‹ Les chevaux du Sahara et les moeurs du désert (volume 2)Chapitre 52 sur 60 · GLOIRE A DIEU L'UNIQUE. — SON RÈGNE SEUL EST ÉTERNEL · texte numérisé non relu

GLOIRE A DIEU L'UNIQUE. — SON RÈGNE SEUL EST ÉTERNEL

Le salut sur celui qui égale en bonnes qualités tous les hommes de son temps, qui ne recherche que le bien, dont le cœur est pur et la parole accomplie. le sage, l’intelligent,

le Seigneur général Daumas, de la part de votre ami Sid-el- Hadj Abd-el-Kader, fils de Mahhi-Eddin ?.

Voici la réponse à vos questions :

19 Vous me demandez combien de jours le cheval" arabe peut marcher sans se reposer et sans trop en souffrir.

Sachez qu'un cheval sain-de tous ses membres qui mange d'orge ce que son estomac réclame, peut tout ce que son cavalier veut de lui. C'est à ce sujet que les Arabes disent :

Allef ou anne.

Donne de l'orge et abuse.

Mais, sans abuser du cheval, on peut lui faire faire tous les jours seize parasanges ?. C’est la distance de Mascaraà Koudiat-Aghelizan sur l'Oued-Mina, elle a été mesurée en dräa ‘coudées). Un cheval faisant ce chemin tous les jours et qui mange d'orge ce qu'ilen veut, peut continuer, sans fatigue, trois ou même quatre mois sans se reposer un seul jour.

2° Vous me demandez quelle distance le cheval peut par- COUTIT en UN JOUT

Je ne puis vous le dire d’une manière précise, mais cette distance doit approcher de eimquante parasanges, comme de Tlemcen à Mascara. Nous avons vu un très-grand nombre de chevaux faire en un jour le chemin de Tlemcen à Mascara 5. Cependant le cheval qui aurait fait le trajet devrait être ménagé le lendemain et ne pourrait franchir le second jour qu'une distance beaucoup moindre. La plupart de nos chevaux allaient d'Oran à Mascara en un jour, et pouvaient faire deux ou

* C’est. personne ne l'ignore, l'habitude des Arabes de commencer leurs lettres par des compliments hyperboliques. En reproduisant ceux-ci, je n'ai donc pas d'autre but que de donner à mes lecteurs une idée du style oriental.

? Mesure itinéraire chez les anciens Perses correspondant à environ cinq mille mètres.

* Voir Ja carte de la province d'Oran.

trois jours de suite le même voyage. Nous sommes partis de Saïda vers huit heures du matin (au Dohha), pour tomber sur les Arbâa, qui campaient à Aaïn-Toukria (chez les Oulad-Aïad près Taza), et nous les avons atteints au point du jour (Fedjer). Vous connaissez le pays et vous savez ce que nous avons eu de chemin à faire. |

3° Vous demandez des exemples de la sobriété du cheval arabe, et des preuves de sa force pour supporter la faim et la soif .

Sachez que quand nous étions établis à l'embouchure de la Mejouia, nous faisions des razzias dans le Diebel - Amour, en suivant la route du Sahara, poussant nos chevaux, le jour de l'attaque, dans une course au galop de cinq à six heures, d'une seule haleine, et accomplissant notre excursion, aller et retour, en vingt ou vingt-cinq jours au plus. Pendant cet intervalle de temps, nos chevaux ne mangeaient d'orge que ce qu'ils avaient pu porter avec leurs cavaliers, environ huit repas ordinaires; nos chevaux ne trouvaient point de paille, mais seulement de l’alfa et du chiehh, ou encore, au printemps, de l'herbe. Cependant, en rentrant auprès des nôtres, nous faisions le jeu sur nos chevaux, le jour de notre arrivée, et frappions la poudre avec un certain nombre d’entre eux. Beaucoup, qui n’eussent pas pu fournir ce dernier exercice, étaient néanmoins en état d'expéditionner. Nos chevaux restalent sans boire un jour ou deux ; une fois ils n’ont pas trouvé d'eau pendant trois jours. Les chevaux du Sahara font beaucoup plus que cela. Ils restent environ trois mois sans manger un grain d'orge; ils ne connaissent la paille que les jours où ils viennent acheter des grains dans le Tell, et ne mangent le plus souvent que de l'alfa et du chiehb, quelquefois du guetof. Le chiehh vaut mieux que l'alfa et le guetof que le chiehh.

Les Arabes disent :

L’élfa fait marcher, Le chiehh fait combattre.

Et le quetof vaut mieux que l'orge.

Certaines années se passent sans que les chevaux du Sahara aient mangé un grain d'orge de l'année entière, quand les tribus n’ont point été recues dans le Tell. Quelquefois ils donnent alors des dattes à leurs chevaux; cette nourriture les engraisse; leurs chevaux peuvent alors expéditionner et combattre.

4° Vous demandez pourquoi, quand les Français ne montent les chevaux qu'après quatre ans, les Arabes les montent de très-bonne heure. | |

Sachez que «les Arabes disent que le cheval, comme l’homme, ne s’instruit vite que dans le premier âge. Voici leur proverbe à cet égard :

Les lecons de l'enfance se gravent sur la pierre ; Les lecons de l'äge mür disparaissent comme les nids des OiSEAUX.

Ils disent encore :

La jeune branche se redresse sans grand travail ; Mais Le gros bois ne se redresse jamais.

Dans la première année les Arabes instruisent déjà le cheval à se laisser conduire avec le reseun, espèce de caveçon ; ils l’appellent alors djeda, eommencent à l’attacher et à le brider. Dès-qu'il est devenu teni, c'est-à-dire qu'il entre dans sa seconde année, ils le montent un mille, puis deux, puis un parasange, et dès qu'il a dix-huit mois, ils ne craignent pas de le fatiguer.

Quand il est devenu rebda telata, c'est-à-dire quandil entre dans sa troisième année, ils l’attachent, cessent de le

monter, le couvrent d’un bon dielale (couverture) et l’engraissent. Îls disent à cet égard :

Dans la première année ( djeda }, attache-le pour qu'il ne lui arrive pas d'accident.

Dans la deuxième année (teni). monte-le jusqu'à ce que son dos en fléchisse. ù

Dans la troisième année (rebâa.telata), attache-le. de nouveau; puis, s’il ne convient pas, vends-le.

Si un cheval n'est pas monté avant la troisième année, il est certain qu'il ne sera bon tout au plus que pour courir, ce qu'iln a pas besoin d'apprendre, c'est sa faculté originelle. Les Arabes expriment ainsi cette pensée :

El, djouad idiri. be aäselouh.

Le djouad court suivant sa race (le cheval noble n’a pas besoin d'apprendre à courir).

»° Vous me demandez pourquoi, si l'étalon donne aux produits plus de qualités que la mère, les juments sont pourtant d’un prix plus élevé que.les chevaux.

La raison, la voiet : celui qui achète une jument espère que, tout en s’en servant, ilentirera des produits nombreux, mais celui qui achète un cheval n’en tire d'autre avantage que de le monter, les Arabes n6 faisant point saillir leurs chevaux pour de l'argent et les prétant gratuitement pour la monte.

6° Vous demandez si les Arabes du Sahara tiennent des registres pour établir la filiation de leurs chevaux.

Sachez que les gens du Sahara algérien, pas plus que ceux du Tell, ne s'occupent de ces registres. La notoriété leur suffit; car la généalogie de leurs chevaux de race est con-

nue de tous comme celle de leurs maîtres. J'ai entendu dire $

que quelques familles avaient de ces généalogies écrites, mais je ne pourrais les citer. Ces livres sont en usage dans l'Orient, comme je le mentionne dans le petit traité que je vais vous adresser.

7° Vous médemandez quelles sont les tribus de l'Algérie les plus renommées pour la noblesse de leurs chevaux.

Sachez que les meilleurs chevaux du Sahara sont les chevaux des Hamyane, sans exception. Ils ne possèdent que d'excellents chevaux, parce qu'ils ne les emploient ni pour le labour, ni pour le bât: ils ne s'en servent que pour expéditionner et se battre. Ce sont ceux qui supportent le mieux la faim, la soif et la fatigue. Après les chevaux des Hamyane viennent ceux des Harar, des Arbäa et les Oulad-Nayl.

Dans le Tell, les meilleurs chevaux pour la noblesse et pour la race, la taille et la beauté des formes, sont ceux des gens du Chelf, principalement ceux des Oulad-Sidi-Ben- Abd-Allah (Sidi-el-Aaribi), près de la Mina, et encore ceux des Oulad-Sidi-Hassan, fraction des Oulad-Sidi-PBahhou, qui habitent la montagne de Mascara. Les plus rapides sur l'hippodrome, beaux aussi de formes, sont ceux de la tribu des Flitas, des Oulad-Cherif et des Oulad-Lekreud. Les meilleurs pour marcher sur les terrains pierreux, sans être ferrés, sont ceux de la tribu des Assassena, dans la Yakoubia. On prête cetté parole à Moulavye-Ismaïl, le sultan célèbre du Maroc.

Puisse mon cheval avoir été élevé dans le Mäz, Et abreuvé dans le Biaz.

Le Mäz est un pays des Assassena, et le Biaz est le ruisseau, connu sous le nom de Foufet, qui roule sur leur territoire.

Les chevaux des Oulad-Khaled sont aussi renommés pour les mêmes qualités; Sidi-Ahmed-ben-Youssel a dit au sujet de cette tribu : :

Les longues tresses et les longs djelals se verront chez vous jusqu'au jour de la résurrection. Faisant ainsi l'éloge de leurs femmes et de leurs chevaux.

8° Vous me dites que l'on vous soutient que les chevaux de l'Algérie ne sont point des chevaux arabes, mais des chevaux berbères (barbes).

C’est une opinion qui retourne contre ses auteurs. Les Berbères sont Arabes d'origine. Un auteur célèbre a dit :

Les Berbères habitent le Mogheb, ils sont tous fils de Kaïs-Ben-Ghilan. On assure encore qu'ils sortent des deux grandes tribus Hémiarites, les Senahdja et les Kettama, venues dans le pays lors de l'invasion de lTfrikech le Malik.

D'après ces deux opinions, les Berbères sont bien des Arabes. Les historiens établissent d’ailleurs la filiation de la plupart des tribus berbères, et leur descendance des Senahdja et des Kettama. La venue de ces tribus est antérieure à l'islamisme. Depuis l'invasion musulmane, le nombre des Arabes émigrés dans le Mogheb est incaleulable. Quand les Obeïdin {les Fatimites) furentmaitres de l'Égypte, d'immenses tribus passèrent en Afrique, entre autres les Riahh. Elles se répandirent de Kaïrouan à Merrakech (Maroc).C'est de ces tribus que descendent en Algérie les Douaouda, les Aïad,les Màdid, les Oulad-Madi, les Oulad-Takoub-Zerara, les Djendel, les Attaf, les Hamis, les Braze, les Sbéha, les Flita, les Medjahar, les Mehal, les Beni-Amer, les Hamian, et bien d’autres. Nul doute que les chevaux arabes ne se soient répandus dans le Mogheb comme les familles arabes. Au temps de Ifrikech-ben-Kaïf, l'empire des arabes était tout-puissant, il s’étendit dans l’ouest jusqu aux limites du Mogheb, comme au temps de Chamar l'Hémiarite 1l s'étendit dans l'est jusqu'à la Chine, ainsi que le rapporte Ben-Kouteiba dans son livre intitulé El Märif.

est bien vrai que si tous les chevaux d'Algérie sont ara-

bes de race, beaucoup sont déchus de leur noblesse parce

qu’on ne les emploie que trop souvent au labourage, au dépiquage, à porter, à trainer des fardeaux, et autres travaux semblables, parce que les juments ont été soumises à l'âne, et que rien de cela ne se faisait chez les Arabes d'autrefois. A ce point, disent-ils, qu'il suffit au cheval de marcher sur une terre labourée pour perdre de son mérite. Gn raconte à ce sujet l'histoire suivante :

Un homme marchait monté sur un cheval de race. Il est rencontré par son ennemi également monté sur un noble coursier. L'un poursuit l’autre, et celui qui donne la chasse est distancé par celui qui fuit. Désespérant de l’atteindre, 1l lui crie alors :

— Je te le demande au nom de Dieu, ton cheval a-t-ul jamais labouré ?

— Il a labouré pendant quatre jours.

— Eh bien! le mien n'a jamais labouré. Par la tête du prophète, je suis sûr de f'atteindre.

IL continue à lui donner la chasse. Sur la fin du jour, le fuyard commence à perdre du terrain, et le.poursuivant à en gagner ; il parvient bientôt à combattre celui qu'il avait d’abord désespéré de rejoindre.

Mon père, Dieu l'ait en miséricorde, avait coutume de dire : Point de benédiction pour notre terre depuis que nous avons fait de nos coursiers des bêtes de somme et de labour. Dieu n'a-t-il point fait le cheval pour la course, le bœuf pour le labour et le chameau pour le transport des fardeaux ? Il n'y a rien à gagner à changer les voies de Dieu.

9° Vous me demandez encore nos préceptes pour la manière d'entretenir et de nourrir nos chevaux.

Sachez que le maître d'un cheval -lui donne d'abord peu d'orge, augmentant successivement sa ration par petites

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quantités, puis la diminue un peu dès qu’il en laisse, et la maintenant à cette mesure.

Le meilleur moment pour donner l'orge est le soir. Excepté en route, il ny a auçun profit à en donner le matin. On dit à cet égard : FER | |

L'orge du matin se retrouve dans le fumier.

L'orge du soir dans la croupe.

La meilleure manière de donner l'orge est de la donner au cheval sellé et sanglé, comme la meilleure manière d'abreuver est de faire boire le cheval avee sa bride.

On dit à cet égard :

L'eau avec la bride, Et l'orge avec la selle.

Les Arabes préfèrent surtout le cheval qui mange peu, pourvu qu'il n'en soit pas affaibli. C’est, Re un trésor Sans prit.

Faire boire au lever du soleil, fait maigrir le cheval :

* Faire boire le soir, le fait engraisser ;

Faire boire au milieu du jour, le maintient en son état.

Pendant les grandes chaleurs qui durent quarante Jours (semaïme), les Arabes ne font boire leurs chevaux que.tous les deux jours. On prétend que cet usage est du meilleur effet.

Dans l'été, dans l’automne et dans l'huver, ils donnent une brassée de paille à leurs chevaux ; mais le fond de la nourriture est l'orge de préférence à toute autre substance.

Les Arabes disent à cet égard :

Si nous n'avions pas vu que les chevaux proviennent des chevaux, nous aurions dit ; c'est l'orge qui les enfante.

Ils disent :

Ghelid ou chetrih, Ou chair idjerrih.

Cherche-le large et achète.

L'orge le fera courir.

[ls disent :

De la viande défendue choisis la plus légère ;

C'est-à-dire, choisis un cheval léger : la viande du cheval est interdite aux musulmans.

Ils disent : |

On ne devient cavalier qu'après s'être brisé souvent.

Ils disent :

Les chevaux de race n’ont point de malice.

Ils disent :

Cheval à l'attache, honneur du maitre.

Ils disent :

Les chevaux sont des oiseaux qui n'ont point d'ailes.

Ils disent :

Rien n'est loin pour les chevaux.

Ils disent :

Celur qui oublie la beauté des chevaux pour celle des femmes ne sera point prospère.

Ils disent :

Les chevaux connaissent leurs cavaliers.

Le saint Ben-el-Abbas, Dieu l'ait pour agréable, a dit aussi :

Aimez les chevaux, soignex-les, Ne ménagex point vos peines, Par eux l'honneur et par eux la beauté.

Si les chevaux sont abandonnés des hommes.

Je les fais entrer dans ma famille.

Je partage avec eux le pain de mes enfants ;

Mes femmes les vétissent de leurs voiles, Et se couvrent de leurs couvertwr'es:; Je les mène chaque jour Sur le champ des aventures.

Emporté par leur course impétueuse Je combats les plus vaillants.

J'ai fini la lettre que notre frère et compagnon, l’ami de tous, le commandant Sid-Bou-Senna, doit vous faire parvenir. — Salut.

Cette lettre a été écrite en entier de la main d'Ab-el-Kader; l'original est en ma possession, et il est certifié par M. le chef d'escadron d'artillerie Boissonnet, qui depuis trois ans remplit avec distinction auprès de l'émir une mission aussi délicate que difficile.

C’est également au commandant Boissonnet que Je dois la traduction de ce précieux document.

LE CHAMBI”® À PARIS

Tandis que la poésie est chez nous le don d’un petit nombre, le privilége de quelques esprits, une ffeur exquise et rare qui n appartient qu à une certaine espèce de sol, chez les Arabes elle est partout ; elle anime à la fois, dans le pays par excellence de l’espace, du soleil et du danger, les spectacles de la nature et les scènes de la vie humaine. C’est un trésor auquel tous viennent puiser, depuis le pasteur dont les troupeaux disputent à un sol brülant quelque touffe d'herbe flétrie, jusqu'au maître de la grande tente, qui galope au milieu des goums bruyants, sur un cheval richement harnaché. |

Tel est le fait dont se sont pénétrés tous ceux qui ont longtemps vécu, comme moi, de la vie arabe. Les personnes qui en sont encore à leur apprentissage des mœurs africaines croient souvent à une exagération dans ce qu’ils ont tant de fois entendu répéter sur la poésie orientale. Ils craignent de subir une opinion toute faite, de se laisser impo-

{ Membre de la grande tribu des Chambas, dans le Sahara.

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