LETTRE ONZIEME
Tsen-y Fou, le i6 septembre 1876 Cher monsieur le Doyen,
;Eruis ma dernière lettre, il nous est venu de la capitale un missionnaire, délégué par Monseigneur, pour donner la Confirmation dans nos parages. Avant la Confirmation, pèlerinage à Long-Pin, sur la tombe de Pierre Où, chrétien décapité pour la foi vers 18 14 ; c'est le martyr de Tsen-y- P'ou ; nos chrétiens de cette région ont confiance en lui et vont à son tombeau ; le procès de sa béatification s'instruit à Rome. Les restes de ce brave chrétien reposent auprès d'un gros village qui ne compte pas de chrétiens ; il y en avait autrefois ; la rébellion a tout détruit : village et habitants, chrétiens et païens. Après la rébellion, les païens ont repeuplé; une petite colonie de chrétiens s'est reconstituée aussi,à trois quarts de lieue de là ; elle forme un hameau entièrement chrétien et qui grossit. Le tombeau de notre martyr est sur une colline, entouré d'une foule de monuments païens, ne se distinguant d'eux par aucun signe : un gros tertre rond en terre, soutenu par un mur de pierres sèches. Il s'agissait de le retrouver, au milieu de ces tombeaux couverts de grandes herbes et de broussailles ; heureusement Mgr Faurie, qui l'avait visité en 1866 et se proposait de le faire restaurer, a laissé dans ses notes quelques indications. Nous trouvons cà peu près la place, mais nous hésitons entre trois sépultures ; après de
longues et minutieuses investigations, nous avons reconnu celle cle notre martyr, à une croix que Mgr Faurie dit avoir gravée avec son couteau sur une pierre du mur. Grâce à cela, nous avons pu faire à coup sûr nos dévotions. Ces martyrs de Chine ont été des gens simples, peu distingués selon le monde, pas même bien raffinés en spiritualité ; ils ont fait peu de bruit, et ne seront jamais célèbres ; mais ils sont transfigurés dans la gloire du Ciel, et certainement il est avantageux de les prier et de leur recommander nos œuvres et nos affections. J'ai eu, devant ce tombeau, une pensée pour vous tous; nos martyrs, étant moins invoqués que ceux de France, ont donc aussi moins de besogne, et doivent tenir à honneur d'exaucer les quelques prières qui s'adressent à eux. Je cueille sur le tertre quelques branchettes, puis nous allons loger chez les chrétiens du hameau, descendants eux-mêmes d'un confesseur de la foi, compagnon de captivité de Pierre Où. Lui, mourut en prison vers 1812, et sa tombe est gardée par les gens du hameau.
Nous revenons à Tsen-Y : Assomption, grande fête compliquée de Confirmation ! Les chrétiens arrivent de huit à dix lieues à la ronde ; notre maison est pleine de monde ; heureusement il fait chaud, même la nuit, car ils dorment partout, à terre, sur les pavés ; du reste, ils n'ont pîs de beaux habits à gâter. Les pétardi jouent, comme toujours, un grand rôle dans la fête extérieure, A midi, les gens viennent dans notre jardin ; les vieux et les jeunes courent deux à deux, à qui arrivera le premier d'un bout à l'autre d'une longue allée ; le vainqueur reçoit de nous une pâtisserie achetée pour la circonstance. Les païens n'ont presque pas de jeux, et ne comprennent guère nos amusements ; mais, en se faisant chrétien, le Chinois devient un peu Français, moins mélancolique, moins sauvage, plus gai, plus franc, plus avenant ; c'est ainsi que la religion chrétienne
est le meilleur précurseur, le seul introducteur possible de la civilisation et des idées européennes parmi ces peuples qu'elle prend par le dedans, qu'elle amène peu à peu, sans rien brusquer, à des manières de penser et de faire plus conformes à celles de l'Europe. A ce propos, vous trouverez dans les journaux des détails sur ce qui se passe au Japon : tout en bâillonnant les missionnaires catholiques, le gouvernement japonais adopte les usages, les industries, l'organisation administrative de l'Europe, y compris la presse libre, l'artillerie, les costumes, la poste, etc. Pays curieux, où la civilisation entre par la queue, commence par les conséquences, et même par les abus, au lieu de commencer par les principes ! Attendons ce que cela produira, et, si nous vivons, nous en entendrons parler. J'aime mieux le système chinois : on n'a encore laissé pénétrer que l'Évangile, il a passé en dépit des persécutions ; en sorte que la civilisation européenne survenant trouvera l'Évangile déjà installé partout, sinon vainqueur.
Pour christianiser ce pays, une besogne formidable est à faire ; on va doucement, mais on avance, on prend position, et, dans un avenir qu'on peut prévoir, tous les Chinois auront entendu parler du christianisme ; ils auront été mis en mesure de savoir ce qu'il est, et de sortir, par la conversion ou l'endurcisseffient, de l'ignorance invincible. Que la France ait alors la paix, la puissance, un gouvernement chrétien ; qu'elle ait affaire à ces peuples, et impose une organisation chrétienne et propre à christianiser la contrée, il sera temps ; aujourd'hui, ce n'est encore que l'heure de travailler à préparer cela de très loin, nous ici et vous là-bas. Quand verrons-nous l'aurore de ce jour si désiré, où les deux travaux corrélatifs de la Pro\idence, l'évangélisation des peuples restés païens et la régénération de la France ou mieux de l'Europe catholique se seront unis
pour former le règne de Dieu sur la terre ? Maintenant, et de longtemps encore, la poire n est pas mûre, il faut se résigner à un labeur ingrat et stérile en résultats immédiats.
Une remarque que je vous ai déjà faite, je crois, et que mes observations quotidiennes confirment de plus en plus, c'est celle-ci : nos chrétiens, sans être plus beaux, plus distingués ni plus savants que les païens, ont meilleure figure, meilleur regard, meilleur sourire, quelque chose de plus affable, de plus délicat, de plus prévenant, de moins rustre, de moins sauvage ; cependant, nous ne faisons directement, pour les civiliser, rien autre chose que leur donner la foi et la vie chrétienne.
Les païens, même lettrés, même polis, même sympathiques et amis, ont un air faux, dur et froid ; on ne lit pas dans leurs yeux, on ne voit pas dans le fond de leur âme. Avant de me quitter, mon confrère m'a conduit chez le gros mandarin de la ville, homme bienveillant, aussi distingué que peut l'être un Chinois païen : quarante ans, plein de force et de santé, pas plus disgracieux qu'un autre, honnête homme comme l'est un païen. Je le regardais, pendant que nous étions avec lui et qu'il nous montrait sa maison, une belle maison poztr le pays : des yeux farouches qui ne vous disent rien ; une figure sans douceur et sans amabilité ; un sourire sec, incapable de se communiquer ; une parole dure , même quand il fait des politesses ; rien, mais rien du tout qui aille au cœur ou qui paraisse en venir ; il nous interroge curieusement sur l'Europe, mais on ne sent que la curiosité sans intérêt, et on est plutôt porté à ne pas répondre ou à parler d'autre chose. Au contraire, je l'ai remarqué dans mon dernier voyage, et chaque fois qu'allant voir des malades j'ai logé dans des chrétientés, nos chrétiens, pour la plupart ouvriers et cultivateurs de la classe infime, ont dans la physionomie, dans le
sourire et la voix, un je ne sais quoi de plus apprivoisé qui fait reconnaître en eux des frères. Il faut voir avec quel respect presque humiliant pour nous ils nous reçoivent et nous traitent, et comme ils sont fiers devant les païens d'avoir leurs missionnaires parmi eux en visite ! On sent que leur âme et tout ce qu'il y a de plus intime en eux est intéressé à être pris et adouci par quelque chose de supérieur, et que nous ne sommes pas des maîtres à leurs yeux. Je n'exagère pas, la remarque est frappante. Si ce sont de vieux chrétiens, c'est-à-dire baptisés à la naissance, et surtout des enfants de chrétiens, c'est un plaisir de voir quelle fête votre arrivée cause au logis : tous les gens accourent vous faire le salut à genoux, la marmaille n'a pas peur d'approcher et de sourire au Père ; les femmes, qui doivent se retirer aussitôt après avoir salué, ont soin de regarder par une porte entre-bâillée ou à travers une cloison ; la poule est tuée : vous pouvez prendre tout ce qui est dans la maison, c està-dire pas grand'chose ! Si vous offrez des sapèques pour payer votre dépense, on refusera obstinément, et avec une sorte de fierté de bon aloi. Tout cela sent la délicatesse chrétienne qui entre petit à petit dans les mœurs ; c'est la civilisation qui germe et commence de la seule manière possible et vraie, par le cœur.
Une historiette à ce sujet ; l'aventure m'est arrivée à Lo-Min- Chen. Lo-Min-Chenestà neuf lieues d'ici ; j'enfourche ma mule, me voilà parti. C'est la saison la plus chaude de l'année, — trente-cinq degrés ; — on fait partout la moisson du riz ; les chemins sont affreux : à chaque instant, ma mule saute des trous, grimpe des rochers en escaliers de cinquante centimètres, quand la route est bien tracée ; toujours sur le qui- vive, de peur que la pauvre bête, venant à glisser, ne vous envoie piquer une tête dans la rizière, c'est-à-dire dans une immense mare d'eau bourbeuse, qui borde le sentier des deux côtés,
dans laquelle pousse le riz ; ces mares forment le long des versants, jusqu'à mi-côte, des champs échelonnés les uns au-dessus des autres en amphithéâtre. J'arrive de nuit, trempé par la rosée ; je trouve mon malade, un homme de trente ans, dans un taudis auquel rien ne saurait être comparé en France, parmi les hangars les plus misérables : un toit rustique en paille de maïs soutenu par des gaules en bambou ; des murs de fagots reliés par des gaules et qui n'atteignent pas la toiture, en sorte que le vent vient tout autour et partout ; la porte se ferme au moyen d'un fagot plus large et plus mince ; au milieu de l'appartement, un tas de cendres chaudes, une bouilloire en terre ; quatre ou cinq instruments de ménage ou de culture dressés contre le mur ; dans le fond, sur des planches couvertes de paille, mon pauvre malade, habillé de ses loques, se garant contre le froid de la nuit et les variations assez sensibles de température avec un grand morceau de toile bleue percé à jour et sale ! mais sale ! et odorant ! Son chapelet (tous nos chrétiens ont un chapelet) est pendu près de lui, à la gaule qui sert de colonne et à portée de sa main. Je le trouve en délire, ne disant plus que des bêtises incohérentes ; j'attends qu'il se calme un peu ; il finit pas comprendre que le Pcre vient pour le confesser. Il raconte qu'il a vu le diable, que le diable vient à chaque instant l'ennuyer, et il se met à pleurer en disant : — « Mon Dieu, quel malheur ! je vais mourir, et je n'irai pas au Ciel, je ne puis pas me confesser ! » — Ses paroles sont entrecoupées, car il parle difficilement. Je le confesse tant bien que mal et je l'extrémise ; il est minuit, je vais dormir dans une maison voisine, entortillé dans ma couverture de cheval, sur de la paille ; le lendemain matin je reviens. Je le trouve mieux et parlant ; il veut se reconfesser ; puis il me raconte qu'il a vu le diable toute la nuit : le diable voulait le prendre, lui disait qu'il n'irait pas au Ciel. Je le ras-
sure, lui défends d'ajouter foi aux menaces du diable et d'avoir peur. Alors il me dit, et voilà ce qui vous montrera la confiance de ces pauvres gens en nous, l'ascendant que Dieu nous donne sur eux et l'action sensible de la grâce : — « Père, quand tu es ici, je n'ai pas peur, je suis sûr que j'irai au Ciel ; mais, dès que tu t'en vas, je vois le diable et je suis tourmenté ! » — Croyez-vous qu'on puisse n'être pas touché d'un pareil langage ?
Tous nos chrétiens mourants disent et éprouvent la même chose ; le prêtre est-il présent, ils meurent tranquilles et rassurés, n'imaginant pas qu'ils puissent aller en enfer ; sinon le diable, qui est ici le grand propriétaire du pays, leur fait payer leur qualité de chrétiens. J'avais entendu raconter cela, mais c'est la première fois que je constate le fait par moi-même. Pour ces bonnes gens, ce que le prêtre a dit, c'est le bon Dieu qui l'a dit ; il n'y a rien à opposer, ils ne pensent même pas que l'on en puisse douter. Je promets donc le Ciel à mon bonhomme, qui est enchanté et me dit : — « Père, c'est beau, n'est-ce pas, le Ciel ? — Certainement. — Y a-t-il de belles maisons ? — Bien sûr. — Couvertes en tuiles, avec de belles colonnes peintes ? — Bien sûr. — J'irai, n'est-ce pas. Père ? — Certainement ; tu crois ce que je te dis ? — Oui, Père. — Eh bien, je te dis de croire que tu iras au Ciel. » Et le voilà content. Quant aux maisons couvertes en tuiles et à colonnes, vous comprenez que je n'allais pas empêcher l'imagination de ce pauvre garçon de se représenter à sa manière ce que l'œil de l'homme n'a pas vu, et lui donner des joies du Ciel une idée abstraite au-dessus de sa portée ; le bon Dieu saura mieux que moi compléter son éducation là-haut.
Mon ami de Lo-Min-Chen m'a légué quelques punaises ; c'est le ôoni du missionnaire ! Au moment où je termine cette lettre, il est dix heures du soir ; les loups hurlent dans la montagne ; leur cri
est affreux et sinistre, jamais je ne l'avais entendu de si près, il me glace le sang. Ils sont à moins d'un demi- kilomètre en face de ma chambre, au milieu des tombeaux païens qu'ils fouillent pour déterrer les cadavres. Souvent, ils viennent par bande, enlèvent les enfants qui s'amusent dans les broussailles, et s'avancent audacieusement jusqu'aux premières maisons de la ville...
Les "hinois chez eux.
Ll'TPRl'. DOUZIEME.
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Tsen-y-Fou, le 17 septembre 1876.
Cher Monsieur (i),
■'Ai été bien heureux de recevoir votre lettre, et de constater, pour ainsi dire pièces en mains, que mon souvenir n'est pas complètement effacé là-bas. Vous savez quelles raisons j'ai moi-même d'être souvent à R*** ; de tous mes devoirs, il n'en est pas auquel je sois moins tenté de manquer. Votre lettre me prouve encore — je le savais déjà — que vous êtes du nombre de ces chers amis qui sont une extension de ma famille. Laissez moi vous féliciter sincèrement d'appartenir à cette petite armée de fidèles que Uieu s'est réservée à notre lamentable époque. et qu'il lèvera quand le temps sera venu ; elle est peu nombreuse, elle se raréfie de plus en plus, mais ce sont les soldats de Gédéon, ils ont avec eux la certitude de la vérité, le germe de la vie, l'assurance de la victoire.
Les journaux, qui passent ici par intervalles fort éloignés, nous mettent au courant des affaires de France : quand les nouvelles nous arrivent, elles sont déjà de l'histoire, mais je vous laisse à penser avec quel intérêt nous les dévorons, aujourd'hui surtout que la situation de notre pauvre pays est si étrange, si malsaine, si incapable de durer. Chaque fois, nous ne manquons pas de dire : Quels changements allons-nous apprendre ? En trois mois, par le temps qui
I. M. X..., fervent chrétien d'une paroisse du diocèse de Beauvais.
court, il y a de la place pour plusieurs révolutions. — Evidemment, on est sur une pente, et on ira jusqu'au fond ; les peuples sont des personnes morales qui ont leurs maladies et leurs crises comme nous ; ces maladies peuvent finir, mais il faut qu'elles aient leur cours, et qu'on laisse à leurs phases diverses le temps de se produire. Aussi, je n'ai jamais pensé que la France pût revenir à la santé avant quelques générations, cent ans, cent cinquante ans, ni que même un bon gouvernement pût la ramener si vite dans sa voie. C'est sans doute pour cela que Dieu, qui semble vouloir la guérison de la France, ne lui donne pas encore ce bon gouvernement, et choisit d'autres moyens pour exaucer les prières des catholiques. Du reste, il suffit de connaître un peu les principes du gouvernement de Dieu sur le monde, et la marche de la Providence dans [le passé, pour affirmer, et jurer au besoin, que toutes ces démolitions criminelles sont destinées, dans le plan divin, à produire le bien de l'Eglise et le salut de la société. En attendant, c'est un triste spectacle de voir ce qui se passe en Europe ; notre pauvre France, comme ils vont l'arranger ! Dans quel état elle sortira de leurs mains! Et combien il en coûtera de travaux, de prières, de larmes, d'expiations aux âmes fidèles et au sacerdoce, quand le temps sera venu de réparer ces ruines !
Pendant que vous assistez à la démolition de la société chrétienne là-bas, nous, ici, nous tâchons de bâtir, lentement, hélas ! et avec beaucoup de chances d'être démolis. Que de temps et de travaux aussi faudra- t-il pour faire fleurir une civilisation chrétienne en Chine, et incorporer à l'Eglise ces peuples immenses ! Plus de temps encore qu'à la France pour revenir à son état normal ;et, cependant, la France est bien bas, bien déchue de son esprit chrétien, bien démoralisée sous le rapport àç.'-, principes et de la vie intellectuelle, bien difficile à ramener ; mais la France possède Xciof/c, les éléi)ients
d'une vraie société catholique, un sol et une nature constitués ad hoc ; nos radicaux ne détruiront jamais cela, puisque, pour tromper et pervertir le peuple, eux-mêmes ont besoin de faire appel à des principes vrais mal appliqués, à des sentiments généreux mal dirigés. Ce qui reste de ressources dans nos pays chrétiens, malgré la révolution qui les travaille, on ne peut le comprendre pleinement, d'une manière saisissante, que par le contraste, et quand on a vu, comme second terme de comparaison, les malheureux peuples restés dans l'abrutissement du paganisme. L'Extrême-Orient, et la Chine plus peut-être que toute autre nation, est un spécimen singulièrement remarquable du genre. J'espère, certes, que nous en viendrons à bout ; je dis nous, car, d ins deux ou trois siècles, ce sera encore noîis qui travaillerons ici ; j'espère que l'Evangile y triomphera, et que l'Eglise sera établie maîtresse du pays ; c'est parce que j'ai cette espérance que j'y suis venu et compte y mourir ; mais nous ne sommes pas au bout, et il faudrait faire tout un livre de philosophie pour exposer, dans sa profondeur et son étendue, le genre de difficultés ou plutôt la grande difficulté qui rend et rendra si lente, si pénible, V installation du christianisme, sur ce terrain, à l 'état de société.
Tout est païen, non seulement les âmes, mais le sang, l'atmosphère, le sol ; le démon, depuis si longtemps propriétaire tranquille, s'est attaché à tout, même à la nature physique ; il semble avoir donné aux hommes un double péché originel, et aux choses une force de résistance à la grâce. Je crois à la parole de Tertullien parlant de rame natnrellancnt chrétienne, même dans les païens ; ici, comme partout, le missionnaire entend souvent, au fond des pensées du païen, l'âme naturellement chrétienne qui dépose en faveur de l'Evangile. Mais, à côté de la nature qui aurait tendance à se retourner vers Dieu, à reconnaître le christianisme comme l'éternelle vérité
« éclairant tout homme venant en ce monde », l'âme des païens contient ce venin d'idolâtrie que le démon y a injecté, pas à la superficie mais au fond, et qui souille tout. Nos chrétiens eux-mêmes, en
Mgr Faurie, éveque d'Apollonie, vicaire apostolique j du Kouy-Tchéou (1860-1871). (V. p. Si.)
recevant le baptême et la grâce, ne sont pas à jamais et entièrement délivrés de ce venin ; ils mettent du temps à prendre dans sa perfection l'esprit du christianisme, ils se ressentent toujours de la source
OÙ ils ont puisé leur sang, du milieu où nous ne pouvons les empêcher de vivre.
Il y a une phrase de votre lettre à laquelle je voudrais avoir le temps de répondre en détail et en pesant mes appréciations, mais je n'ai pas ce temps, et il faudrait un volume : « Nous avons peine à comprendre, dites-vous, qu'une nation qui passe, comme la Chine, pour avoir été le berceau de tant d'arts et de sciences, en soit déchue à ce point ; c'est le secret de Dieu, ajoutez-vous, et du train où vont les choses en Europe, peut-être vos Chinois, sous l'impulsion de tant de missionnaires, vont-ils voir leur antique splendeur revenir, tandis que nous allons déchoir, etc. » — Ah bien oui ! la civilisation, l'antique splendeur, les arts et les sciences en Chine, parlons-en ! Mes confrères et moi, nous aimons certes les âmes de nos pauvres Chinois, nous aurions donné plus que notre vie, si nous avions eu plus à leur donner ; mais enfin, nous les voyons tels qu'ils sont ; or, croyez-moi, croyez-en notre expérience à tous, leur état, et leur état antique, de temps immémorial, c'est V abrutissement de la plupart des plus nobles facultés de l'homme, et les missionnaires de l'Extrême- Orient se tordent quand on leur parle des civilisations de l'Inde et de la Chine. Depuis longtemps, pour déprécier l'Église catholique, les rationalistes ont cette tactique de venir chercher par ici des civilisations imaginaires ; ils font de leurs prétendues découvertes un argument contre l'Église, crient bien haut qu'elle n'a pas le monopole d'avoir civilisé l'homme, formé des sociétés florissantes, inspiré les beaux travaux de l'intelligence, en particulier la philosophie et les sciences. A quels cieux n'a-t-on pas exalté les philosophes de l'Inde et de la Chine, le pauvre Confucius, par exemple, qui doit bien rire aujourd'hui sur ses tisons en voyant sa morale comparée à celle de l'Évangile ! A priori, avant d'avoir vu la Chine et causé
à Paris avec des hommes qui l'ont habitée et pratiquée longtemps, cette thèse de la civilisation chinoise me répugnait profondément ; en vertu des principes, et par la seule force du raisonnement, je pensais : « La foi est nécessaire à l'homme pour l'empêcher de déraisonner, à plus forte raison pour le préserver d'erreur et de crime, lui procurer un état social florissant, l'empêcher de faire fausse route sur le chemin du progrès, le conduire à une vraie civilisation. Comment croire qu'une société païenne, livrée à la superstition et à toutes les erreurs dogmatiques et morales, ait cependant une civilisation passable, et que nos sociétés chrétiennes puissent lui envier qtielqiie chose ? »
Maintenant, j'ai commencé à voir par moi-même, j'ai surtout entendu bien des hommes qui ont vu et jugé à fond : la civilisation actuelle de la Chine est ce qu'elle a toujours été, depuis au moins deux mille cinq cents ans, car c'est un pays immobile dans ses usages, et qui se refuse aux innovations ; et puis, il reste des documents innombrables, en tout genre, pour attester que la Chine a gardé le statu quo. Or, sa civilisation actuelle, à peu près à tous les points de vue, est une monstruosité, non seulement anti-chrétienne, mais antihumaine. Le temps seul me manque pour vous le montrer en détail. Quelques indications très sommaires.
Le premier élément, le plus essentiel, pour civiliser l'homme et cultiver ses facultés supérieures, l'introducteur nécessaire et unique de la civilisation, c'est la religion, parce qu'elle prend l'homme, non à la superficie, mais dans ce qu'il a de plus intime et de plus central, l'âme et la conscience. Or, la religion, les religions des Chinois, sont monstrueuses, absurbes, les plus ridicules du monde, consistant uniquement dans des rites dont personne absolument, lettré ou non, ne peut vous dire la signification et la portée ; on fait cela parce
qu'on l'a toujours fait ; quelqu'un qui voudrait croire à cette religion, demanderait sans doute ce qu'il faut croire : personne ne serait capable de le lui dire, car personne ne le sait, et le dogme de Confucms, cest de ne pas s occuper de cela.
En morale, elle enseigne l'égoïsme et pas mal de vertus naturelles très conciliables avec le vice ; ces vertus naturelles, elle ne les produit pas du tout en fait, mais elle produit le vice, qui est encore bien plus naturel. Les bonzes sont une caste abjecte et méprisée, ignorante, pourrie. Les arts sont inconnus, ils n'ont jamais existé ; dans les pagodes et palais, quelques figures peintes ou sculptées de démons et d'animaux horribles, monstrueux, fantastiques, lourds. En sculpture, comme les Chinois sont patients, ils exécutent avec habileté des travaux étonnants ; sous ce rapport, ils surpassent l'Europe, voyez le Musée du Louvre. Les règles de l'art, nulles ; expression, nulle ; esthétique, nulle ; musique satanique, pas l'idée du beau ; architecture grotesque, monuments actuels identiques à ceux qui datent de mille ans ; littérature niaise, puérile, pas d'idées, pas de sentiments, des phrases toutes faites, banales à faire vomir ; philosophie nulle, des proverbes vulgaires, voilà tout ; une langue sans syntaxe, sans philosophie, sans charme, toute de mémoire, qui ne développe nullement l'esprit, n'apprend rien ; pas une science, ni exacte, ni naturelle ; toute l'éducation consiste à étudier la langue parlée et quelques milliers de ces caractères chinois dont la forme et la diversité ne sont fondées sur rien, sinon sur la convention d'écrire comme cela ; riches méprisants pour les pauvres, impérieux, cruels, vicieux ; pauvres abjects et bas ; le peuple dans une misère effrayante ; le bien-être matériel est un don de Dieu qu'ils n'ont pas su gagner, pas môme apprécier ; le cœur humain abruti, éteint. L'amitié n'existe pas, l'amour conjugal n'existe pas ; des
LES CHINOIS CHEZ EUX. Ij7
passions seulement, et elles ne sont ni belles, ni parfumées, ni idéales (polygamie pratique) ; pas de reconnaissance ; l'avarice très commune ; l'organisation administrative ne paraît combinée que pour lever des impôts, et tirer du peuple le plus de sapèques possible ; les enfants vicieux et viciés dès le berceau ; on ne garde d'enfants que ce qu'on veut élever, le reste au fleuve ou aux porcs, c'est reçu et usuel.
On a vanté la politesse chinoise comme exquise. Ah oui, charmante ! Un homme, un lettré vient vous voir : il vous fait le grand salut, qui est assez grave et beau, je l'avoue, puis vous adresse quelques banalités rebattues et de convention, auxquelles vous devez faire les réponses de convention ; il demande quel est votxç. précieux nom, vous répondez que votre grossier no7n est un tel ; vous ne devez pas lui demander des nouvelles de sa femme, ce serait scandaleux, d'ailleurs il en a trois ou quatre ; ni de ses enfants, ce serait malhonnête, ses enfants lui sont si peu de chose ! ni de personne, ce serait l'injurier ; en causant, il tire da fond de sa gorge des crachats qu'il lance à vos pieds et autour de votre chaise ; il se mouche avec les doigts, puis les essuie à votre table ou à vos rideaux ; on prend le thé, il s'en rince la bouche et envoie le liquide à terre ; grands saluts encore et phrases convenues en se quittant.
Pas d'industries, ou des industries dans un état rudimentaire comique et immuable ; on se refuse à introduire les industries européennes, qui sont des dons de Dieu, bien que l'impiété en abuse en France ; nous seuls introduisons à la longue quelques petites améliorations utiles. On vous a dit nos moyens de locomotion, hélas ! et nos routes impériales ! L'agriculture est à peu près la seule chose vraiment bien développée ; pour nourrir les hommes dans un pays si peuplé, il faut, en effet, que la terre produise ; du reste, on n'a
guère perfectionné que la culture du riz, de ([uelques légumes, et de ce fléau, l'opium, dont l'usage cause dans toute la Chine des ravages désolants. Les arbres fruitiers poussent comme la nature les conduit ; pas de bons fruits, sinon des oranges et des jujubes ; la greffe est inconnue ; on s'y refuse et on rit de nous ; nous sommes les seuls qui cultivons spécialement quelques lleurs pour nos pau- \res autels ; nos chrétiens nous imitent un peu et de loin.
Il faut voir les choses qu'on mange et l'urbanité des manières avec lesquelles on les mange ! La médecine, un ramassis de recettes plus ridicules les unes que les autres ; cependant, ils ont de bons cordiaux, et, en fait de simples, la nature a été généreuse ; on pourrait faire une belle étude de botanique médicale, mais le temps .^ On parle en France de leurs riches bibliothèques, de leurs encyclopédies de cent mille volinnes ; c'est vrai ; personne ne les lit, et on a raison ; ces tomes, sans lien qui les rattache les uns aux autres, forment une masse qui s'est accrue successivement — ricdis indigestaque moles — et pourtant, chacun d'eux renferme très peu de matières ; c'est comme qui dirait cent mille volumes du journal le plus soporifique et le plus banal qu'on puisse imaginer ; des discours d'éloge de celui-ci, de celui-là, de ceci, de cela ; pas une notion scientifique exacte, pas une observation morale un peu fine ou profonde, pas un trait touchant ; tout au plus un proverbe ingénieux.
Un détail : sur les grand fleuves, comme le Fleuve-Bleu, pas un seul pont ; le démon du fleuve passe pour s'y opposer ; à Shang- Haï, les Européens voulaient en faire un, il a fallu renoncer à l'entreprise, le peuple se serait révolté ; les rochers dont le lit même des fleuves est semé, forment des rapides effrayants, dangereux, avec des morts d'hommes quotidiennes ; la mine et le travail en auraient raison, mais le démon du fleuve ne veut jjas, et je croirais
bien que c'est vrai, car la peur de ces dangers lui vaut un superbe revenu d'hommages et de superstitions : on cite des exemples frappants d'intervention diabolique. — Nous sommes prévenus d'avoir à ne jamais caresser quelqu'un de ces affreux chiens-loups si communs en Chine, les païens en prendraient occasion de soupçonner notre moralité, et en concluraient avec évidence que nous usons des pratiques auxquelles tout le monde se livre ici, les gens du peuple comme les mandarins, les riches et les lettrés. Nombreux sont les missionnaires qui, logeant chez les païens, ont vu leur hôte leur amener une horrible créature de louage, vêtue de loques, et l'hôte était stupéfait de la voir chassée comme une punaise !
Voilà la civilisation chinoise, la voilà telle qu'elle est, telle qu'on la trouve dans les ouvrages de Confucius ou de ses disciples, quand on les lit avec ce commentaire qui est l'ensemble des monuments, des lois, des institutions, des traditions, des usages, des mœurs du pays où ils ont été écrits, et en dehors duquel ils sont inintelligibles. Croyez-moi, à qui sait voir, le inonde entier est plein des preuves du christianisme, et la terre entière crie que, pour être homme et rester homme, il faut être chrétien ; que l'Evangile seul est capable de sauver l'homme, même sur la terre, et de le cW\]\sç:r ^n apprivoisant son cœur, en le prenant par la conscience. Impossible de vous dire ma joie de voir nos chrétiens sortir peu à peu de ce bourbier, de cette barbarie, tout étonnés d'y avoir vécu et de sentir que d'autres y vivent encore ; quel bonheur de constater, de mestirer les différences qui les distinguent des païens ! La lumière se fait dans leur esprit, la délicatesse entre dans leur cœur, l'union dans leurs familles, l'innocence dans l'éducation malgré tant d'obstacles, le sentiment germe partout, la charité apparaît^ des vertus inconnues, la virginité par exemple, mais tout cela lentement, laborieusement, à grands
frais Oh ! le beau mot de saint Paul : « Ins tau rare omnia in
Christ 0 ! » Tel est notre programme, mais ce sera fameusement long ! Cependant l'avenir est à nous.