‹ Les chinois chez euxChapitre 13 sur 43 · LETTRE DIXIEME · texte numérisé non relu

LETTRE DIXIEME

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Tsen- Y-Fou, le 6 août 1886.

Cher Monsieur le Doven,

iErnièrement, mon confrère en tournée était dans un hameau à trois lieues d'ici ; il visitait ^^z>^ chrétiens, et leur apportait les sacrements ; son séjour devait durer une semaine ; j'ai profité de son voisinage pour aller le voir à l'œuvre et passer une journée avec lui ; c'était ma première sortie, et j'arrivais pour la clôture de la mission. Mon confrère était reçu chez le plus riche des chrétiens du lieu, un brave cultivateur qui a de quoi loo-er le bon Dieu et le missionnaire. Le Père est installé dans la principale chambre : pas de plafond, on est sous un toit de paille ; pas de fenêtres, on voit par la porte ; murs en tresses de bambous fendus, — des claies de parc à moutons, ce qui du reste est plus commode pour respirer et voir clair ; la porte en même matière, suspendue avec deux gonds en clisses de bambou. Le bon Dieu habite en face, dans la grange, plus commode pour servir de chapelle, mais construite de la même façon. Pour autel, une table de la maison avec nos linges à nous, — une croix, deux chandeliers, deux bouteilles pleines d'eau où trempent des tiges de lis sauvages, trois lithographies coloriées : voilà l'ornementation ! Une cassette lorme le tabernacle ; au-dessus, un chétif baldaquin en indienne, à ramages multicolores, couvre l'autel et fait un fond ; dans la chapelle, des

bancs sur lesquels nos chrétiens se mettent à genoux, pour entendre la messe et chanter leurs prières — ils ne sont jamais assis dans l'église. J'ai passé là une charmante journée !

\'^ous figurez-vous dans un hameau retiré, sauvage, absolument pauvre, ces quelques familles chrétiennes habitant de misérables huttes et adorant, dans leur misère, et au fond de leur solitude, le vrai Dieu ? Pauvres gens ! ils ne sont guère distingués et appétissants à voir ; mais je vous assure que j'ai senti une vive émotion en les voyant réunis autour de nous, dans cette misérable grange en roseaux où mon confrère disait la messe, et priant, dans leur simplicité et leur sincérité, le Dieu que nous venons leur prêcher de si loin. Nous visitons quelques familles à domicile ; les chrétiens viennent nous faire le salut chinois à deux genoux ; nous assistons à leurs prières dans la chapelle : baptêmes, communion générale, sermon, catéchisme, bénédiction des enfants ; promenade dans un bois \oisin, où nous accompagnent les hommes et les enfants ; nous y cueillons d'immenses lis sauvages ; j'en ai mesuré un dont la tige avait huit pieds de haut et une belle touffe de fleurs de vingt centimètres chacune. L'après-midi, les femmes préparent pour les deux Pères un beau repas composé de tout ce qu'elles ont trouvé de mieux ; la chrétienté au grand complet et debout autour de nous, pour constater l'honneur que l'on fait à la cuisine chinoise : c'est l'usage. Pendant que nous mangeons, deux des plus notables nous éventent avec force cérémonies. Pour moi qui suis novice, j'avais assez de mal à faire honneur aux mets étranges qu'on nous servait : lardons gras dans leur jus, graines germées frites, courges vertes cuites à l'eau, fricassée de vers à soie. Heurs de lis cuites à la graisse après déHoraison, oreilles de bois (champignon des arbres), tiges naissantes et encore tendres de bambous, et, au milieu de tout cela,

une belle poule à peau noire, triomphalement installée dans son bouillon. Je tapai sur la poule, et laissai à mon confrère le soin de déguster les autres plats. Enfin le repas s'est terminé par ma distribution d'images, qui a produit, parmi cette colonie, un enthousiasme inénarrable !

Dans chaque famille convertie, nous donnons trois images : un Christ en croix, une Vierge et quelque autre ; c'est pour remplacer l'église, que ces chrétiens si déshérités n'ont pas pendant toute l'année. Ils viennent à Tsen-Y aux fêtes ; mais c'est loin, et les femmes, avec leurs petits pieds, ne voyagent jamais. Chaque matin, chaque soir, surtout chaque dimanche, ils s'agenouillent devant leurs images, pour chanter leurs prières, car ils ne peuvent prier qu'en chantant. Ils ont une vie dont vous ne pouvez imaginer la tristesse ; leurs seuls jours de joie sont ces quelques jours que nous passons tous les ans avec eux. Ils sont tous pauvres, et la plupart très pauvres ; les seuls objets tant soit peu réjouissants que l'œil rencontre dans leur misérable cabane, ce sont nos images ; elles ont pour eux un prix infini, et ils les entourent d'un respect, d'une précaution incroyables. Des images d'Epinal à un sou ! Ils sont fiers de leurs missionnaires, et honorés de les posséder quelquefois parmi eux ; ils les regardent comme des personnages superéminents. Leur foi n'est pas très éclairée, ni leur piété fort avancée, mais ils font ce qu'ils peuvent ; ils ont quitté les vices et les superstitions des païens, sont très honnêtes, très unis entre eux ; l'esprit chrétien et surnaturel ne les pénètre que lentement ; même après une conversion sincère, ils n'ont pas de suite l'intelligence du christianisme et les sentiments qui sont vulgaires en France. Ils sont résignés à leur pauvreté ; si la richesse a sur eux un ascendant étonnant, ce n'est pas qu'ils la convoitent ; mais un homme riche leur impose, et obtient d'em-

blée leurs respects. Il a fallu du temps, des explications, pour leur faire avaler cette simple vérité : que Notre-Seîgneur a été condamné à mort comme un criminel ; pourtant cela est conquis, malgré que ce soit encore le scandale des païens, comme autrefois. Ils aiment beaucoup les crucifix, les images de Notre-Seigneur en croix : mais celles qui représentent à ses côtés deux larrons sont peu goûtées ; ces larrons les humilient, surtout quand les païens leur en demandent explication. Les nouveaux chrétiens ont beaucoup de peine à trouver touchante, et même à admettre l'humble naissance de Notre- Seigneur, sa vie de travail et de peine. Comprenez-vous ce qu'on veut dire quand on affirme que l'humilité est une vertu propre au christianisme, et inconnue, incomprise de toute autre religion ? — A Tchen-Kia-Pa, mon confrère, faisant le catéchisme, interroge un chrétien sur la vie de Notre-Seigneur : « Était- il riche ou pauvre ? » -—Le chrétien sait bien que Notre-Seigneur était pauvre, on le lui a tant dit ! mais il n'ose l'avouer, c'est si humiliant ! Il répond : i Ni riche, ni pauvre, il avait de quoi vivre ! » Le missionnaire rectifie ses idées ; mais le brave homme, qui accepte la pauvreté pour lui-même, ne voudrait pas l'accepter pour Notre-Seigneur ; il avait une peur instinctive de faire peine et honte au missionnaire en lui disant que Notre-Seigneur a été pauvre. Enfin, j'ai quitté ce hameau, tout ému de la bonne volonté et du bon cœur de ces braves gens ; j'ai encore dans l'âme le sourire sympathique avec lequel ils nous regardaient, et qui semblait dire : Si beaucoup d'autres ne veulent pas vous entendre, nous, du moins, nous sommes vos enfants ; nous avons le même cœur, la même foi, la même espérance que vous, nous tâchons de compenser les sacrifices que vous avez faits pour nous sauver.

Je rentre à Tsen-y-Fou, tandis que mon ^confrère est appelé

plus loin, pour assister à la mort d'une pauvre femme. Vous comprenez que la plupart de nos chrétiens meurent sans sacrements, faute de prêtres ; mais, dans chaque chrétienté, un brave homme, plus instruit sur la doctrine, les assiste à la mort, leur fait faire les prières, l'acte de contrition, leur donne, enfin, tous les secours spirituels qui n'exigent pas la présence du prêtre ; le bon Dieu a des miséricordes, et je ne puis croire que l'acte de contrition soit si difficile, quand il est si souvent nécessaire. Mon confrère emporte avec lui le saint Viatique, et arrive auprès de la mourante, la confesse, juge nécessaire d'attendre au lendemain matin pour la communier. Représentez-vous cette situation : porter le Saint-Sacrement, voyager, causer avec les gens, manger, ranger son petit paquet, tout cela avec le Saint-Sacrement sur sa poitrine. Le soir, avant de se coucher, il l'enferme dans une valise propre qu'il place sur sa table, et il se couche auprès, là, dans la même chambre, jusqu'à ce qu'enfin, le lendemain, il puisse administrer sa bonne femme, qui fait une mort édifiante. Ces pauvres gens meurent toujours heureux, consolés, quand ils sont assistés par le missionnaire. Dans le même pays, il avait une affaire à éclaircir : un mois auparavant, une femm.e mourait ; elle était chrétienne, mais catéchumène non baptisée ; le missionnaire n'avait pu être averti ; le catéchiste lui-même était arrivé trop tard, elle venait de mourir. La famille réclamait le corps, pour l'enterrer avec les superstitions païennes, réclamation que les païens ne font jamais s'il s'agit d'un mort baptisé ; les chrétiens du lieu voulaient l'enterrer chrétiennement ; le catéchiste accourt, et, pour trancher la question, baptise la bonne femme après sa mort et l'enterre chrétiennement. Le missionnaire a vent de l'affaire à son passage, et interroge le catéchiste, qui répond : « Que voulezvous. Père ? peut-être n'était-elle pas morte tout à fait ! »

La semaine dernière, nouvelle excursion chez nos chrétiens. Mon confrère terminait une station à Yuen-Tan-Kéou, à quatre lieues d'ici ; je suis allé passer deux jours avec lui. J'arrivai sur ma mule, précédé d'un guide ; les chrétiens réunis m'attendaient, et aussitôt les salutations d'usage, on se mit à table ; nous avions au moins un mets français de ma façon, la soupe à l'oignon ; tout le monde en raffole, et me décerne le titre de bienfaiteiir de V humanité ! A Yuen- Tan-Kéou, j'ai baptisé trois petites filles, Marthe, Marie, Agathe; cette dernière, pauvre enfant vendue par ses parents païens ! elle est toute gentille, très douce, avec un air pensif et mélancolique qui lui va bien ; c'est presque le seul charme que possèdent les enfants chinois, car ils ne sont pas folâtres, espiègles et tapageurs comme ceux de France. J'avais d'abord marchandé une autre petite fille, et on devait nous la donner pour notre orphelinat ; mais la mère s'est avisée de consulter un bonze-sorcier, qui lui déclara que le sort de sa fille était funeste ; en conséquence, la malheureuse femme jeta son enfant à la rivière, donnant ainsi vraiment raison au sorcier. Marthe, Marie et Agathe vont être placées dans notre orphelinat, où déjà nous avons une vingtaine de filles dirigées par deux vierges chrétiennes ; elles apprendront le signe de la croix, les prières, et seront élevées chrétiennement, si la persécution ne vient pas ruiner nos chères œuvres. Quand ces pauvres abandonnées auront treize ans, on les mariera avec des chrétiens, pour fonder de nouvelles familles fidèles : voilà une de nos industries pour recruter et grossir le troupeau. Nous achetons, nous recueillons, nous ramassons de ces malheureux enfants, filles et garçons, autant que notre pauvreté nous permet d'en nourrir ; ils comptent pour beaucoup dans nos espérances d'avenir, en même temps que leurs prières naïves, leur innocence, et la grâce de Dieu jetée dans leur cœur, sont, dans le pré-

sent, notre consolation et la joie de notre âme ; car, enfin, ils sont les prémices de ce peuple si éloigné encore de l'Évangile, et nous ne

KOUY-TGHÉOU. — Tombeau de Mgr Albrand.

pouvons rien trouver de meilleur à offrir à Dieu que la pureté de leur cœur. Nos œuvres d'enfants sont, du reste, non seulement les plus attachantes par leur nature même, mais encore celles qui répon-

dent le mieux aux désirs et aux eflorts de notre zèle. Les adultes que nous convertissons sont fidèles sans doute, pas un n'oublie ses devoirs, grâce à Dieu ; mais, formés dans le paganisme, ils en conservent plus ou moins l'esprit et la grossièreté ; il faut attendre la deuxième génération élevée dans la foi, ou prendre les enfants de païens dès le berceau, pour obtenir d'eux un peu de piété, quelque chose de cette délicatesse de sentiments que l'Évangile doit nécessairement produire dans les cœurs où il est implanté. C'est frappant : une fois chrétiennes, les familles se transforment tout doucement, quittent les idées, les mœurs du paganisme, pour prendre l'esprit du christianisme et en pratiquer les vertus. Quelle joie pour nous de voir ainsi le règne de Dieu s installer peu à peu, d'assister à sa naissance, de suivre de l'œil ses progrès, de recueillir ses premiers fruits !

Sur le soir — n'oubliez pas que nous sommes toujours à Yuen- Tan-Kéou — en attendant la prière et l'instruction, les chrétiens se réunissent chez le Pcre spirituel et causent avec lui ; naturellement le Père spii'ituel s'efforce de les intéresser pour se les attacher, produire un peu d'union entre eux, donner quelque charme à son passage et à leurs assemblées religieuses, leur laisser des souvenirs heureux. Des jeux, il n'y faut pas songer : le Chinois ne joue pas ; je fais une nouvelle distribution d'images ; mon confrère a un prisme en cristal qui décompose les couleurs, une jumelle de théâtre qui rapproche assez bien, un stéréoscope avec des vues prises en Europe, enfin une tabatière à musique ; ces quatre objets le suivent en campagne pour récréer les chrétiens, et ce sont toujours des surprises, des admirations ! Il faut si peu de chose pour amuser ces pauvres gens qui n'ont jamais rien vu ! Les païens aussi viennent regarder, mais avec timidité ; ils sentent que les chrétiens forment une famille.

et qu'eux autres n'en sont pas ; nous faisons de notre mieux pour les attirer, et une simple curiosité est souvent l'occasion d'un pcurparler qui aura des conséquences. En voici un exemple : pendant son séjour à Yuen-Tan-Kéou,mon confrère voit venir un petit garçon de quinze ans, enfant de païens, meilleure figure et meilleur regard que n'ont d'ordinaire les païens (ce n'est pas de l'imagination, la vie chrétienne change la figure, les yeux surtout ; nos fidèles sont plus délicats, plus avenants, plus doux, moins hagards, moins haineux, moins repoussants). Cet enfant venait voir les objets européens du Père ; puis, au moment de la prière et de l'instruction, il se tenait debout, au seuil de la porte, écoutant, ne quittant pas le missionnaire des yeux, tout cela avec un petit air mélancolique et doux qui donne de l'espérance. Le troisième jour, il apporte au Père des pommes du pays ; ce n'est pas fameux, mais, faute de mieux, cela se mange, et, comme dit le confrère, après dix ans de mission, quand on a bien oublié le goût des pommes françaises, on trouve celles-là passables. Chaque jour le petit garçon apporte des pommes, assiste à tous les exercices, et suit le Père partout. Le soir de mon passage, pour divertir les chrétiens, nous allons avec eux, à la lanterne, faire dans un fossé une pêche aux crabes — les écrevisses du pays : le petit garçon en est ; enfin il nous dévore des yeux ; on voit que ce pauvre enfant est travaillé, travaillé en dedans, par quelque chose de vraiment surnaturel. Le mardi 25 je devais revenir ; nous mangeons à trois heures, chez un des chrétiens du lieu ; le petit garçon nous y suit et nous regarde toujours. Je dis au confrère : « Je voudrais bien, avant mon départ, que vous pussiez un peu briser la glace et lui adresser quelques paroles ; cet enfant m'intéresse !» — « Je vais essayer, répond le confrère, on sent que la grâce le poursuit ; c'est une vraie vocation à la foi ; j'ai attendu pour laisser le travail se faire tout seul ; je vais

voir ! » — Notre repas terminé, les chrétiens prennent le leur ; nous nous asseyons sur une pierre devant la maison ; le petit garçon nous suit, se tient près de nous à quelques pas, adossé contre un arbre, nous regardant et nous regardant toujours. Mon confrère l'appelle, il approche en rougissant, mais avec un plaisir visible ; à l'interrogatoire qui lui est fait, non sans précautions oratoires, il répond qu'il pense à se faire chrétien, que c'est bien son envie, que ses parents sont païens et n'y consentiront probablement pas ; toutefois, il n'en sait rien. Le Père ne le presse pas, car l'enfant est trop jeune, et l'autorité des parents trop absolue en Chine (tous droits, même celui de vie et de mort, celui de vendre, de chasser, d'abandonner, etc.) pour qu'on puisse l'accepter avant son mariage, contre le gré de son père ; mais il l'exhorte doucement à fréquenter les chrétiens, à adorer leur Dieu dans son cœur, à prier, à vivre pur, en s'abstenant des vices et, autant que possible, des superstitions des païens, enfin de demander à Dieu d'aplanir les difficultés. L'enfant a écouté tout cela, a promis de le faire, a continué de venir, sans pourtant se mêler aux chrétiens, par crainte de ses parents. Mon confrère a dû partir sans avoir fait davantage, mais il a donné le mot aux chrétiens pour veiller sur lui, le laisser venir à eux, se prêter à l'instruire, et, en cas de maladie, ne pas le laisser mourir sans baptême. La grâce du bon Dieu est là qui fera lentement son œuvre. Que de chrétiens en France, dont la grâce tourmente et travaille ainsi le cœur, et qui luttent contre elle ! Mais enfin son travail n'est pas perdu ; un jour ou l'autre l'âme se laisse abattre.

Voilà nos fêtes, cher Monsieur le Doyen, voilà nos joies, nos consolations ! S'il est dans notre vie des misères, des souffrances physiques ou morales, croyez-le, il n'y a ni tristesse ni regret dans notre

cœur ; et pour moi, bien qu'ayant laissé en France des affections précieuses, des souvenirs qui me sont plus chers aujourd'hui que jamais, je suis heureux d'avoir pris ce fardeau, et de m'étre mis au service de l'Évangile dans ces malheureux pays.

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