LES OTEVAUX BU SAHARA
sezninoir«xpres6ion, car elle est juste, — à commencer de bonne heure réducation du poulain, vous seriez dans b plus grande ^des erreurs. Tous tes Arabes, à quelque contrée qu'ils appartiennent, professent les mêmes principes. Eq V"0ulez-ve«8 Ja preuve? Lisez ce «pi'en dit, non pas un homme inexpérimenté, mais un inspecteur général des haras 'distingué^ M. Pétimaud, qui a été chargé par le gouvernement de parcourir la haute Asie pour y acheta des chevaux de par sang orieittai. Je hii laisse la parole :
« Après trois ans de coursés «chez les tribus qui campent depuis Diarbekir et Alep jusqu'aux conikis du Nedjed, je rentrai à Bagdad en janvier dernier. Parnn les papiers qui' m'y attendaient, je trouvai un numéro du Jmimal des HU' ras, contenant un article sur leç dievaux du Sahara. La lec* ture ;de ce morceau trq) oocirt, «nais qui dèn)(»tait une si profonde connaissance de l'Arabe et de son cheval, m'inspira le désir de posséder l'ouvrage «ntier. A mon arrivée en France, vous avez eu l'obligeance de me l'envoyer : je vous en remercie.
« Personne ne pouvait lire avec un plus grand intérêt que moi un ouvrage que vous auriez certainement pu intituler : Du cheval arabe d*Asie et d'Afrique; car tel est l'esprit de tradition de ce peuple exceptionnel, qu'à chaque ligne je rrreconnaissais dans les mœurs des Arabes du Moghreb, les mœurs de leurs ancêtres les Koreyh et les iNedjed, et cela après une séparation de bien des siècles.
« En 185i , je descendais le Tigre, de Mossoul à Bagdad,, et j'avais entre les mains un volume d'Hérodote. Toutes ces descriptions des hommes et des choses étaient encore pleines d actualité. Ainsi il dépeignait, il y a deux mille trois cents ans, les mœurs des Arabes d'aujom'd'h^i, avec la loêine fidélité que voua, iimmi général, veus avez su d^
EDUCATION DU POtJULIK. 115
peindre, en Afrique, les Arabes d'Asie. Le temps ^ l'espace sont impuissants devant l'immobilité de telles mœurs : guerres intestines, chasses, fantësias, amour du du cheval, etc., j*ai tout vu en Asie tel que vous 1 avez décrit pour l'Afrique»
« Votre ouvrage, qui a le grand mérite de contenir toute la vérité et en même t«mps rien que la vérité, est appelé, suivant moi, à exercer une grande influence sur leducation du cheval en France. Cette lecture, pleine de charme, développera le goût du cheval chez ceux qui ne s'en sont pas encore occupés, et nos éleveurs y puiseront d'utiles enseignements parmi les notenbreux faits que vous citez. Us apprendront à ne plus réserver leur admiration pour untîheval qm n'a d'autre mérite ^e celui d'être gras, et ils comprendront enfin le« avantages qu'^n doit retirer de l'exercice salutaire auquel on soumet le poulain pendant son premier âge. Le cheval est dans le travail; il faut donc Ty habituer de bonne heure.
« J'ai remarqué que tous les Arabes fatiguaient sans pitié leurs chevaux de deux à trois ans, pour les ménager ensuite de trois à quatre ans. Ils disent qu'un travail soutenu dans le jeune âge fortifie la poitrine, les muscles et les articulations du poulain, tout en lui assurant une docilité qui l'accompagnera jusqu'à sa mort ; ils disent encore que ces rudes épreuves une fois subies, il faut développer sa constitution par le repos, les soins et une nourriture abondante, psffce que, après cette nouvelle période, il ne pourra plus que se montrer tel qu'il sera pendant le reste de sa vie, c'est-à-dire bon ou mauvais. Bon, ils le garderont ; mauvais, ils s'en sépareront sans balancer; car, à leurs yeux, un mauvais cheval ne vaut pas l'orge qu'on lui donne. »
J'espère qu'on me pardonnera cette digression en faveur
116 LES GHEYâUX du SÂHÂAA.
des réflexions qu'elle doit suggérer. En effet, n est-ii pas admirable de voir un peuple disséminé sur de vastes espaces, du golfe Persique à l'Océan, sans voies de comsnunication, sans imprimeries, sans télégraphes, sans aucun des mille moyens de la civilisation moderne, mais parlant la môme langue, obéissant à la même loi et conservant par la simple tradition, aussi bien que nous pourrions le faire par des livres, les usages, les mœurs et jusqu'aux préceptes de leurs pères? En voyant et en interrogeant les Arabes de l'Algérie, j'ai vu et entendu les Arabes de la souche primitive. Cette unité, dans de pareilles conditions, n'est-elle pas de nature à inspirer l'étonnement?
L'éducation du cheval terminée, il peut encore arriver que des vices se déclarent chez certains sujets. Mais les Arabes ne s'en alarment nullement, parce que, suivant eux, ils ne peuvent plus provenir que d'un excès de repos qui les rend paresseux par habitude, ou capricieux par surabondance vitale. Ils les corrigent par le travail, les fatigues de la guerre ou de la chasse. La commode disposition de leurs selles leur permet de tenir malgré les défenses opiniâtres de l'animal; ils ne s'en étonnent donc ni ne s'en effrayent, et fiiûssent toujours par le dompter complètement. On ne voit personne se défaire de son cheval parce qu'il se cabre, saute ou veut la jument; on se réjouit, au contraire, de ces preuves de vigueur : un temps viendra de les mettre à profit.
Les Arabes disent :
—Le cavalier qui rCa pas su dresser son cheval enfourche chaque jour la mort.
L'homme à qui ils attribuent l'honneur d'avoir su le premier dompter les chevaux est Ismaïl, l'aïeul commun des Arabes; ils s'appuient sur ces paroles de Dieu :
— Nous lui avons soumis les chevaux pour quHl les montât.
Et sur ce serment célèbre d'Ismaïl lui-môme :
— Les chevaux, la nuit et V espace nCen sont témoins^ comme le sabre, la plume et le papier.
Toujours, on le voit, toujours la tradition religieuse.
Quant aux vices da méchancelé, mordre, ruer, don ler des coups de pied, ils sont à peu près inconnus. Cebt à les prévenir qu'ils ont tendu tous leurs elforts; ils font vivre le cheval auprès de la tente, l'admettent en quelque sorte comme partie intégrante de la famille. Au milieu des femmes, des enfants, des esclaves, qui le choient et le caressent, il ne peut que prendre des habitudes de douceur et de soumission.
Au reste, ces soins pour le cheval, ce n'est pas seulement l'intérêt personnel bien entendu du maître qui les commande, c'est aussi la religion. Le prophète a dit : Le croyant qui a dressé son cheval de manière à briller dans la guerre sainte (djehad), la sueur Jes poils, le crottin et Vufine de ce même cheval entreront pour lui dans la balance du bien, au jour du jugement dernier.
Cependant, malgré tous ces liens qui unissent l'homme au cheval, malgré cette solidarité que leur font l'habitude, Yintérêt, la religion, le musulman ne donnera jamais à son cheval un nom d'homme. Les noms d'homme ont été portés par des saints : ce serait un énorme péché, un sacrilège de les appliquer à un animal, fût-il de tous les animaux le plus noble. On ne donne, au reste, dos noms qu'aux ches'au ' illustres, et encore dans les grandes tentes seule ment
On les appelle :
Rakibj l'Éclaireur.
Mansour^ le Victorieux.
Sabeur^ le Patient.
Sdemy le Sauveur. Kamily le Parfait.
Sâadj le Bonheur.
Maârouf^ le Connu.
Aatik, le Noble.
Sabok, le Rapide.
Nûdjy^ le Persévérant.
Moubarek, le Béni.
Guetrâne, le Goudron.
Messaoudy THeureux.
Safy^ le Pur.
Ghezala^ la Gazelle.
Naâma^ TAutruche.
Mordjana, le Corail.
£/ ilrou^sa, la Fiancée.
Djerada, la Sauterelle.
Ouarda, la Rose.
Guemera, la Lune.
Hamana, la Colombe.
Yakouta, le Rubis.
£^ Guttayu, la Goupeuse.
Aâtifa, la Docile.
Lei'to, la Nuit.
On donne à peu près les mêmes noms aux esclaves.
11 est un usage constant chez les Arabes, qu'ont pu ob^ 3erver tous ceux qui ont fait la guerre en Afrique; c'est ce* !ui de couper les crins du toupet, de Tencolure et de la queue. Voici les régies de cet usage, peut-être trouvé bizarre :
Lorsque le poulain a un an (djedâa), on lui coupe tous les crins, moins un bouquet qu'on lui laisse au toupet, au garrot et au tronçon de la queue.
A deux ans (teny), on recommence la même opération et on coupe le tout.
A trois ans {rebâa telata), troisième printemps, nouvell) tonte.
De trois à cinq ans, on laisse tout pousser pour couper de nouveau le tout à cinq ans faits (khremassi). Cette dernière opération s'appelle elhalafya.
Après cinq ans, on ne touche plus aux crins; ce serait même un péché, parce qu'on ne pourrait avoir d'autre but que de tromper ses frères sur Tâge de son cheval.
On ne manque jamais, après chaque tonte, de frotter les parties mises à nu avec du crottin de mouton mêlé de lait, ou avec du bleu de Prusse {nila) délayé dans du beurre chaud. Ce procédé adoucit la peau et épaissit la crinière.
Cette bizarrerie apparente a plusieurs raisons d'être: d'abord elle indique, à première vue, l'âge des chevaux jusqu'à huit ans, puisqu'il f^ut au moins trois ans pour que, les crins ayant pris toute leur longueur, le cheval puisse être appelé djarr (le traîneur avec sa queue). Ensuite, point important dans les pays chauds, elle accoutume à endurer patiemment les piqûres de mouches; et enfin, Ton croit obtenir ainsi des crins plus fournis, plus longs et plus soyeux.
Si les Arabes expliquent et justifient cette méthode i% couper les crins du cheval jusqu'à l'âge de cinq ans, i) n'en est pas de même de notre manière de raccourcir le tronçon de la queue. C'est, à leurs yeux, une barbarie sans nom; c'est aussi le texte d'inépuisables plaisanteries. Ils nous raillent, à ce sujet, jusque dans les conjonctures les plus graves.
Je raconterai à l'appui un fait dont je garantis la réalité.
En \SA\, !a colonne conduite par M. le maréchal Bugeaud se rendait à Taguedempt pour y détruire le fort élevé à grands frais par l'émir Abd-d-Kader.
Nous campâmes sur YOuad-Khrelouk^ Tun des affluents de la Mina.
La nuit, nous fûmes réveillés par un coup de fusil parti de l'intérieur du camp. Chacun de sortir de sa tente, de se porter au lieu de Tévénement et de s'enquérir. Un Arabe était par terre, la cuisse cassée ; il tenait à la main un petit Couteau très-affilé, et, comme tous les voleurs de profession, il n'avait d'autre vêtement qu'une ceinture de cuir garnie d'un pistolet.
La sentinelle, qui avait fait feu, raconta qu'ayant remarqué un buisson marcher, s'arrêter et puis marcher encore, elle avait, soupçonnant quelque ruse, tiré dessus à dix pas, au moment où il s'approchait des chevaux de son capitaine.
Au récit du vieux soldat d'Afrique, ses camarades, furieux, voulaient achever l'Arabe; mais des officiers se trouvaient là qui calmèrent cette première excitation bien naturelle, et rendirent compte à l'autorité. L'Arabe ne tarda pas à être transporté à l'ambulance et pansé.
Le lendemain, l'armée devait continuer sa route. Notre homme avait une blessure grave; il était inutile de s'en embarrasser. JiO mettre à mort n'avançait peut-être sa destinée que de quelques jours, et ne faisait pas grand bien à nos affaires. On pouvait tirer de l'aventure un meilleur parti. Le gouverneur général décida qu'on le laisserait sur l'emplacement du camp, et qu'on lui donnerait une lettre pour la grande tribu des Flittas, sur le territoire de laquelle nous nous trouvions. Dans cette lettre on faisait comprendre' à cette population si hostile que son acharnement contre nous lui serait de jour en jour plus funeste, que la lutte n'était pas possible, que la France était puissante en guerriers et en richesse, qu*Ab-el-Kader, en continuant la guerre, ne pouvait qu'attirer sur elle des malheurs incalculables, et qu'enfin ce qu'elle avait de mieux à faire, c'était de
séparer sa cause de celle de cet homme, si elle ne voulait voir dès à présent ses belles moissons ravagées et incendiées. •
A ia pointe du jour, la colonne expéditionnaire se mit en marche, et Tarrière-garde n'était pas à mille mètres de notre bivac, qu'elle vit des cavaliers arahes y arriver, mettre pied à terre et emporter le blessé que nous y avions laissé. Le jour suivant, nous reçûmes la réponse àesFlittas; elle était adressée « au général Bugeaud, kaîd duport d'Alger *, » et à peu près ainsi conçue :
f Vous nous dites G[ue vous êtes une nation forte et puissante et que nous ne pouvons lutter contre vous. Les puissants et les forts sont justes. Vous voulez cependant vous emparer d'un pays qui ne vous appartient pas. Et puis, si vous êtes si riches, que voulez-vousfaire chez un peuple qui n'a que de la poudre à vous donner? Au surplus, quand il le veut, le maître du monde abat les forts et fait triompher les faibles. Vous nous menacez encore d'incendier nos moissons ou de les faire manger par vos chevaux et vos bêtes de somme ; que de fois déjà n'avons-nous pas éprouvé de pareils malheurs! Nous avons eu de mauvaises années, nous avons vu les sauterelles, la disette, et Dieu pourtant ne nous a point abandonnés; car nous sommes croyants, Arabes, et la misère ne peut tuer les Arabes. — El arbi krou el keib, — d (mad ma iddih, — ou cheurr ma ikoutelou, — L'Arabe son frère est le chien, — la rivière ne peut l'emporter, — et la misère ne peut le tuer, — Nous ne nous soumettrons donc jamais à vous ; vous êtes des ennemis de notre religion, cela
* n Y a de cela neof ans à peine, les Arabes reconnaissaient à la France la suprématie du port d'Alger. Et Ton s'étonne qu'il n'j ait pas encore ea Algérie une population de deux millions dTuropéens 1 Quelle réponse foire à ceux qui accusent « Tinintelligente domination du sabre » que cettd •ascription dérisoire : Au général Bugeaud(au représentant de la France), kaîd du port d'Alger.
122 LES CHEVAUX DU SAHAnA.
est impossible. Cependant, si le Tout-Puissant, pour nous punir de nos péchés et des péchés de nos pères, venait à nous infliger un jour c^W^ hmrible ma/arfie, nous serions encore fort embarrassés, nous sommes forcés de i avouer -. rhez nous la marque de soumission, c'est la présentation d'un cheval aux vainqueurs {gada), nous savons que vou: n'aimez que les chevaux à courte queue, et nos juments n'en font pas. »
Plus tard, les FHttas furent néanmoins obligés de nous donner des chevaux que leurs juments faisaient, mais leur résistance fut opiniâtre. Depuis, ils ont toujours les premiers jeté les cris de guerre et de révolte ; ce sont eux qui nous OBt tué le brave général Hustapha-ben-Ismaïl * ; ce sont eux qui ont reçu Bou-Maza, ce sont eux enfin qui sont les derniers rentrés dans l'ordre.
' Le général Mustapba-ben-IsmaH. — C'est à la haine de Mustaphaben-Ismaïl contre Abd-el-Kader que la France doit l'aHachement qui ne s'est jamais démenti de ce chef illustre de la puiissante tribu des Douairs.
Il avait été pendant plus de trente ans Tagha des Turcs. Aussi, quand le fils de Mahi-Eddin fut, à l'âge de vingt-cinq ans, -proclamé par les tribus de la province d'Oran, le vieux guerrier refusa de se soumettre, disant que <t jamais y avec sa barbe blanche^ il nHrait baieer la main d'un fnfant. »
Les suites de cette inimitié le forcèrent de se réfugier dans le mecbouar de Tlemcen; là, pendant deux ans, il se maintint contre les hadars (citadins) dévoués à la cause de celui qui prenait le titre de commandeur des croyants. Mais, a bout de ressources, il demanda et obtint le secours da maréchal Glauzel, dont h colonne le dégagea en 1836.
 partir de cette époque, à la tête des goums deà Douairs et des Zmélas, iloni A avait suivi ioUles les vicissitudes, il prit part, malgré son grand 5ge, à tous les combats livrés dans la province d'Oran.
La France récompensa cet énergique dévouement parle grade de maréchal de camp et la croix de commandeur de la Légion d'honneur.
MustajJha ben^smaïl a été tué chez les Flittas, le 19 mai 1843, A l'âge de quatre -vingts ans, faisant le coup de fusil dans une alTaire d'arrièrègàrde. H pfolégeait avec quelques cavaliers de son goum l'immense butin pris sur les Hachem-Ôharabas, au moment de Tenlèvement de la Zmal^. ^
ÉDUCATION DU PCUUÎi*. iî3
Après cet épisode caractérisque de nos guerres d'Afrique, je ne puis mieux terminer le chapitre de 1* éducation du poulain qu'en donnant encore quelques renseignements tout à fait neufs sur la manière dont on traite le cheval en pays arabe. Ils seront parfaitement à leur place ici, et j'es* père qu'on n'y apprendra pas sans intérêt le rdie que la femme joue dans la vie de ce noble animal.
J'ai bien souvent entendu demander d'où pouvaient provenir la douceur, l'adresse et l'intelligence que tout le monde s'accorde à reconnaître chez tes chevaui arabes. Ces qualités sont-elles inhérentes aux races orientales? sontelles le fhiit de l'éducation?
Un climat heureux est favorable au développement comme à l'amélioration des races chevalines, l'expérience le prouve; une race noble et riche est aussi plus apte qu'une autre à donner ce qu'on lui demande; mais encore faut-il kH demander quelque chose. La terre la plus féconde ne produira que des ronces et des épines si elle n'est point, ou même si elle est mal cultivée.
Partant de là, les Arabes s'appliquent avec le plus grand soin, avec la pluâ grande ténacité, à perfectionner chez leurs chevaux les dons de la nature; une éducation suivie, un contact de tous les jours avec l'homme, avec les animaux, avec les objets extérieurs, voilà leur grand secret, voilà ce qui rend le cheval arabe tel que nous le connaissons, voilà ce qui en fait un objet digne de toute notre admiration.
Cette admiration, je le sais, n'a point été d'abord générale; ne les connaissant qu'imparfaitement, on accusait les Arabes de n'être que des ignorants ou des bourreaux en fait de chevaux. Ils les montaient mal, ne leur donnaient pas ces soins de k main si prisés en Europe; ils en abusaient dès leur jeune âge et leur mettaient sans cesse les flancs et la bouche en sang, etc., etc. Hais la vérité s'est fait jour, et, qiia«d, en définitive, on a pu constater que
124 LES CHEVAUX DU SAHAnA.
tous leurs chevaux étaient intelligents, fidèles à la main comme aux jambes, dociles au montoir et surtout inaccessibles à toute espèce de crainte, on s'est vu forcé de reconnaître que c'étaient là des qualités qui né pouvaient être que le fruit d'une éducation perfectionnée et parfaitement raisonnée.
Nos chevaux â nous sont seulement des animaux plus ou moins soumis à l'homme; ils le souffrent : c'est un con' quèrant qui dispose d'eux ; mais ils n'ont ni confiance ni amitié pour ceux qui les emploient. Esclaves de l'homme en général, ils ne s'attachent à aucun homme en particulier, parce qu'aucun de nous ne s'attache à son cheval, ne le soigne, ne l'estime que comme un produit de l'agriculture que l'on vend aussitôt qu'on le peut, que comme un objet de commercé dont on trafiqué, ou comme un meuble' que l'on change par caprice. En opposition, nos chiens ne nous aiment peut-être tant que parce que nous ne les vendons pas.
Les Arabes veulent dans le cheval un ami dévoué ; chez eux, si j'ose m'exprimer ainsi, il mène une vie de famille, où, comme dans toutes les familles, la femme joue un grand rôle : celui de préparer, par sa douceur, par sa vigilance et par des soins incessants, la solidarité qui doit s'établir entre Thomme et l'animal.
En course, en campagne, loin du logis, c'est le cavalier qui s'occupe du cheval; mais, en station, sous la tente .et en repos, c'est la femme qui dirige, surveille et nourrit le noble compagnon d'armes qui vient souvent augmenter la réputation de son mari, tout en subvenant aux besoins de ses enfants.
Le matin, c'est elle qui lui donne à manger, qui le soigne, et, si le temps le permet, lui lave la crinière et la queue. L'emplacement qu'il occupe est-il accidenté, couvert de pierres, inégal, elle l'étabht dans un endroit plus
ÊDUCATtON DU POULAIN. 425
convenable pour son repos et pour ses aplombs. Elle le caresse, lui passe légèrement la main sur l'encolure et les joues, lui donne du pain, du kouskoussou, des dattes, et quelquefois même delà viande préparée et séchée au soleil
« Mange, ô mon fils, lui dit-elle d'une voix douce et sympathique. Un jour, tu nous sauveras des mains de l'ennemi et tu rempliras notre tente de butin. »
C'est encore le matin que la femme arabe va, dans les pâturages, faire pour l'animal qu'elle chérit une ample provision d'herbes connues dans le désert pour leurs propriétés toniques et nutritives; à son retour, aperçoit-elle des enfants, qui, n'ayant point encore l'âge de raison, s'amusent à taquiner ou maltraiter les chevaux entravés devant la tente, du plus loin qu'elle peut se faire entendre, elle leur crie :
« Enfants, ne battez pas les chevaux. Malheureux! ce sont eux qui vous nourrissent; vous voulez donc que Dieu maudisse notre tente? Si vous recommencez, je le dirai à votre père. »
De ce côté, la femme arabe est tellement intraitable, qu'elle ne ménagerait pas même son mari, si, par impossible, il n'avait pas soin de son cheval. Le cheval, c'est son honneur, c'est sa fortune; elle en est flère, elle en est jalouse, elle se croit responsable de tout ce qui le touche. Le cas échéant, dès qu'elle aurait reconnu l'inutilité de ses observations, de ses recommandations, elle ne balancerait pas à aller jusqu'à se plaindre au chef de la tribu.
d 0 mon seigneur! vous savez que notre cheval, c'est là toute notre richesse : eh bien, mon mari lui fait faire des courses inutiles, il le maltraite, le surmène et en abuse. ^• Si encore il en avait soin chez nous ; mais non, sa couver- ^ ture est trouée, sa nourriture n'est pas assurée, et il ne veille même pas à sa boisson. Grondez-le, je vous prie; au nom de Dieu, remettez-le dans le chemin de nos pères ;
us liES GHEYAtnC DU SAHARA.
par-dessws tout, n'allez pas lui dire que c'est moi ^jui vous ni prévenu. »
Le chef arabe, qui est intéressé dans sa vie aventureuse à n'être suivi que par des cavaliers bien montés, ne manque jamais de faire son profit du renseignement. Il fait appeler un peu plus tard le coupable, le gourmande, le prévient que, s'il ne change de conduite, il lui prendra son «heval, le mettra à pied comme un vil fantassin ; puis il le •congédie en disant :
— Tu m* as compris^ va-t'en^ et souviens-toi que dans ce monde Vhmneur commence à Vétrier potir finir à la selle.
Cette leçon produit toujours un salutaire effet, non-seulement sur le délinquant, mais encore sur tous ceux qui serai^t tentés d'imiter son exemple ; et c'est ainsi que^ tantôt par l'amour-propre, tantôt par la crainte du cMliment, les Arabes s'appliquât à inculquer, de gré ou de force, l'amour du cheval à tous les caractères comme à . toutes les natures.
Dans l'aprés-midi, un peu plus tôt, un peu plus tard, suivant la saison, la femme s'occupe de faire boire les dievaux si la source n'est pas trop éloignée, et, dans le cas contraire, va chercher elle-même de l'eau dans des peaux de bouc pour les abreuver. Quand l'eau manque absolument, elle leur donne du lait de brebis ou de chamelle. C'est alors que la tente d'un chef arabe offre un. spectacle vraiment curieux : souvent on y voit entre les jambes de la femme ou des chevaux, en présence d'une nuée d'enfants vêtus d'une manière pittoresque, à côté der^ faucons qui battent des ailes et des lévriers qui s'agitent, une gazelle, une antilope (lerouy) ou une autruche, aller» venir et sauter pour mendier une parcelle de cette eau si rare au désert, et que Ton va cependant donner en abondance au favori de la famille.
\s soir arrive : quel est ce point noir ft Thorizon? ce
fâ)DCATI01î DU POUULIH. 127
sont les jeunes gens du douar * qui regagnent péniblement la tribu, montés sur des chevaux efflanqués, déferrés, exténués; Hs ont couru la chasse toute la journée, sans boire ni j manger. Des chameaux, portant gazelles, lièvres, outardes, î etc., les suivent de loin; mais ce butin, tout appétissant qu'il est, ne les préservera pas de Forage qui les attend.
«Jeunes gens, leur dira la mère d'un t<m courroucé, c'est infâme de ruiner ^si nos chevaux pour un gibier vide de profit; vous feriez bien mieux de les conserver pour le jour où la salive sèche dans la bouche, pour le jour où les biens ne suffisent plus à racheter les tètes. »
Pendant les grandes chaleurs, les femmes font entrer les chevaux sous la tente, afiii de les abriter contre les ardeurs du soleil. On les lave, on les nettoie; puis, le soir, on garnit d'orge les musettes pour les pendre au cou de ces animaux chéris. Chacun, et c'est là un point capital, recevra une ration en rapport avec son âge, son tempérament ou le travail qnMl a fourni. Ces attentions, cette douceur de tous les jours rendent, aiftsi qtte nous l'avons déjà dit, mats timmè nous ne saurioi^ trop le répéter^ les chevaux caressants et dociles. Us hentlissent de plaisir à l'approc^ië de celte qui tes soigne, et, dès qu'ils la voient, ils tour, nent'^gradeusement la tète de son <5ôté. Us vont â elfe, eUe s* en empare à diafue instant du jour, quand cela Itii plaît; et^ m l'on en témoigne quelque surprise, la femme arabe vous répond avec simplicité :
« Coffim^ent vottlez-vo^s que nos juments ne reiionnmssent pas la main qui les flatte et nous nourrit?
« A combien de jeux ne se sont-elles pas livrées en ma préstticôî
a Ft lorsque, se dressant derrière moi, elles me posdetfi avec di Ucatesse leurs jambes «ur les èpaulea ;
* Douar, tentes placées eii cercle, subdivision iê li triki»
« Et lorsqu'elles emportaient un jeune agneau qu'elles saisissaient par la toison ;
a Et lorsqu'elles s'introduisaient sous la tente pour nous ^oler du kouskoussou ;
« Voilà des souvenirs qui nous sont chers.
« Et puis, n'est-ce pas moi qui, leur donnant à propos ou du lait ou de l'orge, suis parvenue à resserrer leur ventre, développer leur poitrine, effiler leur tête, élargir leur front et endurcir leurs membres?
« Voyez-les passer à côté d'un troupeau de gazelles, et vous ne pourrez faire aucune différence entre elles et ces animaux. Même grâce, même vigueur dans les bonds, même vitesse à la course.
« Comme les gazelles, n'ont-elles pas des yeux à fleur de tête, de largesorbites, des oreilles fines ethardieS; des jambes sèches, une croupe arrondie et des sabots durs et ramassés*)?
OBSERVATIONS DE L'ÉMIR ABDEL-KADER
Les renseignements sur l'éducation du poulain sont vrais : c'est bien là ce que nous faisons.
La trop grande fatigue et les courses excessives ne con» viennent pas au poulain, parce qu'elles l'empêchent de se développer en force et en grandeur. Le djeda (poulain de moins de trois ans) est comme l'arbrisseau : tout ce qui lui fait obstacle l'empêche de croître.
Mais ce qui convient au djeday c'est l'exercice, une fatigue prudemment graduée : il faut l'habituer à la selle, à la hride ; on doit ne le faire monter que par un enfant ou par un homme sage, dont le poids soit en rapport avec l'âge et les forces de l'animal.
* Ce rôle de la femme dans la vie du cheval n'est bien connu que de ceux qui, au lieu de s'en tenir à la surface, ont voulu percer à jour les mœurs arabes. Il pourra donc être contesté, mais il n'en sera pas moins l'expression de la vérité.
Un exercice assez habituel est celui-ci : on fait monter le poulain par un enfant qui, une baguette à la, main, le lance au galop. Quand le poulain est fatigué, il s'arrête, broute et se couche au point d'arrivée. Le lendemain matin, on lui donne Forge et on le fait revenir au lieu du départ ; puis on recommence la course. Il doit celte fois en fournir une plus longue. On continue ainsi jusqu'à ce qu'on obtienne de lui une course d'une distance double de celle qui a été parcourue le premier jour.
Les Arabes recherchent dans le jeune cheval un pas trésfranc, et ils lui demandent trois espèces de galop :
1** Le galop'raccourci ; on s'en sert à la promenade.
2^ Le galop fort et décidé ; on s'en sert à la guerre ou pour la poursuite des animaux sauvages.
5** Le galop à fond de train; on s'en sert pour les courses ou pour sauver sa tête. On ne doit pas abuser de ce dernier.
En résumé, réducation du poulain doit être entreprise de très-bonne heure. Celte coutume est excellente; ne pas s'y conformer, c'est faire une chose honteuse, c'est rendre son cheval impropre au service de guerre. L'animal qui n'est pas dressé dès son jeune âge est indocile, difficile et maladroit ; au moindre travail, il sue, il n'est bon à rieii '.
*■ a Voilà un enseignement utile, qui prouve combien sont dans le vrai les gens qui exercent les chevaux de bonne heure, et qui fait le procès de ces hommes de routine ne sachant qu'engraisser les chevaux, et n'admettant les premiers exercices que de cinq à six ans. C'est sans nul doute à un pareil système que Ton doit tous ces animaux qui, sous l'apparence de la force, sont sans âme, sans allure et sans énergie. Élevés comme dep bêtes de boucherie, ils en prennent tous les caractères. Une semblable éducation leur donne de la graisse, de la viande, mais amoindrit les os, les tendons, refoule les organes respiratoires, et leur enlève ainsi toutes les facultés que l'on doit plus tard rechercher en eux. N'est-ce pas aussi à ce déplorable système d'éducation que l'on doit la lenteur de la mise en service, et ces maladies inflammatoires qui frappent nos chevaux lorsque nous commençons à les soumettre au travail? » (Observations de M. le comte d'Aure, ex-écuyer en chef de TÉcole de cavalerie, aujourd'hui inspecteur général d,es haras.)
11 faut donc, en épargnant au poulain, conune je Vai dît, tout ce qui peut nuire à sa croissance et au développement de ses forces, tendre à obtenir par le travail un cheval souple et dur à la fatigue.
Le premier''cheval (jue posséda le prophète s'appelait Otisk&iib, à cause- de sa vitesse, car Sakab se dit de Teau qui s'é* cbappe.
Un autre cheval du prophète s'appelait Mortadjet, à cause de la beauté de son hennissement qui ressemblait à une poésie sur le mètre harmonieux du Aadjaz. Il était blanc, on te nommait aussi le gracieux, le noble.
Un troisième s'appelait le Traînant, comme s'il avait traîné sa queue par terre.
Un quatrième s'appelait El Sez%e%, le fixé, l'adhérent, comme s'il était déjà fixé, adhérent à Tobjet qu'on voulait atteindre. B'autres croient que ce nom était une allusion à la vigoureuse attache de ses membres.
Un cinquième se nommait la Colline^ soit à cause de sa taille, soit à cause de sa vigueur et de la dureté de ses membres.
Le sixième ^val du prophète s'appelait le Rose, à cause de la couleur de sa robe intermédiaire entre Talezan et le bai-brun.
Le septième, enfin, s'appelait la Nage; ce nom lui venait de ses beaux mouvements d'épaules et de ce qu'il courait en levant les jambes de devant, comme s'il nageait.
Le premier, Ouskoub, était son cheval de prédilection.
Il y avait également la Mer, le Loup, etc., etc.
J'ai voulu, en rappelant ces indications, montrer aux Arabes la règle à suivre dans la dénomination de leurs chevaux, qui doivent toujours être nommés d'après les chevaux du prophète.
ÉDUCATION DU POULAIN. i31
Djarada^ javelat. — DaHm, autruche mâle. — Rakib, vigilant (surnom de Vâne sauvage)» sont aussi des noms qui conviennent aux chevaux.
11 y a trois sortes de chevaux :
Les uns chargent de crimes, et appartienneùt à Satan.
Les autres préservent du feu éternel, et appartiennent b rhomme ;
D'autres enfin attirent des récompenses et appartiennent àlHeu.
Charge de crimes et appartient à Satan le cheval que Fon dresse par orgueil, par ostentation, dont on se sert pour soutenir des paris ou jouer des jeux de hasard, ou faire du mal aux musulmans. »
Préserve du feu et appartient à l'homme le cheval éle^é pour servir à la reproduction, pour garantir son maître de la pauvreté, pour être utilisé dans les affaires personnelles, sans qu'on s'écarte du sentier de Dieu. Celui-là, on peut le refuser, qu'il s'agisse de courses ou de la saillie.
Enfin attire les récompenses et appartient à Dieu le cheval destiné exclusivement à l'accomplissement des bonnes œuvres dans l'intérêt de ia religion.
L'herbe que cecheval mangedans une prairie ou un jardin, son urine et son crottin et l'eau qu'il boit en traversant avec son maître une rivière, sans même que celui-ci ait eu l'intention de le faire boire, sont inscrits par Dieu dans le registre des bonnes œuvres-
Faites des remontrances à vos chevaux, et ils éviteront les feiutes qui les leur ont occasionnées, car ils comprennent la colère de l'homme.
152 LE& CIltVAlX DU SAHARA.
Un homme d*un famille noble de TOued-Chelif (rivière de TAlgérie), partant pour la Mecque, se mn en route accompagné de quelques amis qui lui firent la conduite. Il montait une jument de sang que la famille possède encore. Tout à coup elle broncha; pour la punir il lui donna un coup de fouet de rênes, ce qui la mit dans un état d'agitation tel, que, pendant quelques instants, elle ne faisait que se cabrer et sauter à droite et à gauche.
Au retour de la Mecque il se servit de la même monture^ et les amis qui Favaient accompagné lors de son départ allèrent aussi à sa rencontre pour lui dire la bienvenue ; à peine furent-ils arrivés à l'endroit où la jument avait été frappée, qu'elle se mit à se cabrer et à sauter, faisant absolument les mêmes mouvements que le jour où elle avait reçu le coup de fouet. Tout le monde fut étonné de cette preuve (Je mémoire extraordinaire d'un animal qui pendant un an avait gardé le souvenir d'une punition qu'il avait encourue, et du lieu où il l'avait subie.
Nos nobles coursiers passent leur temps à rivaliser de vitesse, les femmes essuient de leurs voiles la sueur qui ruisselle de leur visage ; ils balancent leurs têtes comme sHls voulaient se dégager des entraves qui les captivent et ils sont attentifs au moindre cri. Sur leurs dos sont montés des lions féroces.
Donne de Forge et tbute.
La nourriture du matin s'en va au fumiir, mais celle du soir passe à la croupe.
Dans le Sahara, si l'on donne souvent aux chevaux du lait de chamelle ou de brebis, il ne faut pas croire que ce soit là leur unique boisson. Il remplace d'ailleurs plus souvent Torge, qui est rare, que Teau, encore assez facile à trouver. Les Arabes sont convaincus que le lait maintient la santé et consolide la fibre, sans augmenter la graisse. Inutile de dire aussi que les gens riches, possédant beaucoup de chamelles, sont moins avares de lait que les gens pauvres, dont c'est la ressource à peine suffisante pour les besoins de leurs familles. Ces derniers retendent d'eau quand ils le peuvent.
Au printemps, on emploie le lait de brebis; dans les autres saisons, on y joint le lait de chamelle.
A Soufy Toiigourty Ouargla, Metlili, Gndéâa et dans le Tov/it S où il y a plus de chameaux que de chevaux, où les grains sont plus rares que dans la première zone du désert, les dattes tiennent souvent lieu d'orge. Quand elles sont sèches on les présente dans une musette ; le cheval en les mangeant rejette de lui-môme les noyaux avec une grandtj
* Voir, pour toutes ces localités, mon litre te Sahçara algérien.
adresse. Dans certains pays, on sépare les noyaux, on les écrase dans un mortier, puis on les fait manger mélangés avec les dattes, qui ont été aussi légèrement broyées.
On donne également les dattes au cheval lorsqu'elles ne sont pas tout à fait mûres (belahh), il les mange alors avec 3es noyaux; tendres encore, ceux-ci ne peuvent lui faire de mal.
Quand on veut mélanger les dattes avec la boisson, voici «omment on procède : Après la récolte, on prend trois ou quatre livres de dattes fraîches, on les manipule dans un grand vase rempli d'eau, jusqu'à ce que la chair de la datte sort' devenue une espèce da pète liquide, on ôte les pellicules, les noyaux, et le tout, bien remué, est présenté au cheval.
Le régime de la datte engraisse les chevaux, mais n'affermit pas leur fibre.
Dans la première zone du Sahara, voici, par saison, le régime obligé des chevaux :
Au printempSy en général, on les déferre et on les envoie dans les pâturages qui, à celte époque, sont abondants en herbes succulentes et odoriférantes, connues sous le nom générique de el aâchevb. Ils sont entrtivés. On a ratlention ie fuir les contrées où pousse le ledena, plante veloutée dont Ja feuille ressemble à une oreille de rat. Elle est près de terre, ordinairement recouverte et cachée par le sable; elle occasionne au cheval qui la mange des coliques le plus souvent terminées par la mort.
Les gens de distinction qui ont beaucoup de domestiques et les cavaliers expérimentés ne donnent jamais de vert à leurs chevaux de guerre.
Riche ou pauvre, aucun ne fait manger d'orge ; ou fc remplace par le lait de brebis, très-abondant en cette saison. II maintient les chevaux dans un état parfait.
On fait boire une seule fois par jour, à deux heures de l'après-midi.
En été, on vient dans le Tell faire sa provision de grains; on y est entouré d'étrangers malveillants, quelquefois d*ennemis; on n'a garde d'envoyer les chevaux aux pâturages, ils risqueraient d'y être volés; ensuite on n'est pas fâché de les avoir toujours sous la main pour Tune des miHe circonstances qui peuvent survenir. On achète de la paille d'orge et de l'orge à ses hôtes. C'est l'époque de l'année où les animaux sont dans l'abondance.
J'ai dit de la paille d'orge, parce que les Arabes ne consentiraient pas à nourrir leurs chevaux de paille nouvelle de froment ; elle cause la jaunisse, pensent-ils, quand on l'emploie avant l'hiver.
Outre la crainte d'un voisinage suspect ou d'éventualités fâcheuses, un autre motif empêche les Sahariens d'envoyer, en cette saison, leurs chevaux au pâturage. Les chevaux entiers s'y trouveraient mêlés aux juments, dont la vue leur rappellerait les amours du printemps. Se barbouillant, à toute occasion, les naseaux de leur urine, ils contracteraient une maladiegrave que l'on nomme el ftwerre/a. L'animal maigrit, son poil devient terne, il hennit sans cesse, aspire i'air, et ne veut plus manger. Pour le guérir, on l'éloigné des juments et on lui frotte l'orifice des naseaux avec du goudron imprégné de jus d'oignon. Les Sahariens sont tellement imbus de cette opinion, qu'un cavalier dans le désert aimerait mieux laisser son cheval saillir dix fois que de lui permettre de sentir l'urine des juments.
Si une raison quelconque empêche d'aller acheter des grains dans le Tell , les plaines né présentant plus que des herbes desséchées par le soleil, on se rapproche des montagnes du Sahara où l'on a plus de chances de trouver de l'eau, des mares ou même des marais. Si cette ressource fait défaut, on s'en va camper à proximité des Kuesours *, on s'y
* Wm$9oyirt, sîngiâier Ktar, liamemi, viOage <m vHle da <1^9er|.
fournit de paille à prix d'argent ou à titre d'échange. Dans les deux cas, les juments seules sont envoyées au pâturage ; les chevaux restent entravés devant la tente, par crainte du kuerrefa.
On fait boire deux fois par jour, le matin de bonne heure et le soir après le coucher du soleil, l'expérience ayant démontré qu'à ces heures l'eau est plus saine et plus fraîche. En cette saison, l'orge est indispensable.
Quelle que soit la chaleur, les Arabes ne donnent ja* mais à leurs chevaux ce mélange de son et de farine d'orge étendue d'eau que nous appelons barbotage et dont nous abusons si souvent. Ils lui reprochent de pousser au relâ chement des tissus et d'affaiblir, tout en favorisant l'engraissement, qu'ils redoutent par-dessus tout. Quand leurs .chevaux sont échauffés, ils diminuent le travail, donnent, s'ils le peuvent, le ktiecily ou vert d'orge, et, s'ils ne le peuvent pas, ils emploient les bains pour les rafraîchir. Quant à l'orge, ils la veulent pesante, sans mauvaise odeur, et dégagée de la terre qui s'y mêle dans les silos, ainsi que de ces grains flétris, noirs et ridés, qui ont été frappés par le vent du sud.
En automne^ on remet les chevaux dans les pâturages; ils y trouvent le chiehh, précieuse ressource dans le Sahara, où, pour vanter un homme capable et modeste en même temps, on dit :
Flâne ky ecchiehh Inedjem ou ma icheâa.
Un tel est comme le chiehb ; Il peut, et pourtant on n'en parle pas.
Voilà pour le jour. La nuit, on donne à poignée le seutTy espèce d'arbuste épineux. On le coupe près de terre, on le bat ensuite avec une baguette pour le débarrasser des épines 3èches qui pourraient offenser l'œsophage ou les
HOURRITURB. 137
membranes de l'estomac. U contient beaucoup de principes nutritifs.
On prépare encore une autre plante asseï semblable à la ronce sauvage et nommée d âdem.
On ne fait plus boire qu'une fois par jour, vers les deux heures de Taprès-midi. Ce moment semble le plus favorabk dans une saison où, la température devenant déplus en plu^ froide, Veau a déjà perdu de sa fraîcheur.
Les gens aisés donnent Foi^e; les pauvres ne le peuvent pas toujours.
En hiver, les chevaux continuent à aller aui pâturages, qui déjà seront abondants en proportion des pluies survenues. IFs y trouveront le chiehhy le âdem^ le derine *, etc., qui suffiront iargement à leur nourriture.
La nuit, on leur prodiguera le birnse^ que les Arabes nomment le frère de Vorge, tant ils apprécient ses propriétés nutritives. Le b(mse n'est autre chose que l'a/fa*, qui, au moment où il forme son épi, a été tiré par sa partie supérieure, a cédé et s'est dégagé de son enveloppe. Quand il est réuni en petites gerbes, on le coupe par morceaux, et il joue le rôle de la paille hachée.
On utilise encore Valfa d'une autre manière : avec une pioche on met à jour ses racines, on les débarrasse de leur
^ Derine. — C'est le stippa barbatta de Desfontaines ; cette plante croit abondamment dans le Sahara. Les habitants de celte contrée peu productive vont courir au loin pour ramasser les graines de cette gramijiée ; ils en rapportent souvent de bonnes charges. Ces graines, appelées él loult servent aux mêmes usages que le blé; on en fait de la farine. (Le Grand Désert, page 386.)
• Alfa. — Cetle plante est très-répandue en Algérie; elle est d'une grande ressource pour la nourriture des chevaux. Dans nos expéditions; les chevaux n'ont eu souvent que cette plante pour se nourrir.
C'est le lige sparte [lygeum spartum]. Les chaumes de cette graminée ne s'élèvent qu'à environ dix ou douze centimètres de hauteur. Cette plante est la êtepa tenacissima, servant à faire en Orient les ouvrages dits sparterie. Dans quelques contrées de l'Algérie, les indigènes en font des nattes. (Le Grand D^ert, page 577.)
t^ LES CP^ÂlflL DU ^HÂRà.
enveloppe s*(HigeAtre; Vaaw^ les m^nga 1?^ aviclilè. tlèt aliment prend alors le nom de guedddne ou zemouna, sui- ' vant les loa»)ké!&. Jl «dt ^ourrissai^t, mm m .^p^nse pas de Forge.
Le îoin e9t inconmi dans k désert. Les Arabes pourraient» s'ils le voulaient, en faire de grandes provisioifê pour rjiiver; mais ils le repoussent comnie ne devant qu'empâter les chevaux, irendre la libre «^Ue, et ooc^asionner» à la :(«Qg«ie, ^siim^^tiee inflam^i^ftioires.
On ne fait boire qu'une fois par jour, coniBie en au-
€'e$t vm locution proverbiale, chez les Arabes, que de dire : £4 fmrriture du maHn s'en va m fumier^ mais celle du soir pass^ à la croupe.
Ile pré;iende»t donc que, si le cheval a bu à satiété la veiOe et bien mangé pendant la nuit, oiapeut, «ans le moin^ dre inconvénient, ne ri-en lui doinner le lendemain, quand surtout on se remet en marche degeand matin. Aussi, dans nos canaps, peuplés quelquefois de quinze à dix*buit eenls cavaliers arabes en expédition avec nous, que se passait-fl sous nos yeux? Le voici; tous les vieux officiers de l'armée d'Afrique peuvent l'attester :
Cmtrairement à nos habitudes^ im(p*m départ, le calme le plus parfait continuait à régner dans le bivac arabe. Aucun moment n'était perdu pour le repos du cheval; on ne lui donnait ni à boire ni à manger; seulement, un peu avant ^e prendre la route, on le nettoyait avec une musette; on remplaçait sur son dos la couverture de nuit par la seUe, on bridait, on pliait les tentes, on faisait la prière du matin et l'on partait à l'heure indiquée.
Plusieurs fois il m'es^ arrivé de témoigner mon étonhement d'un pareil système; mais on m'a toujours répondu :
« Pourquoi fais-tu pour ton ôheval ce que tu ne fais pas nour toi-ménie? Lorsque tu sors de table à dix eu enze
h ures du soir, peux-tu t'y remettre le lendemain à la pointe du jour? »
Avec ce régime, les chevaux restent sveltes et élancés, ils sont toujours prêts à marcher, à courir, à faire enfin le rude service qu'un en exige dans le Sahara. Ils gagnent d'une manière étonnante quand, au lieu de quelques jointées d'orge et de la pâture dans des plaines desséchées par un soleil brûlant, ils trouvent la nourriture du Tell. Que serait-ce donc si on les mettait au régime des chevaux européens? Au lieu d'être en chair, ils deviendraient gras, ils nous plairaient davantage, mais perdraient aux yeux des Arabes, fort peu appréciateurs de cette sorte de beauté, le plus souvent acquise aux dépens des qualités du cheval de guerre.
Toutefois, si l'Arabe est trop véritablement cavalier pour ne pas tenir avant tout à ces qualités, il est aussi trop amoureux de la pompe, de Téclat, de la fantasia, s'il m'est permis d'employer un mot déjà populaire en France, pour ne pas se donner, quand il le peut, le luxe d'un cheval de mantre et de parade. Aussi n'esl-il pas rare de voir des Arabes de distinction laisser leurs juments chéries trois ou quatre mois attachées devant la tente, sans les monter. Elles prennent alors de l'embonpoint, et ne sont plus employées que dans les fêtes, les noces, dans toutes les circonstances où ^es chefs veulent représenter d'une manière brillante. Pour les chasses, les razzias et les courses pénibles et lointaines, ils ont des chevaux de moins de valeur apparente, mais dont ils sont sûrs, et qu'ils ne craignent pas de fatiguer. Les jumentsdontnous venons déparier sont équipées avec un grand luxe, les stara (couvertures) et les brides sont brodées en or fin, les étriers sont argentés ou dorés, et les feutres {beda) sont aussi beaux que du drap ; les plus estimés viennent de Ouareglâa.
140 LES GHEY/ii;X hii SÀUARA
OBSERVATIONS DE UÉMIR ABD-EL-KADER
Un matin, en sortant, un des compagnons du prophèlt ]e trouva essuyant avec son manteau la tête de scn cheval, f Pourquoi avec ton manteau? — Que sais-tu, dit le prophète, peut-être Tange Gabriel m'en a-t-il voulu à cause de lui cette nuit. — Laisse-moi au moins lui donner sa nourriture. — Ah! répondit le prophète, tu voudrais prendre pour toi toutes les récompenses, car Fange Gabriel m'a informé que chaque grain d'orge que mange le cheval m'est compté pour une bonne œuvre. *
Le Saharien abreuve son cheval de lait de chamelle, qui a la propriété particulière de donner de la vitesse,' à ce point que rhomme môme, d'après ce que racontent des gens de très-bonne foi, qui s'en portent garants, en en buvant excluâvement, pendant une durée de temps suffisante, acquiert une telle rapidité qu'il peut lutter de vitesse avec les chevaux. Et effectivement, le lait de chamelle fortifie la cervelle et les tendons et fait tomber la graisse qui ramollit les muscles.
Dans certaines parties du Sahara, les nobles et les cavaliers renommés ne donnent jamais le vert à leurs chevaux de guerre. Le lait, l'orge et les plantes connues sous le nom de chiehhy derine, bouse et sevliane, voilà leur seule nourriture. Elle ne développe pas le ventre et n'engraisse pas comme le vert, qui distend le tube intestinal, tant par la quantité énorme que le cheval doit en manger pour être rassasié, que par l'eau qu'il contient.
En été, on ne fait boire qu'à trois heures de l'aprôs* midi.
En hiver, on fait boire plus tôt, de midi à une heure. C'est le moment de la journée, où, en plein air, Teau a perdu de sa fraîcheur.
Ces principes sont exprimés dans le proverbe suivant, connu du dernier cavalier du désert :
Fe sekhana oukherou cherab-houm
Ou guedemou aâmaret-houm
Fe cheta guedemou Cherab-houm \
Ou stakherou aâmaret-houm,
< Dans les temps chauds ^, reculez l'heure de rabreavdr.
Et avancez Theure de la musette ; Dans les temps firoids, avancez Theure de rabreavoir.
Et reculez Theure de la musette. »
Chez les tribus du désert, à partir du mois d'août et pendant quarante jours, on ne fait boire que tous les deux jours. On suit la môme méthode pendant les vingt derniers jours de décembre et les vingt premiers jours de janvier.
Pendant les temps froids, les riches donnent de Forge tant que le cheval peut en manger; ils diminuent sensiblement la ration pendant les temps chauds.
Le lait et le bouse peuvent remplacer Torge.
II est rare qu'on donne à manger le matin.
Le cheval marche avec la nourriture de la veille, et non avec ceUe du jour.
En voyant deux chevaux, Tun du Tell et Tautre du Sahara, l'homme qui n'a rien approfondi préférera toujours le premier, qu'il trouvera beau, gros, luisant et gras, et il méprisera le second dont il calomniera, Tinsensé qu'il est,
*■ Les Arabes entendent par temps chaudt, depuis avril jusqu'à sep« tembre inclusivement, et par temps froids, depuis octobre jusqu'à man indusivement.
142 LES CUiî.VAUX \)U SAHARA.
toutes les qualités qui font sa foroe ; c'est-à-dwe les extrémités fines et sèches, le ventte resserré «t les côtes naes. Et cependant ce cheval du désert, qui connaît à peine Forge, le vert et la paille, mais seulement le cMehhy le bouse et le sevliane, qui n'a jamais été abreuvé que ^e lait, qui, de bonne heure, a couru la chasse et la razzia, aura la vitesse de la gazelle et la résignation du chien, tandis que Tautre ne sera jamais qu'un bœuf à côté de lui.
Les plus grands ennemis du cheval sont le repos o,t la graisse, '
Le noble peut, sans rougir, travailler de 8C.o mains pour son cheval, pour son père et poù •on hôte.
On ne connaît pas le pansage dans le Sahara. On essuie seulement les chevaux avec des chiffons de laine et on les couvre de très-bons djellale (couvertures), qui enveloppent la croupe et le poitrail. A vrai dire, on sent peu la nécessité de ce travail, les chevaux étant constamment placés dans des lieux sains» sur des terrains élevés et à l'abri des courants d'air. Les Arabes qui nous ont vus panser nos chevaux le matin et le soir av^ un soin minutieux prétendent qiie ce frottement continuel de Tépiderme, avecTétrille surtout, nuit à leur santé, les rend délicats, très-impressionnables, et, par suite, incapables de supports les fatigues de la guerre, ou tout au moins plus sujets aux maladies.
Lorsqu'il fait chaud et qu'on en a la facilité, on les lave matin et soir. Souvent, en hiv^, on les attache dans les tentes, qui sonttrè»-vastes, pour les préserver du soleil et de la pluie.
Le principe est de les tenir propres. On conduisit un jour un cheval au prophète ; il l'examina, se leva, et^ sans mot dire, il M essuya la face, les yeux, etlâs naseaux avec les
144 LES CHEVAUX DU SaUARA.
manches de sa chemise. — Quoi ! avec vos vêtements ! lui dirent les assistants. — Certainement, répondit-il, et c'est ù'ange Gabriel qui m'a plus d'une fois réprimandé et ordonné d'en agir ainsi.
En hiver, on met la couverture jour et nuit. En été, on la met à dix heures du matin pour Tôter de trois à huit, instant où on la replace pour toute la nuit, afin de préser- \eir le cheval du froid ou de la rosée, d'autant plus dangereux, disent les Arabes, que la peau a été échauffée toute la journée par un soleil ardent. Le proverbe suivant exprime combien ils redoutent le froid des nuits d'été.
Beurd es seif Ou laderba becif.
Le froid de Tété, Ou bien un coup de sabre.
Si les Arabes n'attachent pas, comme nous, de l'importance au pansage, ils sont en revanche très-attentifs et trèsscrupuleux dans le choix des aliments, et surtout de l'eau dont ils abreuvent leurs chevaux. Bien des fois, dans les premiers temps de la conquête, en expédition, j'ai vu, après de longues journées de marche par des chaleurs intolérables, par un vent du sud qui nous étouffait et nous soufflait le sable et la poussière au^ visage;, quand cavaliers. et fantassins, tous haletants, inertes, épuisés, nous nous laissions aller, affaissés, à un repos fatigant encore et souvent troublé par les alertes que nous causait l'ennemi rôdant et tournoyant aux environs, j'ai vu, dis-je, des indigènes se rendre à une lieue du bivouac pour faire boire leurs chevaux à une source pure qui leur était connue, lis aimaient mieux ainsi risquer leur vie que d'avoir la douleur d'abreuver leurs chevaux dans les ruisseaux souvent peu abondants du camp, ruisseaux dont le piétinement des hommes et des
PAKSAGE. H\GÏÈNE, PROPORTIONS. 145.
hétes de somme avait bientôt fait autant d'infects cloaques. Je ne crois pas avoir besoin de m'élendre davantage sur Thygiène du cheval chez les Arabes. Je ne pourrais, d'ailleurs, ajouter que des redites. 11 me semble préférable de renvoyer le lecteur à tous les détails parsemés dans les pages précédentes, et surtout aux principes formulés dans h chapitre de rÉOUCATIOIf DU POULAIN.
Si je me suis bien fait comprendre, j'ai exposé comment tout propriétaire d*un cheval, chez les Arabes, est un maître attentif, vigilant, j'allais dire dévoué, qui suit et dirige les progrès, corrige les écarts, perfectionne les qualités de son élève depuis le premier jour. Cette éducation embrasse tout; aussi bien que ce que j'appellerais volontiers les facultés morales, elle augmente, modifle, améliore les facultés physiques. Tout est pesé, prévu, la boisson, les aliments» les exercices, la tenue au repos, tout est gradué et proportionné aux âges, aux lieux, aux saisons, tout est l'objet de soins incessants et soutenus.
Encore une fois, la question n'est pas de savoir si les soins sont bien entendus, s'ils ont tort ou si nous nous trompons ; mais, après avoir avancé que dans la vie de FÂrabe l'occupation dominante, à peu près unique, est l'éducation et Tentretien de son cheval, j'ai constaté que l'Arabe n'obéi pas au hasard, que sa passion n'est pas aveugle et irréfléchie, comme le croient ceux qui l'observent de loin et d'ui rapide coup d'oeil. U est guidé, comme pourra s'en con* vaincre tout homme qui l'étudiera avec opiniâtreté, qui Texaminera au microscope, si je puis ainsi parler, qui analysera ses faits et gestes de chaque jour, il est guidé par un parti pris traditionnel et motivé. En un mot, cette éduca* ion et cet entretien du cheval sont subordonnés à des règles constantes et certaines qui toutes ont pour but de doncer au cheval la vigueur, le fond, la santé.
Qu'est-ce autre chose que de l'hygiène?
Les Arabes, dit Ben-el-Ouardy, ont toujours préféré les beaux chevaux à leurs propres enfants, et ils aiment tant à en faire parade dans leurs jours de fête ou de poudre, qu'ils se priveraient de toute nourriture plutôt que de les voir souffrir de la soif ou de la faim. Dans les circonstances pénibles et difficiles, dans les années de disette surtout, ils vont jusqu'à leur donner le pas sur leurs propres person^^ nés et sur leurs familles. Les traits qu'on raconte à ce sujet le prouvent, ainsi que les chants composés par leurs poètes.
Voici des vers adressés par le savant Ben-Sassa à la grande tribu des Beui-Aâmer. Nous les reproduisons dans toule leur originalité :
Beni-Aâmer^y pourquoi vois-je vos chevaux Flétris, changés parla misère?
Cet état ne peut leur conyenîr.
Qndqii» la mort ait une heure que nul ne peut retarder» Les dbevaui sont votre sauregarèe, Donnez-leur les biens que vous préférez; D'orge pure remplissez leurs musettes Et de fer garnissez leurs sabots.
Aimez les chevaux, soignez-les:
En eux seuls git l'honneur et la beauté.
En les soignant, vous vous soignez vous-mêmes. L'Arabe qui n'a pas un bon cheval ne peut viser à la réputation. Pour moi, sur cette terre, je ne connais pas d'autre bonheur. Et, si j'avais force soulthanis d'or*, Je ne m'en réjouirais que pour les partager avec lui. i J^en soutiendrais aussi. ma famille.
Et s'ils venaient à me manquer.
Je saurais abaisser mon orgueil Jusqu'à demander fièrement l'aumône pour mon ami.
' Benv-Admer, — Tribu très-iinporlante située au nord-ouest d'Oran. * Soulthanit d*or. — Pièces d'or frappées en pays musulman et qui valent de dbc à douze franes.
Tous les trésors de Karoune S sans dx&my Ne sauraient me rendre heureux.
Le vent du nord vient-il à souffler.
Et le ciel s'ouvre-t-il sur la terre, Garantissez vos chevaux de la pluie froide, Réchauffez -les, ils méritent ces égards. Pour les jeux, pour la guerre, Parez-les de vos selles les plus riches, De brides brodées d'or, de vêtements superbes Et le prophète vous aimera.
Chagrinez- vous aussi pour les juments de vos serviteurs pauvres. Quand, malgré tous leurs labeurs.
Ils n'ont pu suffire à leurs besoins.
Donnez-leur une hospitalité générettse.
Partagez avec elles la nourriture de tous les jours. Âssoeiez-les à vos familles ; Bien des péchés vous seront remis.
Les sabres sont tirés,
Les guerriers se sont rangés, Ls cheval va devenir plus précieux queTépouse. Le feu des combats s^est allumé, Je le dirige au milieu des hasards, n me protège de sa tête, de sa croupe.
Et fait foir mes ennemis.
Que Dieu préserve ce cheval à crinière Dont les yeux sont flamboyants!
* Aimez les dievaux, soignez-les,
En eux seuls git Thonneur et la beauté.
On le Toit, dans le Sahara, le cheval est la ptq^ belle créature après Thomme; la plus noble occupation est de rélever, le plus délicieux amusement de le monter, et la meilleure actiôB domestique de le soigner.
* Kar9unê, — - Prince indien qui vivait avant la naissance du prophète, et dont les richesses étaient proverbiales.
14S LES GULYâUX du SAllARÂ.
Les Arabes croient pouvoir déterminer à Tavance, par certains procédés, quelles seront la taille et les qualités du poulain quand il sera devenu cheval. Ces procédés varient avec les localités. Voici les plus généralement reçus :
Pour la taille, on prend une corde, on la passe derrière ies oreilles, sur la nuque, et on réunit les deux bouts sur la lèvre supérieure au-dessous des naseaux. Cette mesure ain^i établie, on l'applique à la distance qui sépare le pied du garrot; il est admis que le poulain grandira de toute la partie de la dernière mesure qui dépasse le garrot.
Quand on veut s'assurer par les proportions de la valeur d'un cheval, on mesure avec la main depuis l'extrémité du tronçon de la queue jusqu'au milieu du garrot, et Ton compte le nombre de palmes, puis Ton recommence à compter depuis le milieu du garrot jusqu'à Textrémité de la lèvre supérieure, en passant entre les oreilles.
Si dans les deux cas le nombre de palmes est égal, le cheval sera bon, mais d'une vitesse ordinaire.
Si l'on compte plus de palmes en arrière qu'en avant, l'animal est sans moyens.
Mais si le nombre des palmes qui se trouvent du garrot à l'extrémité de la lèvre supérieure est plus considérable que celui que l'on a compté en mesurant de la queue au garrot, oh ! alors, l'animal, soyez-en sûr, aura de grandes qualités. Plus le nombre diffère à l'avantage de la partie antérieure, plus le cheval a de prix. On peut, disent les Arabes, avec un tel cheval frapper au loin; exprimant ansi La vitesse et le fond qu'une telle conformation lui assure*
* c Ce procédé si simple est d'and vénié incontestable : en effet, si ia mesure est plus courte de la queue au garrot, ce sera une preuve que le rein est court, le dos droit et le garrot renversé. Si la mesure est plu» longue en avant, ce sera une preuve que le garrot sera renversé, qua Tépaule sera oblique et que Tencolure sera longue. J'ai fait ces essais à
En s'exerçant un peu, on arrive facilement à se former le coup d'œil de manière à n'avoir plus besoin de mesurer. Un cheval passe, on compare rapidement, à partir du garrot, la partie antérieure à la partie postérieure, et, sauf le.<: détails, il est jugé.
I OBSERVATIONS DE L'ÉMIR ABD-EL-KADER
En passant devant un cheval, le prophète se mit à lui frotter la figure avec la manche de son vêtement en disant : « Dieu a été en colère contre moi à cause des chevaux. »
« Le bonheur est attaché au toupet des chevaux. » Et c'est à cause d'eux que leurs propriétaires peuvent compter sur le secours de Dieu; aussi devez-vous essuyer leurs toupets avec vos mains.
Un sage a dit :
f Le noble travaille de ses mains, sans rougir, en trois circonstances : pour son, cheval, pour son père et pour son ' 5. »
Une manière d*apprécier le cheval est de le mesurer en partant de la racine de la crinière près du garrot et de descendre jusqu'au bout de la lèvre supérieure entre les naseaux; on le mesure ensuite depuis la racine de la crinière jusqu'à Textrémitéde Tos de la queue; si la partie antérieure que Ton a mesurée est plus longue que la partie postérieure on peut être sûr qu'il a d'excellentes qualités.
récole lie cavalerie sur pins de cent cheyaux dont je connaissais les moyens, et jamais la mesure n'est yenue donner un démenti à l'opinion que j'avais de chaque cheval. » (Appréciation de M. le comte d'Aure, ez-écuyer en chef de l'école de cavalerie, aujourd'hui inspecteur général des haras et des écuries de l'Empereur.)
iSO LES CHEVAUX DU SAHARA.
Pour savoir si un jeune cheval grandira encore ou non, les Arabes mesurent d'abord depuis le genou jusqu'au point le plus élevé, situé dans le prolongement du membre sur le garrot, puis du genou ca descendant jusqu^à la naîssanee du poil de la couronne (jusqu'à la muraille d« ssbot)» si ces deux mesures sont entre elles comme deux tiers sont à un tiers, le chevaine grandira plus-, si cette proportion n'çxiste pas, le cheval grandira encore, car il faut absolument que la hauteur, depuis le genou jusqu'au garrot, représente, chez le dieval fiait, le double ée la partie de la jambe depuis le genou jusqu'au sabot.
Dans le désert, on ne connaît pas Fétrille, mais on nettoie les chevaux avec la musette qui est en crin, et on les lave souvent quand le temps le permet.
0» les abreuve ordinairement avec du lait; s'il vient à manquer, on ne craint pas de franchir d'assez longues distances pour leur trouver de l'eau claire et pure.
On veut que l'orge soit pesante, très-propre, sans mauvaise odeur, et complètement dégagée de la terre qui s'y mêle forcément dans les silos, ainsi que de ces grains flétris et noirs qui ont été frappés par les vents du sud.
On couvre les chevaux avec de bons djelal, qui garantissent parfaitement les reins, le ventre et le poitrail. Ils sont confectionnés dans les tribus. Ceux qui sont fabriqués avec soin sont imperméables.
Il est des robes que l'on doit préserver avec une égale persévérance du froid et de la chaleur. L'expérience a démontré que cela était nécessaire pour tous les chevaux de couleur claire, à commencer par le blanc, que la finease da sa peau rend trés-impressionnable.
PANSAGE, HYGIÈNE, PROPORTIOWJ 151
Fe chemse idoub ki dehane Ou fe cheta idoub ki el melhh.
fl An soleil il fond comme du beurre, A la pluie, il fond comme du sel. t
Les robes foncées ne demandent point autant de précautions.
Quand il fait très-freid ou trôs-chaud, on fait entrer lei chevaux dans la tente.
Dans le Sahara les nuits sont toujours fraîches ; été cùmmi hiver, il faut couvrir.
Rien n'est né^igé pour éviier les arrêts de transpiration. Après une longue course, on ne desselle que quand le cheval est sec, on ne donne à manger que lorsqu'il a repris la régularité de sa respiration, et le plus souvent on fait boire avec la bride.
Enfin, on s'étudie à ne choisir que de bons campements. On veut un terrain sec, débarrassé des pierres qui peuvent l'eiieombrer, sur lequel on puisse placer le cheval de manière que l'avant-main soit un peu plus élevé que Tarrièremain, et fetsant face, autant que possible, au maître de la tente, qui le surveille nuit et jour comme un de ses enfanis.
Placer un cheval le devant plus bas que le derrière, c'est vouloir la ruine de ses épaules.
Le djelal doit toujours être bien entretenu. Un cavalier est bien près d'être méi^risé par les Arabes quand ils peuvent .'lire de lui :
Aoudou iechèrob ma ghebal Ou el kuetâa fel djeiaL
€ Son cheyal boit de Teau trouble^ £t sa couverture est trouée. »
Choisis toujours des robes franches et foncées, •I dé£e-toi des robes claires et lavées.
Couleurs. — Les robes les plus estimées sont :
Le blanc (el biod, el cheheub), — < Prenez le blanc comme un drapeau de soie, sans ladre, avec le lourdes yeux noir.»
Le noir (el kahal, el deheum). — a II le faut noir comme une nuit sans lune et sans étoiles. »
Le bai (el ameur.) — Il le faut presque noir {semm) ou doré (koummite).
El hameur semm Igoulel bêla ogood temnu
fl Le rouge foncé
Dit à la dspute : Reste VL •
Lalemn (clcheggeur), — «Désirez-le brûlé. Quand il fuit !*ous le soleily c'est le vent. Le prophète affectionnait les alezans. >
Le gris foncé pommelé, qu'ils nâmment gris de pigeon sauvage (zereug el goumery), — c S'il ressemble à la pierre de la rivière, i
Jemmela el merahh
Ida kan khraly
Ou iemenâa men eterad
Uen in itkhollou el mekhal,
c 11 remplira le douar
Quand il sera vide,
Et nous sauvera du combat
Le jour où les fusils se touchent. •
Les gris sont, en général estimés quand la tête est moins foncée que la robe.
Le louvet(el khedeur), le vert. — On lèvent foncé, la queue et les crins noirs.
Le blanc, cest la couleur des princes, mais il ne supporte pas la chaleur.
Le noir porte bonheur, mais il craint les pays rocheux.
L'alezan est le plus léger. Si Von vous assure avoir vu un cheval voler dans les airs, demandez de quelle couleur il était; si F on vous répond: alezan, croyez-le.
Le bai, c'est le plus dur et le plus sobre. Si Von vous dit qu'un cheval a sauté dans le fond d'un précipice sans se faire de mul, demandez de quelle couleur il était; si Von vous répond : bai, croyez-le.
Ben Dyàb, chef renommé du désert, qui vivait en Tan 905 de rhégire, se trouvant un jourpoursuivi par Sûod-eZ-Zanaty, cheikh des Oulad Yagovb, se retourna vers son fils et lui demanda : « Quels sont les cbevaux en tête de l'ennemi? — Les chevaux blancs, répondit son fils. — C'est bien^ dirigeons-nous du côté du soleil, ils y fondront comme du beurre. » Quelque temps après, Ben Dyab, se retournant encore vers son fils, lui demanda : c Quels sont les chevaux en tête de l'ennemi ? — Les chevaux noirs, lui cria son fils.
— C'est bien, gagnons les pays pierreux et nous n'aurons
rien à en craindre; ils ressemblent à la négresse du Soudan, qui ne peut marcher pieds nus sur les cailloux. » Il changea de route, et bientôt les chevaux noirs furent distancés.
Une troisième fois, Ben Dyab demanda : « Et maintenant, quels sont les chevaux en tête de l'ennemi ? — Les alezans brûlés {meghlouq, fermé), et les bai bruns. — En ce cas, s'écria Bm Dyab, à la nage, mes enfants, à la nage,*et du talon à nos chevaux, car ceux-ci pourraient bien nous atteindre, si, pendant tout l'été, nous n'avions pas donné l'orge aux nôtres.^»
Les robes méprisées sont :
Le Pie {el begâa) : -^ « Fuyez-le comme la peste, c'est le frère de la vache. »
leib taam ky mecha
Ou ycib el bêla ghrèr W necha.
* « Quelle charmante histoire I Tout cela nai : la pratique et l'obseiw vation ne font que le prouver.
c Ainsi, la race de pur sang, en Angleterre, si renommée par sa -vitesse, tire son origine de trois chevaux arabes, dont deux étaient alezans, Darnlay, Arabian et Godolphitiy le dernier était bai.
< Édypse^ le plus vite des chevaux connus, était alezan ; RuberUt Plé^ rUpotentiaryj Tigris et mille autres coureurs célèbres, étaient alezans; les autres étaient bais. Ce n'est que par exception très-rare que Ton voit sur les hippodromes un cheval gris, et je ne sache pas qu'un cheval de cette robe ait gagné une course.
« Je m'arrête, car, si Ton voulait pfendre au livre du générai Daumas \ tout ce qui est bon, tout ee qui est vrai et instructif, il faudrait copier le ^ livre tout entier. Je n'ai dû prendre que ce qui ne doit pas être ignoré ' de l'officier de cavalerie, que ce qui pouvait donner de la force aux préceptes que je cherche à introduire à l'école. Tout ce qui traite de l'élèye du cheval, de l'hygiène, de l'accouplement, est aussi tvè&f récieux à cousulter. L'ouvrage du général Daumas fera époque, et doit être dans la bibliothèque iion-seulement de l'homme de cheval, mais encore dans celle de toute personne qui aime les œuvres poétiques, attachantes et instructives. » (Observations de M. le comte d'Aure, ez-écuyer en chef de l'école de cavalerie, aujourd'hui inspecteur général des haras et des éco* ries de FEmpereiir.)
c Le kouskûussou arri?e quand il est parti. Et il trouTe la dispute aussitôt qu*il arrÎTe. »
Lisabélle à queue et crins blancs. — Un cbef ne voudrait pas monter un pareil cheval, il y a même des tribus qui nb consentiraient pas à lui laisser passer la nuit chez elles. On rappelle le jaune du juif {sefeur d ihoudy). Cette couleur forte malheur.
Zereug hadidi Ou sefeur el ihoudy lia moulah youlU EuetâaîyiàdL
f Le gris de fer
Et le jaune du juif
Si son maître revient (du combat)
Goup&>moi k main. •
Le houan{d hamary), on Tappelle megheredeur e^lmm, une mare de sang, son maître sera pris et ne prendra jamais.
Estimez le cheval sans balzanes avec une pelote en tète. (ghara) ou une simple liste (syâla).
Il faut qu'elle descende jusqu'aux lèvres, son maître ne manquera jamais cle lait. C'est un heureux indice. C'est Timage de Taurore. — Si la pelote est tronquée et bordée irr^ulièremeoit, elle déplaît à tous, et si le cheval y ajoute une balzane antérieure hors montoir, aucun homme sensé ne doit monter ce cheval, aucun connaisseur ne veut même le tenir. Ce cheval tue comme un poison subtil.
Si le cheval a des balzanes, désirez trois balzanes, un pied droit exempt, celui de devant ou de derrière indiffé* remment.
Un bon signe est le pied droit de devant et le pied gau*