VOLS DE MOUTONS
C'est un mince butin que les moutons, et plus gênant que profitable; c'est un bétail qui marche lentement et qu'il faut désespérer d'entraîner à une assez grande distance le lendemain du vol. Aussi on se contente de marauder, chez l'ennemi, quand il est éloigné, les moutons dont on a besoin pour vivre dans les embuscades.
Cependant quelquefois l'occasion est tentante ; on voit le troupeau paître au loin des douars, le berger est couché, endormi, ou distrait d'une manière quelconque; il est grand matin, on a le temps de faire du chemin avant qu'au coucher du soleil, r heure venue de la rentrée des troupeaux, les douars ne s'aperçoivent du vol qui a été commis; on hasarde le coup de main.
On assène un vigoureux coup de bâton sur la tête du gardien négligent, on lui jette du sable dans les yeux, on les lui couvre avec sa .guelmoima (capuchon du bornous), et on lui lie les mains derrière le dos, puis les voleurs se partagent la conduite du troupeau, divisé par petites portions; chacun suit un chemin séparé, avec lenteur d'abord, plus rapidement ensuite ; le lendemain, après n'avoir traversé que des lieux inhabités, l'on se rejoint à Fendroit désigné. On emmène le berger, et on ne le lâche qu'au milieu de 1^ nuit, (juand on n'a plu§ rien h craindre de lui.
A la nage, les jeunes gens, à la nage!
Les balles ne tuent pas;
U n'y a que la destinée qui tue.
A la nage, les jeunes gens, à la nage!
Une caravane a été pillée, les femmes de la tribu ont éié insultées, on lui conteste Peau et les pâturages; voilà de ces griefs que la razzia, fût-ce la terrible téhha, ne suffirait pas à venger. Aussi les chefs se sont réunis et ont décrété la guerre.
Ils ont écrit à tous les chefs des tribus alliées et leur ont demandé leur aide. Les alliés sont fidèles et sùrs; ne sont-ils pas aussi les ennemis de la tribu à punir? N'ont-ils pas les mêmes sympathies, les mêmes intérêts que ceux qui les appellent? Ne font-ils pas partie du sofy du rang, de la confédération? Aucune des tribus ne refusera d'envoyer son contingent proportionné à son importance.
Mais les alliés sont loin; ils ne pourront arriver avant huit à dix jours : en attendant, les conseils se renouvellent, et les chefs excitent les esprits par leurs proclamations :
« Vous êtes prévenus, ô esclaves de Dieu ! que nous avons à tirer vengeance de telle tribu, qui nous a fait telle insulte. Ferrez vos chevaux, faites des provisions pour quinze jours; n'oubliez pas le blé, Forge, la viande sèche (khreléa) et le beurre. Vous devez non-seulement suffire à vos besoins.
506 f. MŒURS DU DESERT.
mais encore pouvoir donner généreusement riiospilalité aux cavaliers de telle, telle et telle tribu qui viennent nous soutenir. Commandez à vos plus jolies femmes de se tenir prêtes à marcher avec nous; qu'elles s'ornent de leurs plus belles parures, qu'elles parent de leur mieux leurs chameaux ei leurs atatiche (palanqufns de parade); portez vous-mêmes vos plus riches vêtements, car c'est pour nous une affaire de m/ (amour-propre). Tenez vos armes en bon état, munissez-vous de poudre, et soyez réunis tel jour, à tel endroit. Le cavalier qui a une jument et qui ne viendra pas, le fantassin qui possède un fusil et qui restera, seront frappés, le premier d'une amende de vingt brebis, et le second d'une amende de dix brebis. »
Tout homme valide, même à pied, doit faire partie de Texpédition.
On va partir ; mais d'abord les chefs confient les troupeaux, les tentes et les bagages de la tribu à la garde de vieillards expérimentés, chargés également de pourvoir à la police et à la surveillance de cette réunion de femmes, d'enfants, de malades et de bergers.
Les ennemis aussi se sont préparés. Instruits par des voyageurs, des amis, des parents même, qu'ils ont dans le parti opposé, ils se hâtent d'écrire de tous les côtés pour réunir leurs alliés (leixTsof), Ils placent les troupeaux, les tentes, les bagages, dans un endroit qu'ils croient sûr, puis un rendez-vous est assigné aux cavaliers dans le plus bref délai. Dans la crainte d'une surprise, on choisit un terrain convenable pour la défensive et l'on attend les. événements.
Les événements sont proches, et la tribu qui a pris les armes pour se venger va bientôt se mettre en marche; elle n'a pas perdu un seul instant. La veille du départ, tous les chefs auxiliaires se réunissent à ceux qui les ont mandés, et, en présence des marabouts, prêtent sur le livre saint de Sidi- Abd-Allali le serment suivant :
GUERRE ENTRE LES TRIBUS DU DÉ^Ll;T. :>:ù
<ï 0 nos amis! jurons par la vérité du livre saint de Sidi- Abd'Allah que nous sommes frères , que nousi ne ferons qiCun seul et même fusil, et que, si nous mourons, nous mourrons tous du m£me sabre; si vous nom demandez le jour, nous viendrons le jour, et si vous nov^ appelez la nuit, nous accourrons pendant la nuit. »
Les assislanls, après avoir juré, conviennenl de partir le lendemain matin.
Le lendemain, à l'heure désignée, un homme de hauto naissance, noble (djied) entre les plus nobles, monte à cheval, se fait suivre de ses femmes, portées sur des chameaux, et donne le signal. Touts'ébraiile alors, tout se met en mouvement; Tœil.est ébloui par ce pêle-mêle étrange et pittoresque, celte foule bigarrée de chevaux, de guerriers, de chameaux portant les riches palanquins où sont enfermées leurs femmes.
Ici ce sont les fantassins qui font bande à part, là les cavaliers qui surveillent la marche dés femmes; d'autres, plus ardents, plus insoucieux, sont partis en avant ou s'éparpillent sur les flancs, moins en éclaireurs qu'en chasseurs. Ils forcent, avec leurs lévriers, la gazelle, les lièvres, Tanlilope ou l'autruche.
Les chefs sont plus graves; sur eux pèse la responsabilité. C'est à eux que reviendra la plus grosse part du butin si l'expédition réussit ; mais, si c'est un revers, à eux les imprécations, la ruine et la honte.
Ils se concertent et méditent.
Puis viennent les chameaux qui portent les provisions.
Tout cela, se conformant aux exigences du terrain, tout cela, désordonné, bruyant et joyeux, songeant à l'aventure, non à la fatigue; à la gloire, non aux périls. Les guerriers célèbrent leurs exploits de tous genres : les joueurs de flûte les accompagnent, les animent ou le3 interrompent; les
femmes poussent des cris de joie. Ces bruits sont, dominés par les enivrants éclats de la poudre.
Mais les fusils se taisent. Un jeune et beau cavalier entoxine alors l'un de ces chants d'amour que la passion se plaît à parsemer de couleurs éclatantes, d'images étranges, et qui, dans le désert, ont toujours un charme nouveau pour ces populations chevaleresques.
Mon cœur brûle avec son feu Pour une femme issue du paradis; 0 vous qui ne connaissez pas Meryem *, Cette merveille de Dieu Tunique, Je vais vous montrer son portrait.
Meryerrif c*est le bey Osman lui-même Quand il paraît avec ses étendards, Les tambours qui mugissent Et ses goums qui le suivent.
Meryem, c'est une jument de race
Qui vit avec délices
Dans un palais doré;
Elle aime l'ombre des feuilles,
Elle boit une eau limpide
Et veut des noirs pour la soigner.
Meryem, c'est la lune des étoiles Qui trahit les voleurs *, Ou bien c'est encore le palmier Du pays des Beni-Mezab ^,
* Meryem^ Mario.
* Qui trahit les voleurs, — Les voleurs Arabes se meUent rarement en campagne qusnd la lune est dans son plein. On a remai*qué qu'il y avait beaucoup plus de vols et d^assassinats, en pays arabe, à la iin du mois lunaire.
* Les Beni-Mezab forment, au milieu des populations da désert, une petite nation à part qui se distingue par la sévérité de ses mœurs^ sou langage particulier, sa probité proverbiale et quelques modiîications dam les pratiques religieuses.
Dont les fruits sont si hauts, Qu'on ne peut y loucher.
Meryem, c'eat plutôt la gazelle
Quand elle court dans le désert.
Le chasseur met en joue son petit;
Elle voit brûler l'amorce,
Sait recevoir le coup,
Et mourir pour lui sauver la vie.
Elle m'avait donné rendez-vous Pour la nuit du lundi.
Mon cœur battait, elle est venue.
Tout enveloppée de soie, Se jeter dans mes bras.
. Meryem n'a pas de sœur* Dans les quatre coins du monde !
Elle vaut Tunis avec Alger, Tlemsen et Mascara, Leurs boutiques, leurs marchands Et leurs étofîes embaumées.
Elle vaut les bâtiments Qui traversent la bleue * avec leurs voiles Pour aller chercher les richesses Que Dieu nous a créées'.
Elle vaut cinq cents juments, Fortune d'une tribu, Quand elles courent à la poudre Sous leurs fiers cavaliers.
* K*a pas de sœur. — Expression consacrée dans la langue arabe pour dire : n'a pas sa pareille.
» La bleu* (zerga), veut dire ici la mer.
« Que Dieu nous a créées. — Ici se rcvAle dans toute sa force l'orgueil des Arabes. Avec le produit de nos chevaux, de nos chameaux et de nos moulons, disent-ils, nous n'avons pas besoin de travailler, et nous pouvons, cependant, nous procurer tout ce que labriquenl, avec lanj do peine, ces nûsérables chrétiens.
Elle vaut cinq cents chamelles Suivies de leurs petits, Plus cent nègres du Soudan Volés par les Touareug * ' Povir servir les musulnnans.
Ehc vaut tons les Arabes nomades, Heureux, indépendants, Et ceux à demeures fixes, Malheureuses victimes Du caprice des sultans *.
Sa tête est ornée de soie pure *
D*où s'échappent en boucles ondoyantes
Ses noirs cheveux parfumés avec du musc
Ou de Fambre de Tunis.
Ses dents, vous diriez des perles
Enchâssées dans du corail bien rouge,
Et ses yeux, infiltrés de sang,
Blessent comme les flèches
Des sauvages habitants du Bernou •.
Sa salive, je Tai goûtée.
C'est le sucre des raisins secs.
Ou le miel des abeilles Quand fleurit le printemps.
Son cou, c'est le mât d'un vaisseau Qui fend les mers profondes Avec ses voiles blanches Pour voguer selon les vents.
* Volés par les Touareug. — Grande tribu, d'origine berbère, qui carde les portes du Sahara et du Soudan, prélevant sur les caravanes un droit de sortie, un droit de voyage et un droit d'entrée. Les Touareug font, en outre, la traita des nègres.
• Ce couplet peint adnoirablement et les charmes que les Arabes du Sahara trouvent à leur vie nomade et 4e mépris qu'ils professent pour les Arabes du Tell. '
' Royaume nègre dans le sud duquel certaines peuplades combatteot encore avec des flèdies empoisonnées.
Gl'EUr.R E::Tî;E les TIIIBUS du DESEni. , 311
Sa gorge ressemble à la pêche
Qu'on voit mûrir sur Earbre,
Ses épaules à Tivoire poli,
Et ses côtes arrondies
Sont les sabres orgueilleux
Que tirent les Djouad *
Aux jours fatigués de poudre* ,
Que de braves cavaliers
;§ont morts pour elle en combattant!
Oh ! combien je voudrais posséder Le meilleur cheval de la terre, Pour marcher seul et pensif Auprès de sa chamelle blanche !
Ce cheval ferait bien enrager Les jeunes gens du Sahara î
Je chasse, je prie, je jeûne, Et suis les lois du prophète ; Mais, dussé-je aller à la Mecque , Je n'oublierai jamais Meryem.
Oui, Meryem, avec tes cils noirs, Tu seras toujours belle, Agréable comme mi cadeau '.
Au bout de quelques heures, la chaleur se fait sentir ; on fait une halte {meguiî), on dresse les lentes, on prépare le
• On donne chez les Arabes le nom de Djouad à la noblesse militaire. Hs tirent leur origine des Mclial, conquérants venus de l'Est à la suite des conip;i^ons du Prophète. L'homme du peuple a beaucoup à souiTrir des injustices et des spoliations des Djouad. Ceux-ci cherchent à faire oublier ces mauvais trailemcnis et à maintenir leur influence en accordant gcncreu-ement rho<pita!ilé et leur protection à ceux qui la réclament, c*est dire qu'ils réunissent, au suprême degré, les deux traits sadlanls du Cîiraclère national : l'avicl té du gain et un grand amour du faste.
* Agréible comme vn cadeau. — Cet Arabe (lisant que sa maîtresse sera toujours agréable comme un cadeau fait parfaitement comprendra combien son peuple est encore soumis à l'cntramement et à la corrup-* lion des présents.
r>12 MŒURS DU DÉSERT.
déjeuner, on débride les chevaux, on les fait paître; c'est le repos.
Le soleil baisse, la chaleur s'adoucit, il est deux ou trois heures de raprès-midi. En marche, en avant, vous autres les hardis cavaliers, faites voir dans une brillante fantasia ce que sont vos chevaux et ce que vous êtes vous-mêmes. Les femmes vous regardent ; montrez-leur ce que vous savez faire d'un cheval et d'un fusil.
Allez ! plus d'un sera payé de ses prouesses. Voyez-vous ce nègre, il apporte à quelqu'un d'entre vous le prix de son habileté à manier un cheval ou à se servir d'un fusil ; c'est le messager auquel une des belles spectatrices a confié son amour; elle l'a chargé de porter au héros de la fantasia ses bracelets de pied (khrolkh7'al} ou son collier de clous de girofle (mekhranga).
Mais il ne suffit pas d'être un brave et adroit cavalier ; il faut être prudent. — Tu as un ami, demain tu lui donneras ton cheval et tes vêtements, recommande-lui bien, ta sœur* le veut, de se montrer au milieu du goum avec ta monture et vêtu comme toi, que tous les cavaliers s'y trompent. Toi, tu passeras inaperçu, modeste fantassin ; tu marcheras près de la chamelle qui porte ta nouvelle maîtresse. Sois attentif, épie le moment favorable, et glisse-toi dans Vatoiiche. Va, elle est aussi impatiente que toi, elle te tend la main ; profite de ce secours, et que tes mouvements soient plus rapides que le soupçon.
En amour comme en guerre, la fortune est, pour les audacieux, mais les périls aussi sont pour eux. Si ces rendezvous sont fréquents et réussissent presque toujours, on y risque sa vie; des amants ainsi surpris seraient sûrs de périr tous les deux.
* Ta soBur le veut, — Sœur, dans cette circonstance, Ycut dire : maîtresse, amante.
Riais qui les trahirait? Tous ceux qui les entourent sont pour eux. L'amant instruit ses amis de sa bonne fortune ; tous ont voulu aider à son bonheur, et dix ou douze douros ont été envoyés à Tamante. Ce n'est pas tout encore : son émissaire a reçu deux ou trois douros ; de l'argent enfin a été distribué aux esclaves et aux domestiques de sa tente; aussi tous ces serviteurs font-ils bonne garde et sauront-ils prévenir l'amoureux de l'instant où il devra sortir de l'atouche lorsque l'installation du camp, aux approches de la nuit, amènera partout le désordre et la confusion.
Avant le coucher du soleil, les chefs ont fait reconnaître un endroit propice au campement de la nuit. On doit y trouver de l'eau, de Therbe et les arbustes qui servent à faire le feu. (Gnetof, eloueera et el chiehh.) On arrive sur l'emplacement désigné; chacun dresse ou fait dresser sa tente; on débride les chevaux, on les entrave ainsi que les chameaux ; les nègres vont à l'herbe et au bois ; les femmes préparent les aliments ; on soupe. Mille scènes donnent à cet ensemble du camp un aspect plein de charme et d'originalité ; puis une obscurité complète l'enveloppe, à moins de clair de lune; les feux sont éteints; aucune clarté ne luit dans ces ténèbres. On ne sait dans le Sahara ce que c'est que l'huile ou la cire*.
Immédiatement après le souper, chaque tente désigne un homme qui veille autour des bagages et des animaux ; il est chargé de prévenir les vols que ne pourra guère empêcher son active vigilance.
Les voleurs ne sont pas les seuls à attendre la nuit. A cette heure aussi, et protégé par cette obscurité, l'amant prévenu par sa maîtresse s'approche furtivement de la tente où elle repose, en relève les bords, guidé par un esclave dévoué, et prend la place du mari qui, fatigué delà course du
* Depuis les relations fréquentes qu'ils ont avec nous, les chefs du désert emploient avec plaisir la bougie qu'ils nous achètent sur le littoral.
\ jour, dort dans la chambre des hommes (hhralfa mtâa redjal)y car dans les tentes du désert il y a toujours deux compartiments distincts, Tun pour les hommes, l'autre pour les femmes. En outre, un homme ne peut sans honte passer [toute la nuit avec sa femme. Uien ne gêne dès lors les en- . trevues amoureuses. Ce n'est pas la présence d'une ou plusieurs des trois autres femmes que la loi permet aux mur sulmans, qui y mettrait obstacle ; à en croire le proverbe arabe, la juive seule surpasse le Chitann (Satan) en malice, mais aussitôt après (Satan) vient la musulmane; il est sans exemple dans le désert que les femmes se soient dénoncées entre elles.
Parfois pourtant on trouve l'aventure trop périlleuse ; la femme alors sort de la tente lorsque tou^. le monde est endormi, et se rend dans un lieu qu'elle a désigné à l'avance à son amant, par un des intermédiaires obligés, les nègres et les bergers.
C'est aussi à l'heure où les amants heureux se rencontrent que s'accomplissent les projets de vengeance. Uu amant repoussé pénètre dans la tente de celle qui Ta dédaigné, il s'approche d'elle et la tue d'un coup de pi8^olet. Au bruit de la détonation, on se lève, on court, on pousse des cris, mais le meurtrier a le temps de disparaître, et presque toujours le crime commis sans témoins reste impuni.
Toutes ces aventures sont fréquentes au Sahara, et de. gré ou de force une femme arabe a toujours des amants. La jalousie et les précautions des maris surexcitent et poussent à l'excès en le gênant le libertinage des femmes. Quelle que soit leur classe, elles passent leur vie à inventer des ruses pour tromper leurs maris quand elles sont jeunes, à faciliter les amours des autres quand elles sont vieilles*. Toutes les intrigues se nouent par l'entremise des pourvoyeuses
^ Il existe cependant d'honorables exceptions,
(ddjouza). Ce sont elles dont la langue dorée et les machinations diaboliques disposent les jeunes femmes à faillir, et qui ménagent les rendez-vous. Elles prennent tous les visages pour s'insinuer, et réussissent surtout en s'attaquantau côté faible, l'amour des présents.
La nuit est passée, le ciel se dore, c'est l'instant du départ; la marche du second jour va commencer. A ce moment les chefs envoient des choiifin, avec mission de reconnaître l'emplacement de Tennemi, et de juger aux signes extérieurs, de son état moral, de la quantité des renforts qu'il a reçus. Ges éclaireurs s'avancent avec précaution et ne marchent plus que la nuit lorsqu'ils approchent du camp ennemi. Puis un homme à pied se détache, qui pro'flte de tous les accidents de terrain pour échapper aux regards, et sou vent, couvert de haillons, pénètre hardiment, la nuit, au milieu des douars. 11 s'assure du nombre de fantassins, de chevaux, de tentes ; observe si l'on rit, si l'on s'amuse, ou si la tristesse règne dans le camp, puis vient rendre compte du résultat de ses observations.
Les chotiafin réunis attendent le jour dans un endroit caché, impatients de voir quelle sera l'attitude de l'ennemi au soleil levant; s'il fait la fantasia, s'il lire des coups de fusil, si l'on entend des cris de joie, les chants, les sons de la flûte, bien certainement il a reçu des renforts, et il no s'inquiète pas de l'attaque prochaine.
La tribu poursuit sa marche jusqu'à ce qu'elle ne soit plus qu'à neuf ou dix lieues de l'ennemi. On ne s'est avancé qu'à petites journées, les bagages, les femmes, les fantassins, sont autant de causes de lenteur ; ce qui retarde surtout, ce senties ordres des chefs, qui veulent laisser à ceux qu'ils vont attaquer le temps de la réflexion.
C'est prudemment agir, et de puissants motifs les déterminent. Qui sait? peut-être vont-ils recevoir des propositions de paix avec force cadeaux, pour eux, les personnages
prépondérants dans les conseils? Les exemples manquentils? NVsi-ce point la coutume? A eux les cotonnades, les vêtements de drap (kate), les fusils montés en argent, les bracelets de pied (khrolkhral), et enfin les douvosî... Alors, il faut le dire, quand Taffaire prend cette tournure, elle est bien près de s'arranger à Tamiable.
Les deux partis ennemis ne sont plus séparés que par un espace de dix lieueS; et aucune proposition directe ni indirecte n'a été échangée. La tribu se reconnaît-elle incapable de résister ou accepte-t-elle la lutte?
Si elle renonce à combattre, elle réunit les marabouts les plus influents, et les munit de cadeaux et d'argent dont chacun a fourni sa part. Les saints hommes se rendent dans le camp ennemi, au milieu de la nuit, sous la protection d'un chef prévenu à l'avance, et bien vite séduit par de nombreux cadeaux ; celui-ci les conduit chez un autre chef, qui se laisse également aller à recevoir les présents qu'on lui offre ; tous les deux accompagnent les messagers de paix chez un troisième personnage, et ainsi de suite, jusqu'où ce que soient gagnés tous ceux dont la voix est puissante. Alors seulement les marabouts, sûrs de la bienveillance de ceux qui les écoutent, émettent les propositions qu'ils sont chargés de faire et s'expriment ainsi.:
« Noms ne sommes venus que pour V amour de Dieu, Vous savez que nous sommes marabouts et que nous ne voulons que le bien. Il faut, en notre considération, vou^ arranger avec les musulmans qui nous envoient, cela vaudra mieux que d'attirer sur nous tous les malheurs de la guerre, la ruine, la mort, etc. Si vous voulez le bien. Dieu vous bénira, vous, vos femmes, vos enfants, vos juments, vos chamelles; SI vous voulez le mal, qu'il retombe siir vous. Nous le répétons, faites la paix, et que Dieu niaudisse le démon l'ïi
Après quelques difficutés soulevées pour la forme, les chefs finissent par répondre aux marabouts :
« Eli bien! nous ferons la paix à cause de Dieu et à cause de vous, mais aux conditions suivantes :
u !• Vous nous rendrez les objets, denrées ou animaux qui nous ont été enlevés lorsque les vôtres ont pillé notre caravane à tel endroit ;
« 2" Vous payerez la dya * (prix du sang) des nôtres tues par vous tel jour ;
0 5" Vous nous rendrez aussi tout ce qui nous a été enlevé en troupeaux, tel jour, par les vôtres dans telle khrotefa ;
« 4" Vous nous restituerez tous les chameaux et les chevaux que vos voleurs nous ont dérobés et qui sont encore chez vous. »
Les marabouts acceptent ces conditions, s'en rendent garants ; alors on apporte le livre saint de Sidi-Abd-Allah, et tous les chefs jurent de faire la paix. Le serment prêté, ceux qui sont venus pour que le sang ne fût pas versé retournent dans leur tribu Tinstruire de ce qui a été décidé, et ïa forcer d'exécuter les conditions dont ils se sont portés garants.
Le lendemain, la tribu qui a accordé la paix continue sa marche, et vient asseoir son camp à une lieue au plus de l'ennemi. A peine est-elle installce que les marabojits et tous les chefs du parti opposé viennent apporter la rançon convenue. Les grands des deux camps rivaux se réunissent et jurent de nouveau sur le livre de Sidi-Abd-Allah :
« Par la vérité de Sidi-Abd-Allah, nous jurons qu'il n'y aura plus entre nous ni razzia, ni vols, ni meurtres, ni ou-
* La dya dans le Sahara se paye cinquaiile hachy ou chameaux de trois ans, ou bien encorç trois cents moulons j un hachy ne vaut donc que sijç
WJOUlQ^S, ' jg
Bîga (représailles), que nous sommes frères, et que nos fusils UQ tireront plus qu'ensemble. »
Les marabouts des deux partis lisent alors le fatahh*, et terminent en disant : « Qtte Dieu vous bénisse, nos enfants, d'avoir ainsi enterré le couteau du maZ (khrodmi cheurr), et qu'il vous fasse prospérer dans vos familles et vos biens, »
Ces marabouts sont ensuite visités de part et d'autre par les chefs, qui leur donnent des offrandes nommées %yara (visite).
La paix conclue, la tribu qui s'était mise en mouveraen revient sur ses pas, et fait du départ une fantasia des plm bruyantes; les chevaux caracolent, les coups de fusil retentissent, les femmes poussent des cris ; c'est de la joie, du bonheur, du délire. Une douzaine des chefs de cette tribu restent au milieu de leurs ennemis de la veille, et en reçoivent une hospitalité fastueuse, même de riches présents. Puis à leur départ, ils emmènent, à leur tour, quelquesuns des chefs, leurs hôtes, et rendent à ces nouveaux alliés leur généreux accueil.
Ces trêves durent assez longtemps, c'est-à-dire une ou deux années.
Certes, la paix n*eût pas été conclue, si les marabouts qui sont venus la solliciter ne s'étaient pas présentés au milieu de la nuit; s'ils venaient en plein jour, les Arabes, témoins de leurs intrigues, s'écrieraient par jalousie* :
(( Par le péché de nos femmes, nous nous battrons; un tel a reçu du drap, un tel de V argent, un autre des bijoux, celui'Ci des cotonnades, celui-là des armes, et nous, dont les frètes sont morts, nous, dont les troupeaux ont été enlevés,
* Le fatahh : invocation religieuse.
* S* écrieraient par jalousie. — Ce passage de mon ouvrage donne encore un côlé de la vie arabe. Il prouve en même temps combien, aux chefs, il i'aul d'habileté, de prudence et de politique pour diriger un peuple dont le dernier berger veut connaître les affaires de son pays.
nous n'avons rien reçu ! Oui ! nous le jurons par Sidi-Abd- AVahy la poiidre parlera. »
Souvent, en effet, la poudre parle, et sans que les enrieux aient eu à se plaindre des cadeaux faits aux chefs, rans qu'ils les aient empêchés de débattre et d'accepter dès conditions dont ils ne tiraient aucun profit. C'est quand la tribu a résolu de résister, elle se dispose alors à la lutte.
Elle laisse arriver les ennemis à une journée de marche, aucune avance, aucune proposition ; ils continuent leur route le lendemain, et viennent camper à deux lieues au plus de ceux qui s'attendent au combat.
Les éclaireurs des deux partis se rencontrent, ils s'excitent mutuellement et préludent aux hostilités par des injures. Ce sont les mecherahhin (provocateurs), ils échangent quelques coups de fusil, et s'écrient.
Les uns : « 0 Fatma ! filles de Fatma ! la nuit est arri* vée ; pourquoi continuer aujourd'hui ? demain s appellera votre jour, »
Les autres : a Chiens, fils de chiens, à demain ! si vous êtes des hommes, vous nous rencontrerez. »
Les éclaireurs se retirent, les chefs de chaque parti organisent au plus vile une garde de cent hommes à cheval et de cent hommes à pied pour la sûreté du camp ; le lendemain on s'observe avec attention : si l'un des deux partis charge ses tentes, l'autre en fait autant, mais si, laissant ses tentes dressées, il s'avance au combat avec sa cavalerie, son infanterie et ses femmes montées sur des chamaux, on suit son exemple.
Les cavaliers des deux tribus se font face ; les femmes sont en arrière, prêtes à exciter les combattants par leurs cris et leurs applaudissements; elles sont protégées par les fantassins qui, en même temps, forment la réserve.
Le combat est engagé par des petites bandes de dix à
quinze cavaliers qui se portent sur les flancs et cherchent à tourner Tennemi.'*
-V Les chefs, à la tôle d'une masse assez compacte, se tiennent au centre. Bientôt la scène s'anime et s'échauffe; les jeunes cavaliers, les plus braves et les mieux montés, s'élancent en avant, emportés par l'ardeur et la soif du sang. Ils se découvrent toute la tête, entonnent des chants de guerre, et s'excitent au combat par ces cris :
« OU sont-ils ceux qui ont des maîtresses ? Cest s(ni$ leurs yeux que les gueiriers combattent aujourd'hui ! d
a OU sont-ils ceUx qui, près des chefs, parlaient toujours de leur vaillance ? C'est aujourd'hui que la langue doit être longue, et non dans les causeries, »
« OU sont-ils ceux qui couinent après la réputation ?
* « Ëii quittant la tribu des Bou-Selymanet je fus accompagné jusqu'à Mossul par qualre cheiks (chiklt) et cinq ou six cents cavaliers. J'étais resté longtemps sous leurs tentes, je leur avais acheté plusieurs juments ou poulains, ils me connaissaient, nous étions au mieux. Un jour, la conversation tomba sur leurs guerres interminables avec les Turcs, et je manii'eslui le désir de connaître leur manière de combattre; avec beaucoup de complaisance et de gaieté, ils consentirent à faire devant moi une répétition de leurs attaques. Voici comment ils agissent :
« Les Arabes voltigent continuellement devant les cavaliers turcs, ceuxci approchant toujours, et eux leur cédant toujours le terrain, hors de la portée du fusil, pour revenir ensuite, A'ayant ainsi d'autre but que de fatiguer les chevaux de l'ennemi, et de lui faire, si Toccasion favorable s'en présente, beaucoup de mal avec impunité. Mais arrive-t-il des renforts, du canon surtout, ou se trouvent-ils cernés dans une fâcheuse position, c'est alors que commence entre eux et leurs juments la conversation suivante :
a — ,/li»(mna, tu sais que tu es née sous ma tente, que j'ai bien souvent dormi sur ton épaule, que, pour le lait et les dattes, tu as passé, partout, avant mes propres enfants, et que, quand j'ai trouvé de l'eau, c'est encore toi qui, toujours, as bu la première ; eh bien, aujourd'hui, ma vie est dans ton âme et dans tes jambes : me laisseras-tu prendre par ces chiens et consentiras-tu à rester attachée, le reste de tes jours, dans une écurie où tu ne pourras plus respirer l'air libre et pur du désert? Non, ce serait une honte pour ta noble famille; sauve donc celui qui t'a si tendr<çment sofgnée, » etc., etc. (Voyage dans la haute Asie, par M. Péliniaud, inspecteur général des haras.)
ff En avant les enfants de la poudre ! Voyez devant vous ces fils de juifs ! Notre sabre doit s'abreuver de leur sang ; leurs biens, nous les donnerons à nos femmes. )>
« A la nage ! les jeunes gens! à la nage! Les balles ne tuent pas. »
a 11 rCy a que la destinée qui tue, »
Ces cris enflamment les cavaliers ; ils font cabrer leurs chevaux et sauter leurs fusils; tous les visages demander? du sang; on se mêle, et Ton finit par s'attaquer à coups do sabre.
Cependant l'un des deux partis recule et commence à se replier sur les chameaux qui portent les femmes ; alors on entend de part et d'autre les femmes pousser, les unes des cris de joie pour animer encore les vainqueurs, les autres des cris de colère et de sanglantes imprécations pour raffermir le courage ébranlé de leurs maris ou de leurs frères:
« Les voilà donc ces fameux guemers qui chevauchent avec des étriers blancs et des vêtements spendides dan^ les fêtes et les noces! les voilà qui fuient et abandonnent jusqtià leurs femmes ! 0 juifs y fils de juifs ! mettez pied à terre^ nous monterons vos chevaux, et, à partir d'aujourd'hui, vous ne compterez plus parmi les hommes. Oh ! les lâches! que Dieu les maudisse. »
j A ces injures, Tardeur se réveille chez les vaincus; ils tentent un effort vigoureux ; appuyés par le feu des fantassins qui sont en réserve, ils regagnent du terrain et rejetteut l'ennemi jusqu'au milieu de ses femmes qui, à leur tour, maudissent ceux qu'elles applaudissaient tout à l'heure.
Le combat se rétablit sur l'emplacement qui sépare les femmes des deux tribus : la lutte dans ses différentes péripéties a été très-archarnée, et bientôt le pî^rti qui a eu lo plus de chevaux et d'hommes blessés, qui a perdu le plus de monde et surtout qui a vu tomber ses chefs les plus vaillants, prend la fuite, malgré les exhortations et les prières de quelques hommes énergiques qui, voulant le rallier,
volent de la droite à la gauche, et cherchent à ressaisir la victoire.
Ces braves s'écrient: « Y a-t-il des hommes ici, ou n'y en a-t'il pas ?
({ Tenez vos âmes! Si vous fuyez, on enlèvera vos femmes, il ne vous restera que la honte. »
« Mourez ! on ne dira pas : ils ont fui !. . . Mourez ! vous vivrez encore !
Alors il se passe une scène vraiment belle et touchante ; le chef le plus élevé, au désespoir d'être vaincu, se précipite dans la mêlée pour y trouver la mort; mais il est retenu par les jeunes gens qui Tentourent et le supplient de se retirer.
« Tu es notre père, disent-ils ; que deviendrions-nous si nous venions à te perdre ? Cest à nous à mounr pour toi; nous ne voulons pas rester comme un troupeau sans berger. »
Quelques guerriers veulent encore tenir, mais la déroute générale les entraîne ; ils sont bientôt auprès de leurs femmes. Alors chacun, voyant que tout est perdu, s'occupe de sauver ce qu'il a de plus cher; on gagne le plus de terrain possible en arrière; de temps à autre on se retourne pour ' faire face à l'ennemi, s'il poursuit.
Un désespoir téméraire a parfois changé la face des ciio- &es. Aïssa-ben-el-Chériff, un enfant de quatorze ans, était monté à cheval avec sa tribu pour repousser une attaque dirigée par Sy-el-Djedid. Les gens de l'Arbàa lâchaient pied et prenaient la fuite, lorsque l'enfant, se jetant en avant d'eux, essaya de les arrêter.
« Quoi donc ! vous êtes des Hommes et vous avez peur ! Vous avez été élevés dans la poudre et vous ne savez pas la frapper! N'aveZ'Vous donc tant soigné vos juments que pour vous en servir dans la fuite? — Les autres criaient toujours : « Djedid ! Djedid 1 voilà Djedid ! — Djedid ! reprend l'enfant, c'est un homme seul qui vous fait fuir! Voyez donc ce guer-
GUERUE ENTRE LES TRIBI'S DU DÉSERT. 3^3
rier terrible qui met en déroute des centaines d'hommes et qu*un enfant arrête dans sa victoire! » Et Aïssa pique des deux. 11 arrive au guerrier redouté ; Djedid ne se tenait pas sur ses gardes ; qu'avait-il à craindre d'un enfant? mais celui-ci se jette à son cou, l'enlace, et quittant son cheval, se suspend à lui d'une main, tandis que de l'autre il cherche à le frapper de son couteau.
Djedid, stupéfié de tant d'audace, gêné dans ses mouve- ' ments, cherche en vain à se débarrasser ; mais il n'a pas assez de tout son sang-froid pour parer les coups que lui porte l'enfant. Enfin il n*a pas d'autre moyen de salut que de se laisser tomber de cheval, afin d'écraser Aïssa dans sa chute; mais celui-ci a su l'éviter, et s' élançant sur le cheval du chef redoiité, il rejoint sa tribu où i( montre un trophée qui fait rougir les plus vieux cavaliers de ce moment d'effroi auquel a su résister un enfant.
Le vainqueur, s*il ne faisait un pont d'or au vaincu, pourrait le ruiner complètement; mais la soif du pillage l'emporte, il se débande et ne songe qu'au butin ; l'un dépouille un fantassin, l'autre un cavalier renversé, celui-ci emmène un cheval, celui-là un nègre. Grâce à ce désordre, les plus braves de la tribu parviennent à sauver leurs fen[imes, quelquefois leurs lentes.
Après le pillage, les cavaliers de la tribu victorieuse songent à se retirer, les chefs les y engagent.
« Nous avons beaucoup tué, nous avons enlevé des che« vaux, capturé des femmes, pris des fusils, nous avons rat fraîchi nos cœurs en faisant des orphelins de ces fils da chiens; le meilleur parti h prendre est d'aller coucher ca soir à tel endroit; car nos ennemis, soutenus de quelques renforts pourraient bien nous attaquer cette nuit. »
On fait filer en avant tous les bagages, une forte réserve forme l'arrière-garde et les protège. Le premier jour et les suivants, on marche jusqu'à la tombée de la nuit.
Dans ce genre de guerre on a le plus grand respect pour les femmes captives. Les hommes de basse naissance les dépouillent de leurs bijoux, mais les chefs tiennent à honneur de les renvoyer ù leurs maris avec leurs chameaux, leurs joyaux, leurs parures; ils s'empressent même de faire habiller, pour les rcsiiiuer, celles qui ont été dépouillées.
Au désert, on ne fait pas de prisonniers, on ne coupe point les tôles, et on a horreur de mutiler les blessés ; après le combat, on laisse ceux-ci s'en tirer comme ils peuvent, on ne s'occupe pas d'eux. Il y a quelques rares exemples de cruauté; ce sont les vengeances d'hommes qui ont reconnu dans le goum ennemi les meurtriers de personnes qui leur étaient chères, d'un frère, d'un ami.
A la rentrée sur son territoire, la tribu est accueillie par une fête inouïe; l'allégresse générale se trahit par les démonstrations les plus vives; les femmes font aligner leurs chameaux sur un seul rang et poussent des cris de joie à des intervalles réguliers ; les jeunes gens exécutent devant elles une fantasia effrénée ; on se salue, on s'embrasse, on s interroge, on prépare les aliments et pour les siens et pour les alliés ; les chefs réunissent la somme à distribuer à ceux-ci. Un simple cavalier ne reçoit jamais moins de dix douros ou un objet de cette valeur. Cette rétribution s'appelle x-et^wn; elle est obligatoire et donnée en sus du butin que chacun a pu faire ; on y ajoute même pour le cavalier qui a perdu un cheval trois chameaux ou cent douros.
Inutile de dire que l'on donne plus de dix douros aux chefs des tribus alliées, chefs dont l'influence a été décisive; ils reçoivent leur part comme les autres, mais en outre ils reçoivent secrètement de l'argent ou des cadeaux d'une certaine valeur (tapis, tentes, armes, chevaux).
On donne aux alliés une hospitalité généreuse, et le lendemain, lorsqu'ils se mettent en marche pour rentrer sur leurs territoires, les chefs montent à cheval et les accompa-
gnent. Après avoir cheminé de concert deux ou trois heures, on se renouvelle mutuellement le serment de ne pousser jamois qu'un seul cri, de ne faire qu'un seul et même fusil, de venir le matin, si Ton est demandé le matin, et de venir la nuit, si Ton est demandé la nuit *.
Il est naturel de chercher à savoir pourquoi la tribu qui va être attaquée, et ne veut pas faire les sacrifices nécessaires pour obtenir la paix, ne s'est pas elle, tribu nomade, Bise à fuir au lieu d'attendre le combat.
Fuir, ce serait vouloir* être poursuivi et attaqué dans le désordre d'une retraite, ce serait s'éloigner de son pays, s'exposer à manquer d'eau pour les, troupeaux, peut-être même à tomber chez un autre ennemi qui saisirait bien certainement une occasion de pillage et de vengeance.
Le plus sage est de choisir son terrain, de réunir ses alliés et d'attendre Tennemi, si Ton se croit le plus fort, ou de faire des concessions, si Ton se sent le plus faible.
(( 0 mon Dieu ! sative-noiis et sauve nos chevaux. Tous les jours nous couchons dans un paijs nouveau. Peut-être qu'Elle se rappelle nos veillées avec les flûtes et les tambours. »
* Dans le désert, si les haines sont héréditaires et vivaces, les sympathies, en revanche, sont aussi nombreuses que profondes. Voici des vers qui prouvent jusqu'à quel point de délicatesse et de dévouement l'amitié peut être poussée chez Ic^ Arabes.
« S Tami ne marche en aveugle comme l'enfant, s'il ne s'expose pas volontairement à la mort, en oubliant que le suicide est un crime, il n'aura point de place dans les tentes de nos tribus.
« J'obéirni à l'app ! de mon ami, quand la lumière du malin serait le rcfli l des cpcc's, quand les ténèbres de la nuit seraient les ondu'cs de la poussière soulevée par le pied des chevaux, j'irai pour mourir ou pour êlre heureux. Le moindre des sacriliccs auxquels jai consenti, c'est de mourir' Puis-jc vivre loin de l'asile que j'aime? Puis-je supporter .^'absence <*'s \oiyins auxquels je suis accoutumé? »
OBSERVATIONS DE L'ÉMIR ABD-EL-KADER
Comment les peuples étrangers pourraient-ils lutter avec ildusquînouâsommesélevés au plus haut point deThonneur, «ft âiémè au-dessus de toutes les tribus réunies dans les grandes assemblées? Ne conduisons-nous pas à rennemi des chevaux de race pure qui, terribles comme des lions furieux, savent Courir, éperdus, dans lés chemins périlleux des monta-
J'ai préparé, pour le cas oii la fortune me serait infidèle, un noble coursier aux formes parfaites, qu'aucun autre n'égale en vitesse.
J'ai aussi un sabre étincelant qui tranche d'un seul coup le corps de mes ennemis.
Et cependant la fortune m'a traité comme si je n'avais jamais goûté le plaisir de monter un buveur d'air;
•Comme si je n'avais jamais reposé mon cœur sur le sein virginal d'une femme bîen-aimée, aux jambes ornées de bracelets d'or ;
Comme si je n'avais jamais ressenti les douleurs de la séparation ;
Comme si je n'avais jamais assisté au spectacle émouvant de nos chevaux de race surprenant l'ennemi à la pointe du jour;
Comme si enfin, après une défaite, je n'avais jamais ra-» mené des fuyards au combat en leur criant :
Fatma, plies de Fatma!
La mort est une contribution frappée sur nos têtes; tour' ne% Vencolure de vos chevaux et reprenez la charge.
Le temps roule sur lui-même et revient.
Ah! que je voudrais jeter le monde sur sa figure!
dOtîCMES DE GUERRE
Non etaeTal Tant mieui (fâe tout l
Mieux que mon père, mieux que mes onclefj
Éîéux qiie les biens de celle terre.
Aucun sultan n'a monté son pafei) 9 ., .
C'est un marabout : lés femmes viennent le visiter
Qusfndy après Une mm un bnë êitpédifiati, tés httbe^ dix dëserl i-éntrefnt Ôàts letifS floiiafs ^ ils foftt le psiftdgè clù btiiiq. Ce partage se fait par porticmâ égales. Touicffôis H s'exerce quelques prélèvements pour des cas spéciau*.
Ainsi le catalier qui en loe an atitre â ta gùérfe ft droit en chèrval do mort, à égs armes, à ^69 vôtèntetfts, ê ëbû harnachement, à sa giberne et à sa djebira. En effet, il a risqué sa viepotir avoir une vie, ilauta à répondre devant tiieu kune mort qu'il a imnée à tùrt mi à raison.
Le cbeyal capturé, dont le maHre tl'a pas été tùë est c^pris dans le btitin à partager.
Si un cavalier a été tué par plt/siefiirs ifidividus qui ont fait feu ensemble, sans qu'on paisse établir def là tiiain dé qui il est mort, le butin est partagé égalenietff< dans d'autres localités le butin revient au chef quand dri iie petit désigner le fusil qui a tné.
Un cavalier apprenant, seulement après le combat, qu'il a donné la mort à un ennemi, et le faisant affirmer par témoins, obtient la restitution de tout le butin du mort.
' On appelle douar (cercle) une subdivisidn de la tribu. Les tentes sent disposées en cercle, et c'est de là que vient ce nom.
Lorsqu'une tribu fait une expédition contre une autre tribu, chacun conserve la prise qu'il a pu faire en haïcks, bornous, armes et vêtements, mais tout ce qui est tentes, troupeaux, chevaux, mulets, chameaux, denrées, céréales, est exactement partagé. Le chef seul a droit, en sus, à trente' ou quarante brebis, ou trois ou quatre chamelles, suivant le cas; n'eût-il pas marché de sa personne, qu'il lui serait encore attribué une part que Ton appelle le nœud du chikh {aâkeud echikh).
Si un individu, ne voulant pas faire l'expédition, a prêté sa jument à un ami, il partage le butin que ce dernier a pu faire. Si l'animal pérît et qu'on ait fait une capture, on prélève et rembourse au maître le prix de la jument ; l'animal avait marché dans l'intérêt de la tribu : s'il y a insuccès, le propriétaire supporte la perte, il a demandé son bo7iheiir.
Celui qui a offert des vivres à un parti de cavaliers a droit à une part (mezrag, lance} si le parti réussit: il s'est intéressé à l'expédition.
Une lance au maréchal de la tribu, il a contribué par son travail et son adresse au succès de l'entreprise. Le tuer est une action infâme, elle retomberait sur les enfants de la tribu coupable, et l'anathème les suivrait partout.
On doit aussi épargner celui qui après avoir ôté son bornous vient à l'ennemi, la crosse de son fusil en l'air.
On fait aussi grâce de la vie aux bergers.
Une part spéciale est toujours donnée à ceux qu'on a envoyés en éclaireurs avant de tomber sur l'ennemi. C'est la juste récompense de ces chouafin (voyeiirs) qui offrent le sacrifice de leur vie pour le triomphe des leurs. Si un chotiafa perdu sa jument, on la lui remplace par cent brebis, ou par une autre jument, ou par cent douros d'Espagne ; ce prix n'a rien d'exagéré, on prend pour éclaireurs les cavaliers les mieux montés.
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