‹ Les chevaux du Sahara et les moeurs du désertChapitre 30 sur 89 · LES CHEVAUX DU SAHAIUL · texte numérisé non relu

LES CHEVAUX DU SAHAIUL

che de derrière blancs tous deux {bipède diagonal droit).

On appelle cela :

Ideel kateb Ouridjelerrakeb.

«La main de récrifiin Et le pied du cavalier. »

Le maître de ce cheval ne peut manquer d'être heureux, car il monte sur du blanc et descend sur du blanc. (On sait que les Arabes montent à d^ite et descendent pour la plupart à gauche.)

Deux balzanes postérieures sont un indice de bonheur:

Mhadjel ettoualy

Ma yebkache moulah khraly.

c Le balzane des derniers.

Son maître ne sera jamais rmné. »

n n^en est pas de même du balzane des premiers, son maître aura toujours la figure jaune.

N'achetez jamais un cheval belle face avec quatre balza^ nés (dghrechâa), car il porte son linceul avec lui.

Les idées des Arabes sur les balzanes sont résumées dans le petit conte suivant :

c Un Arabe avait une jument de race; d'avance on se disputait son poulain ; aussi, quand elle fut sur le point de mettre bas, convoqua-t-il tous ses amis. Le nouveau-né présenta d'abord la tête, elle portait une pelote, TArabe se réjouit, son cheval devancerait un jour Taurore, il en avait la marque sur le front. Parut ensuite le pied gauche de devant, et le maître enthousiasmé demanda cent douros de son poulain. Le pied droit antérieur se montra ensuite, il avait une balzane, et le prix fut réduit à cinquante douros. Vint après le pied gauche de derrière ; il avait une balzane, et TArabe, au comble de la joie, jura qu'il ne donnerait pas

DES ROBES. ni

son poulain pour tout au monde. Hais voici que le quatrième pied se présente aussi avec une balzane ; dans sa fureur rhabitant du Sahara fit jeter le poulain sur les ordures, il ne put se résoudre à garder un pareil animal. »

Épis. — Le cheval a quarante épis; de ces quarante, il y en a vingt-huit qui, en général, sont considérés comme n'étant ni de bon ni de mauvais augure, et douze auxquels on attribue une influence. On s'accorde à en regarder six €omme augmentant les richesses, portant bonheur, et six autres comme causant la ruine, amenant l'adversité.

Épis qui sont d'un bon augure, :

L'épi qui est entre les deux oreilles (nekhkt éi dadas , Tépi de la têtière) : — le cheval est vite à la course.

L'épi qui régne sur les faces latérales de l'encolure Seibda Enndnf (le doigt du prophète) : ^ son maître meurt bon musulman, dans son lit.

L'épi du sultan (nekhlet essoultané), il règne le long de Tencolure, en suivant la trachée-artère : — amour, richesses, prospérité. — Le cheval qui le porte fait trois vœux par jour :

c Dieu fasse que mon maître me considère comme ce qu'il possède de plus précieux au monde ;

fl Que Dieu lui fasse un- sort heureux, pour que le mien s'en ressente ;

c Que Dieu lui accorde la faveur de mourir martyr s .^ mon dos. »

L'épi du poitrail (zeradya) remplit la tente de butin.

L'épi du passage des sangles (nekhlet el Imzame) augmente les troupeaux.

L'épi qui est au flanc (nekhlet eCchebour, Tépi des éperons); s'il se dirige du côté du dos, il préserve le cavalier de tout accident à la guerre; s*il se dirige du côté du ventre et en bas, il est un signe de richesses pour son maitre.

Epis qui portent malheur :

Netahyatf — épi qui se trouve au-dessus des sourcils, — son maître mourra frappé à k tète.

Nekhlet el nâache, — Tépi du cercueil. II se trouve auprès du garrot et va en descendant vers Tépaule. Le cavalier ne peut que périr sur le dos d'un pareil cheval.

Neddabyai, -— les pleureurs. Épi qui se tnmve sur les joues. Dettes, pleurs, ruine.

Nekhlet d khriana, — Tépi du voL II se trouve placé au boulet; matin et soir, il dit : a 0 mon Dieu t fais que je sois volé, ou que mon maître meure ! i

L'épi que Ton trouve à côté de la queue : — il annonce le trouble, là misère et la famine.

L'épi qui règne à la partie interne des cuisses : — femmes, etifknts, troupeaux, tout doit disparaître.

i*ai donné la classification généralement adoptée; elle n'est pas absolue, elle varie suivant les localités ; chaque tribu augmente ou diminue le nombre de ses épis heureux ou malheureul.

Comme on le voit, je n'ai parlé que des robes principales, sans vouloir entrer dans la dégradation des teintes, ce qui m'aurait conduit beaucoup trop loin. La part étant faite des préjugés et des superstitions, il restera établi que les Arabes aiment les robes franches, foncées, et regardent les robes claires et lavées, ainsi que les taches blanches à la tête, sur le corps et aux extrémités, quand elles sont longues et larges, comme des dégénérescences de races et des indices I de faiblesse.

I Chaque Arabe a sa robe de prédilection. Les uns veulent des chevaux noirs, les autres des chevaux gris, ceux-ci des bais, ceux-là des alezans, etc. Leurs affections ou leurs antipathies sont en général motivées par des souvenirs de famille : leurs ancêtres ont eu un grand succès avec telle robe, éprouvé de grands revers avec telle autre. On voit donc

des Arabes refuser un bon eheval, donnant pour toute raison : « C^ n'est pas mon poiL »

OBSERVATIONS DB L'EMIR ABD-EL-KADBR

Le cheval le plus estimé est le noir avec une étoile au front et des balzanes.

Vient ensuite Talezan aux crins noirs (bai sanguin).

Puis Talezan aux crins rouges (alezan cerise).

Les chevaux d'autres robes sont mis sur la même ligne, à l'exception du cheval pie, dont les Arabes ne veulent point.

Le prophète a dit : « Si tu veux aller à la guerre, achète un cheval avec une pelote au front et des balzanes à toutes les jambes, la droite de devant exceptée. »

Le cheval balzane, à la jambe droite unie, ressemble à un homme qui se balance gracieusement en marchant, la manche de son manteau flottant à Tair.

Le prophète a dit : « Si après avoir rassemblé au même endroit tous les chevaux des Arabes, je les faisais courir ensemble, c'est V alezan qui les devancerait tous. »

D'après ces traditions, le dheval noir a la supériorité pour la beauté des formes et leé qualités» Talezan pour le vitesse.

Les Arabes ont ce proverbe : a Situas un alezan, amène le; si tu n'as qu'un chétif alezan, amène-le encore. »

Dans une vaste arène destinée aux courses, promène tes regards sur la réunion des nobles coursiers.

Tu verras celui qui, arrivadt le premier au but, a dissipé les chagrins de son maître.

Puis le second qui l'a suivi de près, tous deux ont atteint le but sans ralentir leur course.

Chaque cheval de race noble captive les yeux et enchaîne les regards du spectateur enthousiaste.

Un de couleur rose : sa peau ressemble à la teinte rouge que le soleil couchant laisse à Thorizon ; un autre de couleur blanche, comny une étoile filante lancée contre les mauvais génies.

Un troisième, alezan aux crins noirs, incomparable de beauté, d*une taille élevée. On reconnaît en lui les traces de ses oncles paternels et maternels célèbres dans les annales des courses.

On voit aussi un bai cerise dont la peau ressemble à Tor.

Puis un alezan qui plaît par sa crinière resplendissante.

Ou un autre noir comme la nuit, orné seulement d'une pelote bl mche au front qui brille comme la première lueur de Taurore. Oh ! qu'il est béni le cheval à pelote et à balzanes!

Le prophète détestait le cheval qui a des balzanes à toutes les jambes.

Le cheval avec une pelote alloDgée qui ne descend pas jusqu'au bout de la lèvre supérieure, accompagnée d'une balzane à la jambe droite de devant, porte les signes du plus mauvais augure; aussi quiconque l'aperçoit prie Dieu d'écarter de lui le malheur qu'il annonce ; il est comme le poison de l'heure (celui qui emporte sa victime sur rheure).

Le plus excellent des chevaux est l'alezan;

Le plus rapide le bai;

Le plus énergique le noir ;

Le plus béni celui qui a le front blanc.

Épis. — Les Arabes distinguent quarante polmiors ou

ëpis dans le cheval. Il en est vingt-huit qui sont sans importance à leurs yeux, et ne sont dès lors ni de bon ni de mauvais augure. Ce n*est qu'a douze de ces épis qu'ils attribuent une influence admise par tradition et confirmée à -eurs yeux par l'observation.

f les chevaux sont des aigles montés par des cavaliers; longs comme des lances, ils arrivent en fendant Vair comme le faucon qui fond sur sa proie. »

Par la tête da prophète, tu ne demandera^ jamais combien il a coûté, si tu l'avais vu marcher à l'ennemi.

Ruiné, fils de ruiné, Celui qui achète pour guérir.

Dans le Sahara, les chevaux renommés par leur sang et leur vitesse se vendent bien et se vendent cher.

Il est des causes qui font totalement exclure un cheval du service de guerre. Les voici :

(£1 maateuk,) Le poitrail étroit et enfoncé accompagnant des épaules maigres et perpendiculaires. On ne peut se faire une idée de Timportance que les Arabes attachent au développement des muscles du poitrail (zébayat).

Le garrot gras et peu protubérant. Jamais vous ne pouvez fixer convenablement la selle sur un pareil cheval, ni vous en servir hardiment pour courir en descendant;

La jarde (bou-chiba), le père du blanchiment, de la barbe sous-entendu.

La courbe, quand elle est prononcée ;

Les vessigons chevillés (beïdat).

L'éparvin, surtout quand il avoisine lasaphène (djereud).

La forme nommée louz%e (F amande) sur les côtés et fekroune (la tortue) sur le devant ;

L'e2(t)stose [((dom) quand elle est près des tendons;

Le paturon allonge et fléchi ;

Le paturon court et droit {terrekuib d ghre%al, le redressement de la gazelle);

Les molettes soufflées et remontant le long des tendons (menafeuss);

Le dos long et concave (maaaudje, ensellé) ;

Le cheval qui ne voit pas la nuit (mebouheur) ou quand il y a de la neige. On le recannait à la manière dont il lève les pieds dès que rohscurité commence. On peut encore s'en assurer en lui présentant, pendant le jour, une surface noire ; s'il marche dessus sans inquiétude, le cas est constant. La vie de TArabe se passant à faire des marches de nuit pour surprendre Tennemi ou le fuir, que ferait-il d'un pareil animal?

Nehabe. — Les épaules chevillées.

Maintenant voici les défauts ou tares qui, pour être itBdoutés généralement, p^mpêçhem pas un cheval d'entrer en circulation :

Les naseaux étroits, il vous laissera dans la peine ;

Les oreilles longues, molles et pendantes ; ,

L'encolure rokie et courte ;

Faites peu de cas d'un cheval qui ne se couche point ;

Estimez peu les chevaux qui fouettent avec leur queue en courant ;

Les chevaux qui se grattent l'encolure avec leurs pieds, ceux qui se reposent sur la pince, ceux qui atteignent leurs pieds de devant avec leurs pieds de derrière, ceux qui « bat tent le briquet» (se touchent, se coupent), méprisez-les.

Pour reconnaître si un* cheval se coupe, passez les deux poignets réunis entre les avant-bras et placez-les au-dessous du pcitrail; s'ils sont touchés par la partie interne des avant-Lras, soyez sûrs que l'animal a la poitrine trop étroite et ne peut manquer de se couper.

Héfiez-vous du cheval qui mouille sa musette en mangeant

iM LES CHEVAUX DU SAHARA.

l'orge, qui a l'air de goûter l'eau du bout des lèvres, dont lanus est béant et venteux, signes de mollesse, ou dont les erottins ne sont pas égaux.

Un ambleurne peut convenir à un cbef, c'est le cheval de ceux qui a frappent les éperons » (montent) pour porter des

Garez-vous du cheval qui « nie les éperons » (rue à la botte), ihord, a se sauve des étriers » (difficile au montoir), ou fuit son cavalier qui a mis pied à terre. Ce sont de graves défauts pour la guerre.

Laissez pour le bât le cheval sourd, vous le connaîtrez à ses oreilles pendantes, sans expression et rejetées en arrière, et encore à ce qu'il ne répond à aucun appel de langue.

Par la vue, par l'odorat, par Touïe, le cheval peut sinon sauver son maitre d'un grand péril, du moins Ten avertir.

Udit:

Eeureu% ni mm el gouddam N'heureuz lek men loura.

€ Préserve-moi de ce qui est en avant. Je te préserverai de ce qui sera en arrière. »

« le lion et le cheval se disputaient pour savoir celui qui avait la meilleure vue. Le lion vit, pendant une nuit obscure, un poil blanc dans du lait, le cheval un poil noir dans du goudron; les témoins se prononcèrent en faveur de ce dernier, w \ La meilleure vertu chez le cheval est « la résignation ; » un cheval parfait, à cette qualité, joint la force. Un chevai ^ est fort quand on peut compter à partir de ses jambes de \ derrière douze à quatorze semelles dans son premier élan. S'il a franchi davantage, il est de force supérieure ; celui qui ne franchit qu'une distance de huit à dix pieds e3t un cheval lourd.

Dn cheval très-ardent ne peut pas avoir de résignation contre la fatigue; ainsi sera celui dont les jambes sont hautes, le col trop long et les cuisses trop fortes pour être en harmonie avec les autres parties du corps, ou bien celuf dont les talons manquent de force; ce cheval, après un3 longue course, sera fatigué des jambes ; il ne sait pas s'arrêter à la volonté du cavalier ; il fait encore quelques pas comme malgré lui.

Le cheval qui n'a ni résignation ni ardeur se reconnaît facilement : la forme de son corps n'est point réglée, son poitrail est étroit ; il manque d'haleine. La force et l'haleine sont les deux premières qualités du cheval ; le .manque de l'une d'elles influe sur sa résignation et peut diminuer son ardeur.

« Recherche dans le cheval le fond et la vitesse. Celui qui n*a que de la vitesse et pas de fond doit avoir une tache dans son origine ; et celui qui n'a que du fond et pas de vitesse doit avoir quelque défaut apparent ou caché.

a Repousse le cheval haut monté, à poitrine étroite^ à cdte plate, à membres grêles, et qui trottine sans cesse en portant au vent. Quand on lui rend la main, il dit: « Retiensmoi; » et, quand on le retient, il dit : a Lâche-moi. »

Mais trouves-tu dans le cours de* ta vie un cheval de noble origine, qui ait les yeux grands, vifs et éloignés, et les narines noires, larges et rapprochées; dont l'encolure, les épaules, les hanches et les cuisses sont longues, en même temps que le front^ le rein, le flanc et les membres sont larges; avec le dos, les canons, les paturons etletronçoa de la queue courts ; le tout accompagné d'une peau douce, de crins fins et souples, de puissants organes respira* toires et de bons pieds à talons loin du sol ; hâte-toi de l'acheter, si tu peux décider son maître à le vendre, et remercie Dieu matin et soir, car il t'aura envoyé une bénédiction. »

166 LES GHEVAtX DU SàHÀRÂ.

Ne VOUS chargez jamais d'une cheval couronné, malade ou blessé, vînt-on vous dire que ce n*est qu'un accident passager. Souvenez-vous du proverbe de vos pères :

Khaoui bel khaorU Elit icheri ou idaouL

Ruiné, fils de ruiné.

Celui qui achète pour guérir.

' Il n'est pas rare de voir des Arabes acheter des juments de moitié. Voici les conditions les plus ordinaires de ces sortes de marchés :

Un Arabe vend une jument à un autre centdouros, par exemple ; il n'en reçoit que cinquante douros et entre luimême dans le marché pour les cinquante autres. L'acheteur monte la jument, s'en sert pour son usage, la guerre, la chasse, les voyages, et la fait couvrir. S'il fait une razzia, Vfm quarts du butin lui appartiennent : Tautre quart est donné à son associé.

Si la jument est ttiée dans une action de guerre, une expédition faite de l'assentiment des deux associés, la perte est également supportée ; mais si la mort arrive dans une fantasia, une noce, une fête, l'acheteur la supporte seul ; il rembourse cinquante douros au vendeur.

Si l'animal est tué devant la tente, à Timproviste ou soûs le cavalier, quand celui-ci défend sa femme, ses enfants et ses troupeaux, il y a cas de force majeure, il n'y a plus lieu à remboursement*

Si la jument met bas un poulain, celui-ci est élevé jusqu'à l'âge d'un an ; il est alors vendu, et l'argent qui en provient est partagé également.

Si la jument a produit une pouliche, à Tâge d'un an

CHOU £T àCHÂT DES CfiEVàUX. 167

celle-ci est estimée, le vendeur a droit de choisir la mère ou la fille, en recevant ou rendant le surplus de Testimation*.

Ces sortes de marchés ne se font pas pour les chevaux. L'Arabe qui veut vendre un cheval ne consent jamais à en îxer le prix le premier; celui qui se présente dit :

— Vends, tu gagneras.

Le vendeur répond :

— Achète, tu gagneras.

— Parle le premier.

— Non ; parle, toi.

— Est-il acheté ou élevé? •

— Élevé dans ma tente, comme Tun de mes enfants

— Qu'est-ce qu'on Ven a offert?

— On m'en a offert cent douros.

— Vends-le-moi pour ce prix, tu gagneras. Dis-moi donc ceque tu en veux?

c GonSt est k porte du Nedjed : c'est ici que commence la grande affaire des juments, affaire la plus importante du pays, et pour laquelle on appelle des témoins et des écrivains qui doivent rédiger les marchés ou dresser les actes de naissance. Le mode de possession est très-divers; je ne parlerai que du plus usité : à Vun f attache, à Vautre le ventre» La jument ne pouvant rester chez deux propriétaires à la fois, est atta^ chée chez l'un d'eux; c'est l'expression consacrée. Â ce dernier appar* tiennent de droit tous les poulains qui naissent; mais, s'il survient une pouliche, le maître du ventre est libre de choisir la mère ou la fille. Le propriétaire dépositaire, secondé par deux témoins, le somme même d'avoir à se prononcer dans un délai de trois jours. Prend-il la mère, \i. accorde trente et un jours de lait à la pouliche; se décide-t-il au contraird pour la pouliche, le nouveau propriétaire de la mère ne peut non plus lui refuser les trente et un jours de hiit, reconnus indispensables au jeune animal. Lorsque la jument est redevenue la propriété d'un seul, l'ancien associé emploie tous les moyens imaginables pour acheter de nouveau la moitié de la mère. La pouliche est malade, il connaît un étalon du sang le plus pur, mais il ne l'indiquera que lorsque l'acte d'association aura été renouvelé, etc. » [Voyage dans la haute Aite^ par U. Pétimaudi inspecteur général des haras.)

^tî8 LES CnEVAîîK DU SAHARA.

— Vois ce qui est écrit chez Dieu.

— Allons, chassons ce premier acheteur, et prends dix douros en sus.

— J'accepte. Emmène ton cheval, et fasse Dieu que tu iois heureux sur lui autant de fois qu'il a de poils sur le dos

Quand on veut éviter l'action des cas rédhibitoires, on ajoute en présence de témoins :

— Et la séparation entre nous dès à présent ; tu ne ma connais pas, et je ne t'ai jamais vu.

— Ou el ferak mm errahba, ma taarfeni, ma cheai^ tekche.

On ne peut monter un cheval pour l'essayer que quand on est tombé d'accord sur le prix. Toutefois, avant de conclure complètement le marché, on essaye l'animal contre un cheval qui a de la réputation dans le pays. Cette épreuve a une sorte de singularité : les coureurs doivent monter pieds nus el ne pas talonner leurs chevaux pendant la course.

Les chevaux dont la réputation est bien établie dans la contrée ne se vendent jamais sur le marché.

C'est une injure grave à faire à un Arabe que de lui demander : ff Veux-tu vendre ton cheval? » avant qu'il ait fait connaître ses intentions. « On me croit donc bien dans la misère, se dit-il, qu'on ose me faire une pareille proposition! »

Quelques tribus s'adonnent spécialement au commerce des* chevaux ; on cite surtout les Beni-Addas, les plus renommés des maquignons arabes. On dit à leur sujet :

Àand ennass feraîss Aand houm aaraiss, Aand eimass inaâfsou Aand houm yergousou,

€ Chez les autres, ce sont (les chevaux} des charognes. Chez eux ce sont de jeunes fiancées;

CHOIX ET ACHAT DES CHKVAUX. lo9

Chez les autres, ils dorment.

Chez eux, ils dansent. »

Au reste, TÂrabe n'est pas maquignon à la manière des «aluropéens : il ne se sert pas de gingembre, il n'emploie pas de ruses pour cacher les tares de son cheval ; il le présente tout simplement. Mais il remplace la fraude qu'il dédaigne par un luxe de paroles qui peut séduire. Son intarissable éloquence s'épanche en métaphores et en hyperboles.

Ainsi, en vous montrant son cheval, il dira :

« Découvre son dos et rassasie ton œil ! »

Il ajoutera :

< Ne dis pas que c'est mon cheval ; dis que c*est mon fils.

« Il devance l'amorce, le coup d'œil.

a II est pur comme de l'or.

« Il a la vue si bonne, qu'il voit un cheveu pendant la nuit. N

ff Au jour de la poudre, il se réjouit du sifflement des balles.

« Il atteint la gazelle.

« Il dit à l'aigle : « Descends, ou je monte vers toi! »

« Quand il entend les cris des jeunes filles, il se met à hennir de joie.

(( Quand il court, il arrache la larme de l'œil.

« Quand il paraît devant les jeunes filles, il mendie avec sa main.

* C'est un cheval des jours noirs, quand la fumée de la poudre vient à obscurcir le soleil, .j tt C'est un cheval de race, la tête des chevaux I

« Personne n'a jamais possédé son pareil. Je compte sur lui comme sur mon cœur.

a 11 n'a pas de frère dans ce monde; c'est une hirondelle.

« Il écoute ses flancs et observe toujours les talons de son maître.

« II comprend aussi bien qu'un fils d'Adam ; il ne lui manque que la parole.

« n a le pas si doux, que, sur lui, tu porterais une lasse de café sans la renverser.

« Une musette le rassasie, un sac le couvre.

(( n est si léger, qu'il danserait sur le sein de ta maitress: sans le froisser.

Moul zin etsah ibeaa Moul sebok ihalef.

€ Le maître du beau véritable vend, Le maître du vite fait des serments. »

Ben Yousseuf, ayant un jour donné vingt cbameVIes suivies de leurs petits pour une jument du désert, répondit à son père, qui lui en fiaisait de vifs reproches :

« Et pourquoi vous fâcher, monseigneur? Cette jument ne m'a-t-elle pas apporté :

ff De la gerboise, la prestesse du demi-tour et la douceur du poil?

« Du lièvre, le mouvement de Tenooluret

« De rautruche, la vitesse et la vue?

< Du lévrier, le défaut de ventre ainsi que la sécheresse des membres?

(( Et du taureau le courage et la largeur de la tête?

< Elle ne peut que jaunir la figure de nos ennemis. Quand je les poursuivrai, elle pillera sans cesse la croupe de leurs chevaux, et, si j'en suis poursuivi, Tœil ne saura bientôt plus où j'aurai passé ! »

On le voit, et je l'avais déjà indiqué en retraçant le portrait que les Arabes font du cheval de race, ils tiennent beaucoup à ce qu'il ait quelques rapports, par les formes, avec

CnOlX ET ACHAT DES CHETAUX, 171

certains animaux. Il doit rëanir en lui toutes les qualités {ue l'on remarque Géparément chez la gazelle, le lévrier, le taureau, Vaulruche, le chameau, le lièvre et le renard.

Ainsi il convient qu'il ait la longueur et la sécheresse des jambes de la gazelle, la finesse et la force de ses hanches, la convexité de ses côtes, les jambes de devant courtes comme elle, le noir de ses yeux, Tétroit de ses aisselles.

Il doit rappeler la longueur des lèvres et de la langue du chien, l'abondance de sa salive, la longueur du bas de ses pattes de devant.

Ils vont jusqu'à regarder cette assimilation du cheval au lévrier comme un moyen de guider les acheteurs inexpérimentés ; c'est du moins ce que me semble prouver une dernière anecdote très-répandue chez eux.

« Meslem-ben-Abou-Omar, ayant appris qu'un de ses parents voyageait du côté de FÉgypte, voulut profiter de cette circonstance pour se procurer l'un des chevaux renommés de ce pays. Son parent ne se connaissait pas en chevaux, mais il était grand chasseur, et avait dès lors beaucoup de chiens, tous très-beaux. — Meslem, en lui envoyant son serviteur chargé de ses ordres, faisait dire à son parent que les formes du cheval qu'il désirait devaient répondre à celles du meilleur de ses lévriers. On amena un animal dont les Arabes ne purent jamais trouver le pareil. »

Merou-ben-el-Keyss répondit un )our à des amis qui Fac- (^usaient de ne rien entendre ni en chevaux ni en femmes :

« Oui, j'ai monté des chevaux Sohres, forts et légers à la ceurse.

Dont les cuisses étaient solides, Les tendons secs et la croupe arrondie, Formant comme un ruisseau vers la queue : Leurs sabots étaient durs, ils pouvaient marcher sans fers. Par Dieu ! je me croyais sur une autnichç,

Pour trouver ITierbe haute Qui croit dans les solitudes dangereuses à parcourir, Dans les solitudes défendues par la pointe des lances Et par le parcours des torrents , J'ai bien souvent couru Quand les oiseaux étaient encore endormis dans leurs nids

Pour chasser le zèbre à la peau blanche Dont les jambes sont rayées comme une étoffe des Indes, Ou pour atteindre Tantilope qui vit dans les pays sauvages. J'ai monté des chevaux aux chairs rendues fermes par les courses. C'est Dieu qui les créa pour le bonheur des croyants!

Combien de fois n'ai-je point appuyé mon cœur Sur celui d*une jeune femme à la gorge naissante, Aux jambes ornées de bracelets d*or.

Dans nos invasions de cavalerie, ' Quand Tœil devait rencontrer Toeil,

Combien de fois n*ai-je pas dit aussi : Cours, cours, ô mon cheval chéri !

Et poursuis Tennemi en déroute.

Le prix du cheval est dans sa race.

OBSERVATIONS DE L'EMIR ABD-EL-KADER

Un poëte, à un roi qui lui demandait son cheval, appeir^ Sakab, répondit : « Sakab ne se vend pas, il ne s échange pas nonpkis; je le rachèterais au prix de la vie : ma famille moiinmt de faim qu'il n'en souffrirait pas. »

Un Arabe disait :

a, Mes compatriotes me blâment d'avoir des dettes, et ce-

CnOIX ET ACHAT DtS CIIKYAUX. 175

pendant je les ai contractées pour un cheval de noble race et de formes an^ondies, qui leur fait honneur, qui sert de talisman à mon goum, et auquel jf ai donné four domestique un esclave. »

Un Arabe envoya un jour son fils acheter un cheval a i marché ; a^vant de partir, il demanda à son père quelles qua litës le cheval devait avoir. Le père répondit : a Ses oreiller doivent être sans cesse en mouvement, se tournant tantôt eft avant tantôt en arrière, comme s'il écoutait quelque chose; ses yeux doivent être mobiles et hagards, comme s'il s'occupait de quelque objet; ses membres doivent être bien emmanchés et bien proportionnés.

— Un cheval pareil, répondit le fils, ne sera jamais oendu par son maître. »

Beaucoup d'Arabes ont des tables généalogiques dans lesquelles ils font constater et confirmer par des témoignages faisant foi en justice la naissance et la filiation du poulain, defaçoli que lorsqu'un propriétaire veut vendre un cheval, il n'a qu'à produire sa table généalogique pour prouver à l'acheteur qu'il ne le trompe pas.

J'ai vu chez les Âmaza, tribu qui s* étend depuis Bagdad jusqu'à la Syrie, des chevaux tellement hors de prix, qu'il devient presque impossible de les acheter et surtout de les payer comptant. Ces chevaux sont ordinairement vendus à de hauts personnages ou à de grands négociants qui soldent en trente ou cinquante échéances d'un an chacune le prix presque fabuleux d'un cheval pareil, ou bien ils s'engagent à payer une rente perpétuelle au vendeur et à ses descen dants.

€ Je les surprends le matin, quand l'oiseau est encore dans son nid et quand Veau de la rosée se fraye un chemin , 'ers les rutsseau^c.

a Je les surprends avec mon coursier au poil lisse, qui,

par sa rapiditêy atteint les bêtes fauves et chasse sans cesse les gazelles dans toutes les saisons et loin de notre demeure.

a lia les flancs de la ga%elle, les jambes de T autruche feméHe, le dos droit de Vâne sauvage en vedette sur un mamelon.

. a 5a croupe, ressemblant à un tas de sable que Vhumidite a rendu compact, correspond à un garrot s* élevant au dessus du dos, comme 1$ bât du chameau qui retient la litière.

« Les éminences derrière ses oreilles sont arrondies comme des sphères, les courroies et la litière semblent attorchées à V extrémité d'un tronc de palmier dépourvu de ses feuilles.

« Attaché à côté d'autres chevaux, il mord et se démène dans sa jalousie, comme s'il était poussé par un démon. »

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