CHIEN D'ARRÊT
Il ne peut entrer dans nos intentions de donner ici une de ces méthodes plus ou moins compliquées que l’on a autant de peine à suivre qu’en a pris l’auteur à l'écrire. S'il s'agissait d'apprendre à un chien quelconque la marche et les qualités d’un vrai chien d’arrêt, je comprendrais ce luxe de prescriptions, de leçons et de périphrases ; mais avant tout, il faut se souvenir que nous avons affaire à un chien d'arrêt, c’est-à-dire à une race chez laquelle l'arrêt est naturel. S'il en est autrement, ne persistez pas! C’est peine, sinon perdue, au moins gravement compromise.
La grande, la seule prescription à faire au chasseur, — mais qui est d'autant plus grave qu’elle n’est suivie ou aocompagnée d'aucune autre, — c’est d'amener tout d’abord son chien d’arrêt à une obéissance 2mmédiate et
absolue. Quand il a obtenu cela, le reste doit venir seul, ou le chien n’est pas digne de lui, il manque de race!
Le chien d'arrêt ne doit avoir aucune volonté en face du chasseur, toute initiative lui est refusée : il a le droit et le devoir d’obéir, voilà tout!
Comment l’amener là ?
Mon Dieu! ce n’est pas si difficile quand on prend l'animal dès l’enfance, et qu'ila les véritables dispositions de son état. Les caresses, les corrections jouent dans cette éducation le même rôle que dans toutes les autres : mais, Si nous recommandons quelque chose au maitre, c’est de se souvenir du fameux proverbe qui parle de la cuillerée de miel et du tonneau de vinaigre.
Les chiens, sous ce rapport, sont de véritables mouches... | |
Si le jeune élève prend peur de son maître, tout est fini! qu'ils se séparent : ils sont imcompatibles d'humeur ; ils ne feront jamais rien de bon ensemble.
C’est pour cela que je préfère, je l’avoue, le chien un peu dur à celui qui, trop gâté ou trop sensible, rampe, tourne sur le dos et demeure immobile. La force contre Jaquelle tout se brise est la force d'inertie !
Admettant donc que le chien arrête seul et tout jeune, ce qui doit être, je me permets de ramener toute son éducation au mot : Derrière! et à un coup de sifflet, qui, pour lui, doit avoir la même signification, et que tout chasseur fait retentir avec son accent particulier auquel jamais ne se trompe le chien.
Par le fait même que quand vous lui dites : Derrière! le chien vient derrière vous, dès que vous étendez le bras
dans une direction, en lui disant : AUlez! il comprend parfaitement et s’y dirige de lui-même.
Tout cela est simple et s’apprend seul.
Je supprime le mot : Couche! parce que quand un chien est derrière moi, je m'inquiète très-peu comment il s’y tient. Si je suis debout, n'ayez grainte! il est debout! Si je m'asseois, 1l sait bien se coucher ou s’asseoir lui-même. Il ne faut pas faire nos chiens plus bêtes qu'ils ne sont! Quand il me voit à l'affût, me dissimulant dans les herbes, au fond d’un fossé, derrière un arbre, il se couchera tout seul... une tape sur la tête sufhira pour le lui
“apprendre s’il ne le comprend pas! Si c’est un bon chien, il comprendra de lui-même, et se couchera comme moi...
Reste maintenant la grande question du rapport.
Celle-là ne s’improvise pas. Il faut la préparer de longue main, dès le bas-âge : apprendre au chiot à
saisir un objet — 1l ne demande pas mieux! — à le rapporter, — il le fait toujours en jouant. — Mais, comme il est déjà parfaitement assoupli au commandement : Der-rière, il apporte bientôt sans jouer, sans mâchonner, et sérieusement. À partir de ce moment, que ni vous, ni personne ne lui demande Jamais d'autre rapport que celui d’une pièce de gibier. Il doit être dressé à ce rapport seul!
On à raison, éminemment raison, de dire depuis longtemps, le chasseur fait le chien. Tant vaut l’un, autant vaut l’autre.
En effet, qui peut apprendre au chien à battre le terrain selon son goût et sa formule, sinon le chasseur qui
le guide d’abord du doigt, à droite et à gauche? Per-
sonne. et c’est ce qui fera toujours la supériorité du chien que l’on dresse sur celui dressé par un autre. Parmi les choses de la vie qu'on ne prête pas, le chien, à mon avis, est une des premières... Je ne suis pas assez mal élevé pour le mettre en tête des autres!
— Mais, me demanderez-vous, comment apprendre au chien à garder son arrêt ferme comme un pieul!
Ah! ah! mais cela ne s’apprend pas! comment voulezvous apprendre au même chien à sentir un perdreau? Quant à moi, je ne crois pas que ce soit possible. C’est une affaire de race! le chien arrête ou 1l n'arrête pas. Si c’est un choupille.. ce n’est pas un chien d'arrêt... et puis, c'est tout! Pourquoi tel chien courant chasse-t-1l vingtquatre heures? pourquoi tel autre met-il bas au bout de deux heures? Ces questions sont du même ordre. Affaire d'atavisme et d'animal de plus où moins de valeur.
Si votre élève a du nez, vous n'avez pas besoin de lui apprendre à prendre le vent, il le sait d’instinct, mieux que vous. D'il n’en a pas. Dame! donnez-le, vite! et commencez-en un autre.
Quant au collier de force, si votre chien en a besoin, faites comme si l’animal n’avait pas de nez, ou s’il devenait sourd et aveugle. donnez-le.… ou laissez-le à la cuisine. Un chasseur digne de ce nom ne tue jamais son camarade de plaisir, quelque vieux qu’il soit devenu! Il y a tout à parier, d’ailleurs, que son maître n’a pas rajeuni pendant ce temps-là, et arrive. lui aussi, à l’âge de l’'indulgence pour lui-même!
CHIEN COURANT
En fait de dressage, pour les chiens courants, c’est bien le cas de dire : ot capita, tot sensus ! Non-seulement les races varient, mais surtout les pays. Telle race donnée chassera dans une contrée tout différemment que dans une autre, par conséquent le dressage des chiens courants ne peut être que tout instinctif. Il se fait de camarade à camarade, par l’usage, par enseignement mutuel.
Empruntons à M. le comte Le Couteulx de Canteleu quelques lignes très-sages à ce sujet ; elles nous serviront tout à l'heure, il est vrai, à prouver tout autre chose que ce qu'entendait leur auteur, mais elles n'en sont pas moins admirablement vraies et écrites de main de maitre... veneur!
« La chasse dans les fonds perdus, marécageux, du Morvan, ou dans les sombres gorges du Forez et des Vosges , ressemble-t-elle à la chasse de la plate Sologne ou aux débuchers du Poitou et du Limousin? La chasse du loup dans les montagnes noires de la Bretagne ou dans les grands bois de la Haute-Marne, ressemblet-elle à la chasse du chevreuil dans les boqueteaux de la Vendée ou dans les bois clair-semés et percés d'Ermenonville ?
« Que le veneur vendéen ou poitevin qui ne veut, ne rêve, ne comprend qu'un chien léger, assez haut sur jambes, un peu levretté, ne reconnaisse comme bon que ce genre de chiens, que ce soit le seul qui lui convienne, je le comprends. D'abord parce qu’il chasse presque uni-
quement le chevreuil, ensuite à cause de ses grandes bruyères, de ses champs d’ajoncs, de ses grands fossés, de ses haïes, de ses barrières, enfin parce qu'il a sûrement appris par expérience que le chien bâti en cheval de course est le seul qui convienne à son genre de pays; mais néanmoins qu'il n'écrase pas de ses quohibets le chien lourd, carré, près de terre, des environs de Paris; qu'il assure franchement que ce dernier peut être bon et convenir au pays où 1l chasse et où 1l est recherché.
« Le veneur de Fontainebleau, de Rambouillet, de Compiègne, de Chantilly, du nord de la Sologne, etc., chassant les grands animaux dans des forêts claires bien percées et sans obstacles, ami des débuchers dans des plaines plates, sans bruyères et sans clôtures, désire pardessus tout des chiens sages, froids, tranquilles , obéissants, disposés à ne pas faire de change, facilement créancés au milieu d'animaux qui bondissent de toutes parts. Ce veneur, dis-je, demande surtout ce bâtard ou ce chien anglais trapu, bâti en cheval de poste, ayant grande santé, sage et bien créancé, marchant grand train, qu'il a reconnu plus sûr et plus facilement de: change, mieux ralliant et plus facile à mener en meute nombreuse, enfin qu'il à aussi appris, par expérience, mieux convenir à son genre de pays, et que le veneur vendéen gratifie du titre dérisoire de chien durham.
« Le chasseur de l'Est, de la Franche-Comté, du Charolais, du Morvan, de la Bourgogne, de la Bretagne, des Ardennes, etc., chassant dans de grands pays, souvent de grands déserts, dans des masses de bois et de forêts de vingt et trente mille hectares, marécageux et
coupés d’étangs, où, comme Jen ai vu, la main de l’homme n'avait peut-être jamais passé depuis la création du monde, dans des enceintes impénétrables de deux lieues de tour, ayant affaire à des bandes d’animaux, sangliers et loups, qu'il ne peut songer à détourner, vu la difficulté et l’immensité des enceintes et des bois, la profondeur des vallées et des gorges souvent impénétrables, n'avait de son côté entendu parler ni du bâtard lévrier de la Vendée, ni du chien anglais bâti en Lunter. I] lui faut, à lui, et 1l ne comprend que le vieux chien griffon ou poil ras, tenace à sa voie, fou de la chasse, rapprochant tout seul sa voie de loup du matin, lançant tout seul son animal, sans qu'on soit forcé d'être sur son dos pour l’animer, le maintenant toute la journée à travers les étangs, les fourrés d’épines noires sans s'inquiéter de son maître qui, se postant au vent pour ne pas perdre la chasse dont il est souvent à une lieue, et s’avançant péniblement dans la boue et les fondrières jusqu'au ventre de son cheval, fait tous ses efforts pour tâcher de gagner le défilé, la gorge ou le passage connu, où il verra sauter l'animal et la meute. |
« Que ferait ce chasseur d’un chien anglais habitué aux bois clairs, aux allées ou aux plaines élastiques de l'Angleterre, ou d’un chien qu’il faudrait faire travailler dans les défauts et qui se garderait bien de tenir les abois d’un sanglier ?
€ Voilà donc trois grands types de chiens courants, tous trois utiles, nécessaires dans chacun de ces pays, trois types précieux s'ils sont bien réussis.
Le)
«1° Le bâtard léger de Vendée, bâtard très-bien créé et maintenant devenu une race confirmée par la bonne sélection entre chiens de la même espèce, et l’introduction, de temps à autre, d’un bon type étranger.
«2° Le staghound ou le bâtard vigoureux et trapu des environs de Paris, sage, robuste et froid.
«3° Le bon griffon ou poil ras français de la Vendée, du Morvan et de la Bretagne, l’intrépide à la chasse.
«& Si, maintenant, à ces trois types nous jJoignons le petit chien de lièvre du vieux chasseur, qu’il soit d'Artois, qu'il soit harrier ou beagle, qu'il soit bâtard léger dans le type des chiens de chevreuil, nous arrivons à reconnaître quatre ou cinq modèles de chiens courants utiles, nécessaires, tous méritant nos soins, notre appui et les perfectionnements dont toute race est toujours susceptible. »
C’est précisément cette dernière considération si vraie, si pratique qui, à nos yeux, jure étrangement avec l'introduction de types étrangers, les harriers, les beagles, les bâtards, que l’habile veneur introduit beaucoup trop volontiers au milieu de nos races nationales. Non, cette introduction n’est nulle part nécessaire! Non, elle n’est nulle part utile! Partout où elle s’est faite, elle a été nuisible. Partout on pouvait s’en passer. |
Comme preuve, nousavons vu les meutes de Saintonge, normandes, etc.
Toutes les fois que nous le voudrons sérieusement, nos races fourmiront, plus facilement et plus rapidement que toutes autres, des chiens appropriés d'enfance au pays dans lequel ils doivent chasser. Races bien supé-
rieures, car elles en connaissent, comme d’instinct, le fort et le faible.
T'elles sont les raisons qui nous font écrire que le dressage du chien courant est affaire d'énatation naturelle dans un milieu donné; propriété secondée par une aptitude innée qu’exalte ou amoindrit la race qu’on sait lui donner.
Ne laissez pas travailler vos chiens trop jeunes — de peur de les effiler — et de peur qu'ils ne baguenaudent sur des bouts de voie, et ne contractent de mauvaises habitudes. Couplez et tenez les chiens en laisse, un jeune à un vieux : l'habitude viendra vite : on fait ainsi pour le bœuf, et cela réussit toujours.
Dans les commencements soyez très-prudents. Si un défaut est trop long, trop difficile à relever, couplez et rentrez. Une autre fois vous ferez curée. Ne le manquez jamais pour les jeunes chiens, cela leur donne du cœur.
Tâchez que vos chiens soient bien de pied, et que les vieux n'entrainent pas les jeunes. Ayez toujours présent à l'esprit qu'il ne faut que leur donner l’occasion de développer leur aptitude naturelle. Ils savent d'avance ce qu'ils doivent faire, mais 1ls n’en ont pas conscience : c'est là ce qu'il faut leur dévoiler.
Le reste ira de sol.
Une précaution cependant est indispensable c’est d'apprendre au chien courant à reconnaître son nom et à revenir à la voix. C’est un vocabulaire peu embarrassant. Le chien apprend vite son nom, en s’entendant appeler à la soupe.
. Lorsqu'ils sont en meute, on les appelle : Æ/aô, hao,
Laÿ !.. Cela est pour tout le monde : les piqueurs doivent leur apprendre cet appel en les conduisant à la promenade : avec quelques coups de fouet, 1l en arrivera bientôt à les tenir autour de lui, sans les coupler. Ceci constitue un grand avantage pour les mener au bois, quoique — nous l’avouons humblement — nous n’ayons jamais osé l'employer, quand 1l s'agissait d’une chasse sérieuse.
Pour un chien seul, vous l’appelez par son nom : Ah! Miraud ! tai! tai! tai !! I revient à vous.
Les mots : Bellement! bellement! chiens! les font tenir tranquilles sous le fouet.
Foin de ça! haïe! haïe! leur mdique qu'il ne faut pas courir au hasard après le premier animal qui passe, ou empaumer le premier bout de voie qu'ils rencontrent.
Tous ces termes sont simples, peu nombreux, et bien vite appris du chien : € N'oublions pas, dit G. Leroy, que les bêtes sentent, comparent, jugent, réfléchissent, concluent, se souviennent. » — Étonnons-nous, après cela, que nos chiens chassent.. » et chassent bien.