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LETTRE HUITIÈME

Kouy-Yang-Fou, le 15 mai 1876.

Mon Révérend et bien cher Père, (i)

N commençant cette lettre, je me demande si vraiment ce n'est pas bien présomptueux à moi de prétendre, du fond de la Chine, intéresser les amis de saint Joseph par le récit à'îme bénédiction d'église. C'est chose commune en Europe que la contruction et la bénédiction d'une église ; les populations catholiques de notre France sont habituées aux manifestations de la foi et de la dévotion au saint Patriarche dont vous êtes l'apôtre, et même au récit de ses miracles ; et puis nos chrétientés chinoises sont si peu de chose dans la grande famille catholique ; la nôtre en particulier, celle du Kouy-Tchéou, cachée et comme perdue au milieu de ses montagnes, presque au centre de l'Asie, est, par sa situation géographique, intellectuelle et morale, si à l'écart, si déshéritée de toute participation à ce mouvement d'idées et à ces belles manifestations religieuses qui se font en Europe, que nos fêtes vous sembleraient bien pâles, et que peut-être ce simple récit ne vaudra pas la peine d'occuper vos lecteurs. J'ai cru cependant trouver dans les faits que j'ai réunis et dont je vous envoie le résumé, une portée particulière en raison de la situation même où sont nos églises naissantes, un argument et des raisons capables de confirmer dans leur foi et dans leur piété les serviteurs

I. Le R. P. Limbour, de la congrégation du Saint-Esprit, directeur de l'Archiconfrérie de Saint-Joseph à Beauvais. Cette lettre a paru dans le Messager de Saint-Joseph.

de saint Joseph. La Chine est païenne, mais la croix y est plantée et connue d'un grand nombre, persécuteurs ou fidèles. La prédication de l'Évangile s'y fait entendre un peu dans chaque province, et s'y promène pour ainsi dire, gagnant à Jésus-Christ ceux que le Saint- Esprit a, comme dit V^cviiuYQ, préordo7tnés pour le salut. Le règne de Dieu y est représenté, dans la plupart des principaux centres de population, par quelques familles chrétiennes ; l'apostolat y organise peu à peu ses travaux et ses institutions, et, quoique réduite encore à un petit nombre de fidèles, l'Eglise, dans ces lointains pays, est vivante, active et déjà féconde ; elle ne peut échapper au bénéfice des manifestations de la grâce, pas plus qu'elle n'échappe au bénéfice de la charité des chrétiens d'Europe, ses bienfaiteurs et ses soutiens. Il est remarquable qu'à pareille distance du centre de la catholicité, la grâce se révèle ici avec les mêmes caractères, la foi éprouve le même mouvement, les mêmes inclinations, le même entraînement surnaturel vers les mêmes objets. Il existe entre les provinces les plus écartées du grand empire catholique uneunitéde piété, parce qu'il y a une unité de foi et de vie chrétienne, qui s'appelle la commimion des samts, et qui relie en un seul corps, par des attaches surnaturelles et invisibles, tous les membres de l'Église. Si donc le grand essor qu'a pris, en Europe, la dévotion à saint Joseph, a été une de ces douces manifestations de la grâce, si ce n'est pas un acte isolé d'un certain nombre de personnes pieuses, entendues entre elles pour réunir leurs prières, mais un mouvement profond, ayant sa source dans une impulsion céleste, un acte vital de l'Église, rien d'étonnant que tout ce qui appartient à l'Eglise, au loin comme auprès, ressente cette impulsion, cette communion de la grâce, et soit instinctivement porté à suivre ce mouvement. Je viens de vous en donner un exemple en vous montrant comment notre

naissante chrétienté du Kouy-Tchéou a été, dès le principe, l'œuvre de saint Joseph, à qui revient l'honneur de son établissement et de ses progrès dans le passé, à qui se rattache aussi l'espérance de notre travail dans l'avenir. C'est dès son origine et vraiment dès sa concep-

Mgr Fallu, évê^ue d'Héliopolis, administrateur du Kouy-Tchéou en 1658.

tion que notre mission fut consacrée à saint Joseph. Vous allez voir.

En 1845, l'humble chrétienté du Kouy-Tchéou, jusque-là réunie

à celle du Se-Tchouan, en fut détachée pour devenir une circons-

cription spéciale du réseau des missions de la Chine, avec perspective d'être érigée, plus tard, en un Vicariat apostolique distinct. La province entière, bien qu'elle eût 140 lieues de long sur 1 10 lieues de large, et 15 millions d'habitants, comptait à peine 1200 chrétiens disséminés sur son territoire. Les missionnaires étaient alors si peu nombreux en Chine, qu'il n'y en avait pas un seul au Kouy-Tchéou. Aussi ces pauvres chrétiens étaient bien abandonnés ; un prêtre venait du Se-Tchouan les visiter une fois l'an. En 1847, un missionnaire fut envoyé, avec juridiction spéciale sur cette chrétienté, qui devint son troupeau. Il s'appelait M. Etienne Albrand : c'était une grande âme et un grand cœur, un rude et vaillant missionnaire. Son nom, avec celui de Mgr Faurie son successeur, est resté notre gloire, vénéré, parmi nos chrétiens.comme celui de leur premier apôtre et d'un saint ; parmi nous, comme celui de notre modèle et du père de nos œuvres. Or, il a raconté lui-même bien des fois qu'à son entrée en Chine, ayant à traverser, pour arriver jusqu'à sa mission, un immense pays interdit aux Européens, et plus encore aux missionnaires catholiques, et rendu inaccessible, du reste, par des dangers qui ne s'énumèrent et ne se décrivent pas, il fit à saint Joseph le vœu de lui consacrer, s'il arrivait à bon port, sa mission et la première église qu'il lui serait donné de construire. Voilà ce que j'appelle la consécration de la chrétienté du Kotiy-Tchéoîi à saint Joseph dès sa conception. Cette consécration, M. Albrand la renouvela en arrivant au Se-Tchouan, au seuil de sa mission ; sur le point d'y entrer, il écrivait à son frère : « Nous verrons si saint Joseph me continuera sa protection !» Je ne puis vous raconter son voyage et les nombreuses raisons qu'il eut de croire que saint Joseph y avait mis la main ; le fait est qu'à partir de son vœu, tout alla pour le mieux, et que saint Joseph est resté depuis notre Protecteur en

titre, chargé de tous les intérêts et de tous les besoins de la mission.

La principale des stations de chrétiens dont M. Albrand devenait le pasteur, se composait de deux cents fidèles, résidant à Kouy-Yang, capitale de la province, où ils cachaient soigneusement aux païens, surtout aux mandarins, leur religion. C'est au milieu d'eux qu'il se rendit d'abord, et qu'il établit son quartier général et le centre de ses opérations. Il logea dans la maison d'un chrétien nommé Joachim, qui avait été martyrisé huit ans auparavant ; cette maison, acquise et agrandie par lui, devint sa résidence et le lieu de réunion des fidèles. Elle était pauvre, composée de quatre appartements, tous au rez-de-chaussée, bâtie en bois et en terre, sans autre plafond que le toit, fenêtres en papier, parquet en terre battue ; un des appartements servait de chapelle ; vous pensez si la décoration était riche. Une lithographie de saint Joseph, apportée de France, y eut du premier coup la place d'honneur, entre les saintes images de Notre- Seigneur et de la Sainte Vierge, toute la famille du missionnaire catholique, qui ne manque jamais de l'installer avec lui partout où il plante sa tente. C'est sur ce même emplacement, resté cher aux missionnaires et aux chrétiens du pays, que demeurèrent fixés le centre de la mission et la résidence épiscopale ; ce fut au lieu même de la maison du martyr, où M. Albrand offrit, pour la première fois dans ce pays, le saint sacrifice, qu'il réalisa son vœu, et bâtit sa petite église à saint Joseph ; c'est en ce même lieu que s'élève notre nouvelle cathédrale, toujours dédiée à saint Joseph.

Cependant, le courageux missionnaire se mit à l'œuvre et entreprit la visite de ses chrétientés. Il faut avoir vu la Chine pour comprendre en quel état il les trouvait, surtout après une persécution, dans la privation de tout secours religieux, au milieu de ces indescriptibles fourmilières de population chinoise où tout est misère,

superstition et pourriture morale. Les travaux, les privations, les peines qu'il lui en coûta pour rallier son petit troupeau, relever les courages, régulariser les positions devenues plus ou moins irrégulières, instruire ce pauvre monde, et ajouter à sa petite armée des élus de l'Evangile un bon nombre de nouvelles recrues, je n'ai pas à le raconter ici ; certaines choses ne se décrivent pas, on ne peut les comprendre à moins d'être sur place, et d'entendre les témoins oculaires. Bientôt, il eut rendu à son troupeau l'union, la force et cette prospérité de la vie chrétienne qui aide si bien le missionnaire à supporter gaîment la misère. Ces premiers travaux accomplis, il recevait de France quelques compagnons, parmi lesquels se trouvait ]\I. Lions, aujourd'hui son successeur et notre évéque. Tout prospérait ; la chrétienté se développait ; il songeait à construire cette église, objet de tant de rêves et de tant de promesses, quand la persécution, sans laquelle il ne faut jamais compter par ici, vint bouleverser, non seulement les projets de M. Albrand, mais encore sa petite conquête et les œuvres accomplies. La résidence de Kouy- Yang, qui était toute sa richesse, fut rasée ; lui-même et ses nouveaux compagnons, poursuivis ; ses chrétiens, dispersés et découragés. Mais lui n'était pas découragé. Nous avons dans ses lettres le récit de ses angoisses de ce temps-là, et Mgr Lions, le seul aujourd'hui survivant parmi nous de ceux qui ont vécu et travaillé avec lui, nous raconte souvent une foule de traits dont il a été témoin, ou qu'il a appris de sa bouche. J'en citerai un seul, qui se rapporte au sujet de ma lettre : c'était pendant la persécution ; M. Albrand, qu'on cherchait partout, était caché ici, dans une pauvre famille, tout près du gouverneur, qui le faisait poursuivre au loin. Ne pouvant sortir le jour, il sortait la nuit, et il lui arrivait souvent de re^^enir, comme en un douloureux pèlerinage, s'agenouiller, prier,pleurer

sur l'emplacement de la maison du martyr, dont il n'était pas resté une planche. Un soir il demeura plus longtemps : dans sa douleur, il s'était jeté le visage contre terre, priant, sanglotant, reprochant doucement à saint Joseph ses projets perdus et l'abandon où il le laissait : « Ah ! lui disait-il, je vous ai promis une église : c'est ici qu'elle serait. Si vous la voulez, obtenez-nous la paix, mon terrain, mes chrétiens, et je bâtirai quand même, si pauvrement que ce soit ! » Tout à coup il sent sur sa tête une haleine douce et chaude, et une petite langue qui le caresse ; il regarde et reconnaît un pauvre chien qu'il avait nourri dans cette maison, au temps de ses espérances, et qui, fidèle à son souvenir et le retrouvant là, était venu le consoler.

Les grands philosophes qui ne lisent pas le Messager de Saint- Joseph, et qui, n'ayant jamais ni souffert ni prié, ne connaissent que des pensées bien supérieures aux défaillances du cœur, et habitent des régions inaccessibles aux émotions et aux consolations de la piété, ne comprendraient pas cela ; mais vous et vos lecteurs, mon cher Père, qui n'êtes pas des philosophes de cette trempe, et qui connaissez le cœur humain, vous sentirez quelle douce impression éprouva cet homme vaillant, et vous ne vous étonnerez pas qu'il ait vu dans ce petit événement comme la réponse du Saint invoqué. Il se releva fortifié, renouvela pour la vingtième fois son vœu à saint Joseph, et revint à ses travaux.

Peu après, sous le feu de la persécution, il était nommé vicaire apostolique, et s'en allait en cachette, par obéissance et malgré lui, chercher au Se-Tchouan la consécration épiscopale qu'il recevait la veille de Saint-Joseph, i8 mars 1849, dans une maison particulière, les portes fermées et presque sans témoins. Pendant son absence, la persécution redoublait ici ; ses chrétiens, battus et surveillés, lui

écrivaient de ne pas revenir, personne ne pouvant lui donner asile. Il revenait cependant, se tenait caché dans une misérable chaumière, et de là gouvernait son peuple, visitant la nuit ses chrétiens, relevant les courages toujours prêts à défaillir. Enfin, la paix lui était rendue ; il restait en possession de son terrain, rebâtissait sa maison, et construisait cette, église qu'il avait promise à saint Joseph et tant désirée lui-même. Le jour de Pâques 1850, il avait la consolation d'y célébrer, avec les trois missionnaires qui formaient son clergé, la première messe pontificale qui ait jamais été dite au Kouy-Tchéou. Par précaution, les chantres chantaient à voix basse, et les portiers faisaient la garde pour ne laisser entrer aucun païen.

Cet édifice, le premier en son genre qui fut élevé à notre Dieu dans les trois provinces réunies du Se-Tchouan, du Yun-Nan et du Kouy- Tchéou, était à peu près de forme romane ; je dis à peu près, car ce n'était pas un type d'architecture, et ceux qui l'avaient construit ne prétendaient nullement au style ; toutefois, sa forme, relativement gracieuse et inconnue dans ces pays, faisait l'admiration des Chinois, païens comme chrétiens. C'est, du reste, un privilège particulier à notre mission parmi celles du centre de la Chine, et qu'elle doit sans doute à saint Joseph, patron de son premier temple, d'avoir de vraies églises, très pauvres, hélas ! mais distinctes de la maison du missionnaire, — quand il en a une, — servant uniquement au culte, et rappelant un peu les édifices européens. Celle dont je parle n'existe plus aujourd'hui ; elle a été remplacée par une plus grande, mais nous conservons, comme une relique précieuse, l'image de cet humble sanctuaire, notre maison paternelle, vrai berceau de notre chrétienté.

Il nous reste un autre souvenir du même temps : on avait envoyé de France à Mgr Albrand un tableau représentant saint Joseph avec l'Enfant Jésus ; il l'avait mis au-dessus de l'autel ; il s'en fallait

que ce fût un Raphaël, mais les beaux-arts en Chine sont peu raffinés; aussi venait-on de très loin admirer ce tableau.. Seulement, le saint n'ayant pas les cheveux tressés en queue, à la chinoise, ni le costume du pays, et portant aux pieds des sandales assez ressemblantes à la petite chaussure de paille des portefaix chinois, les païens le critiquaient, à la grande douleur des chrétiens, qui ne savaient que dire pour excuser de pareils défauts. A la fin pourtant, saint Joseph prit le dessus ; bientôt il fut en telle vénération que les païens eux-mêmes venaient lui rendre leurs devoirs, et que les mandarins, partant en guerre, accouraient chercher sa protection en faisant devant lui la prostration, qui est ici le signe ordinaire du profond respect. Le tableau était toujours l'occasion d'une explication doctrinale sur les premiers mystères du christianisme, qu'un catéchiste, établi pour le montrer, ne manquait pas de donner aux visiteurs ; grand moyen de conversion ! Cette image, nous l'avons encore ; elle est simple entre les simples, et sans valeur artistique ; mais elle vaut pour nous plus qu'un trésor, et nous ne l'échangerions pas contre tout le Musée du Louvre.

La construction de l'église fut le point de départ d'un grand nombre de conversions. Bien que la paix lui fût encore enlevée par moments, que sa prospérité fût encore troublée et ses œuvres ruinées par les invasions des rebelles, la chrétienté ne cessa plus de croître- On fonda même une école, un rudiment d'orphelinat et de séminaire, et une pharmacie pour la distribution des remèdes d'enfants,occasion de les baptiser quand ils sont mourants,et aussi d'attirer et d'instruire les parents. Mais il est de l'essence de la vocation du missionnaire de semer toujours le grain de la parole de Djeu, et de renoncer à toute espérance terrestre, même à celle de récolter ce qu'il a semé.

En 1853, au niomentOLi Mgr Albrand voyait sa mission florissante^

il mourut. Je ne puis raconter de sa mort que ce qui regarde ses rapports avec saint Joseph, et je vous citerai pour cela quelques lignes dune lettre de ]\I. Faurie, arrivé depuis un an au Kouy-Tchéou, et qui l'avait assisté à ses derniers moments. La maladie qui devait l'emporter se déclara le 1 1 avril. « Le vendredi 15, ayant un pressentiment qu'il ne célébrerait pas la fête du Patronage de saint Joseph, qui tombait le dimanche suivant, il en dit la messe votive ; ce fut la dernière. A partir de ce jour, il fut obligé de s'aliter. Le dimanche, la maladie commença à donner de graves inquiétudes. Quelques chrétiens, qui vinrent le visiter, lui dirent :]« Nous n'avons pas peur de vous perdre, grand bisaïeul (expression du plus grand respect en Chine), c'est aujourd'hui la fête de saint Joseph. — Précisément, répondit-il, c'est aux fêtes de saint Joseph que j'ai obtenu toutes les grandes grâces de ma vie ! » Puis il leur fit l'énumération de son baptême, de sa première Communion, de son sacerdoce, de son épiscopat, qui avaient eu lieu à la fête de saint Joseph ou aux environs. «J'espère, ajouta-t-il, qu'il achèvera la série de ses faveurs par une faveur plus grande, celle d'aller bientôt le retrouver au ciel ! » Il mourut, en effet, le 22 avril, dans l'octave de cette fête, en répétanc les doux noms de Jésus, Marie, Joseph, qui étaient sa famille, sa consolation, sa force, et qu'il avait tant aimés, si bien servis et fait connaître aux infidèles.

Le vide que Mgr Albrand laissait dans sa mission ne peut se dépeindre ; mais il faut croire que, du haut du ciel, il travaillait encore pour elle avec saint Joseph, car, dans la seule année qui suivit sa mort, il y eut de nombreuses conversions, et le baptême fut conféré in extremis à neuf mille enfants, qui, en mourant eux-mêmes, allèrent former son cortège et donner à son apostolat ce témoignage auquel l'Ecriture attribue tant de valeur, quand Dieu le tire de la

bouche des enfants. Une nouvelle persécution éclata, compliquée d'affreux malheurs. Sept ans entiers la mission resta sans évêque ; ce fut seulement en 1860 que Mgr Faurie, d'heureuse et chère mémoire, succéda à Mgr Albrand. Il a été peu connu en France : ici tout est rempli de son souvenir ; notre tranquillité actuelle est sa conquête, nos œuvres vivent encore de la forte impulsion qu'il leur a donnée. Notre évêque, ceux de nos confrères et de nos chrétiens qui l'ont connu, ne parlent de lui que les larmes aux yeux ; grande piété, zèle puissant, intelligence, gaîté, ascendant sur les hommes, il avait tout pour lui (i). En héritant du fardeau de Mgr Albrand, il héritait de son esprit et de sa force, mais aussi de sa piété et de sa confiance envers saint Joseph. Il avait fait des démarches pour agréger la chrétienté du Kouy-Tchéou à l'Archiconfrérie de St-Joseph ; elle ne pouvait alors recevoir d'agrégations qu'en France. Vous trouverez, dans vos archives, une pièce adressée par lui à notre vénéré M, Claverie, et tendant à écarter l'obstacle canonique qui empêchait ces agrégations à l'étranger. Il voulait aussi obtenir du Saint-Siège une fête spéciale de saint Joseph comme fête patronale du Kouy-Tchéou, à l'époque oià saint Joseph n'avait pas encore été proclamé Patron de l'Eglise universelle et spécialement des missions; mais la chose ne se trouva pas possible. Il était très fidèle à la pratique du mois de saint Joseph, qu'il célébrait tous les soirs du mois de mars, avec ceux de ses missionnaires présents auprès de lui, par une prière, une lecture et quelque petit chant qu'il rimait luimême et adaptait à un air connu. Jamais il n'entreprenait rien d'important sans recommander au saint Patriarche ce qu'il allait faire. Il avait remarqué que, chaque année, le mois de saint Joseph amenait

I. La vie de Mgr Faurie,publiée récemment (i vol. in-8, Paris, Lecoffre),présente le plus

vif intérêt.

à la mission une faveur importante ; aussi, tous les ans, quand le mois de mars approchait, Mgr Faurie disait : « Ah ! nous allons voir ce que saint Joseph fera pour nous cette fois-ci ! » Et il n'était jamais trompé ; c'était une arrivée de nouveaux missionnaires, un secours d'argent inattendu, un envoi d'ornements, une cargaison de vin français. D'ailleurs saint Joseph a continué cette tradition, maintenant que Mgr Faurie n'est plus ; et la faveur de cette année, par exemple, a été l'heureuse arrivée de deux confrères le jour de r Annonciation de Maris et dans r Octave de la Saint-Joseph. Il avait inspiré la même confiance et fait adopter les mêmes pratiques à ses missionnaires, et il leur recommandait souvent de mettre saint Joseph de moitié dans leurs entreprises, afin de l'intéresser au succès. Encore un trait qui aura un intérêt particulier pour le diocèse de Beauvais. Il y avait alors, parmi les missionnaires du Kouy-Tchéou, un enfant de Compiègne, M. Millier, un vrai apôtre, intrépide, toujours sur la brèche, cent fois poursuivi par les rebelles, mais leur échappant toujours, excepté à la dernière rencontre, où il leur laissa ses os ; ils le massacrèrent en 1866. Mgr Faurie l'employait à ouvrir les nouveaux districts, c'est-à-dire à jeter la première semence dans les quartiers encore inexplorés de la province. Lui aussi aimait saint Joseph et ne manquait jamais aux pieuses pratiques du mois de mars. Une année donc, il attendait de France des bagages de quelque valeur, dont la bonne arrivée intéressait assez gravement la mission ; c'était au mois de mars, et M. Muller faisait chaque soir sa petite station, seul, devant une gravure de saint Joseph, suspendue à un clou dans le plus bel endroit de sa chambre. Il faut savoir que les rebelles occupaient et dévastaient le pays à peu de distance. Un jour, on vient dire au missionnaire : « Père, vos bagages sont arrivés à tel endroit (deux ou trois lieues de là),

mais ils sont tombés aux mains des rebelles, et, par conséquent, perdus. » — « Nous verrons bien, » répondit-il. Le commissionnaire parti, il va droit à sa petite image, et, lui montrant le doigt, il lui tient ce discours : ^Comment ! c'est ainsi que vous m'aidez ? Je vous préviens qu'à partir d'aujourd'hui, je ne continue pas mes exercices du mois, tant que mes bagages ne seront pas rendus ici devant vous ; et, en attendant que vous vous soyez exécuté, restez caché et regardez le mur ! » Ce disant, il détachait l'image et la replaçait à l'envers, le visage contre la muraille. Le soir, en effet, il ne fit rien, ou plutôt il feignit de ne rien faire, car son cœur priait quand même. Si ce fut le hasard, s'il n'arriva, comme disent les philosophes, que ce qui devait arriver, ou si ce fut saint Joseph qui s'exécuta, comme l'a toujours pensé M. Millier, je n'en sais rien, mais ce que nous savons tous, c'est que, le lendemain, les bienheureuses caisses arrivaient : saint Joseph revoyait la lumière, et les pieux exercices continuaient de plus belle.

Autre détail d'un genre différent. S'il y a un peu de fatigue et de misère, quelques privations dans la vie du missionnaire, il ne faut pas croire que ce soit une vie triste et morose. Le missionnaire français surtout a un spécifique unique, lequel sert de remède à tous les maux : il chante ; contre la fatigue, il chante ; contre les privations et la misère, il chante ; Il chante pour exprimer sa joie, quand il retrouve ses confrères ; il chante quand il est seul, pour neutraliser les tristes effets de la solitude. Mgr Albrand chantait ; c'était un principe de Mgr Faurie que le missionnaire doit chanter, si fausse que soit son oreille, si indocile sa voix ; et leur vénérable successeur entretient ces heureuses traditions. Bien plus, on rime, et nous avons au Kouy-Tchéou des Annales poétiques, où chacun peut insérer ses productions. Ah ! ce ne sont pas des chefs-d'œuvre, et

notre Boileau y trouverait ample matière à grogner. La musique est quelque air simple et populaire, un souvenir du village ; les paroles sont des vers qu'on fait comme on peut ; il est statué que, pour faciliter le travail et n'y pas gaspiller le temps, on a tous droits sur la mesure et la rime ; toutes deux sont esclaves et doivent obéir ; un vers de douze pieds peut en avoir treize et quatorze, un de huit peut en avoir neuf ; si l'alignement est dépassé, on se retrouve au bout du vers, à la rime, qui doit elle-même se contenter de peu. On chante ainsi les petits événements de la mission, joyeux et douloureux; et les épreuves mêmes, une fois passées et mises en chanson, deviennent les meilleurs sujets de joie ; on a, de plus, le gracieux usage d'accueillir à leur arrivée les nouveaux missionnaires par quelque chansonnette simple en leur honneur. Or, saint Joseph a toujours sa part, et au moins un couplet ; c'est une tradition qui remonte à Mgr Faurie. Notre saint de prédilection partage ainsi nos joies comme nos peines, la bonne comme la mauvaise fortune.

Mais je m'égare à vous révéler nos secrets de famille, il faut revenir à mon récit. C'est entre les mains de Mgr Faurie que la mission a pris son développement et reçu son organisation définitive. Son épiscopat ne fut cependant pas long, encore fut-il traversé par bien des malheurs ; une persécution terrible bouleversa de nouveau sa chrétienté et lui fit plusieurs martyrs parmi les chrétiens Indigènes. Le premier portait le nom béni de Joseph. Elle lui prit aussi un de ses missionnaires, M. Néel, dont l'Eglise nous permettra peut-être un jour de mettre l'image auprès de celle de saint Joseph, au-dessus de nos autels. La province entière fut ensuite désolée, saccagée et dépeuplée des deux tiers par une de ces horribles invasions de rebelles ou plutôt de sauvages qui, durant plusieurs années, promenèrent dans la Chine, et surtout en ces

parages, le (en et la mort. La famine et la peste vinrent ajouter leurs horreurs à ces fléaux. Au retour de la paix, la chrétienté du Kouy- Tchéou était ruinée et plus que décimée ; il ne restait aux prêtres que leur courage, le grand cœur de leur évêque et la protection de

M, Jean-Pierre Néel, des Missions Étrangères de Paris, martyrisé au Kouy-Tchéou (Chine), le 15 février 1862.

saint Joseph, qui se fît bientôt sentir. On recueillit les débris épars pour recommencer à nouveau. Les fléaux avaient fait des milliers d'orphelins, qu'on trouvait partout errants et quelquefois mourants. Les missionnaires en recueillirent un grand nombre, les élevèrent,

leur donnèrent le baptême et l'instruction ; il se trouva ainsi que le , sang des martyrs avait été à la lettre une seiueiice de chrétiens.

La mission avait reçu des renforts de France, en hommes et en argent, elle sortait de ses ruines, quand Mgr Faurie partit pour le Concile. Il ne l'a pas revue : la mort le surprit à son retour, et son corps seul nous fut rendu ; il repose sur une colline qui domine cette capitale, et semble présider encore à nos travaux et à nos combats. Quand le missionnaire est tenté de se décourager, il jette un regard sur cette colline sanctifiée par ces reliques bénies, et il se sent fortifié et consolé. Mgr Faurie est mort, lui aussi, dans la force de l'âge, au milieu de ses œuvres et de ses espérances ; et nous, comme dit l'Écriture, nous entrons dans ses travaux : sans doute nous ne verrons pas non plus la récolte que nous préparons ; c'est notre vocation de semer toujours, et de partir avant la moisson.

Un des projets de prédilection de Mgr Faurie avait été la reconstruction de l'église de Saint-Joseph, bâtie par Mgr Albrand, et devenue beaucoup trop étroite. Il n'eut pas le temps de réaliser ce rêve. Ce labeur et cette joie étaient réservés à notre évêque actuel, Mgr Lions, héritier des vertus et des pensées de ses deux prédécesseurs, un des premiers compagnons de Mgr Albrand, témoin des temps héroïques de la mission, et acteur dans tous les combats qu'elle a supportés jusqu'ici. Une de ses premières œuvres fut donc la reconstruction de l'église. Hélas ! il faut que rien ne réussisse sans avoir été éprouvé par la tribulation. L'église était achevée en 1874, quand un incendie la dévora tout entière. On n'a jamais su la cause, mais le démon habite ici autour et ne doit pas y être étranger. Deux missionnaires de cette résidence faillirent perdre la vie en cherchant à éteindre l'incendie, qui les surprit dans le clocher ; ils sautèrent sur la toiture de la maison, et de toit en toit jusqu'à

terre. Des chrétiens ont assuré avoir vu des anges qui portaient l'un d'eux dans leurs bras et le déposaient sur le sol. Lui-même n'a rien vu ; mais il raconte souvent que, depuis l'instant où il fut entouré de flammes dans le clocher et sentit sa barbe qui prenait feu, jusqu'à celui où il se trouva sain et sauf sur la terre, il ne se souvient de rien et ne sait ni par où ni comment il descendit.

Après beaucoup de travaux, et sans argent, on se trouvait en face d'un monceau de cendres. Saint Joseph fut consulté ; on se remit à l'œuvre. Les chrétiens se cotisèrent ; ils donnèrent peu, mais ce qu'ils purent, ils sont si pauvres ! On m'a cité un brave domestique qui, recevant de ses maîtres la valeur de cinquante francs, son salaire d'une année, en donna quarante-cinq pour saint Joseph. Le démon fut certes stupéfait de voir bientôt s'élever, sur l'emplacement préféré par Mgr Albrand et consacré par ses larmes, une nouvelle église plus grande, dont les proportions gracieuses et l'architecture, inconnue en ce pays, remplissent les Chinois d'admiration, et nos chrétiens de joie et de fierté, comme une vision céleste descendue pour confirmer leur foi et les abriter contre le démon, si puissant en nos contrées. Elle n'est pas encore entièrement payée, on ne pourra la meubler et l'orner que plus tard ; mais saint Joseph y pourvoira, ou bien nous mettrons, nous aussi, son image à l'envers ; déjà il a reçu nos menaces pour le mois de mars 1877, s'il ne s'exécute pas d'ici là. Mais nous le bénirons quand même !

Cette église, je ne vous la décrirai pas en détail ; déjà ma lettre est devenue un volume; quelques mots seulement : sur le style gothique fidèlement observé dans le plan, la division en trois nefs, les voûtes, les colonnes en bois, les fenêtres et portes en ogives gracieuses, on s'est servi des détails de la construction chinoise que ce plan comportait: boiseries, sculptures extérieures,inscriptions pieuses

et morales suspendues aux colonnes, toit en tuiles jaunes et vertes (les deux couleurs estimées du Chinois), les angles de la toiture relevés en saillie et terminés par une forme plus ou moins fantastique d'animal ou de fleur,le tout couronné par un clocher en bois dans le même goût, avec une belle cloche envoyée de France pour parler du Dieu des chrétiens à quiconque a des oreilles pour entendre. L'ensemble est simple, grave et vraiment agréable, même pour nos yeux qui ont vu les belles églises de France. On n'y a sacrifié que le moins possible dans les détails au goût des Chinois, grands amateurs d'ornements bizarres, d'animaux monstrueux, de saillies capricieuses et tortues, de papillotes et de couleurs étincelantes. Bien des villages de l'Oise ont des églises plus grandes et plus belles, mais ici c'est une merveille ; nos Chinois font des voyages pour la voir, et sont d'avis qu'il n'y a au monde rien de semblable, si ce n'est peut-être le palais de l'empereur à Pékin, peut-être encore ! C'est qu'aussi elle est glorieuse à voir du haut ou sur la pente des abruptes montagnes qui entourent la capitale. Placée dans l'endroit le plus calme et le plus élevé de la ville, blanche et voyante, elle domine triomphalement les maisons noires et basses des Chinois, et même les édifices les plus élevés de la cité, pagodes, prétoires et théâtres, portant bien haut dans les airs son clocher, sa croix radieuse, comme un signe d'espérance et de conquête sur ces pauvres terres que le démon possède encore, mais non plus sans combat et sans inquiétude. Autour d'elle et à ses pieds, comme les brebis autour de leur pasteur, se pressent les maisons des chrétiens, réunies dans le même quartier, surmontées d'une croix, pour les distinguer des autres et peur signifier à l'ange mauvais qu'il n'y a plus droit d'entrée.

L'église étant achevée avant Pâques, Monseigneur choisit pour la bénir la fête du Patronage de saint Joseph, jour où, chaque année.

toute notre petite famille sacerdotale est réunie auprès de lui pour la retraite, qui s'ouvre ainsi naturellement par l'invocation et sous les auspices de notre Saint bien-aimé. Tous arrivent les jours précédents des quatre coins de la province. Vous, cher Père, qui avez goûté à la vie des missions, vous savez avec quelle joie les missionnaires catholiques, et particulièrement les missionnaires français, se retrouvent après un an de dispersion, de courses d'une chrétienté à l'autre, et de solitude morale au milieu d'un peuple étranger au langage, aux coutumes et aux idées de leur patrie. Vous comprendrez aussi leur ravissement d'apercevoir au détour d'un rocher, en descendant les interminables montagnes du pays d'alentour, le gracieux édifice qui a surgi, comme de dessous terre, depuis leur dernière réunion, et qui semble leur sourire, les attendre et les presser d'accourir.

Voici, enfin, la famille au complet et le jour arrivé. Bien que nous soyons à la saison des plaies, saint Joseph n'a pas manqué de nous donner un radieux soleil ; nous y comptions bien.

J'ai peu à vous dire sur la cérémonie. Qui n'a vu en France, dans les moindres villages.des fêtes plus belles que celles quenous pouvons faire ici ? D'abord les nouvelles églises n'ont pas, en pays de mission, le privilège d'une consécration solennelle. On ne peut leur donner qu'une simple bénédiction ; nous sommes entourés de païens, et malgré que nous ayons actuellement la paix, il faut faire le moins d'éclat possible et nous cacher un peu ; puis, nous n'avons pas, comme en France, la ressource des belles décorations naturelles et artificielles, des riches ornements, de ces charmantes processions d'enfants et de jeunes filles qui égayent et relèvent si gracieusement les cérémonies religieuses, enfin cette suave musique et ces beaux chants qui mettent la joie dans les coeurs, et que nous n'entendons

plus ; ils ne sont plus pour nous qu'un lointain et cher souvenir, comme un aimable écho d'une autre vie et de la terre natale toujours aimée. Ni les mœurs, ni la langue du pays, ni le voisinage des païens, ni notre situation particulière et nos ressources ne nous permettent tout cela. Mais la plus belle splendeur de notre petite fête consistait en des choses qui ne se décrivent pas, et que je dois vous faire deviner et vous laisser sentir.

La parure de notre église, nue encore et sans décoration à l'intérieur, mais resplendissante sous un beau soleil, c'était notre assemblée de chrétiens, tous fidèles et présents à l'appel, agenouillés, ou, selon l'usage du pays, prosternés, chantant bien fort, d'une voix peu suave, mais de toute leur âme, les prières liturgiques traduites et arrangées en leur langue. Un bon nombre d'entre eux ont confessé la foi et souffert pour l'Évangile au temps de la persécution, ont été battus, dépouillés, chassés à cause du nom de Jésus-Christ. Quelle parure pour notre église ! Cette parure, sans doute, c'était nous aussi, représentants de l'Église dans notre petit monde, messagers de l'Évangile parmi ces pauvres peuples, et chargés de leur apporter le salut ; c'étaient surtout nos confrères plus anciens, non pas les premiers arrivés, il y a 30 ans, ils sont morts, mais ceux qui leur ont succédé depuis 10 ans ; la plupart ont supporté les angoisses et les dangers de la persécution, de la guerre, des rebelles et des fléaux ; quelques-uns ont été battus et blessés au service de Dieu, et portent encore de glorieuses traces de leurs souffrances ; plusieurs ont passé par des situations terribles, et ont été acteurs dans les scènes qu'ils nous racontent à nous autres nouveaux venus.

Enfin l'ornement de notre Église, c'est notre évêque bien-aimé, l'aîné et le père de tous, le vétéran de la mission, le survivant et aujourd'hui le seul témoin de ces temps héroïques dont il a partagé

les travaux, goûté les douleurs, et dont il garde parmi nous l'histoire. Voilà les ornements de notre église et la solennité de notre fête.

Après cela, si les prières et les cérémonies de la bénédiction d'une église sont en elles-mêmes et partout bien expressives, ici, sur une terre imprégnée de paganisme et depuis tant de siècles occupée par le démon, au milieu de ce peuple immense prosterné devant ses dieux monstrueux, auxquels il ne croit pas et dont il subit pourtant l'esclavage, livré à ses superstitions bizarres, à ses rites ridicules et à ses mœurs abjectes, vraiment assis dans les ténèbres et à l'ombre de la mort, c'est ici surtout que ces cérémonies et ces prières ont une signification plus profonde, un caractère de supplication plus touchante. Elles sont un véritable exorcisme pour chasser de ce petit enclos de terre bénie le démon, de temps immémorial propriétaire du sol et de l'atmosphère ; elles sont comme une plainte, comme un sanglot de l'Église militante et persécutée dans ces contrées, un cri vers Dieu pour lui représenter ses promesses et le sang de nos martyrs, et appeler la fin de la servitude où gémissent encore nos jeunes chrétientés.

Les Chinois ne sachant pas prononcer le latin, nous chantons seuls les prières liturgiques dans la langue de l'Église ; et ce n'est pas une petite émotion pour nous d'entonner sous ces humbles voûtes, et d'entendre une fois, nous qui en sommes ordinairement privés, ce Veni Creator, ces Psaumes, ce Miserere, ces Litanies qui ont, pour nous surtout, une signification si belle et éveillent dans nos cœurs tant de souvenirs. Il faut avoir été privé de ces choses pour en sentir le charme. Représentez-vous, sur cette terre lointaine, dans cette église entourée de maisons habitées par le paganisme, ces quelques missionnaires rangés devant l'autel, autour de leur évêque, à genoux, appelant sur ce peuple la lumière d'en haut. Derrière eux,

cette cohorte de nouveaux chrétiens, les élus de l'Évangile, le levain du salut, les prémices de cette pauvre gentilité qui attend de nous la Rédemption, et dont un si grand nombre ne la reçoit pas cependant ; et au fond de la nef, près de la porte, écoutant nos chants et contemplant avec un vague et douloureux étonnement nos saints rites, un bon nombre de païens, dans une attitude instinctivement respectueuse et pensive, empreinte d'une certaine tristesse, comme si quelque chose d'intérieur les tourmentait devant ce spectacle nouveau pour eux et encore plein de mystères, mais déjà bien expressif, amenés en apparence par la curiosité, en réalité par la grâce. Ils sont peut-être venus chercher, sans le savoir, une sainte pensée qui va travailler doucement leur cœur, et qui sera le germe de leur salut- Une grande cour fermée, qui s'étend devant l'église, nous permet une petite procession au dehors et la station au grand portail. Vous dirai-je l'idée qui m'a poursuivi pendant cette procession, surtout au moment où, précédés de la croix portée à notre tête et sortant de l'église, nous nous rangions au dehors, devant les portes, autour du prélat bénissant ? Je me reportais à cette année mémorable du règne de Constantin et du pontificat de saint Sylvestre, où la paix fut enfin donnée au christianisme, après trois siècles de combats et de souffrances. Je me figurais surtout ce jour et ce moment inconnu à l'histoire, mais à jamais béni cependant, où la grande nouvelle de la délivrance parvint aux oreilles du pape saint Sylvestre, dans sa caverne de Monte-Soracto, et vint tirer de leurs inquiétudes et de leurs larmes les membres du clergé et les chrétiens de la primitive Église cachés aux catacombes. Je me disais que le jour où le christianisme put enfin se produire en public et jouir de la paix, prêtres et fidèles durent organiser, pour célébrer leur délivrance et sortir de leurs retraites souterraines, une pieuse et solennelle procession,

où ils déployèrent sans doute la pompe des rites sacrés, et portèrent en tête de leur cohorte triomphale cet étendard béni et royal de la croix, devenu le signe du salut, après avoir été si longtemps le scandale des Juifs et la dérision des païens. Je me représentais cette belle Église romaine, empourprée par le sang de ses martyrs et portant encore la trace touchante de ses larmes, montant de la profondeur des catacombes par une humble porte ignorée jusque-là, déployant pour la première fois, sous la lumière du soleil et au milieu des hymnes sacrées, ses phalanges déjà merveilleusement nombreuses, apparaissant enfin dans tout l'attrait de sa jeunesse et de sa pureté, aux regards étonnés et charmés de la foule des Romains, et jetant au ciel et à la terre, comme pour les associer à son triomphe, ses chants pleins d'espérance et d'allégresse. Et il me semblait que nous aussi peut-être, après tant de combats que l'Église a supportés ici, sortant de ces catacombes où la persécution avait jusqu'à ce jour tenu notre religion captive, nous allions clore désormais l'ère de la servitude et du secret, envoyer, par nos chants, à ce pauvre peuple la parole du salut, et lui montrer, radieuse et glorifiée, la Croix, son unique espérance, notre étendard et le drapeau de notre Roi éternel. Hélas ! la vie des catacombes n'est pas encore finie pour nous, et la conquête qu'il reste à faire est immense ; mais partout paraissent d'heureux symptômes et comme des signes dans le ciel ; l'espérance que nous avons ressentie en cette fête ne sera pas démentie. Nos chrétiens, eux aussi, étaient tous dans la joie et bien consolés des peines et des mépris que leur infligent les païens, des calomnies dont ils les accablent, selon la tactique traditionnelle des ennemis de la foi, et des inquiétudes sous lesquelles ils vivent sans cesse. Oui, assurément le rayonnement de leurs visages et le bonheur qui brillait dans leurs yeux valaient bien des tentures, de l'or et

des illuminations pour orner notre église. Pauvres gens ! il leur faut quelquefois nos fêtes pour soutenir leur courage et affermir leur foi, il faut que l'Église leur apparaisse dans un autre appareil que celui des humiliations et des douleurs ; et à nous-mêmes, il nous les faut aussi, ces spectacles, pour rendre à nos âmes l'élan et la jeunesse, rafraîchir notre zèle, entretenir dans nos coeurs cette joie et ces espérances sans lesquelles il n'y aurait pas de vie apostolique possible.

Mais terminons ce long récit. A la rentrée dans l'église, un beau sermon en chinois parle à nos chrétiens de saint Joseph, leur rappelle ce qu'il a été pour la mission depuis ses origines, à partir du vœu de Mgr Albrand ; ce qu'il est, ce qu'il doit être pour eux et pour nous, comme pour cette grande famille catholique qui couvre la terre, et qu'il faut à toute fin implanter et étendre dans ce pays. Bientôt la sainte Victime descendait dans le nouveau sanctuaire et prenait possession du tabernacle ; la cloche, — une belle cloche au son pur, comme celles de France! — annonçait à la ville et aux échos d'alentour que le démon avait fui désormais de ces murs consacrés et n'y régnerait plus, mais que Dieu daignait y fixer son séjour, y assurer la distribution de ses grâces. Le pétard joue un grand rôle dans les fêtes chinoises : d'innombrables pétards, brûlés dans la cour, répondaient à la voix de la cloche, comme pour compléter son discours, et achevaient la solennité extérieure. Le soir, un salut, toujours précédé et suivi de la canonnade, était comme l'apparition et la première bénédiction de Notre-Seigneur désormais installé chez lui et résidant parmi nous. Un cantique français à la Sainte Vierge, pour son mois, et à saint Joseph, pour sa fête, terminait cette heureuse journée.

Il faut tout dire : un simple festin, préparé autant que possible à la française et assaisonné d'une grande joie, réunissait les mission-

naires et leur évêque. Pour vous donner une idée du luxe qu'on y déploya, faut-il dire ceci ?.. Oui, je le dirai... non, je ne le dirai pas... Eh bien ! je le dirai tout de même, au risque de scandaliser les Pharisiens. De pieux amis de Bordeaux, bienfaiteurs de la mission et toujours fidèles au souvenir de Mgr Faurie, qu'ils aiment encore dans ses œuvres, avaient envoyé du vin ; nous en avions, le croirezvous ? une bouteille pour trois. Après tout, je puis bien dire ce que dit l'Écriture : le bon vin réjouit le cœur de l'homme ! Ce souvenir de la patrie, rare et précieux dans ces parages, contribue à rendre nos cœurs légers. Au dessert, un de nos confrères, de qui dix ans de mission et pas mal de tribulations n'ont pas encore tari la verve poétique, tirait des profondeurs de sa manche le petit chant à saint Joseph ; lui, chantait les couplets sur l'air naïf et charmant d'une vieille complainte française, et, tous ensemble, nous reprenions le refrain :

Gloire à Joseph ! à son glorieux nom !

Pour l'honorer sur cette terre, Offrons ce nouveau sanctuaire.

Saint Joseph ! soyez notre Patron !

Gloire ! gloire !

Gloire à votre doux nom !

Cher Père, mon récit est fini ; permettez-moi encore quelques simples réflexions. Notre retraite est achevée ; nous allons nous disperser pour un an et rejoindre nos chrétientés respectives, mais notre cœur est réconforté ; saint Joseph nous conduit. Nos petites chrétientés, se rattachant à celle-ci, forment un réseau divisé en trois groupes. Nous sommes aujourd'hui, en comptant notre évêque, vingt-quatre missionnaires pour un pays de cent quarante lieues de long sur cent dix de large, dont la population, réduite par la guerre ou la famine,

de quinze millions d'habitants qu'elle pouvait être, à quatre ou cinq millions, revient peu à peu sous la paix à son chiffre premier. Il reste sur cet espace d'immenses terrains en friche et que nous n'avons pas conquis encore. Chaque année, nous avançons un peu, et Monseigneur veut bientôt ouvrir de nouveaux districts, c'est-à-dire faire attaquer par ses missionnaires quelques quartiers de la province où l'Évangile est inconnu. Notre troupeau, après avoir été décimé par tant de fléaux, est revenu au chiffre d'environ douze mille chrétiens, mais, avec la grâce de Dieu, il sera plus nombreux dans l'avenir. En France, de saintes âmes offrent à Dieu, pour nous aider, leurs prières et leurs sacrifices; et il nous viendra sans doute, de la patrie, des compagnons pour continuer l'œuvre sainte à laquelle nous nous consacrons corps et âme. Des vocations apostoliques germent encore dans les chaumières où nous sommes nés, et le sol français est assez riche pour fournir au monde entier des apôtres. Saint Joseph est pour beaucoup dans nos espérances ; nous portons sa dévotion à nos chrétiens ; elle est comprise d'eux, et met à la portée de leur faiblesse intellectuelle les plus profonds mystères et les plus hautes pensées du christianisme, par les grands dogmes auxquels elle se rattache. Ces pauvres gens sont bien épais pour saisir les délicatesses de la piété catholique, et entrer dans une spiritualité plus avancée que la foi élémentaire'; ils en resteront encore longtemps à ce que saint Paul appelait les premiers éléments des discours de Dieu,. Mais la logique de la piété doit commencer par les bases,, procéder selon les principes, et saint Paul nous dit que ses néophytes en étaient là, eux aussi. Les nôtres comprennent les grands sujets dogmatiques et les dévotions fondamentales : la Passion de Notre- Seigneur, l'Eucharistie, le Sacré-Cœur, la Sainte Vierge, saint Joseph, les Anges gardiens.

Les missionnaires les plus expérimentés ont remarqué pourtant que les lettrés ont une répugnance particulière pour le mystère de l'Incarnation du Verbe ; ce n'est pas étonnant, saint Paul avait constaté la même répugnance chez les lettrés et les mandarins de son temps. Or, par saint Joseph ce mystère entrera dans leur intelligence, et, comme Dieu a, dans le principe, introduit dans le monde son Fils incarné sous le patronage et la paternité adoptive de saint Joseph, ainsi nous aidera-t-il à l'introduire, par le même moyen, dans ces esprits aveugles, et à vaincre leur répulsion et leurs préjugés.

Quant à nos chrétiens, le nom de saint Joseph leur est bien connu; c'est un de ceux qu'ils donnent de préférence à leurs enfants, et que les exigences de la langue obligent le moins à défigurer. Son image est une de celles qu'ils aiment et qu'ils nous demandent le plus, avec celles de Jésus et de Marie, pour la suspendre dans leurs demeures, en place de ces grotesques et monstrueuses figures bouddhiques dont les habitations païennes sont couvertes même au dehors. Nous voudrions la mettre partout, jusque chez les païens, comme le drapeau et l'instrument de notre conquête, car si l'apparition de saint Joseph sur la terre fut, avant celle du précurseur, avant celle même de Marie, que Joseph précéda par les années, le premier signal et comme la première aurore de l'avènement de Jésus-Christ, ne semble-t-il pas que, saint Joseph une fois installé ici chez les païens, Notre-Seigneur ne manquera pas d'y arriver après lui, et que son culte sera, dans cette pauvre Chine, l'avant- coureur du règne de Dieu ? Si l'Eglise de Dieu est, selon l'idée de saint Paul, le corps mystique de Jésus-Christ, et, selon la belle parole des Pères développant cette idée, X Incarnation continuée ; si c'est par saint Joseph que Notre-Seigneur a été reçu à son entrée dans le monde, lors de sa première incarnation, présenté, et, pour la première fois, prêché

au monde, c'est par lui aussi qu'il veut sans doute être protégé, adopté, élevé dans cette nouvelle incarnation que nous devons lui donner ici ; c'est par lui que nous voulons le présenter, le prêcher à ces peuples égarés dans leurs vieilles erreurs ; et, sous sa protection, Notre-Seigneur grandira parmi eux, comme autrefois à Nazareth. Ne trouvez-vous pas cette marche logique et conforme à celle que Dieu a suivie lui-même dans le plan de la Rédemption ?

Autre raison que nous avons de compter sur saint Joseph, et autre titre à ses faveurs spéciales : nos principales œuvres ont pour objet l'enfance ; c'est par elle que nous commençons ordinairement et sur elle que repose notre espérance. Nos catéchistes-baptiseurs envoient au Ciel tous les enfants, même ceux des païens, qu'ils trouvent mourants et peuvent atteindre. L'éducation chrétienne que reçoivent les enfants des nouveaux chrétiens les rendra plus solides dans leur foi, plus délicats dans leur vie chrétienne, que leurs parents, fidèles sans doute, mais convertis à l'âge adulte et toujours moins foncièrement attachés au christianisme et moins imbus de ses principes. Enfin, nous avons nos pauvres petits orphelins, plus nombreux ici qu'ailleurs, et qui sont la spécialité de notre mission. Les Annales de la Sainte -Enfance en font foi. Élevés chrétiennement, ces enfants deviendront les fondateurs des familles chrétiennes et, s'il plait à Dieu, le germe de cette société chrétienne, si lente à venir, si difficile à fonder, et en vue de laquelle il a déjà été versé tant de sang, tant de larmes ! Or, ne semble-t-il pas que, parmi les œuvres catholiques, celles qui s'adressent aux enfants sont particulièrement capables de p'aire à saint Joseph, en raison de sa vocation et des fonctions dont il fut chargé auprès de la sainte enfance du Rédempteur .•*

Ce n'est pas une petite affaire de convertir et de gagner des âmes, ci, comme partout, on y a du mal et on y éprouve des résistances

de toute espèce ; l'œuvre de Dieu rencontre, en pays infidèle, mille obstacles que je ne puis décrire ; surtout, il faudra du temps, bien des travaux, beaucoup de vies sacerdotales, pour atteindre ce grand but de notre vocation, la société chrétienne, pour l'établir solidement, l'acclimater sur ce sol, pétri d'idées païennes si invétérées qu'on les croirait presque identifiées avec la nature, et de superstitions étranges, qui semblent obscurcir les lumières de la raison. Mais un catholique peut-il douter de l'avenir quand il s'agit de l'Eglise, et un missionnaire quand il s'agit de la propagation de la foi ? Notre apostolat a pour lui des promesses d'avenir, dont la valeur est garantie par l'expérience de dix-huit siècles.

L'Église catholique n'échoue jamais ; le succès et la victoire finiront par venir : affaire de temps ! Du reste, est-il besoin de le dire ? nous ne travaillons pas seuls, et la force sur laquelle nous comptons n'est pas la nôtre. Le pauvre travail du missionnaire n'est que l'instrument matériel d'une force supérieure qui le prévient, le dépasse, et produit sous sa main des fruits qu'il ne peut guère être tenté d'attribuer à ses œuvres, car ils sont sans proportion avec la puissance des hommes, et il est trop clair pour lui qu'il n'en est pas l'auteur. Cette force, c'est la grâce, à laquelle n'échappe aucune créature humaine, et que Dieu donne à tous, même à ceux que nous n'atteignons pas. L'Évangile, dit encore saint Paul, c'est la vertu de Dieu pour le salut de ceux qui croient. La messagère céleste, comme un ange précurseur, sans attendre notre présence et notre prédication, va d'avance occuper et préparer les âmes, les éclairer, les travailler silencieusement, les troubler dans leurs erreurs, les tourmenter dans leur vie coupable, déjà même les féconder dans une certaine mesure. Le missionnaire, quand il arrive, s'aperçoit qu'une parole plus intérieure a retenti avant la sienne, et que le

Saint-Esprit est déjà passé ; s'il sait chercher, s'il a un peu la connaissance du cœur humain et des voies de Dieu, il trouve toujours en quelque recoin de ces âmes infidèles, mais déjà atteintes par la vertu de la croix, une trace de ce divin passage cachée sous les décombres, les broussailles de l'erreur et du péché ; aussi sa parole à lui, quand elle s'y fait entendre à son tour, n'est pas tout à fait une étrangère, bien qu'elle annonce un Dieu inconnu. Cette parole de salut, quand le missionnaire juge le moment venu de la dire au milieu d'une population païenne, il vient, avec son petit bagage, s'installer au cœur de la place, chez un chrétien s'il y en a un, et, s'il n'y en a pas, chez un païen bienveillant ; c'est là qu'il dresse son plan de guerre et organise l'attaque. Dans une chambre retirée, il commence par construire son autel ; c'est assez simple : une table sur laquelle il pose sa pierre sacrée couverte d'une nappe, deux cierges sur des chandeliers de bois ou sur des bouteilles, ou encore sur deux beaux navets rouges artistement taillés, sa croix de mission suspendue au mur avec quelques images, vous devinez lesquelles, et tout est dit. Lorsqu'il a pu trouver ainsi un petit coin pour placer son autel et offrir la sainte Victime, son affaire est bonne, et la victoire assurée ; car, dès lors, l'Eglise est là vivante, en mesure de conquérir et de croître ; il y a un point du territoire où le démon ne règne plus, oii Dieu a mis le pied et ouvert la source de ses grâces, où son règne est établi et son nom sanctifié, où la Croix s'élève pour attirer tout à elle, où les doux noms de Jésus, IMarie et Joseph sont prononcés avec amour, et où bientôt quelques âmes simples viendront recevoir la foi et s'unir, par la prière et la grâce, à cette immense famille catholique dont elles deviendront les membres, et qui n'est pas partout, grâce à Dieu, humiliée comme en Chine.

En vérité, mon cher Père, si nous sommes privés de la présence et des manifestations de cette grande vie chrétienne qui surabonde toujours en Europe, même dans ces années malheureuses, quelle consolation d'assister ici à la naissance et à la jeunesse de l'Eglise catholique !

Nos orphelinats regorgent de pauvres enfants ; nous avons "des écoles chrétiennes ; nos baptiseurs moissonnent tous les jours bien des petits anges qui vont au Ciel nous aider. Cependant il reste beaucoup à faire. Un des rêves de Monseigneur, quand il sera riche, c'est-à-dire sorti de ses dettes, est de construire un hôpital chrétien ; on y recevrait même des païens, qui abonderaient, moyen d'obtenir beaucoup de morts chrétiennes ; et pui'^jCn dehors de ce pieux calcul, c'est une de ces œuvres de charité pour lesquelles l'Eglise a élé faite, et qui ne peuvent manquer d'attirer sur une chrétienté la protection et les bénédictions de Dieu, en même temps que la faveur de saint Joseph, patron de la bonne mort.

Oui, mon cher Père, l'Église de Dieu est belle partout, dans tous ses âges et dans tous ses états, mais elle est plus touchante encore ici, dans son aimable et sainte enfance, croissant au milieu d'une société païenne, vraiment comme le lis au milieu des épines. Vous qui avez tout pouvoir auprès de saint Joseph, priez-le bien, faitesle prier pour nous, afin qu'il travaille avec nous, afin qu'il hâte notre conquête ; que la foi prenne racine dans toutes ces âmes, et que nos chrétientés sortent enfin du berceau et de l'enfance, pour arriver à cette pleine mesure de l'âge viril qui est la splendeur de l'Église : <L Donec occîwramus onines in tinitatem fidei, in virum perfedum, in mensuram œtatis plenitiidinis Christ i.., gui adimplehtr ojnnia in omnibus. »

LETTRF. NEUVIEME.

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Tsen- Y-Fou, le 21 juin 1876.

Cher Monsieur le Doyen,

''Ai quitté la capitale, et me voilà installé à mon poste, dans la ville de Tsen-V-Fou (i), l'un des trois centres principaux de la mission. Je n'avais vu jusqu'ici que les roses et le côté agréable de ma nouvelle vie ; je me réjouis, et il ne faut pas me plaindre, d'entrer dans la période du travail ;je serais bien peiné de ne pas goûter aux misères apostoliques comme les autres. Je passerai ma première année à Tsen-Y-Fou, près d'un vieux missionnaire, pour m'exercer dans la langue, faire mes premières armes, garder la maison et la chrétienté, pendant que mon confrère ira courir les campagnes à la recherche de la brebis égarée.

L'établissement de Tsen- Y- Fou comprend une maison neuve, avec chapelle intérieure pour les chrétiens, le tout sur d'assez grandes proportions, en bois, sans étage, avec fenêtres en papier de deux couleurs et plancher en terre battue : c'est splendide ! D'un côté, la maison donne sur la rue, dont elle est séparée par une cour murée ; les trois autres côtés sont entourés \iAX un jardin 011, s'il vous plaît, nous cultivons des fleurs et quelques arbres d'agrément, et non pas

I. Depuis l'ocrupation du Tonkin parla î'rance,Ia mission de Tsen-Y-Fou, si florissante en 1876, est complètement anéantie. Aujourd'hui encore, un missionnaire ne pourrait s'y aventurer sans s'exposer à une mort certaine.

uniquement des légumes ; les arbres seront très utiles pour assainir l'air. Mon confrère prétend que j'ai des connaissances fort étendues en jardinage ; il m'a fait directeur du jardin ; en vérité, je n'y entends pas grand'chose, mais en pays d'aveugles les borgnes sont rois !

Nous avons de beaux lis jaunes, semblables à des couronnes de langues de feu, et dont le premier a fleuri le jour de la Pentecôte ; des œillets tout juste assez beaux pour nous rappeler la patrie, et dont le premier a fleuri le jour du Saint-Sacrement. J'avais apporté de France des noyaux et des graines que j'ai mis en terre ; j'ai des melons qui poussent, des pommes de terre qui lèvent, des oignons et des choux qu'on voit poindre ; j'attends le lever de mes semis de groseilles, raisins, tilleuls, prunes et noisettes. Les Chinois n'ont pas de goût, mais ils admirent et imitent volontiers les choses que nous faisons, sans avoir l'esprit de les inventer ; ils viennent beaucoup voir notre jardin et nos images ; c'est un moyen de prédication comme un autre, et une occasion de faire connaître, au moins in confiiso, notre religion et notre vocation.

Le côté de notre habitation opposé à la rue est séparé du mur de la ville par quelques maisons ; au-delà du mur, un petit fleuve, ou plutôt un large torrent ; souvient presque à sec, il roule parfois des flots impétueux et débordants ; par-delà le torrent, une montagne borne notre horizon et repose nos yeux par sa verdure ; elle est entièrement couverte et comme bosselée de tombeaux païens formant de petits tertres incultes, sans pierre ni le moindre signe religieux ; de loin on dirait des troupeaux de moutons immobiles. Tenez, j'ai justement, en vous écrivant, le spectacle de huit hommes qui gravissent péniblement la montagne en poussant des cris aigus ; ils portent, sur des brancards en bambou, un énorme cercueil : c'est un

mort qu'on va enterrer ; devant eux un autre homme joue du tamtam ; un troisième porte, au bout d'une perche, je ne sais quelle grosse idole en papier multicolore ; les proches parents suivent le mort, vêtus de deuil, c'est-à-dire de blanc, et glapissent des lamentations fort drôles et très peu sincères, à en juger par les allures des pleureurs. De temps en temps,ils s'arrêtent pour se reposer, causer, rire, puis ils se remettent à gémir de plus belle ; ces cris n'ont pas pour but d'édifier les vivants sur la douleur de la famille, mais de faire croire au mort qu'on le regrette, et de toucher les esprits qui le tourmentent dans une sorte de purgatoire bouddhiste.

Arrivés au lieu de la sépulture, on bat le tam-tam — un effroyable chaudron de cuivre — pour faire sauver les démons, qui sont censés avoir peur ; on allume un réchaud ; on brûle des papiers dorés et argentés ; les faux dieux doivent prendre ces papiers peints pour de l'or et de l'argent qu'on leur offre, afin qu'ils ne tourmentent plus l'âme du mort ; on fait de grandes salutations devant le tombeau ; la compagnie se met à pousser des hurlements plaintifs, lugubres, stridents, d'une voix tremblotante comme les hiboux de la forêt, avec les signes les plus extravagants d'une douleur qui n'existe guère ! Quand on est fatigué, on s'assied, on cause tranquillement, on rit, on boit le thé, on mange, jusqu'à ce qu'il prenne fantaisie à l'un des assistants de recommencer à pleurer et à crier ; alors tout le monde en fait autant. Ce manège dure des heures entières. Le cadavre enterré, on plante sur sa tombe l'idole en papier, on bat le tam-tam le reste de la journée. La première semaine qui suit la mort, les parents viennent pleurer pendant des journées entières et des bouts de nuits ; chaque soir, pendant trois mois, ils passent encore deux heures à hurler et à battre le tam-tam. Tout cela est d'un drôle, d'une étrangeté qu'on ne se figure pas !

Je dois avoir des moments tristes, dites-vous, de rudes tentations de regret et de découragement ! Réponse, et réponse absolument sincère : Triste, jamais ! La gaîté est une des conditions de la vie de missionnaire, et un des privilèges de notre mission du Kouy-Tchéou; sans doute, à certaines heures, le souvenir delà patrie et des choses qu'on y a laissées, surtout cette terrible pensée qu'on ne reverra plus tout cela, vous prend à la gorge et vous donne une angoisse ; mais je m'aperçois que plus on quitte, moins on perd, moins on est tenté de regret. Ce qu'on peut appeler le inonde et la société à.2iX\'s, ces pays, est absolument sans attrait, si drôle, si ridicule, si étrange, si répugnant, qu'il ne reste de place dans notre cœur que pour les attachements surnaturels. Il faut même, pour fréquenter nos Chinois si peu intéressants, quels qu'ils soient, riches ou pauvres, lettrés ou ignorants, se faire violence, se rappeler sa vocation.

Vous avez raison, le milieu social n'est pas propre, il est tout à l'envers du christianisme ; mais enfin, si corrompus que soient les païens, tous absolument livrés au péché; si faibles que soient nos chrétiens, dont le cœur n'est pas bien généreux, ni la foi bien approfondie, ni la piété bien élevée ; si puissant que reste le démon, depuis longtemps propriétaire du sol et de l'atmosphère, l'attrait des choses mondaines est nul pour nous ; on respire moins que dans les villes de France cette vapeur de péché, cette fine fleur de corruption qui saisit l'âme, et l'empêche presque de sentir le goût du bon Dieu. Rien de ce que nous voyons ne ressemble à ce luxe, à cette mollesse, à ces plaisirs, à ce bien-être matériel qui rendent la vie confortable et efféminée ; plds 'de vin, plus de liqueurs, sinon des espèces de fortes eaux-de-vie de riz nauséabondes et repoussantes, auxquelles je ne puis m'habituer ; une nourriture pesante à l'estomac, peu appétissante, toujours mal apprêtée à la graisse ; jamais de beurre ni de

laitage : on serait scandalisé de voir traire une vache ou une chèvre ; du sucre en poudre mal raffiné, et désagréable ; des fruits sans saveur, excepté l'orange, qui est excellente. Si on assiste à un repas chez un riche, la plupart des mets vous dégoûtent : ce sont des œufs salés conservés dans la saumure ; des œufs pourris également conservés, je veux dire pourris exprès pour se conserver ; des champignons mous, diaphanes et gluants, qui poussent sur le tronc des vieux arbres ; des viandes salées et fumées.mais mal salées et gâtées ; des volailles salées, mais avec les plumes ; des poissons salés, puant horriblement — je n'ai pas encore pu y toucher ; une espèce de fromage blanc fait avec des fèves fermentées ; des hachis dans lesquels il entre toutes sortes de choses; un tas de petites galettes et friandises frites ou confîtes, faites avec de la farine de riz empâtant des grains de millet ; des germes de haricots ; des tuyaux d'oignons en graines, taillés par tronçons et baignés dans du vinaigre ; les graines vertes des oignons fricassées comme des pois ; des racines tendres et de jeunes pousses de bambous et d'autres arbres; les trognonsde salades sans les feuilles ; des châtaignes en purée ; des vers à soie, des abeilles et des sauterelles ; des crabes, des couleuvres et des lézards ; sans parler du chien, du loup et de la panthère : voilà pour la nourriture !

Les rues des villes sont sales et boueuses ; toutes les maisons, basses, noires, humides, mal aérées, malpropres et infectes. Le peuple est vêtu de loques, les riches eux-mêmes portent une coiffure et des habits disgracieux, luisants de crasse ; les femmes sont ridicules avec leurs pantalons, leurs blouses et leurs petits pieds emmaillotés. Notre linge, toujours mal lavé, n'est jamais repassé, et nous revient invariablement imprégné de je ne sais quelles mauvaises odeurs. Dans les campagnes, les maisons sont bâties en terre, avec

des tresses de roseaux pour murailles, parquetées de terre battue, sans autre plafond que le toit en roseaux, sans autre cheminée qu'un trou à la toiture ; les habitations des villes sont en briques et en bois, sans fenêtres ordinairement ; les plus belles, très mal meublées, sans aucun confortable. Pas de musique, sinon des chants nasillards et maigres, d'affreuses petites flûtes qui écorchent les oreilles et font grincer les dents. En fait de peinture et de sculpture, d'horribles images d'animaux fantastiques, bossus, monstrueux, et de personnages grimaçants. Pas de jardins d'agrément, ce n'est pas connu, et nous sommes les seuls qui cultivions quelques fleurs pour nos autels et nos mois de Marie ; pas même de beaux arbres, car les Chinois n'ont pas de goût et ne connaissent ni la taille des arbres ni notre manière gracieuse de diriger les branches ; les seuls arbres d'agrément qu'on voie, ce sont, dans les cours étroites et obscures des maisons riches, quelques tiges d'arbustes grimpants, qu'ils tordent et retordent, pour leur donner une forme bizarre et capricieuse. Tel est le tableau fidèle du pays ; je n'exagère pas, et ne vous invente, ni ne vous inventerai jamais.

Et maintenant, comment procédons-nous pour établir le christianisme, gagner de nouvelles populations à la foi ? — Le missionnaire \a s'installer dans une des chrétientés les plus écartées du centre, au bord du pays à conquérir ; là il prêche, dit la messe, fait inviter les gens à venir voir ce maître de religion étranger. Le Chinois est très voyageur : il y a toujours dans le pays quelques personnes des environs ; il est de plus excessivement curieux, surtout à l'endroit des Européens ; il vient donc voir et entendre. Il en vient des centaines ; tous déclarent, et cela ne manque jamais, que cette religion est plus belle, plus sensée que celle des idoles, sa morale plus raisonnable. S'agit-il de tirer la conclusion pratique, les Chinois de

déguerpir les uns après les autres ; pourtant, il en reste quelquesuns, une dizaine, qui ont lair d'attendre quelque chose ; on les interroge, ils répondent : « Je ne dis pas non ! » On leur fait promettre de revenir le lendemain, la moitié revient ; ils ont réfléchi, et sont disposés à se laisser instruire ; on les fait revenir tous les jours, plusieurs se détachent encore ; on en renvoie soi-même quelques-uns, des gredins qui vous exploitent. Après une semaine, le petit troupeau de recrues est épuré, réduit à sa plus simple expression, mais ce qui reste offre un peu d'espérance. On les catéchise, le Père leur donne des ordres pour le temps de son absence : venir se faire instruire par un chrétien du lieu, réciter les prières du dimanche avec lui ; il leur promet le baptême au. bout d'un an s'ils ont appris la doctrine, assisté aux prières, et prouvé, par leur conduite, leur bonne volonté ; ils rentrent dans leur pays. Un an après le Père repasse ; ils reviennent,nécessairement encorediminués en nombre, ou ayanteux-mêmes fait des recrues;onles examine,onen admet quelques-uns au baptême, on retarde les autres. Les nouveaux baptisés retournent dans leur pays, et y forment le premier noyau d'une chrétienté ; ainsi le district s'est un peu étendu. A son prochain voyage, le missionnaire ira peut-être célébrer la messe chez eux, s'ils lui disent qu'il y a espérance de CQ côté, qu'il pourra pousser encore plus loin et grossir le noyau ; ainsi petit à petit le règne de Dieu s'étend. Mais que de difficultés à surmonter, sans compter de misérables riens qui, étant donné l'esprit superstitieux du pays, deviennent parfois de grands ■obstacles pour notre apostolat !

Un trait vous en donnera l'idée. — L'histoire est un peu.., chinoise, tant pis pour les Chinois ! Ici, on professe une sorte de culte pour tout morceau de papier, même sale, déchiré, qui porte des caractères de la langue chinoise ; chacun de ces caractères incarne

un esprit, un démon, et l'esprit entend être respecté ; il se vengera, si on le profane : telle est la croyance populaire. On se garde donc de brûler ces papiers, surtout de les employer à certains usages que vous devinez. Un jour, un de nos meilleurs convertisseurs (lui-même m'a raconté la chose) est appelé dans une ville encore païenne, à l'extrémité de son district : ses éclaireurs lui avaient donné l'espérance d'une bonne moisson. Il s'installe au cœur de la place, chez un païen bien disposé, et commence ses opérations. Il était là depuis huit jours, quand il lui arriva d'employer par mégarde, à l'usage en question, un papier couvert d'écriture ; jamais un Chinois, même chrétien, n'aurait commis pareil crime. Le papier est aperçu, tiré de l'abîme, montré d'abord à quelques personnes, porté sur la place publique, présenté au tribunal du mandarin ; en un quart d'heure la ville entière est avertie du sacrilège ; on frémit d'indignation et de terreur dans l'attente de la vengeance des esprits. Le papier est mis sur un brancard, porté par les rues et dans les pagodes en expiation : c'est une véritable émeute ; le Père n'a que le temps de fuir secrètement et au plus vite, pour échapper à la fureur populaire. Un catéchiste, resté après lui pour terminer ses affaires, est reconnu, saisi par la foule, condamné, en réparation du forfait à la place de son maître, à manger trois bols... Vous me comprenez, et je n'insiste pas sur les détails de cet horrible supplice 1 Le coupable obtint seulement d'ajouter à chaque bol une forte dose de sel ; il en fut malade six mois. Le plus triste, c'est que le missionnaire tenait le pays, (les notables avaient fait- acte d'adhésion à la nouvelle religion, demandé l'instruction, le baptême,) et que tout est perdu pour le moment dans cette ville ; de dix ans on ne pourra s'y introduire ! ..

A côté de ces tristesses, il est une quantité de choses conso-

lantes ! Nos chrétiens ne sont pas des merveilles ; ce sont tous, sans exception, des âmes vulgaires ; le Chinois n'est pas capable d'élévation et de ce je ne sais quoi de délicat, de noble, qu'on rencontre un peu partout en France dans les vrais chrétiens ; impossible de trouver ici des diucs pieuses, comme vous en avez encore quelques-unes. Mais tous nos chrétiens sont fidllcs, tous ont une confiance absolue au Père ; il n'a qu'un mot à dire, non pas pour en faire des saints, ni pour arracher de leur cœur les péchés ou y planter les vertus, mais pour ramener à la pratique de ses devoirs celui qui les oublierait. On trouve parmi ces nouveaux chrétiens, encore peu imprégnés de l'esprit de foi, bien des misères morales, et c'est de la grosse besogne que le missionnaire doit se contenter de faire ; mais enfin il y a de la besogne. On ne peut pas demander l'idéal à ces pauvres gens ; ils ne sont pas maîtres d'avoir ou de ne pas avoir l'étoffe pour le donner. Si épais que soient nos chrétiens, et si incapables de s'élever, au-dessus du gros rudiment de la vie chrétienne, à l'échelon le plus bas de la perfection, ils ont la foi et la grâce sanctifiante, ils sont le corps mystique de Ji:sus-CiiRiST, l'Eglise catholique. Quoi de plus grand, de plus consolant que cela ? En somme, nous avons matière pour de belles œuvres, et, avec un peu d'observation, on peut toujours trouver sous le travail du prêtre, déjà plein lui-même de ravissants mystères, une vraie germination céleste, qui finira bien par grandir et fructifier quelque jour, dans cent ans, dans deux cents ans, n'importe : l'Eglise est patiente, parce qu'elle est immortelle et sûre de l'avenir !

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