serviteurs, et contentez cet homme. » 5

(Sid-Hamed-ben-Mohamed-el-Mokrani, kalifa de la Medjana, chef de l’une des familles les plus illustres de toute l’Algérie. — Il est actuellement de passage à Paris, revenant de la Mecque.)

(45 février 4853.)

qui est en rapport avec sa force, il apprend à marcher, à ne s’elfrayer de rien, et c’est ainsi, disent les Arabes, que nous parvenons a n'avoir Jamais de chevaux rétifs.

C'est à ce même âge qu'on commence à entraver le poulain. Les entraves sont alors très-rapprochées, parce que, sans cette précaution, le jeune animal pourrait fausser ses aplombs et se faire mal au poitrail ou aux épaules, soit en se couchant, soit en se relevant: elles doivent être tenues un peu lâche pour ne pas occasionner de formes (louxse).

Ce mode d’entraver est sans contredit le meilleur : il évite les accidents. Le cheval étant forcé de se baisser et de se pencher en avant pour manger, on serait tenté de croire qu'il ne peut manquer à la longue de fausser ses aplombs ; cette crainte est imaginaire, tous les chevaux barbes sont bien plantés et possèdent une ligne admirable du dos et du rein. Les Arabes blèment rudement notre manière d’attacher les chevaux avec des longes, ils prétendent qu’en sus des vices ou des accidents qu’elles peuvent occasionner, tels qu'enchevétrures, tics, etc., elles ont encore le grave inconvénientd'empêcher le cheval de se reposer. Il est de fait qu'avec les entraves le cheval allonge la tête et l’encolure, et se place, quand il veut dormir, absolument dans la position du lévrier qui s'étend au soleil.

Le poulain étant entravé devant la tente, on place à côté de lui, pour l'habituer à rester tranquille, un petit nègre, avec une baguette. Ce jeune esclave a mission de le corriger doucement, soit quand il donne des coups de pied à ceux qui passent derrière lui, soit quand 1l veut mordre ses volsins. On le surveille ainsi jusqu'à ce qu'il soit amené à la douceur la plus complète.

Quand on envoie le poulain au pâturage, lesentraves lient un pied de devant à un pied de derrière du même côté (b1pède latéral), et on a soin de tenir la corde très-courte. On a

observé que, lorsque le poulain se baisse pour brouter, la mesure dont nous parlons force sa colonne vertébrale à se maintenir droite et à devenir plutôt convexe que concave. Si, au contraire, la corde qui va d'un pied à un autre est trop longue, rien ne maintenant plus la colonne vertébrale, elle prend facilement de mauvaises directions.

A l'âge de vingt-quatre à vingi-sept mois, on commence à brider et à seller le poulain, mais ce n’est pas sans de grandes précautions. Ainsi on ne le sellera que lorsqu'il sera déjà habitué à la bride. Pendant plusieurs jours, on lui met un mors entouré de laine brute, tant pour ne pas offenser ses barres que pour l’engager à le conserver dans sa bouche par ce goût salé qui lui plait. Il est bien près d'y être fait quand on le voit màcher. Cet exercice préparatoire se fait matin et soir. Le jeune animal arrive ainsi bien ménagé à n'être monté qu’au commencement de l'automne, où 1l aura moins à souffrir des mouches et de la chaleur.

Dans quelques tentes de distinetion, avant de faire monter le poulain par un homme fait, on le promène doucement pendant une quinzaine de jours, chargé d'un bât surmonté de paniers (chouaryäte) que l'on remplit da sable. Il passe ainsi progressivement du premier poids de l'enfant qu'il a porté à celui de l'homme qui va bientôt le monter.

Le poulain est arrivé à trente mots. Sa colonne vertébrale a acquis de la force ; les entraves, la selle et la bride lui sont familières; un cavalier le monte alors. L'animal est encore bien jeune, mais il ne sera mené qu'au pas et on lui choisira un mors très-léger. Il faut seulement l’habituer à la docilité : aussi le cavalier, sans éperons, tenant à la main une petiie baguette dont il se garde d'abuser, ira au marché, visitera ses amis, ses troupeaux, ses pâturages, et vaquera à ses affaires, sans exiger autre chose que douceur et obéissance. Il l'obtiendra le plus souvent en ne lui parlant jamais qu'à voix basse, sans emportement, et en évitant toute

occasion de résistance qui pourrait amener une lutte, dont il ne sortirait vainqueur qu'aux dépens de son cheval.

On voit des gens du peuple monter leurs poulains avant trente mois. Quand 6n leur fait des reproches, ils répondent: « Vous avez raison, nous le savons bien ; mais que voulezvous ? Nous sommes pauvres et placés entre la nécessité de le faire ou d'aller à pied, nous préférons le premier parti malgré ses chances défavorables. Dans notre vie pleine de périls, le moment présent est tout. »

En voyant les Arabes abuser de leurs poulains, les monter à deux ans pour en exiger des travaux considérables, des courses forcées, les mettre même au bât sans avoir égard ni à leur âge, ni à leurs forces, beaucoup de personnes ont conclu que ce peuple n’avait aucune connaissance des vrais principes hippiques ; elles lui ont même refusé tout amour du cheval. C'est qu’elles n’ont point voulu réfléchir que, tantôt pour sauver leurs familles, tantôt pour conserver leurs biens, et souvent pour obéir aux lois de la guerre sainte (djéhad), ces mêmes Arabes ont dû, que l’on me passe l'expression, faire flèche de tout bois : ils étaient forcés de se servir de leurs chevaux en raison des besoins qu'ils éprouvalent, des circonstances qui les dominaient; mais 1ls savaient parfaitement qu'il eût été préférable de ne point agir ainsi. ;

C'est encore vers l’âge de trente mois que l’on apprend aux poulains à ne jamais fuir les cavaliers une fois qu'ils ont mis pied à terre, et même à ne pas bouger de la place où on leur a passé les rênes par-dessus la tête, pour les laisser trainer à terre. On apporte à cette éducation le plus grand soin, parce qu'elle est très-importante dans la vie de l’Arabe. On répète done à cette occasion le manége employé déjà pour habituer le poulain aux entraves : on met à côté de lui un serviteur, qui, posant les pieds sur les rênes chaque fois que lanimal veut fuir, lui fait ainsi éprouver une secousse

désagréable aux barres. Après plusieurs jours de cet exercice, il arrive à rester comme un terme à l'endroit où il a été laissé, il y attend son maître des journées entières. Ce prin- - cipe est tellement répandu dans le Sahara, que le premier soin d’un homme qui a tué un cavalier, s’il veut avoir le cheval de celui-ci, est de lui passer immédiatement les rênes par-dessus la tête. Par ce moyen, il ne bouge plus et laisse au vainqueur le temps de dépouiller sa victime ; sans cette précaution, l'animal rejoindrait son goum.

De {rente mois à trois ans, on continue l'application des principes précédents pour confirmer le jeune animal dans cette docilité si nécessaire à la guerre. On s'attache, en outre, à le rendre très-sage au montoir, en usant toujours des plus grands ménagements. L’Arabe, dans sa vie aventureuse et pleine de périls, a besoin avant tout d'un cheval qui se laisse monter facilement. Les leçons dureront autant de jours qu'il sera nécessaire, mais elles seront courtes, pour ne pas ennuyer le poulain. Dans les commencements, le cavalier se fera aider par deux hommes, dont l'un tiendra les rênes et l’autre l’étrier, et il finira, avec de la patience, par obtenir une immobilité absolue. Les chevaux souffrants ou mal conformés, disent les Arabes, résistent seuls à ces lecons.

De trois à quatre ans, on exige davantage du cheval, mais on le nourrit bien ; on commence à le monter avec des éperons, il s'affermit dans les lecons précédentes, 1l y joint le courage et apprend à ne s’effrayer de rien. Les cris des animaux qui vivent avec lui dans le douar, ceux des bêtes féroces qui rôdent pendant la nuit et les coups de fusil qu'il entend constamment l'ont bientôt aguerri.

Si, malgré tous les ménagements dont nous venons de parler, on vient à rencontrer un cheval qui se cabre par paresse ou par malice, rue, mord, ne veut pas quitter la tente ou les autres chevaux, s’effraye des moindresobjets extérieurs au point de ne vouloir passer, on emploie alors la puissance

des éperons, on les aiguise, on recourbe leur pointe en forme de crachet légèrement arrondi, et on fait au cheval, sur le ventre et les flancs, de longues raies sanglantes qui finissent par lui inspirer une terreur telle, qu'il n’est pas rare de le voir pisser sous le cavalier, devenir doux comme un mouton, et, semblable au chien, suivre son maître à la piste. Les chevaux qui ont reçu ce châtiment retombent rarement dans leurs premiers écarts. Pour augmenter la puissance des éperons, on va Jusqu'à mettre du sei ou de la poudre sur les blessures encore saignantes qui leur ont été faites. Les Arabes sont tellement convaincus de lefficacité de ce châtiment, qu'ils ne croient un cheval réellement dressé pour la guerre que lorsqu'il a passé par ces rudes épreuves. Chez eux, en un mot, la leçon des éperons est au cheval ce qu’est au chien de chasse, chez nous, la lecon du collier de force.

En même temps que le cavalier se sert des éperons pour châtier le cheval décidément rétif, 1l le frappe, un peu en arrière de la têtière de la bride, avec un bâton fort et court qu'il tient toujours à la main quand il veut corriger des animaux de cette espèce.

Dans certaines localités, pour empêcher le cheval de se cabrer, on lui met un anneau de fer à l’oreille. Quand il veut s’enlever, on donne un coup de baton sur cet anneau : la douleur que le coup occasionne a bientôt dégoüté l’animal de cette défense.

Les Arabes disent que les éperons ajoutent un quart à l’équitation du cavalier et un tiers à la vigueur du cheval. Ils cherchent à le prouver par cette fable :

« Quand les animaux furent créés, ils parlaient. Le cheval et le chameau s'étaient juré de ne se faire jamais aucun mal et de vivre au contraire toujours en bonne intelligence. Un jour, un Arabe, mis aux abois par une circonstance de guerre, vit avec désespoir s'enfuir le chameau sur lequel il comptait sauver sa fortune. Le temps pressait : — Qu’on m'amène mon

cheval, —s’écrie-t-il ; etils’élancesur lui; il l'excite, le pousse, le talonne. Vains efforts! le cheval ne bouge, se rappelant la promesse faite à son ami. L’Arabe alors chausse ses éperons qui étaient dans sa djebira ‘. Le cheval, sentant ses flancs déchirés, bondit, s’élance, et, en un éclair, atteint le fuyard. — Ah! traitre! lui ditle chameau, {u as violé notre serment, tu avais juré de ne me faire jamais de mal, et tu viens de me remettre au pouvoir de mon tyran. — N’en accuse pas mon cœur, reprend le cheval, je ne voulais pas courir, mais ce sont les épines de la misère qui m'ont amené jusqu’à to1.»

Il n’est pas facile de bien se servir des éperons arabes; les cavaliers qui possèdent ce talent sont cités, même parmi eux. Les uns ne savent que pousser le cheval en lui chatouillant constamment les flancs, mais sans le blesser (tenbache ). D’autres ne connaissent que le tekerbéaa, c’est-à-dire le talent de faire résonner bruyamment leurs éperons de fer sur leurs étriers de fer pour exciter l’animal. Les plus forts seuls savent faire ces raies sanglantes dont nous avons parlé (djebide). Quand on dit d’un cavalier : Il raye sa monture depuis le nombril jusqu’à la colonne vertébrale, on exprime le suprême degré de l'art:

Yedjebeud el aoud men ecerra hatta el sensoule.

Pendant mon séjour à Mascara, combien de fois n’ai-je pas entendu les Arabes me dire pour vanter les talents en équitation de leur émir ; « Abd-el-Kader, mais il croise ses éperons sur les reins de son cheval ! »

Ces éperons sont dangereux pour les cavaliers inexpérimentés, il leur arrive souvent de piquer le cheval à la rotule, et de l’estropier si le coup est profond (tefena); lorsque le

1 Djebira, espèce de giberne ou de sabretache qui s’accroche au pommeau de la selle, et dans laquelle les Arabes mettent leur poudre, leurs papiers, ele. ]1 y a des dyebira d’un travail de broderie merveilleux. — On donne également à la djebira le nom de grab.

cheval s’abat, l’éperon peut aussi lui entrer dans le corps. Par ces motifs, les Arabes tiennentordinairement assez [âches les courroies de leurs chabirs (éperons), afin de réparer par le peu de fixité de ceux-ei les mauvaises chances de leur maladresse; 1ls y trouvent encore la facilité de s’en débarrasser à la guerre, lorsque, leur cheval tué, 1ls sont obligés de s'enfuir à pied pour sauver leur tête. Cette dernière raison fait également préférer pour les combats sérieux des savates non chaussées (belgha) aux bottes ({emaque).

Ils regardent nos éperons comme tout:à fait insuffisants : «Quel effet, dans un cas où 1l s'agit de la vie, en obtiendrezvous, avec un cheval déjà très-fatigué? Ce n'est bon qu'à chatouiller les chevaux et à les rendre rétifs. Avec nos chabirs, nous sucons le cheval; tant que la vie est chez lui, nous allons l'y chercher; ils ne sont impuissants que devant la mort. »

L'Arabe fait lui-même l'éducation de son cheval. Dans le Sahara, les professeurs d'équitation sont la pratique, les traditions et l'exemple. Le nom de cavalier ne s’acquiert qu'après de grandes preuves d'habileté. Pour être réputé tel, ilne suffit pas de savoir conduire un cheval sur des surfaces unies; il faut, le fusil à la main, pouvoir tirer parti d'un cheval aux allures vives dans un pays accidenté, boisé, difficile enfin. ÇUn tel, disent-1ls, c'est un cavalier du fusil; mais un tel n’est qu'un cavalier du talon. » Le seul parfait est donc celui qui réunit le fusil et le talon. Ils vont même jusqu'à établir une différence entre celui qui monte bien un cheval sur un terrain sec et celui qui le mène hardiment sur un terrain glissant. Il y a pour eux le cavalier d'été et le cavalier d'hiver.

Quelles lecons ne comporte pas cet apprentissage! Nous ne les pourrions dire toutes; mais 1l est une étude qu'ils négligent : ils ne s'inquiètent guère sur quel pied galope leur monture. Le el:eval arabe a toujours des moyens et de belles épaules qui, grâce à l'habitude contractée par le pou-

lain de brouter dans les montagnes, les bois et les lieux accidentés, se sont développées plus sûrement que par la plate-longe et le manége. Et puis, le cheval est toujours juste, parce que le cavalier se lie si bien à tous ses mouvements, qu'il ne les contrarie jamais.

Le proverbe dit :

EL Fereus men el Fareus,

Ou zoudja men e radjel.

« Le cavalier fait le cheval,

Comme le mari fait la femme. »

Mais ce n'est point assez d’avoir assoupli le cheval, de lavoir dompté; quand, à force de bons traitements, d’un commerce de tous les jours, de châtiments habilement ménagés, il est devenu docile, quand surtout son pas est bien formé, son éducation n’est point encore complète; il convient de la perfectionner, et on le dresse aux exercices suivants :

El djery, la course.—On fait courir le cheval d’abord seul sur une surface plane en l’excitant avec une baguette et les éperons; on ne lui fait parcourir que de courtes distances dans les commencements, puis on le fait courir tête avec un vieux cheval qui a de la réputation; le poulain s’anime et cherche à soutenir la lutte. Ces exercices répétés servent aussi à donner au cavalier une connaissance exacte des moyens de son élève, de ce que plus tard 1l pourra entreprendre avec lui. Ces essais ne sont pas sans danger, mais « Les anges ont deux missions spéciales dans ce monde : présider à la course des chevaux et à l'union de l'homme et de la femme. » Ge sont eux qui préservent cavaliers et montures de tout accident et qui veillent à ce que la conception soit heureuse.

ET kyama, la franchise. — On lance le cheval sur un mur, sur un arbre, sur un homme, et on l’arrête court. Progressivement, on arrive à le faire s'arrêter brusquement, après

une course rapide, sur le bord d’une rivière, d’un ravin, d'un précipice : précieuse faculté fréquemment mise à profit dans la guerre.

Si le jeune cheval n’est pas franc, hésite et surtout s’obstine à ne point se séparer des autres chevaux, défaut qui est d’une conséquence mortelle pour un Arabe, on le corrige par cette manœuvre : on fait monter à cheval quelques amis, on les place sur deux rangs, se faisant face à trois ou quatre pas de distance; puis on fait passer le cheval entre ces deux haies. S'il s'arrête, les cavaliers lui donnent des coups de baguette, pendant que son maitre l'attaque vigoureusement de l’éperon. Le plus entêté ne résiste pas à quinze jours de ces lecons.

EL lotema, le renversement.—Cet exercice consiste à tourner brusquement à droite ou à gauche, maisle plus ordinairement à gauche, aussitôt que le cavalier a tiré son coup de fusil. Dans le principe, le coup à peine parti, on porte assez vivement la main en arrière et à gauche, en donnant à droite, et en même temps, un coup de l’autre main sur l’encolure ; le cheval comprend, et bientôt 1l obéit à la seule inclinaison du corps du cavalier. Cette Imstruction est suivie avec le plus grand soin, elle est d’une haute importance pour l’Arabe, toujours exposé aux combats individuels.

El feuxxäa, départ au galop de pied ferme. — On se sert pour l'obtenir à peu près des mêmes principes que nous, avec la seule différence que le tekerbeda, dont nous avons déjà parlé, venant à l'appui des aides, il faut qu'un cheval soit tout à fait sans moyens pour ne pas exécuter ce qu'on lui demande.

Les cavaliers renommés ne bornent pas là l'éducation de leurs chevaux. Outre ces manœuvres nécessaires pour le combat, 1ls leur apprennent encore, pour briller dans les fêtes et Les fantasias :

El nechacha, l'excitation. — On amène le cheval à monter

sur celui de son adversaire pour mordre l’un ou l’autre; on forme des temps d’arrêt, on pousse des jambes, en faisant entendre le bruit répété de cheït, et l’on réussit d'autant plus vite que l'animal est de nature plus irritable. Les Arabes prétendent que des chevaux ainsi dressés ont souvent, dans le combat singulier, désarçconné l’ennemi. Grâce à cette instruction, parfois, dans les razzias, les chevaux accélèrent la marche des chameaux en les mordant.

J'ai vu un cavalier du Maghzen faire ainsi hâter le pas aux animaux restés en arrière. Son cheval leur courait sus et les mordait avec une sorte de plaisir.

El entrabe, la caracole. — Le cheval marche, pour ainsi dire, sur les pieds de derrière; à peine a-t-1l posé les pieds a terre, qu'il s'élève de nouveau. Une main bien d’accord avec les jambes a bientôt plié à cet exercice le cheval qui a des moyens.

El queteäa, le coupement, la ballottade. — Le cheval s’enlève des quatre pieds; en même temps, le cavalier Jette son fusil en l'air et le reprend adroitement. Pour obtenir cette action, on forme des temps d'arrêt, on pousse des jambes, on rend, quand le cheval s'enlève, pour soutenir quand il va poser à terre. Rien de plus pittoresque que cet exercice : les chevaux quittent la terre, les fusils volent en l'air, les amples plis des longs burnous flottent et se déroulent au vent rejetés en arrière par les bras vigoureux de l'enfant du désert. C'est proprement le charme et le triomphe de Îa fantasia.

Enfin, el berraka, l'agenouillement. — Le cavalier restant monté fait mettre son cheval à genoux. C’est le nec plus ultrà de l'homme et de l'animal. Tous les chevaux ne sont pas propres à cet exercice; on y prépare le poulain en Île chatouillant à la couronne, en le pinçant aux ars, en le forcant de plier le genou. Plus tard, le cavalier retrouvera l'application de ces dispositions préliminaires; il n'aura qu’à

débarrasser ses pieds des étriers, étendreles jambes en avant, tourner la pointe des pieds en dehors, toucher avec ses longs éperons les avant-bras du cheval, et quand aux noces et aux fêtes, le coup de fusil parti, son cheval s’agenouillera, il entendra les jeunes filles l'applaudir en perçant l'air de leurs cris de joie.

Puis, quand les chevaux sont préparés par tous ces exercices, viennent les jeux suivants :

Laüb el haxame, le jeu de la ceinture. — Quand le cheval est tout à fait dressé, dans les fêtes de famille, dans les solennités religieuses, le cavalier, lancé au grand galop, ramasse une ceinture étendue à terre : les plus habiles la prennent à trois endroits différents.

Laäb ennichan, le tir à la cible. — Le but est ordinairement une pierre large ou une omoplate de mouton. On part de loin pour bien asseoir son cheval; arrivé à einquante ou soixante pas, on lâche le coup de fusil. Le Saharien se rappellera ces lecons, quand, à la chasse, lancé au galop, 1l tuera une gazelle ou une autruche. |

Ce n'est pas à un habitant du Teull qu'il faudra demander ces prodiges d'adresse, d’habileté, de science équestre. Vous ne lui verrez jamais non plus les vêtements légers, la belle et fine laine de l'enfant du désert, que, du reste, vous reconnaîtrez toujours à son cheval svelté et élancé, à son adresse à manier le fusil, et à cette gracieuse inclinaison en avant au moyen de laquelle il rend plus rapides les allures de son coursier.

Combien y ena-t-1l aussi dans le Teull qui courraient une traite sans laisser tomber des pièces de monnaie placées entre la plante de leurs pieds et leurs étriers ‘!

1 Voici encore une différence bien notable dans les principes d’équitation : chez nous, l’étrier ne doit porter que le poids de la jambe; chez les Arabes, au contraire, tout le poids du corps, aux allures vives, doit porter sur les étriers.

« Et vous autres, les chrétiens, vous allez au trot; nous aussi, mais en temps ordinaire, et pour laisser souffler nos chevaux. À la guerre, nous ne voulons que le pas et le galop. Si nous ne sommes pas pressés, Le pas nous suffit, c’est le galop de toujours; si nous sommes en danger, le galop sauve nos têtes. »

Un chef arabe ne conserverait pas un cheval dont le pas ne serait point formé.

Ces exerelces ne sont pas suivis par tous les Arabes : chacun en prend ce qui convient à sa position, à sa fortune, à ses goûts. Mais tous se conforment aux principes que nous avons exposés pour l'éducation du poulain. Ces principes sont résumés dans un proverbe très-répandu, qui prouve combien 1ls attachent d'intérêt à commencer de bonne heure cette éducation. Le voici : |

Heurexou djedaa

La yensedau

Erkebou Teny

Hatta inhany Heurexou Rebau Telata Erkebou Rebaa arbaa Ila ma yenfaa

Yenbäa.

« Fais-le manger poulain d’un an, Il ne se fera pas d’entorses; Monte-le de deux à trois ans, Jusqu'à ce qu'il soit soumis, Nourris-le bien de trois à quatre.

Remonte-le ensuite ; S'il ne convient pas, Vends-le sans balancer. »

L'éducation du cheval terminée, 1l peut encore arriver que des vices se déclarent chez certains sujets. Mais les Ara-

bes ne s'en alarment nullement, parce que, suivant eux, ils ne peuvent plus provenir que d’un excès de repos qui les rend ou paresseux, par habitude, ou capricieux par surabondance vitale. Ils les corrigent par le travail, les fatigues de la guerre ou la chasse. La commode disposition de leurs selles leur permet de tenir malgré les défenses opiniàtres de l'animal, ils ne s’en étonnent done ni ne s’en effrayent, et finissent toujours par le dompter complétement. On ne voit personne se défaire de son cheval parce qu'il se cabre, saute ou veut la jument, on se réjouit au contraire de ces preuves de vigueur ; un temps viendra de les mettre à profit.

L'homme à qui ils attribuent l’honneur d'avoir su le premier dompter les chevaux est Ismaïl, l’aïeul commun des Arabes ; ils s'appuient sur ces paroles de Dieu :

« Nous lui avons soumis les chevaux pour qu'il les montät. » |

Et sur ce serment célèbre d'Ismaïl lui-même :

« Les chevaux, la nuit et l'espace m'en sont témoins comme le sabre, le papier et la plume. »

Toujours, on le voit, toujours la tradition religieuse.

Quant aux vices de méchanceté, mordre, ruer, donner des coups de pied, ils sont à peu près inconnus. C’est à les prévenir qu'ils ont tendu tous leurs efface: ils font vivre le cheval auprès de la tente, l'admettent en quelque sorte comme partie intégrante de la famille. Au milieu des femmes, des enfants, des esclaves qui le choyent et le caressent, 1l ne peut, par ce contact de tous les jours. que prendre des habitudes de douceur et de soumission.

Au reste, ces soins pour le cheval, ce n'est pas seulement l'intérêt personnel bien entendu du maître qui lescommande, c’est aussi la religion. Le prophète a dit: « Le croyant qui a dressé son cheval de manière à briller dans la guerre sainte (djehad), la sueur, les poils, le crottin et l'urine de ce

même cheval entreront pour lui duns la balance du bien, au jour du jugement dernier. »

Malgré tous ces liens qui unissent l'homme au cheval, malgré cette solidarité que leur font l'habitude, l'intérêt, la religion, le musulman ne donnera jamais à son cheval un nom d'homme. Les noms d'hommes ont été portés par des saints, ce serait un énorme péché, un sacrilége de les appliquer à un animal, füt-1l de tous les animaux le plus noble. On ne donne, au reste, des noms qu’aux chevaux :illustres, et encore dans les grandes tentes seulement.

On les appelle :

Salem, le Sauveur.

Saad, le Bonheur.

Merzoug, l'Enrichissant.

Rabahh, l'Heureux.

Messaoud, l'Heureux.

Bel Khrer, le Bien.

Nadjy, le Persévérant.

Rezxki, mon Bien.

Ghrezala, la Gazelle.

ET Guetaya, la Coupeuse.

Naäma, l’Autruche.

Mordjana, le Corail.

El Aroussa, “la Fiancée.

On donne à peu près les mêmes noms aux esclaves.

Il est un usage constant chez les Arabes, qu'ont pu observer tous ceux qui ont fait la guerre en Afrique; c’est celui de couper les crins du toupet, de l’encolure et de la queue. Voici les règles de cet usage, peut-être trouvé bizarre :

Lorsque le poulain a un an (djedäa), on lui coupe tous les crins, moins un bouquet qu’on lui laisse au toupet, au garrot et au tronçon de la queue.

À deux ans ({eny), on recommence la même opération et on coupe le tout.

Airois ans (rebda telata), troisièmé printemps, nouvelle tonte.

De trois à cinq ans, on laisse tout pousser pour couper de nouveau le tout à cinq ans faits (khremassi). Cette dernière opération s'appelle el halafya.

Après cinq ans, on ne touche plus aux crins; ce serait même un péché, parce qu'on ne pourrait avoir d'autre but que de tromper ses frères sur l'âge de son cheval.

On ne manque jamais, après chaque tonte, de frotter les parties mises à nu avec du crottin de mouton mêle de lait, ou avec du bleu de Prusse (nila) délayé dans du beurre chaud. Ce procédé adoucit la peau et épaissit la crinière.

Cette bizarrerie apparente a plusieurs raisons d’être: d'abord elle indique, à première vue, l'âge des chevaux jusqu’à huit ans, puisqu'il faut au moins trois ans pour que, les crins ayant pris toute leur longueur, le cheval puisse être appelé djarr (le traïneur avec sa queue). Ensuite, point important dans les pays chauds, elle accoutume à endurer patiemment les piqûres de mouches; et enfin, l'on croit obtenir ainsi des erins plus fournis, plus longs et plus soyeux.

Si les Arabes expliquent et justifient cette méthode de couper les erins du cheval jusqu'à l’âge de cinq ans, il n'en est pas de même de notre manière de raccoureir le troncon de la queue. C'est, à leurs yeux, une barbarie sans nom; c’estaussi le texte d’inépuisables plaisanteries. Ils nous raillent, à ce sujet, jusque dans les conjonctures les plus graves.

Je raconterai à l’appui un fait dont je garantis la réalité.

En 1841, la colonne conduite par M. le ‘maréchal Bugeaud se rendait à Taguedempt pour y détruire le fort élevé à grands frais par l’émir Abd-el-Kader.

Nous campämes sur l'Ouad-Khrelouk, l'un des affluents de la Mina.

La nuit, nous fûmes réveillés par un coup de fusil parti de l’intérieur du. camp. Chacun de sortir de sa tente, de se porter au lieu de l'événement et de s’enquérir. Un Arabe était par terre, la cuisse cassée ; il tenait à la main un petit couteau très-affilé, et, comme tous les voleurs de profession, il n'avait d'autre vêtement qu'une ceinture de cuir garnie d’un pistolet.

La sentinelle, qui avait fait feu, raconta qu ayant remarqué un buisson marcher, s'arrêter et puis marcher encore, elle avait, soupconnant quelque ruse, tiré dessus à dix pas, au moment où il s’approchait des chevaux de son capitaine.

Au récit du vieux soldat d'Afrique, ses camarades, furieux, voulaient achever l’Arabe; mais des officiers se trouvaient là qui calmèrent cette première exeitation bien naturelle, et rendirent compte à l'autorité. L’Arabe ne tarda pas à être transporté à l’ambulance et pansé.

Le lendemain, l'armée devait continuer sa route. Notre homme avait une blessure grave; il était inutile de s’en embarrasser. Le mettre à mort n’avancçait peut-être sa destinée que de quelques jours, et ne faisait pas grand bien à nos affaires. On pouvait tirer de laventure un meilleur parti. Le gouverneur général décida qu'on le laisserait sur l'emplacement du camp, et qu’on lui donnerait une lettre pour la grande tribu des Flittas, sur le territoire de laquelle nous nous trouvions. Dans cette lettre on faisait comprendre à cette population si hostile que son acharnement contre nous lui serait de jour en jour plus funeste, que la lutte n'était pas possible, que la France était puissante en guerriers et enrichesse, qu'Ab-el-Kader, en continuant la guerre. ne pouvait qu'attirer sur elle des malheurs incalculables. et qu'enfin ce qu'elle avait de mieux à faire, c'était de

séparer sa cause de celle de cet homme, si elle ne voulait voir dès à présent ses belles moissons ravagées et incendiées.

À la pointe du jour, la colonne expéditionnaire se mit en marche, et l'arrière-garde n'était pas à mille mêtres de notre bivac, qu’elle vit des cavaliers arabes y arriver, mettre pied à terre et emporter Île blessé que nous y avions laissé. Le jour suivant, nous reçcûmes la réponse des Flittas ; elle était adressée « au général Bugeaud, kaid du port d'Alger *, » et à peu près ainsi Conçue :

« Vous nous dites que vous êtes une nation forte et puissante et que nous ne pouvons lutter contre vous. Les puissants et les forts sont justes. Vous voulez cependant vous emparer d’un pays qui ne vous appartient pas. Et puis, si vous êtes si riches, que voulez-vousfaire chez un peuple qui n'a que de la poudre à vous donner? Au surplus, quand il le veut, le maitre du monde abat les forts et fait triompher les faibles. Vous nous menacez encore d’incendier nos moissons ou de les faire manger par vos chevaux et vos bêtes de somme; que de fois déjà n'avons-nous pas éprouvé de pareils malheurs! Nous avons eu de mauvaises années, nous avons vu les sauterelles, la disette, et Dieu pourtant ne nous a point abandonnés; car nous sommes croyants, Arabes, et la misère ne peut tuer les Arabes. — El arbi krou el keib, — el ouad ma iddih, — ou cheurr ma ikoutelou. — L’Arabe son frère est le chien, — la rivière ne peut l'emporter, — et la misère ne peut le tuer.— Nous ne nous soumettrons donc jamais à vous; vous êtes des ennemis de notre religion, cela

{ Jlya de cela neuf ans à peine, les Arabes reconnaissaient à la France la suprématie du port d'Alger. Et l’on s’élonne qu’il n’y ait pas encore en Algérie une population de deux millions d'Européens ! Quelle réponse à faire à ceux qui accusent « l’inintelligente domination du sabre » que cette suscription dérisoire : Au général Bugeaud (au représentant de la France), kaïd du port d'Alger.

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