LÈS CHEVAUX DU SAÎIARÀ
Mais bien au-dessous de ce dernier est le produit à^nn père commun et d'une jument de racé»
Celui, enfin, dont le père et la mère sont tous deux de race étrangère, n'a aucune bonne qualité.
L'Arabe laisse sa jument deux ou trois ans improductive plutôt que de la faire saillir par un cheval commun. Pour trouver un bon étalon, il ne recule pas devant un voyage lointain.
Il y a des Arabes qui ferment la vulve au moyen d'une espèce de cadenas, afin d'empêcher l'accouplement de la jument par surprise avec uù cheval commun. Dans le cas où cet accident surviendrait, TArabe lave de suite le vagin avec certaines drogues, en introduisant la main dans le ventre pour détruire la liqueur du mâle.
L'Arabe prête l'étalon gratuitement et ne le loue jamais; bien que la loi le permette, l'usage leur défend ce commerce tout à fait contraire à la générosité qui le distingue et. pour laquelle il est justement renommé.
Bien que l'Arabe donne l'étalon gratuitement, cependant il ne le prête pas au premier venu. Souvent le sollkùten^ est -obligé d'employer l'intercession des gens inspirant du respect, ou de ses femmes.
L'étalon employé au sei^vice de la selle ne doit saillir que cinq ou huit fois au plus.
C'est au printemps que la saillie doit se faire, autrement le poulain serait ftiible.
Les Arabes disent que le cheval entier a plus de vigueur et court plus vite que la jument.
Les grands seigneurs aiment les chevaux servant à la toproduction comme étant plus vigoureux et meilleurs cou« reurs que les autres.
En général,. les étalons sont rares chez les Sahariens; OB n'en trouve guère que chez les grands chefs et les gens tU ches, qui ont les moyens de s'en occuper et de les faire
DE L'ÉTALON ET DE LA JUMENT. të
garder. Il serait dangereux de les lâcher dans les pâturages. La jument, au contraire, n'exige que peu de soins, aussi est-elle la monture ordinaire du Saharien.
Nous sommes d'avis qu'il faut monter la jument pendant la gestation, en lui épargnant toutefois les fatigues excessives. Si la jument était trop ménagée, si elle restait toujours attachée devant la tente avec une nourriture abondante, il en résulterait cet inconvénient, qu'elle prendrait de la graisse; par suite, l'enveloppe du fœtus, se trouvant de toute part comprimée, ne pourrait se distendre progressivement et gênerait la croissance.
Dans les trois derniers mois de la gestation les gens ri* ches exigent peu de la mère ; on ne la monte plus, elle reste au pâturage; celle du pauvre travaille jusqu'au dernier mois.
A la jument qui vient de jeter son poulain on donne une bonne musette d^orge grillée, on lui met une large ceinture pour soutenir et réduire le ventre.
Ce n'est que le lendemain de la parturition qu'on peut lui faire boire de l'eau dégourdie au feu.
On fait avaler un, deux on trois œufs au poulain nouveau-né, puis, tandis qu'il est encore à terre, on lui frotte la sole et la muraille du sabot avec du sel qu'on a fait dissoudre dans une préparation de bounafaâ; cela doit assurer une corne ferme et résistante. Après cela le poulain se relève, tâtonne et cherche sa mère ; douze heures ensuite il sort avec elle et la suit au pâturage. Dès que le poulain est né, le maître de la tente s'empresse de lui placer les oreilles, le toupet en le rassemblant, la crinière et l'encolure en les massant avec soin de bas en haut.
S'il fait froid, on l'enferme lui et.la mère sous la tente.
Sept jours après la parturition, on fait avaler à la jument une livre ou une livre et demie de beurre rance non salé, c'^t une purgation qui lui nettoie le ventre,
Plusla jument est noble et plus tôt on sèvre le poulain , qui, dans tous les cas, ne tette jamais plus de six mois. Dans certaines contrées, les Arabes croient avoir remarqué qu'un long allaitement amène presque toujours un mauvais naturel et une bouche dure.
Partout, quand on le peut, et suivant la saison, on donne au poulain du lait de chamelle, de vache ou de brebis. Cela rend le poil plus doux et plus luisant.
Permettre à Tétalon de sentir les juments en chaleur, même à une grande distance, est dangereux. Les Arabes en sont tellement convaincus, qu'ils s*étudient dans leurs catnpements à ne pas même les laisser sous le vent.
Il n'est pas rare de trouver des tribus où Ton croit faire cesser la stérilité d'une jument en lui donnant l'étalon degré ou de force vingt-cinq fois dans une saison.
Le meilleur bien de Vhomme est une pouliche féconde. Dieu leur a dit de multiplier et ils ont multiplié.
Le cavalier fait le cheval, Gomme le mari lait la femme.
Quoique sevré, le poulain suit encore sa mère au pâturage ; il y trouve cet exercice si nécessaire à sa santé et au développement de ses facultés. Le soir, il revient coucher auprès de la tente de son maître : là il est pour toute la famille Tobjet des plus grands soins ; les femmes et les enfants jouent avec lui, lui donnent du kouscoussou, du pain, de la farine, du lait et des dattes. Ce contact de tous les jours prépare cette docilité qu'on admire chez tous les chevaux arabes.
Souvent on voit des poulains à qui il sort des crochets dès rage d'un an ; ils maigrissent considérablement, mangent peu; on leur arrache ces crochets, et la santé leur revient.
Si le poulain, lorsqu'il a de quinze à dix-huit mois, n'annonce pas une grande liberté d'épaules, on n'hésite point à lui mettre le feu à Tarticulation scapulo-humérale. On le pose habituellement en forme de cj*oix, dont les quatre points extrêmes sont réunis par un cercle. — On a soin, avant de commencer cette opération, d'indiquer le dessin avec du
goudron, si le cheval est de couleur claire; avec du plâtre, si le cheval est de couleur foncée.
Les genoux du poulain sont-ils mal conformés, annoncentils des dispositions aux tumeurs osseuses ou à Tempâtement, on y met le feu sur trois lignes parallèles.
Enfin, lorsqu'on craint de voir le poulain devenir droit, soit du devant, soit du derrière, on lui met le feu aux boulets, mais seulement sur la partie antérieure, ce qui prouve que les Arabes connaissent les tendons et les ménagent.
Le feu se met ordinairement avec une faucille. Pour cette opération, on évite autant que possible les grandes chaleurs de Tété. L'époque la plus favorable est la fin de Tautomne ou le commencement du printemps ; il y a moins de mouches, et le temps est plus frais.
Il faut commencer Téducation du poulain à dix-huit mois, d'abord parce que c'est le seul moyen de l'habituer à la docilité, ensuite parce qu'on arrête ainsi le développement de sa rate, ce qui est, disent les Arabes, une chose fort importante pour son avenir. Si on le monte plus tard» il paraîtra plus fort à l'œil, mais, en réalité, il sera moins propre à la fatigue et à la course.
Koul aoûd mederouk, mebrouk.
« Tout dioTal endurci porte bonheur^, t
* Pendant ma longue carrière, dans mes tribus, chez mes amis ou parmi mes serviteurs, j*ai va élever plus de deux mille poulains, et j'affirme que tous ceux dont l'éducation n'a point été commencée de bonne heure et d'après les principes énoncés ci-dessus n'ont jamais £ût que des chevaux indociles, désagréables et impropres à la guerre.
J'affirme encore que, lorsque j'ai fait des courses longues et rapides à la tête de douze ou quinze cents cavaliers, les chevaux en chair, maigres même, mais habitués de bonne heure à la fatigue, n'ont jamais quitté mes drapeaux, tandis que les chevaux gras ou montés trop tard sont toujours restés on arrière.
Ma conviction à cet égard est teUement basée sur une longue expérience» que, dernièrement me trouvant au Caire [Mamur] dans k néces-
Et Dieu sait si le cheval arabe est endurci! Il marche pour ainsi dire toujours : il marche avec son maître, il marche pour chercher sa nourriture, il parcourt de grandes distances pour trouver sa boisson ; ce genre de vie le rend sobre, infatigable, et c'est ainsi qu'il devient apte à donner en tout temps ce que l'on veut en exiger.
A dix-huit ou vingt mois donc, on commence à faire monter le poulain par un enfant qui le mène boire, va à l'herbe, le conduit au pâturage, el, pour ne pas lui offenser les barres, il le dirige avec une longe ou un mors de mulet assez doux. Cet exercice convient à tous deux : l'enfant se fait cavalier, le poulain s'habitue à porter un poids
«ité d'acheter quelques ebevaux, je refusai, impitoyablement tons ceux qui me furent présentés et qui n'avaient été montés que tard.
< Comment ton cheval a-t-il été élevé? 9 fut toujours ma première question.
c Seigneur f me répondit un habitant de la ville, cet alezan a été élevé chez moi comme l'un de mes enfante, toujoure bien nourri, bien soigné et bien ménagé f car je n^ai commencé à le monter qu'après see quatre ans oocomplis. Voyez comme il est gras et sain dans ses membres,
« Eh bien, mon ami, garderie : il fait ton orgueil et celui de ta famille, ce serait une honte à ma barbe blanche que de t'en priver.
< Et toi, demandai'je ensuite i un Arabe que je reconnus pour un enfant du désert, tant il était bruni par le soleil, comment ton cheval a-t-U été élevé?
« Seigneur, me répondit-il, de bonne heure fai façonné son dos à la selle et sa bouche à la bride ; avec lui fai souvent frappé au loin, trèsloin; il a passé bien des jours sons boire et bien des nuits sans manger; U a la côte nue, c'est vrai ; mais, si vous rencontrez Us coupeurs de route, il ne vous laissera pas dans V embarras. Je le jure par le jour du jugement dernier, qucmd Dieu sera Kadi et les anges témoins,
< Attachez le gris pommelé éhvant ma tente, dis-je à mes serviteurs, et contentez cet homme. »
(Sid-Hamed-ben-BIohamed-el-Mokrani, kalifa de la Medjana, chef de Tune des familles les plus illustres de toute TAlgérie. — il est actuellement de passage à Paris, revenant 40 )a Hecque.)
(|SféTrier18$3.)
100 lanS CHEVAUX DT] sâiiara.
qui est en rapport avec sa force, il apprend à marcher, à ne s'effrayer de rien, et c'est ainsi, disent les Arabes, que nous parvenons a n'avoir jamais de chevaux rétifs.
C'est à ce même âge qu'on commence à entraver le poulain. Les entraves sont alors très-rapprochées, parce que, sans cette précaution, le jeune animal pourrait fausser ses aplombs et se faire mal au poitrail ou aux épaules, soi; en se couchant, soit en se relevant; elles doivent être tenues un peu lâche pour ne pas occasionner de formes (louzze).
Ce mode d'entraver est sans contredit le meilleur : aveo lui, on n'entend plus parler de ces chevaux lâchés qui portent le trouble dans les bivacs, font le désespoir des cavaliers et deviennent la source de mille accidents. Le cheval étant forcé de se baisser et de se pencher en avant pour manger, on serait tenté de croire qu'il ne peut manquer à la longue de fausser ses aplombs; cette crainte est imaginaire. La poitrine se développe, les membres se fortifient; tous les chevaux barbes sont bien plantés et possèdent une ligne admirable du dos et du rein. Les Arabes blâment rudement notre nâanière d'attacher les chevaux avec des longes; ils prétendent qu'en sus des vices ou des accidents qu'elles peuvent occasionner, elles ont encore le grave inconvénient d'empêcher le cheval de se reposer. Il est de fait qu'avec les entraves, le cheval allonge la tête et l'encolure, et se place, quand il veut dormir, absolument dans la position du lévrier qui s'étend au soleil.
Avec elles encore, un grand nombre de vices d'écurie disparaissent complètement; l'animal ne peut plus ni tirer au renard, ni se délicoter, ni sauter dans la mangeoire, ni so/coucher dessous, ni tiquer sur la mangeoire, ni gratter la lerre du pied, ni s'enchevêtrer, ni contracter le tic de l'ours : ce sont là des avantages incontestables.
Le poulain étant entravé devant la tente, on place à côté
de lui, pour Thabiluer à rester tranquille, un petit lègre, avec une baguette. Ce jeune esclave a mission de le corriger doucement, soit quand il donne des coups de pied à ceux qui passent derrière lui, soit quand il veut mordre ses voisins. On le surveille ainsi jusqu'à ce qu'il soit amené à la douceur la plus complète.
Quand on envoie le poulain au pâturage, les entraves lient un pied de devant à un pied de derrière du même côté {bU vède latéral)^ et on a soin de tenir la corde très-courte. On a observé que, lorsque le poulain se baisse pour brouter, la mesure dont nous parlons force sa colonne vertébrale à se maintenir droite et à devenir plutôt convexe que concave. Si, au contraire, la corde qui va d'un pied à un autre est trop longue, rien ne maintenant plus la colonne vertébrale, elle prend facilement de mauvaises directions.
A Vâge de vingt-quatre à vingt-sept mois, on commence à brider et à seller le poulain, mais ce n'est pas sans de grandes précautioni. Ainsi on ne le sellera que lorsqu'il sera déjà habitué à la bride. Pendant plusieurs jours, on lui met un mors entouré de laine brute, tant pour ne pas offenser ses barres que pour l'engager à le conserver dans sa bouche par ce goût salé qui lui plaît. Il est bien près d'y être fait quand on le voit mâcher. Cet exercice préparatoire se fait matin et soir. Le jeune animal arrive ainsi bien ménagé à n'être monté qu'au commencement de l'automne, où il aura moins à souffrir des mouches et de la chaleur.
Dans quelques tentes de distinction, avant de faire monter te poulain par un homme fait, on le promène doucement pendant une quinzaine de jours, chargé d'un bât surmonté de paniers (chouaryâte) que Ton remplit da sable. Il passe ainsi progressivement du premier poids de l'enfant qu'il a porté à celui de l'homme qui va bientôt le monter.
Le poulain est arrivé à trente mois. Sa colonne vertébrale a acquis de la force ; les entraves, la selle et la bride lui sont
familières; un cavalier le moate alors. L'animal est encore bien jeune, mais il ne sera mené qu'au pas et on lui choisira un mors très-léger. Il faut seulement l'habituer à la docilité : aussi le cavalier, sans éperons, tenant à la main une petite baguette dont il se garde d'abuser, ira au marché, visitera ses amis, ses troupeaux, ses pâturages, et vaquera à ses affaires, sans exiger autre chose que douceur et obéissance. 11 l'obtiendra le plus souvent en ne lui parlant jamais qu'à voix basse, sans emportement, et en évitant toute occasion de résistance qui pourrait amener une lutte, dont il ne sortirait vainqueur qu'aux dépens de son cheval.
On voit des gens du peuple monter leurs poulains avant trente mois. Quand on leur fait des reproches, ils répondent: (( Vous avea raison, nous le savons bien ; mais que voulezvous ? Nous sommes pauvres et placés entre la nécessité de le faire ou d'aller à pied, nous préférons le premier parti malgré ses chances défavorables. Dans notre vie pleine de périls, le moment présent est tout, i»
En voyant les Arabes abuser de leurs poulains, les monter à deux ans pour en exiger des travaux considérables, des courses forcées, les mettre même au bât sans avoir égard ni à leur âge, ni à leurs forces, beaucoup de personnes ont conclu que ce peuple n'avait aucune connaissance des vrais principes hippiques ; elles lui ont même refusé tout amour du cheval. C'est qu'elles n'ont point voulu réfléchir que, tantôt pour sauver leurs familles, tantôt pour conserver leurs biens, et souvent pour obéir aux lois de la guerre sainte (djéhad), ces mêmes Arabes ont dû, que l'on me passe l'expression, faire flèche de tout bois : ils étaient forcés de se servir de leurs chevaux en raison des besoins qu'ils éprouvaient, des circonstances qui les dominaient; mais ils savaient parfaitement qu'il eût été préférable de ne point agir ainsi.
C'est encore vers l'âge de trente mol- aue l'on apprend
aux pouIaÎDs à ne jamais fuir les cavaliers une fois"qu'ils ont mis pied à terre, et môme à ne pas bouger de la place où on leur a passé les rênes par-dessus la tôte, pour les laisser traîner à terre. On apporte à cette éducation le plus grand soin, parce qu'elle est très-importante dans la vie de TArabe. On répète donc à cette occasion le manège employé déjà pour habituer le poulain aux entraves : on met à côté de lui un serviteur, qui, posant les pieds sur les rênes chaque fois que ranimai veut fuir, lui fait ainsi éprouver une secousse désagréable aux barres. Après plusieurs jours de cet exercice, il arrive à rester comme un terme à l'endroit où il a été laissé, il y attend son maître des journées entières. Ce principe est tellement répandu dans le Sahara, que le premier soin d'un homme qui a tué un cavalier, s'il veut avoir le cheval de celui-ci, est de lui passer immédiatement les rênes par-dessus la tête. Par ce moyen, il ne bouge plus et laisse au vainqueur le temps de dépouiller sa victime ; sans cette précaution, Tanimal rejoindrait son goum.
Voici ce que nous avons tous vu :
Un Arabe arrive au marché, il met pied à terre au milieu de quinze ou vingt chevaux ou juments; vous croyez qu'il va faire tenir son cheval par quelqu'un; non, il passe les rênes, les laisse tomber à terre, met une pierre dessus et s'en va tranquillement vaquer à ses affaires.
Deux heures après, il revient, retrouve son cheval qui n a pas bougé de la place où probablement il s'est cru attaché, se met en selle et retourne dans son pays.
De trente mois à trois anSy on continue l'application des principes précédents pour confirmer le jeune animal dans cette docilité si nécessaire à la guerre. On s'attache, en outre, à le rendre très-sage au montoir, en usant toujours des plus grands ménagements. L'Arabe, dans sa vie aventureuse et pleine de périls, a besom avant tout d'un cheval qui se laisse monter facilement. Les leçons dureront autant de jours
qu'il sera nécessaire, mais elles seront courtes, pour ne pas ennuyer le poulain. Dans les commencements, le cavalier ie fera aider par deux hommes, dont Tun tiendra les rênes et Tautre l'étrier, et il finira, avec de la patience, par obte. nir une immobilité absolue. Les chevaux souffrants ou ma conformés, disent les Arabes, résistent seuls à ces leçons.
De trois à quatre ans, on exige davantage du cheval^ mais on le nourrit bien ; on commence à le monter avec des éperons, il s'affermit dans les leçons précédentes, il y joint le courage et apprend à ne s'effrayer de rien. Les cris des animaux qui vivent avec lui dans le douar, ceux des bêtes féroces qui rôdent pendant la nuit et les coups de fusil qu'il entend constamment Tout bientôt aguerri.
Si, malgré tous les ménagements dont nous venons de parler, on vient à rencontrer un cheval qui se cabre par paresse ou par malice, rue, mord, ne veut pas quitter la tente ou les autres chevaux, s'effraye des moindres objets extérieurs au point de ne vouloir passer, on emploie alors la puissance des éperons, on les aiguise, on recourbe leur pointe en forme de crochet légèrement arrondi, et on fait au cheval, sur le ^ventre et les flancs, de longues raies sanglantes qui finissent par lui inspirer une terreur telle, qu'il n'est pas rare de le voir pisser sous le cavalier, devenir doux comme un mouton, et, semblable au chien, suivre son maître à la piste. Les chevaux qui ont reçu ce châtiment retombent rarement dans leurs premiers écarts. Pour augmenter la puissance des éperons, on va jusqu'à mettre du sel ou de la poudre sur les blessures encore saignantes qui leur ont été faites. Les Arabes sont tellement convaincus de l'efficacité de ce châtiment, qu'ils ne croient un cheval réellement dressé pour la guerr.' que lorsqu'il a passé par ces rudes épreuves. Chez eux, en un mot, la leçon des éperons est au cheval ce qu'est au chien de chasse, chez nous, la leçon du collier de force.
En même temps que le cavalier se sert des éperons pour
ÉDUCATION DU POULAIÎf. 1C5
châtier le cheval décidément rétif, il le frappe, un peu en arrière de la têtière de la bride, avec un bâton fort et court qu*il tient toujours à la main quand il veut corriger des aniinaux de cette espèce.
Dans certaines localités, pour empêcher le cheval de se cabrer, on lui met un anneau de fer à Toreille. Quand i'. veut s'enlever, on donne un coup de bâton sur cet anneau : la douleur que le coup occasionne a bientôt dégoûté l'animal de cette défense.
Les Arabes disent que les éperons ajoutent un quart à Tëquitation du cavalier et un tiers à la vigueur du cheval. Ils cherchent à le prouver par cette fable :
a Quand les animaux furent créés, ils parlaient. Le cheval et le chameau s'étaient juré de ne se faire jamais aucun mal et de vivre au contraire toujours en bonne intelligence. Un jour, un Arabe, mis aux abois par une circonstance de guerre, vit avec désespoir s'enfuir le chameau sur lequel il comptait sauver sa fortune. Le temps pressait : — Qu'on m'amène mon cheval, — s'écrie-t-il ; et il s'élance sur lui; il l'excite, le pousse, le talonne. Vains efforts! le cheval ne bouge, se rappelant la promesse faite à son ami. L'Arabe alors chausse ses éperons qui étaient dans sa djebira ^ Le cheval, sentant ses flancs déchirés, bondit, s'élance, et, en un éclair, atteint le fuyard. — Ah ! traître! lui dit le chameau, tu as mole notre serment ^ tu avais juré de ne me faire jamais de mal, et tu viens de me remettre au pouvoir de mon tyran. — N'en accuse pas mon cœur, reprend le cheval, je ne voulais pas courir, mais ce sont les épin&i de la misère qui m'ont amené jusqu'à toi.»
Il n'est pas facile de bien se servir des éperons arabes; les cavaliers qui possèdent ce talent sont cités, même parmi eux.
* Djebira^ espèce de giberne ou de sabretache qai s'accrocbe au pom^ mcaa de la seUe, et dans laqueUe les Arabes mettent leur poudre, leurs papiers, etc.. 11 y a des djebira d'un travaU de broderie merveiUeux. — On donne également à la diebira le nom de grcib.
Les uns ne savent que pousser le cheval en lui diatouillant constamment les flancs, mais sans le blesser (tenbdche). D'autres ne connaissent que le tékerUaa, c'est-à-dire 'e talent de faire résonner bruyamment leurs éperons de fer sur leurs étriers de fer pour exciter Tanimal. Les plus forts seuls savent faire ces raies sanglantes dont nous avons parlé (djebide). Quand on dit d'un cavalier : Il raye sa monture depuis le nombril jusqu'à la colonne vertébrale, on exprime le suprême degré de l'art:
Yedjèbend el Aoud men ecerra hatta el sensoule.
Pendant mon séjour à Mascara, combien de fois n'ai-je pas entendu les Arabes me dire pour vanter les talents en équitation de leur émir ; « Abd-el-Kader, mais il croise ses éperons sur les reins de son cheval ! »
Ces éperons sont dangereux pour les cavaliers inexpérimentés, il leur arrive souvent de piquer le cheval à la rotule, et de l'estropier si le coup est profond (tefena)\ lorsque le cheval s'abat, l'éperon peut aussi lui entrer dans le corps. Par ces moti&, les Arabes tiennent ordinairement assez lâches les courroies de leurs chabirs (éperons), afin de réparer par le peu de fixité de ceux-ci les mauvaises chances de leur maladresse; ils y trouvent encore la facilité de s'en débarrasser à la guerre, lorsque, leur cheval tué, ils sont obligés de s'enfuir à pied pour sauver leur tête. Cette dernière raison fait également préférer pour les combats sérieux des savates non chaussées (belgha) aux bottes (temague). i
Ils regardent nos éperons comme tout à fait insuffisants : « Quel effet, dans un cas où il s'agit de la vie, en obtiendrez- ;ous, avec un cheval déjà très-fatigué? Ce n'est bon qu'à chatouiller les chevaux et à les rendre rétifs. Avec nos chabirs, nous suçons le cheval; tant que la vie est chez lui, nous allons Vy chercher; ils ne sont impuissants que devant Uft mort. »
L'Arabe fait loi-môme réducation de son cheval. Dans le Sahara, les professeurs d'équitation sont la pratique, les traditions et l'exemple. Le nom de cavalier ne s'acquiert qu'après de grandes preuves d'habileté. Pour être réputé tel, il ne suf Gt pas de savoir conduire un cheval sur des surfaces unies; il faut, le fusil à la main, pouvoir tirer parti d'un cheval aux allures vives dans un pays accidenté, boisé, difficile enfin, f Un tel, disent-ils, cest un cavalier du fusil; mais un tel n'est qu'un cavalier du talon. » Le seul parfait est donc celui qui réunit le fusil et le talon. Ils vont môme jusqu'à établir une difEérenee entre celui qui monte bien un cheval sur un terrain sec et celui qui le mène hardiment sur un terrain glissant. Il y a pour eux le cavalier d'été et le cavalier d'hiver.
Quelles leçons ne comporte pas cet apprentissage! Nous ne les pourrions dire toutes; mais il est une étude qu'ils négligent : ils ne s'inquiètent guère sur quel pied galope leur monture. Le cheval arabe a toujours des moyens et de belles épaules qui, grâce à l'habitude contractée par le poulain de brouter dans les montagnes, les bois et les lieux accidentés, se sont développées plus sûrement que par la pbute4<Hige et le manège. Et puis, le cheval est toujours juste, parce que le cavalier se lie si bien à tous ses mouvements, qu'il ne les contrarie jamais. J'ajouterai que l'Arabe est parfaitement assis, et que, s'il porte les étriers très-eotffts, il rachète cet inconvénient par des éperons très-longs qui, au inoindre mouvement de la jambe, vont attaquer le dieval aux flancs, le forcent à glisser ses extrémités postérieures sous le centre de gravité, mettent dans ia main et lui placent la tète aussi bien qu'on pourrait le Ëdre avec nos meilleurs principes d'équitalion^
* c Aujourd'hui iious sommes sortis à cheval avec notre hÔte YoussoUibeo-Bcnder, et nous nous soamies dirigés vers le désert. U était accom«^ pagné de ses fils et petits-fils, tous montés sur de fort beaux chevaux; ses domestiques cheminaient sur des dromadaires. Pendant cette excursion» nous aTons rencontré un Arabe qui m'a beaucoup étonné : sans selle, sans bride, avec un petit licou dont la muserolle était une espèce de chaînette 9Bl teSi etteaant à la maia une baguette à bout recourbé dont il se ter^