‹ Les chinois chez euxChapitre 9 sur 43 · LETTRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE CINQUIÈME

|^WW^W^^^WWWWWWWW-^W:i^

Kouy-F'ou, le 14 février 1876.

Cher monsieur le Doyen,

Ous ne trouverez peut-être pas sur la carte la ville où nous venons de nous arrêter ; c'est la première résidence de notre mission du Se-Tchouan, située à peu près à moitié chemin entre Shang-Haï et le Kouy-Tchéou ; nous repartons demain pour arriver à Tchong-Kin vers le carnaval. Nous avons passé quelques heures chez deux de nos confrères chargés des chrétientés du district ; ils nous ont reçus et soignés comme des enfants gâtés; il faut dire que nous sommes bien fatigués, et la vie de barque jointe au régime chinois nous détraque l'estomac. Cependant nous ne manquons ni de force ni de courage ; nous prenons encore notre petit café, une larme de vin chaque soir, et nous ne nous privons pas de rire de tout ce qui se rencontre. Vive toutefois le Kouy-Tchéou, le but de notre voyage et l'objet de mes désirs les plus ardents !

Que de choses à vous raconter depuis Y-Tchang ! Le paysage a changé d'aspect du tout au tout : le fleuve coule entre d'immenses montagnes rocheuses, de formes on ne peut plus grandioses et variées ; cela nous empêche de descendre aussi souvent à terre, mais, pour le peu que nous le faisons, nous sommes dans l'admiration devant tant de sites bizarres et magnifiques. L'eau, en se heurtant aux rochers, forme une foule de rapides qui rendent la navigation très

pénible et très lente. Croiriez-vous qu'aujourd'hui l'équipage de notre seule barque se compose de soixante hommes, tant rameurs que pilotes et tireurs à la corde ? Je vous demande quel beau tapage ! Je voudrais vous décrire quelques-unes des scènes auxquelles ces pauvres gens nous font assister chaque jour : ce sont de vrais abrutis, hideux, horribles, d'une grossièreté inimaginable ; il faut les voir tirant la corde du haut des rochers, s'insultant et se maltraitant. L'un d'eux tient un bâton pour frapper ses compagnons ; d'ailleurs la schlague n'est pas regardée par eux comme chose odieuse, et ils se passent le bâton à tour de rôle. Ils viennent manger le riz sur le pont, et nous les voyons groupés quatre ou cinq autour d'une marmite : chacun pique à même, et regarde si le voisin ne va pas plus vite ou n'en prend pas plus que les autres ; puis la chasse aux poux. Jusqu'à présent, nous n'en avons pas encore récolté pour notre compte, mais nous sommes loin d'y renoncer.

Les endroits les plus difficiles du fleuve sont franchis ; certain passage d'un demi- kilomètre nous a coûté deux jours de fatigues extrêmes, à cause des rapides qu'il fallait remonter à force de bras ; la manœuvre en cet endroit était terrible à voir du rivage, et quoiqu'il y eût cent cinquante remorqueurs à tirer notre barque, nous tremblions pour elle. Maintenant, ce n'est plus qu'une affaire de temps et de patience ; grâce à Dieu, la patience ne nous manque pas encore, et notre provision se refait un peu chaque jour dans la prière et la considération du but auquel nous tendons. A l'un de ces rapides, il nous est arrivé un malheur : notre barque a eu deux planches du fond brisées contre u'n 'banc de sable ; aussitôt voilà l'eau qui entre et monte; vite nous plions nos effets ; on nous porte à terre avec la cargaison formée de plus de 200 pièces de toiles américaines destinées à être vendues à l'intérieur du pays.

On se met à vider l'eau et on radoube la cale, pendant que nos Chinois développent les toiles et les étendent sur les pierres pour les sécher. Quel ouvrage ! Le patron de la barque se lamente ; mais sa femme, restée à bord, ne perd pas la tête ; elle donne des ordres en courant de côté et d'autre sur ses petits pieds ; les tireurs de cordes, assis sur le rivage, jouent à une sorte de jeu de dominos ; nous nous tenons debout de distance en distance, pour voir si on ne vole pas la toile. Enfin, vers trois heures après-midi, tout est sec, le bateau à peu près réparé : on plie les pièces, sous la surveillance de nos courriers, on embarque les ballots, et nous repartons à quatre heures. Je ne sais quand nous arriverons à Tchong-Kin : ce voyage est interminable !

Que je remercie le bon Dieu de m'avoir amené ici ! Tenez, depuis Shang-Haï, la joie ne m'a pas quitté : l'œuvre qui m'attend est effroyable, vous ne pouvez apprécier le genre et la grandeur de ses difficultés, et le peu d'espérances qu'elle présente ; je n'y jetterai qu'un grain de poussière : vive la joie ! Je ferai ce que je pourrai, il restera toujours quelque chose de mes travaux, ne fût-ce qu'un germe ; or, un germe finira par germer, germinabit radix Jcsse, alléluia ! La vie d'un prêtre est si heureuse, si radieuse, si sereine, si rassurée sur l'avenir ! je parle de son avenir à lui et de l'avenir de ses œuvres. Je n'ai jamais goûté les méditations et les pensées saintes, le bonheur intime de cette pureté de l'âme essentielle à notre état, comme depuis mon entrée en Chine ; je me sens entouré d'un peuple immense voué au péché, à la mort spirituelle, et je me dis : « 11 faut que la vie surnaturelle se répande sur ce pauvre peuple ; elle est encore dans ses réservoirs, qui sont les cœurs des prêtres : il faut que je sois un de ces réservoirs / )} Il me reste bien à faire, beaucoup de défauts à extirper; je les ai apportés avec moi, je les retrouve tous

les jours et à tout instant: c'est votre affaire de prier Notre- Seigneur pour moi, de lui demander d'enfoncer les tampons et d'entrer quand même. Je voudrais bien aussi trouver à déposer zç. gciine de la vie surnaturelle dans quelques âmes, et mon bonheur aurait été, en France, de pouvoir le faire ; ma grande tentation était de rester à Beauvais pour cela. Cette joie m'est-elle réservée maintenant ? C'est un souci que je remets au bon Dieu avec le reste. Je ne saurai pas avant mon arrivée où, comment et à quoi on m'occupera: le peu que j'ai vu prouve que nos pauvres chrétiens sont bien épais, leur tact intérieur et la pointe de leur spiritualité fort émoussés ; ils sont dans un milieu si matériel, si païen, si diabolique ! — le diable, on le sent, on le devine, on le respire partout ; il occupe tout, et on a déjà tant de peine à obtenir d'eux le simple et élémentaire état de grâce sans cesse perdu et toujours retrouvé! Déjà en France, où il est connu et installé dans les âmes par le baptême, Notre-Seigneur en trouve si peu pour lui donner l'hospitalité ! C'est bien autre chose ici. Vous le figurez-vous caché, gêné, à l'étroit dans les quelques pauvres âmes pures disséminées au milieu de ces innombrables populations païennes ? Souvent le missionnaire se trouve être son unique pied-à-terre, sa petite résidence, et tout le trésor du surnaturel au milieu de ce débordement de paganisme. Quelle consolante pensée !

y^'c .^ -^ ^^^ ,i^ .a& s&^^ÉJ^^^^'^. ^. '^. *3t ^^^.

Page 1