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LETTRE TREIZIÈME

Tsen-y-Fou, 25 décembre 1876

Cher monsieur le Doyen,

'Ous sommes en pleines fêtes de Noël, et bien qu'aucune cérémonie ne soit permise, sinon une messe basse et la F plus simple des bénédictions du Saint-Sacrement, notre maison est toute en gaîté ; elle déborde de gens qui crient, jouent, circulent et regardent. Comme nous avons un départ de lettres demain, je me retire dans mon coin pour causer avec vous.

Un mot sur la fête de Noël. Notre maison est donc pleine de monde, je ne l'ai pas encore vue si remplie et si égayée. Depuis trois jours, c'est un plaisir de voir arriver ces caravanes de tous les coins du district : tantôt le régiment de San-Cha-Ko, tantôt celui de Yuen-Tan-Kéou, tantôt celui de telle ou telle autre station. Dej^uis huit jours, nous sommes trois prêtres ici, et nous avons passé deux journées à confesser. Ces fêtes sont de vraies joies, et pour nous, qui /^/^^;z.î ainsi notre troupeau, et pour les chrétiens, qui n'ont guère que ces beaux jours dans l'année. Beaucoup couchent dans la chapelle et partout où il y a tant soit peu d'abri ; pour quelques .sapèques ils achètent un bol de riz, qui compose tous leur repas fait en cinq minutes ; on les catéchise, on les confesse, on les rafistole ; ils passent la journée et la soirée ensemble ; à la messe de minuit, ils sont entassés dans la chapelle.

Nous n'avons que les pères de famille, de jeunes garçons, et quelques femmes courageuses, qui, malgré leurs absurdes petits pieds, ont bravé le supplice de la marche en s'aidant d'un grand bâton ; songez c|ue beaucoup de ces braves gens viennent de dix à douze lieues passer les fêtes avec nous. J'exultais ce matin, voici à quelle occasion : après la messe, mon confrère et moi nous nous retirons dans ma chambre, et tous les chrétiens, les homnes seulement, viennent, deux à deux, nous faire le grand salut : ils se groupent naturellement par villages, chacun se met à genoux devant nous et baisse la tête jusqu'à terre ; ne soyez pas étonné, c'est la mode chinoise, et le grand signe de respect même entre païens ; je disais à mon confrère, à mesure qu'il me nommait les localités : « Ne croirait-on pas les tribus d'Israël venant tour à tour ?» — La plupart sont très pauvres ; ceux m-êmes qui, pour la contrée, sont réputés aisés, vivent misérablement, et ne sont pas si bien habillés que les mendiants de France ; quatre-vingt-dix sur cent vont nu-pieds ou chaussés de sandales de paille qui valent douze ou quinze sapèques, moins de deux sous, la paire. Ils sont fiers de se trouver près de leurs missionnaires,et de se voir eux-mêmes réunis en grand nombre, quatre cents environ, avec ceux de Tsen-y-Fou. Aussi ils nous dévorent des yeux, nous abasourdissent de demandes de chapelets, images, médailles, petites croix, etc. Toute la journée, ils sont dans notre jardin et notre cour à jouer, puis vont chanter de très longues prières à la chapelle, puis reviennent jouer,et toujours ainsi : demain matin ils repartiront.

A midi, les courses ! Nous nous asseyons, mon confrère et moi, près d'une large allée qui sert de piste ; le prix est une poignée de noix que nous donnerons aux vainqueurs. Il s'agit de courir d'un bout de l'allée àl'autrcà qui arrivera le plus vite ; tous se feraient tuer pour

gagner les noix. Les jeunes gens se défient et s'animent ; même des vieux se laissent tenter et se mettent à courir : ce n'est pas le moins risible de la fête. Le but de ces jeux n'est pas seulement d'amuser nos gens : la vie habituelle des Chinois de la basse classe est absolument triste, les païens n'ont d'autres plaisirs que les conversations mauvaises ; il faut que les chrétiens aient au moins les joies de la religion, la visite du Pcre dans leur village, ou leur propre visite chez le Pcre ; nous cherchons à égayer pour eux ces jours-là le mieux possible, et à leur mettre dans le cœur un bon souvenir, l'affection pour la maison du missionnaire, et le désir de revenir à une autre fête. Celle de Noël est la plus fréquentée, parce que les travaux de la campagne sont arrêtés ; et la messe de minuit, avec les pauvres petits réveillons après l'action de grâces, aun grand charme pour nos fidèles. Cependant, nous n'avons, pour embellir notre chapelle, que des cierges, des images coloriées, et de malheureuses fleurs en papier faites sous notre direction par quelques bonnes femmes, et qui ne ressemblent à aucune fleur connue. Ah ! si j'avais un petit bébé d'Enfant-Jésus en carton-pierre, il ferait merveille ; jamais ici on n'aurait rien vu de pareil !

La fête finie, nos gens partent tout épanouis et réchauffés ; ils ont tant besoin de ces réunions pour se maintenir dans le triste milieu où ils vivent ! — «On les voit changer en mieux d'une année à l'autre, dit mon confrère, ils deviennent plus chrétiens en vieillissant, en s'attachant à nous et à notre œuvre, la foi s'invétère, les idées chrétiennes pénètrent leur pauvre intelligence^,* les souvenirs du paganisme, ses superstitions, ses préjugés, ses croyances bizarres, ses pratiques diaboliques, vont en n'affaiblissant déplus en plus : c'est ainsi que l'Evangile entre tout doucement dans l'esprit et les mœurs. » Rien de plus intéressant que d'assister à ce travail intime vraiment

surnaturel : Dieu commençant à établir son règne dans les hommes et les familles ! Depuis huit jours surtout, nous avons ce spectacle sous les \eux : à cause du chômage de l'hiver, quelques chefs des familles les plus notables de nos chrétientés passent ici un mois, chacun muni de sa couverture et d'une provision de riz, pour nous

KOUY-TCHÉOU. — Façade de l'église de Saint-Joseph, à Kouy-Yang. V. p. 87.)

être à charge le moins possible : ils viennent étudier la doctrine, afin de la reporter aux chrétiens de leurs villages; n'est-ce pas touchant ? Ces hommes, une vingtaine environ, étudient du matin au soir, sous la garde d'un bon catéchiste ; nous, nous leur faisons passer des examens,pour l'admission au baptême ou à la prernière Comrnunion.

Comme tout ce que nous voyons me démontre de plus en plus cette vérité que je ne saurais trop redire : c'est le dogme qui fait les peuples chrétiens, c'est la foi qui réforme et renouvelle l'homme ! Voilà de pauvres Chinois, ignorants et grossiers au suprême degré ; certes, ils n'offrent pas à l'observation des types bien délicats, n'importe ; le travail de la vie chrétienne en eux est admirable et on ne peut plus curieux. L'éducation religieuse, morale et intellectuelle du Chinois, riche ou pauvre, est absurde, à l'antipode de l'éducation chrétienne ou simplement raisonnable ; sa tête est farcie d'un tas de choses indescriptibles, iîiqualifiables, innommables ; superstitions, croyances et pratiques ridicules, usages et rites qu'il ne s'explique pas lui-même, mais auxquels il tient ; il a été élevé là-dedans, il ne voit que cela autour de lui.

Du jour où il accepte d'embrasser le christianisme, il faut démonter cela pièce à pièce, installer lentement, péniblement, dans cette tête si mal meublée, la croyance à un seul Dieu, nos mystères, Jésus- Christ et ses œuvres, l'Église et ses institutions, la grâce et la vie surnaturelle, les moyens de salut, la notion du bien et du mal entendus dans leur vrai sens et selon l'Église, les commandements, l'idée du péché, celle du mérite, etc.. Quel travail, mais aussi quelle jouissance d'y assister ! C'est bien plus frappant qu'en France, où ce contraste n'existe pas entre la croyance que vous donnez à cet homme et celle que vous lui arrachez, entre ce que vous faites de lui et ce que sont encore les païens de son entourage. Ses réponses deviennent de plus en plus claires, l'idée chrétienne se fait place et refoule peu à peu les idées païennes, la foi se forme, enfin le chaos se débrouille ; on voit l'œuvre intérieure du Saint-Esprit...

Non, je n'exagère pas, malgré l'ignorance épaisse des gens que nous manipulons, ces phénomènes sont sensibles. Il faut dire que,

Les Chinois chez eux. lo

comme connaissance littérale du catéchisme et des prières vocales, nous exigeons beaucoup plus qu'on n'exige en France. Un homme qui se prépare au baptême est instruit par le catéchiste ou le chrétien le plus savant du lieu, et vient passer devant nous, de temps en temps, un examen. Le plaisir, c'est de le trouver, après trois mois, connaissant les mystères et les principaux dogmes, sachant ses prières, moins neuf, moins stupéfait des notions sur lesquelles on l'interroge.

Un de ces derniers jours, un bonhomme de soixante ans qui adore, c'est-à-dire est catéchumène depuis trois mois, se présente pour son premier examen ; c'est un vieux en loques, nu-pieds, pommettes saillantes, petits yeux aussi peu intelligents que possible ; mon confrère pensait qu'il ne saurait rien et répondrait : « Il y a trois Dieux ! » c'est la mode ici comme en France. Oui ! voilà mon bonhomme qui sait d'abord très bien ses prières, et assez bien les principales vérités du catéchisme. Le voyez-vous devant nous, ce pauvre vieux, rouge de honte et de respect, tremblant d'émotion, les mains jointes, comme s'il allait communier ? A chaque question, il fait un grand salut ; parfois, il croit bon d'y ajouter un grand signe de croix qu'on ne lui demande pas ; quand il ne sait pas, il se tortille et se tourmente. Ce bon vieux m'a vraiment touché, et nous étions fort contents de lui ; mais il faut attendre et l'éprouver avant le baptême. Pauvre intelligence qui a vécu dans l'ignorance de la vérité, vouée aux sottises les plus ridicules, il a fallu qu'elle arrivât à soixante ans pour se décrotter ! Que j'étais heureux d'entendre ce vieillard nous dire sans broncher, sans avoir l'air d'en douter ni de s'en étonner : Il y a un Dieu, un Dieu en trois personnes, sept sacrements, etc.. Il sait que le baptême, auquel il aspire, doit produire en lui tel et tel effet, que la sainte Religion est gouvernée par

les missionnaires, les évêques et \^ grand chef à^ religion de Rome. Voilà ce que j'appelle rentrée triomphale de Vidée chrétienne, du dogme qui fait les chrétiens !

Nous-mêmes, missionnaires, nous gémissons souvent de constater à quels misérables motifs nous devons beaucoup de nos chrétiens ; rarement, en effet, ils procèdent des raisons intrinsèques, directement surnaturelles et désintéressées, comme celles qui inspirent la foi des chrétiens en France : cependant, une réflexion peut nous consoler : jusqu'à leur conversion, nos catéchumènes ont été absolument étrangers au christianisme par leur vie antérieure, leur éducation, leurs idées, le milieu social où ils vivent, leurs affections... Ils ne peuvent connaître notre religion que par les dehors, par quelques côtés extérieurs qui leur apparaissent, par des points de contact accidentels qu'ils ont eus avec elle ; comment seraient-ils touchés par des raisons intrinsèques, puisque jamais ils n'ont vu l'intérieur du christianisme ? Aussi, quand ils deviennent chrétiens, c'est une découv^erte pour eux ; ils s'aperçoivent qu'ils n'avaient pas soupçonné la nature et les richesses de leur foi nouvelle ; leurs motifs premiers étaient incomplets, insuffisants, quelquefois inacceptables, souvent intéressés. Cependant leur mouvement vers la foi a pu être sincère et inspiré par la grâce. S'il l'a été, la lumière se faisant en eux pour leur découvrir les splendeurs de la foi. ils acceptent toutes les vérités et leurs conséquences morales qu'ils n'avaient pas même soupçonnées, ils élèvent leurs âmes à la hauteur du surnaturel et deviennent vraiment chrétiens ; — les motifs de leur foi et de leur profession chrétienne, quand ils reçoivent le baptême, sont meilleurs, "pXus fondamentaux que ceux qui les poussaient deux ans auparavant à le demander. Sinon, s'apercevant qu'ils se sont trompés, que la profession chrétienne tire plus à conséquence qu'ils

n'avaient pensé, entraîne des obligations de foi et de morale, un état de vie. un ensemble de vertus, de sacrifices et de pratiques qu'ils n'avaient pas prévus, ils reculent, et ce n'est que la moitié d'un malheur ; le malheur complet serait d'avoir, comme chrétiens, des gens dont le cœur serait païen.

Le dogme fait les peuples, et les refait aussi ; cette besogne, en aucun cas, ne s'achève en un jour ; regardez bien si le siège principal du mal de la France ne serait pas l'intelligence ; si son péché ne serait pas le péché de l'esprit ; si ce qui manque ne serait pas précisément le dogme plus encore que la morale, le dogme, c'est-à-dire l'idée chrétienne, la pensée de la foi entrée dans l'âme, l'occupant, la surnaturalisant tout entière, enfin cette impénétration profonde de ce qu'il y a de plus profond dans l'homme, l'intelligence, par l'esprit de foi qui informe sa vie, féconde et dirige son activité. Certainement Dieu pourrait, s'il le voulait, faire un grand miracle national qui convertirait tout du jour au lendemain, et ceci n'est impossible qu'étant donné l'ordre constamment suivi dans l'humanité par la Providence ; certainement un bon gouvernement aiderait l'Eglise, mais ce mot de M. de Maistre : « Les peuples ont toujours les gouvernements qu'ils méritent, » renferme une remarque bien vraie pour celui qui a lu et médité l'histoire. La manière dont on désire un bon gouvernement en France, et l'influence qu'on attend de lui, me font penser à ceux qui espèrent n'avoir plus bientôt qu'à ouvrir la bouche pour y recevoir des alouettes toutes rôties. Je crois au droit et à la vertu d'Henri V, comme à la coopération très heureuse que son gouvernement apporterait à l'œuvre de Dieu ; mais il me semble avoir remarqué jadis que l'on comptait trop sur le moyen Jiumain. D'ailleurs, supposé même que, du jour au lendemain, nous ayons le meilleur gouvernement, une éducation

excellente imposée à tous, il faudrait encore du temps. Notre société actuelle compte une génération déjà formée, peu chrétienne, qui, en toute hypothèse, influera sur la génération suivante, non pour empêcher la résurrection, mais pour la retarder et compliquer le travail ; il existe de puissants moyens de perversion, dont l'influence pernicieuse ne peut disparaître que peu à peu : la presse, le suffrage universel, des habitudes prises, une organisation du plaisir et de la débauche, une atmosphère de luxure, le scepticisme railleur mis à la mode par le Figaro, le mépris du prêtre, enfin des institutions diaboliques (i), qui certainement dureront encore longtemps et combattront toujours le bien. Le sérieux, c'est de nous sanctifier nous-mêmes, et de répandre l'odeur de Jésus-Christ dans quelques âmes, pour que le germe de résurrection soit conservé.

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