‹ Les chinois chez euxChapitre 10 sur 43 · LETTRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE SIXIÈME

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Tsen-y-Fou, le 19 mars 1876.

Cher monsieur le Doyen,

'Ous y voici enfin, dans ce bienheureux Kouy-Tchéou après lequel nous courons depuis six mois ! Il nous reste cinq jours de marche d'ici à la capitale ; nous nous sommes arrêtés à Tsen-y-Fou pour passer la fête de S. Joseph et nous reposer chez un des missionnaires qui seront désormais nos confrères. C'est de là que je vous écris, le jour même de la fête de notre grand patron à tous, puisque tous nous voulons être de la Sainte-Famille. Reprenons les choses d'un peu plus haut.

Je vous ai écrit de Kouy-Fou, je crois, vous promettant une lettre de Tchong-Kin ; mais, bien que nous y ayons passé huit jours, je ne l'ai pas faite ! j'étais trop fatigué, presque malade, et puis mal installé pour écrire. Que de choses il faudrait vous dire pour être complet ! mais impossible : à chaque instant, c'est une scène, un objet, un détail, une idée que je me promets de ne pas oublier ; puis j'oublie tout, il ne me reste que des ensembles confus et incolores. Je vous les envoie faute de mieux, pour vous aider à me suivre, car c'est ma joie de penser que je ne suis pas encore mort dans le cœnr des vrais avns ; ils m'accompagnent de loin, comme je reste avec eux au travers des espaces.

De Kouy-Fou à Tchong-Kin,rien de saillant. ATchong-Kin nous

trouvons deux missionnaires qui résident ensemble, le plus jeune ne sachant pas encore la langue ; deux jours de repos chez eux. Mais, dans ce malheureux Se-Tchouan, on est prisonnier entre ses quatre murailles ou dans sa chaise bien close ; car si on montre le nez, la foule s'amasse, vous dévore des yeux, rit à se tordre, commence à vous insulter, et voilà une émeute.

A Hoang-Hieu, encore un missionnaire ! Nous passons avec lui quelques heures seulement, et nous arrivons le Mercredi des Cendres, à la tombée de la nuit, à Tchong-Kin. J'ai éprouvé une impression étrange en traversant dans toute sa longueur cette grande ville de six cent mille âmes, porté en palanquin jusqu'à la maison de l'évêque. Plus nous avançons au fond de la Chine, plus l'aspect des cités chinoises est bizarre et diffère de l'Europe ; celui de Tchong- Kin, le soir, m'a particulièrement frappé : ville infecte, rues plus étroites que les corridors de nos maisons ; boutiques borgnes, noires, enfumées, malpropres ; des cris partout ; le cri qui domine est celui des cochons que les charcutiers tuent le soir pour préparer la nuit et vendre le lendemain ; partout de petits autels à Bouddha en plein vent, avec des chandelles rouges qu'on y fait brûler pour apaiser la colère du dieu ;sur chaque porte deux images représentant des divinités à très gros ventre et à figure monstrueuse.

Nous voici à l'évêché, bien contents d'en avoir fini avec la vie en barque ! Nous trouvons avec Mgr Desflêches un confrère du Kouy- Tchéou, venu exprès pour nous chercher ; son district avoisine le Se-Tchouan. Je vous laisse à penser notre joie et les mille renseignements que nous lui avons demandés les jours suivants. Tout est préparé déjà pour notre départ ; on nous fait seulement séjourner une semaine à Tchong-Kin pour nous reposer, compléter et réparer notre équipement. Nous partirons de Tchong-Kin pour la capitale

du KoLiy-Tchéou, Kouy-Yang-Fou, — en palanquin, portés non par quatre mais par trois oj/icicrs.

Rien à voir à Tchong-Kin, sinon la ville elle-même : les œuvres principales de la mission ne sont point là. L'évêché est un ramassis de vieilles maisons chinoises mal cousues ensemble et tombant en ruine : il faudrait les reconstruire, mais la malveillance des mandarins et de la population fait reculer indéfiniment l'entreprise. Deux églises catholiques en ville : la première est la chapelle de l'évêché, grande masure propre, triste, vieille, sans cachet, et qui sera démolie; l'autre, la cathédrale, est assez belle pour la Chine ; mais nos yeux européens, habitués à la riche simplicité des églises romanes ou gothiques, n'admireront jamais ce qu'il faut faire ici pour plaire aux Chinois ; le curé chinois de cette église me le disait, « pour qu'un monument fasse de l'effet, opiis est îU percellat oculos ! » Construction en bois peint, doré et verni ; partout des inscriptions en caractères chinois formant des festons disgracieux et qui brisent les lignes architecturales, à^s armées d'images pieuses de confection française polychromées, des lustres compliqués à papillotes, à frisettes, à dorures, à clinquant ; comme goût c'est détestable. Je pourrai vous envoyer bientôt la photographie de la nouvelle cathédrale du Kouy- Tchéou, dédiée à saint Joseph et qui sera consacrée le troisième dimanche après Pâques, vous verrez le genre ; encore la situation de l'Église au Kouy-Tchéou permet-elle plus d'audace, on s'écarte davantage du style chinois, on y mêle un peu de gothique.

Nous voici en chaise, le huit mars, à neuf heures du matin, portés chacun par nos trois officiers, robustes lurons en loques, d'assez bonne figure, riant et causant sous leur pesant fardeau. Nos chaises coâtent chacune vingt-cinq francs : ce sont de grandes boîtes carrées ouvertes par devant ; au fond est le siège àw porté, qui peut à

volonté tirer un voile pour se cacher, ou rester découvert pour respirer ; deux perches de bambou forment le brancard ; deux porteurs en avant, un en arrière. Ce moyen de transport vous paraît odieux ; il me répugnait aussi, mais il faut en passer par là ; c'est le seul qui soit usité en Chine avec la mule ; les Chinois s'en accommodent très bien, et nos porteurs n'ont pas d'autre gagne-pain ; d'ailleurs tous les transports se font ici à dos d'hommes, et les épaules des Chinois sont incomparablement plus robustes que celles de n'importe quel portefaix européen. Voilà des hommes qui nous portent six et huit heures par jour, et ne se reposent qu'une fois par heure ; ils vont presque toujours au pas' de course, et Dieu sait si le chemin est raboteux, escarpé souvent ! Nous partons chaque matin vers cinq heures et demie et faisons deux heures de marche avant de manger. Arrivés à une auberge chinoise, nous y déjeunons, c'est-à-dire que nous mangeons ce que nous avons apporté ; l'auberge ne peut fournir que du riz, de l'eau, du thé, une sorte de mauvais chou vert et feuillu qu'on fricasse à l'eau et au sel, un fromage fade fait avec une pâtée de grosses fèves fermentées ; je n'ai pas encore pu m'y mettre. En passant par les villes, nous nous approvisionnons d'œufs et de sucre en poudre d'assez bonne qualité, mais mal raffiné ; pour moi, qui suis plus fatigué, un peu de viande de porc ; mes deux compagnons et les quelques chrétiens de notre escorte font maigre perpétuel à cause du carême, observé en Chine dans toute sa rigueur excepté le jeûne ; on ne jeûne que le vendredi.

Quand nous entrons à l'auberge, nous y trouvons installés des voyageurs, portefaix, marchands,etc., car la route est très fréquentée. On nous cède de suite la première place, c'est-à-dire la plus belle table ; — nous sommes de grands hommes, comme on appelle ici ce qui est un peu plus notable ; — l'unique fourneau et la marmite

nous sont livrés sans retard, et nous commençons à faire nos sauces. Heureusement, depuis Tchong-Kin, j'ai retrouvé la recette de la soupe à l'oignon et de la panade ; le matin nous commençons toujours par la panade, le soir par la soupe à l'oignon, où je fais roussir une poignée de farine avant de mettre l'eau. Les Chinois ne font pas de pain, mais les missionnaires en font, et nous en avons une provision. Vers les trois ou quatre heures du soir, on s'arrête encore dans une auberge ; il faudrait que vous vissiez ces auberges ; toutes, riches et pauvres, sont taillées sur le même modèle : grande masure ouverte à tout venant et à la disposition de quiconque veut entrer, même sans rien dépenser ; on entre par un bout, on sort par l'autre, sans descendre de mule ou de palanquin, sans débotter : la route traverse la maison. Dans un coin, un gros fourneau en briques à une seule ouverture ; tout passe par la même marmite ; des tables au fond de l'appartement, et, si l'auberge est un peu riche, quelques chambres séparées au moyen d'une cloison en bois et en terre. Les voyageurs portent avec eux leurs couvertures et une natte ; chaque chambre contient plusieurs lits : — des planches sur deux tréteaux ; les plus belles auberges n'ont pas d'autre mobilier, et les plus belles chambres sont sans plafond, sous la tuile, avec la terre pour parquet ; on dort tout de même.

Si vous voulez me suivre sur la carte du Kouy-Tchéou, voici quelques noms de villes, ou, comme on dit, de marchés, par où nous sommes passés : le dernier du Se-Tchouan où nous ayons couché est Koan-Yn-Kao ; le treize, nous entrons au Kouy-Tchéou, et le soir nous couchons à San-Kan ; le quatorze à San-Po ; le quinze à Tong- Tse. De Tchong-Kin à Tong-Tse huit jours de marche ; mais ici, attention: cette petite villeestlarésidence du missionnaire venu à notre rencontre ; c'est pour ainsi dire là que se faisait notre entrée officielle

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au Kouy-Tchéou, le quinze après-midi, par un beau soleil printanier. \"ous devinez mes impressions en arrivant à notre première église et dans notre première chrétienté. Notre réception a été charmante : notre compagnon avait pris les devants, afin de préparer sa maison, où nous devions rester un jour et deux nuits. Nous, à une demi-lieue de la ville, nous sommes accostés par une petite députation de chrétiens qu'il envoie nous recevoir et nous escorter. D'abord trois beaux jeunes hommes mettent pied à terre et nous font, à la mode du pays, la génuflexion en pleine route ; je leur dis avec les quelques mots de chinois que je sais : «Vous êtes des chrétiens ?* » — « Oui, » répondent-ils avec ce bon sourire que le prêtre catholique a toujours la consolation de retrouver sur le visage de ceux qui appartiennent à sa foi et à sa famille. Pauvres gens ! ils paraissaient tout émus en nous voyant ; et moi, rencontrant pour la première fois, si loin de la patrie et du centre de rEglise,des chrétiens qidnous appa^'tiennent '] hx-^is bien ému aussi. Trois autres nous attendaient plus loin ; tous se mettent à notre suite, et nous arrivons à la porte de la ville; les cavaliers passent en avant l'un derrière l'autre, nos chaises viennent après.escortées par les piétons; les mules ont des grelots qui résonnent, la ville entière sait qu'ilarrive de nou veaux /^r^.f^>^7'^/2^7Zj-; notre cortège est respectable, notre marche triomphale, et nous faisons sensation, car les païens sont sur les portes et dans la rue pour nous voir. Du reste, pas une injure, pas un cri, pas un signe de dédain ; au contraire, une sympathie respectueuse se lit sur les visages ; il semble que les païens se disent : « Voyez donc comme ces chrétiens honorent leurs prêtres,, et comme ceux-ci, venant de si loin, ne sont pas pour eux des étrangers ! »

Il faut vous dire que, dans toute la Chine, on déteste l'Européen, on l'insulte, on se moque de lui ; nous avons été saturés d'outrages à

Shang-Haï et à Tchong-Kin, et le missionnaire ne peut pas se montrer en public. Au Kouy-Tchéou, ce n'est plus la même chose ; nous nous montrons ; on nous regarde avec curiosité, mais sans mépris : le peuple est sympathique et plus naturel. Cette différence vient sans doute du caractère, mais aussi de la situation que les missionnaires ont prise, de la façon dont ils se sont posés dès le principe ; Mgr Faurie a vraiment conquis la position, et, comme disent les confrères, « nous vivons de lui ! »

Nous voici descendus à Tong-Tseetinstallés chez le missionnaire; sa petite maison à la chinoise est propre et convenable ; il a une église et un orphelinat bâtis sur un terrain appartenant à la mission. On a battu le tam-tam d'une certaine façon ; sur les trois cents chrétiens de la ville, deux cents se sont réunis dans l'église pour recevoir l'eau bénite de ma main, et pour nous faire les prostrations d'usage ; puis nous sommes entrés à la maison, et, toute la soirée, nos causeries ont été interrompues par des chrétiens qui venaient nous saluer et consulter le Père,

Nous repartons le dix-sept pour Tsen-y-Fou. De Tong-Tse à Tsen-y-Fou,deux jours de voyage, toujours en chaise, par un chemin plus ou moins pavé, mais toujours frayé, et qui porte le beau nom de Route impériale ; — il a un mètre de large, le passage d'une chaise ; d'ailleurs, chemin pittoresque s'il en fut, des creux et des bosses ! Le paysage est ravissant, sauvage au possible ; ce ne sont que des montagnes à pic, des rochers, des torrents, des bouquets d'arbres ; cultures superbes : les Chinois ne laissent pas perdre un pouce de terrain, et on voit partout, sur le flanc des montagnes, un Chinois avec son buffle, couleur d'hippopotame, et une petite charrue primitive, en train de gratter le peu de terre qui recouvre la roche, pour y planter de grosses fèves ou de l'opium ; les lieux trop escarpés

pour être mis en culture sont boisés ; de notre chaise, nous sentons les bonnes odeurs des bois et des champs , nous entendons les oiseaux.

A Tsen-y-Fou, réception plus touchante encore qu'à Tong-Tse ; la résidence est assez grande. Le Père du lieu nous attend en compagnie de trois autres missionnaires ; nous passons deux jours ensemble ; ce soir-là. nous nous sommes couchés... le matin ! La soirée fut chantante, riante, et même tant soit peu dansante ; une maxime de Mgr Faurie. passée ici en tradition, dit <\\\il faut faù'e les fo2ts pour ne pas le devenir ; c'est aussi un principe reçu dans la Société des Missions-Étrangères, que la gaité est une des forces du missionnaire français, et le Kouv-Tchéou est une des missions où cette morale est lei)]us fidèlement pratiquée. Tout ce que j'entends dire de notre mission me plaît beaucoup ; on y a gardé, autant que possible, le genre, les habitudes, les usages d'Europe, et on a obtenu des Chinois qu'ils ne s'en offusqueraient pas. Il y a fort à faire, mais il y a moyen de faire quelque chose ; la fatigue est énorme à cause de la configuration du pays, très montueux, mais personne ne s'en plaint, et ces fatigues ne seront pas perdues si Dieu bénit la sueur du missionnaire, ce qui, pour en revenir à mon refrain, ne dépend pas de lui seul, mais de la ferveur avec laquelle on priera pour lui en Europe !

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