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LETTRE SEPTIÈME

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Kouy-Yang-Fou, le 17 avril 1876.

Cher monsieur le Dovex,

Oyez-vous d'où je date ma lettre ? Je suis arrivé ici le vingt-cinq mars, j02ir de V Annonciation de la Sainte Vierge ; remarquez bien : notre entrée à la capitale avait été fixée au vingt-cinq mars avant que nous eussions pensé à la fête de l'Annonciation. Donc la Sainte Vierge me paraît responsable de la joie que nous en avons eue et des bénédictions que cette coïncidence nous fait espérer.

Un mot sur la dernière partie du voyage ; elle est déjà vieille, et depuis, j'ai vu, entendu et déjà oublié tant de choses !

Nous voilà partis de Tsen-y-Fou dans nos chaises, portés chacun par nos trois officiers que nous voudrions, surtout à la fin de notre interminable route, faire aller aussi vite que le vent. Plus on avance dans le Kouy-Tchéou, plus les montagnes sont élevées, rocheuses, accidentées ; pas la moindre petite plaine où puisse se reposer notre œil fatigué ; au fond des vallées toujours un torrent ; on cultive les bords, et les cultures s'étagent de chaque côté sur le penchant de la montagne tant qu'elle n'est pas trop abrupte. Le Chinois est très hardi : il fait monter ses buffles sur les rochers pour gratter le moindre coin de terre végétale ; on croirait à chaque instant que l'homme, la bête et la charrue vont rouler du haut en bas ; au sommet des montagnes, quelques arbres, tandis qu'au Se-Tchouan les mon-

tagnes sont absolument dénudées. On aperçoit partout les traces des lléaux, rébellion, famine, peste, qui ont ravagé cette province il V a dix ans : des ruines de maisons et de bonzeries, des villatres entiers dont il ne reste que les débris. A chaque pas, dans les rochers, au pied d'un arbre, au bord d'un ruisseau, devant une maison, nous rencontrons un édicule de pierre, en forme de temple, d'un mètre cube environ, couvert de sentences, renfermant deux statues assises, l'une d'homme, l'autre de femme, et quelques chandelles de suif rouge plantées devant : c'est un autel des ancêtres, les statues représentent les ancêtres. De temps en temps, surtout le soir, un Chinois fait devant l'autel des [)rostrations et des salutations profondes, les mains croisées en avant et portées du front aux genoux.

Aux abords des villes et des villages, on voit les tombeaux, en forme de buttes rondes d'un mètre de haut, semés çà et là au milieu des. terres cultivées et couverts de gazon ; souvent les familles vont s'y promener en habits de fête ; un homme bat le tam-tam, et chacun de faire à son tour des révérences à la pierre tumulaire qui recouvre un côté du tertre ; on brûle des pétards pour effrayer les mauvais esprits ; en signe de douleur, on pousse des cris plaintifs sur un ton très aigu, on prononce des paroles de lamentation ; ce qui n'empêche pas, entre deux prostrations et deux lamentations, de se retourner, de causer et rire avec ses voisins. Puis on fait sur place un petit régal. Je vous envoie une sorte de chapelet de ces faux lingots d'or et d'argent qu'on dépose ou qu'on brûle devant les autels de Rouddha et des ancêtres : la divinité est censée les prendre pour de bon argent, et accorder sa protection en retour. On n'a pas idée de la notion stupide que ces pauvres gens se font de leurs dieux, et du peu d'habileté qu'il faut pour attraper

ces dieux ! J'ai ramassé ces lingots derrière une bonne femme à petits pieds, qui en portait une liasse devant moi.

Pas un païen, dit-on, ne croit à Bouddha et aux superstitions bouddhistes ; seulement ils croient au diable et aux esprits ou génies bons ou mauvais, surtout mauvais ; le diable entretient cette foi par de vrais prodiges, qui les tiennent dans une crainte perpétuelle de sa puissance ; c'est uniquement pour l'apaiser qu'ils lui présentent leurs offrandes et leurs prières. Chose remarquable que ce culte, très compliqué, très assujettissant, rendu au démon par des gens qui reconnaissent sa méchanceté, mais l'honorent uniquement par peur. Quel contraste avec l'idée du vrai Dieu et les adorations qu'il attend de nous !

Parfois, nos guides nous font arrêter chez quelque chrétien, où nous prenons une tasse de thé. Toujours et toujours du thé ! Encore n'est-il pas si fameux que je l'aurais cru, le thé de Chine ; d'abord on le prend sans sucre, amer et fade... Enfin, on s'y habituera, comme à leur vin de riz qui soulève le cœur...

Notre dernière station est Tcha-Tso ; nous y disons la messe le jour de l'Annonciation ; puis nous entamons la dernière étape par le plus radieux soleil qui ait jamais éclairé la terre. Mais l'étape est longue, l'impatience l'allonge encore, et la capitale du Kouy-Tchéou se dérobe si bien au fond de son entonnoir, que, pour l'apercevoir, il faut avoir gravi les cimes de la dernière montagne. Arrivés à une auberge écartée, à une lieue et demie de Kouy-Yang-Fou, nous rencontrons un des missionnaires de l'entourage de ]\Igr Lions : il vient au-devant de nous, apportant des oranges et la bienvenue de Mgr. Grande joie et abondance de questions de part et d'autre ! Nous nous remettons en route, lui sur sa mule, nous en chaise. Nous comptions sans Bouddha : mécontent de nous voir venir, il

envoie ses diables pour arrêter notre marche ; un de mes porteurs se blesse le genou ; je descends pour le soulager, mais je suis éreinté, les atroces souliers chinois me blessent les pieds, et ces chemins! Il faut remonter en chaise, et on marche tant bien que mal ; un brancard de palanquin se détache, on le rafistole le mieux possible, et nous avançons.

Une petite troupe de chrétiens de la ville vient saluer les nouveaux Pères, c'est-à-dire se mettre à genoux devant eux ; puis une autre troupe, une autre encore ; puis les' élèves du séminaire, ceux de l'orphelinat ; cela nous fait une belle suite, comme vous voyez. Nous approchons ; tout à coup, du haut de la montagne, au détour d'un rocher qui gênait notre vue, la ville nous apparaît dans toute son étendue : une plaine d'environ cinq kilomètres de long sur trois de large, entourée de montagnes et de pics rocheux, pointus, irréguliers, les uns nus et arides, les autres boisés, quatre ou cinq surmontés d'une pagode bouddhique avec un couvent de bonzes qui ressemble à un fort, un amas de maisons basses, sombres couvertes de tuiles noires ; autour, des remparts crénelés ; çà et là de grands mâts rouges indiquent la demeure du gouverneur, des mandarins, des chefs militaires et des lettrés ; partout en dehors des murs, sur le versant des montagnes, des buttes de terre, des pierres levées: — ce sont des sépultures ; on enterre n'importe où ; les tombeaux sont inviolables, on ne cultive plus la terre qui recouvre la dépouille sacrée des morts. L'aspect de la capitale est donc assez misérable. Mais le regard est attiré par une construction plus grande, plus éclairée, qui domine superbement la ville : c'est l'église des chrétiens !

Nous arrivons, escortés des chrétiens recrutés en route, mais toujours en chaise, la bienséance ne nous permettant pas de faire notre entrée à pied. Nous voici près de l'église, au palais épiscopal, mai-

son assez spacieuse entourée d'un grand jardin, mais basse et en bois, sans étage bien entendu, avec des papiers pour carreaux. On nous dépose dans la cour ; un missionnaire se précipite, deux, trois, puis Monseigneur ; tout le monde pousse des cris, les uns en français, les autres en chinois, les chiens et les habitants de la basse-cour, chacun dans sa langue ; on nous assourdit de pétards. Monseigneur nous bénit, nous embrasse, nous conduit à la chapelle et à table sans perdre de temps ; enfin nous sommes arrivés !

Monseigneur a près de lui son provicaire, le procureur de la mission, et un missionnaire malade. Nous avons été reçus à bras ouverts et traités comme le dernier-né dansune famille.Quatre missionnaires habitent la ville ou la banlieue ; l'un est chargé de la direction d'un grand orphelinat, deux sont à la tête du séminaire. Tous sont venus, le dimanche vingt-six, dîner avec Monseigneur et nous voir ; vous imaginez notre joie et nos bonnes causeries. Ah ! si les missionnaires ont pas mal de tracas, de misères et d'inquiétudes, avec une vie d'ordinaire triste, isolée, ennuyeuse au point de vue naturel, leur cœur n'est guère mélancolique ; et quand ils se trouvent deux ou trois réunis, Notre-Seigneur, qui ne manque pas d'être au milieu d'eux, — il l'a promis, — ne leur rapporte jamais la mélancolie. Mgr Lions fait comme Notre-Seigneur : c'est le plus simple des hommes et tout bonnement un des missionnaires du Kouy-Tchéou, le Pcre-Évêque ! On ne se gêne pas plus avec lui qu'avec le premier venu de ses prêtres, et il est bien le plus humble, le plus accommodant de tous ; aussi sommes-nous aujourd'hui familiers avec lui comme avec les autres confrères.

Dès le lendemain de mon arrivée, je me suis mis à dormir, dormir et dormir encore, non seulement la nuit, mais le jour ; c'est ce qui m'a guéri ! Je me suis trouvé, après une semaine de somrheil, com-

plètement remis, plein de forces, prêt à partir en district ; mais cela ne se fera que dans trois semaines. Le jour du Patronage de S^- Joseph, les missionnaires du Kouy-Tchéou se réunissent pour la retraite. On commencera par la bénédiction solennelle de l'église, achevée depuis deux mois ; grande fête pour nous et pour les deux mille chrétiens de la ville ! Alors on décidera de notre sort ; probablement chacun de nous sera confié à un ancien missionnaire, pour étudier la langue et faire ses premières armes ; plus tard, on nous donnera un district, c'est-à-dire la moitié, les trois quarts, ou l'équivalent du département de l'Oise, avec prière de trotter là-dedans, de ramasser le plus de brebis possible, mais avant tout d'entretenir la foi dans les âmes qui l'ont déjà.

Mon sommeil de huit jours a cependant été interrompu par la visite des établissements chrétiens de la ville ; il faut vous les faire connaître. Voici d'abord, réunie à la maison de Monseigneur , \ École préparatoire tenue par le provicaire — en même temps curé de la paroisse, chargé de quinze cents chrétiens qui pratiquent TOUS ; — cette école est une sorte de collège où l'on ébauche l'éducation des enfants annonçant des dispositions pour le sacerdoce, Ils sont une trentaine aujourd'hui ; bien peu auront la constance d'aller jusqu'au petit séminaire, car les Chinois sont rudes à dégrossir, iardi ad credendiim. A une lieue de la ville, dans la montagne et sur un terrain acheté jadis par Mgr Faurie, se trouvent le grand et le petit séminaire, réunis ensemble quoique distincts, chacun sous la direction d'un missionnaire. Hélas ! il faut du temps à une chrétienté pour la rendre féconde en vocations et capable de produire le sacerdoce.

La chrétienté du Kouy-Tchéou est neuve, les familles converties ne sont pas assez épurées pour donner des prêtres ; le sang et l'es-

prit païen, encore vivaces, ont fait échouer presque tous les essais ; on n'a que trois prêtres indigènes ; il est mort trois séminaristes dans les ordres , pour le moment, neuf jeunes gens sont au petit séminaire, neuf au grand ; ils ont bonne tournure, et on espère ; mais il reste à ceux du grand séminaire, outre la théologie à terminer, l'épreuve de la vie de catéchiste à subir auprès d'un missionnaire et avant le sous-diaconat, pour les former et voir leur force morale. La plupart ont succombé à cette épreuve : on n'a pu rien faire d'eux. Il existe une difficulté incroyable à recruter le sacerdoce parmi ces populations dont l'esprit, même après leur conversion, reste imprégné de principes païens, et le cœur surtout sans générosité, sans nerf, sans élévation, incapable de s'émouvoir à la pensée du sacrifice, à plus forte raison de s'élever jusqu'à ce quelque chose de noble, de délicat, qu'on appelle une vocation. Si on compare deux populations chrétiennes, l'une chinoise, l'autre française, du moins dans les environs de Paris, ce qui est à l'avantage de la première, c'est que tous les fidèles pratiquent leurs devoirs et obéissent au Ph'c, voilà tout ; les meilleurs chrétiens sont de bonnes gens, simples et honnêtes ; pas un seul, homme ou femme, qui soit capable d'union à Dieu, d'une vie un peu avancée en piété, enfin de ce sens surnaturel qu'on découvre toujours chez nous dans quelques âmes, si mal partagé qu'on soit comme pasteur. Ici, c'est de la grosse besogne, de catechizandis rudibus. Il s'agit de sauver le plus d'âmes possible, en les mettant dans les dispositions strictement exigées, et de fonder des familles chrétiennes.

Sur un pic de la montagne, au-dessus du séminaire, on a construit une chapelle à Notre-Dame, en style semi-gothique semichinois ; c'est un but de pèlerinage pour les chrétiens de la ville, et de réunion pour les missionnaires. Figurez- vous ma surprise : cette

chapelle est dédiée à N.-D. de Liesse, que nous connaissons si bien dans notre diocèse de Beauvais. Pour remercier Dieu d'avoir toujours entretenu la joie parmi les missionnaires, et sachant qu'il y a en France un sanctuaire de N.-D. de Liesse, Mgr Faurie a voulu que la Sainte Vierge fût honorée ici sous le titre de Causa nostrœ lœtitiœ.

Visite aux deux orphelinats de la Sainte-Enfance, l'un en ville et au centre d'un noyau de cinq cents chrétiens ; l'autre hors les murs, dans un faubourg, au milieu d'une centaine de chrétiens. Les deux orphelinats, quoique séparés par une distance de deux kilomètres, ont un seul directeur, qui administre en même temps les deux paroisses. L'orphelinat de la ville comprend deux maisons, l'une pour les garçons, l'autre pour les filles, celles-ci soignées par des vierges chrétiennes: l'orphelinat du faubourg n'est que pour les garçons, surtout pour ceux qu'on vient Cacheter et qui ne sont pas encore baptisés. Le jour de notre visite, un pauvre petit de cinq ans venait d'arriver ; sa mère morte, son père païen l'avait vendu trente S07is ! On a bien du mal à faire de ces pauvres enfants quelque chose de bon, c'est de la graine de païens, on n'en tire pas beaucoup de héros ; enfin, on marie un orphelin à une orpheline, cela fait une famille chrétienne ; les enfants qui naissent valent ordinairement mieux que leurs parents, car ils ont été baptisés plus tôt, mieux instruits, élevés en famille, et proviennent d'un sang déjà épuré par la foi ; cette remarque est frappante et universelle !

Les vierges chrétiennes sont de bonnes filles qui renoncent au mariage par un vœu d'un an ; elles vivent, les unes chez leurs parents, les autres en communauté, consacrées au soin des enfants. Leur maison principale est près de l'église ; elles en sortent pour aller aux différents orphelinats de la mission. Ce ne sont pas des

saintes Thérèses, il s'en faut ; mais n'est-ce pas une preuve de la sainteté de l'Église de voir que, partout où elle apparaît, elle produit cette belle fleur de la virginité volontaire embrassée en esprit de sacrifice ?

La piété de ces pauvres gens, vierges et autres, consiste en de longues prières que leur esprit encore épais ne leur permet même pas, non seulement de méditer, mais de réciter tout bas ; ils les chantent pendant des heures entières, sur le ton le plus criard, le plus nasillard qu'on puisse imaginer. Les chants d'église sont inconnus : — impossible au Chinois de prononcer ou de lire le latin ! — Ils chantent donc en chinois, lorsqu'ils sont réunis à l'église ; si vous entendiez l'harmonie effroyable que forme ce mélange de voix grêles, maigres, stridentes, nasillardes ! Hommes, femmes, enfants, tous chantent à l'unisson ! Incapables d'ailleurs d'attention pieuse, ils n'ont qu'une distraction pendant leur prière : elle dure depuis le commencement jusqu'à la fin ; aussi leurs regards vont-ils partout, au plafond, aux murailles, à la porte, aux voisins de droite et de gauche, par devant, par derrière. Pauvres gens ! Au moins ont-ils ceci de bon, d'être dociles et de bonne volonté ; ils donnent ce qu'ils peuvent comme sentiment ; sûrement le bon Dieu sera indulgent pour eux, et peut-être, avec beaucoup de temps et de patience, en formant une longue succession de familles chrétiennes, un sang chrétien, on finira par les rendre plus aptes à la vie spirituelle !..

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