‹ Les chinois chez euxChapitre 16 sur 43 · LETTRE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE QUATORZIÈME

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Hong-Kiang, le 2 mars 1877.

Cher monsieur le Doyen,

E viens vous décrire mon château, et vous raconter ma <^|ll^|gL première campagne, avec mes joies, mes émotions de débutant. Me voici, depuis huit jours, en visite annuelle de chrétiens, dans la petite vallée de Hong-Kiang, à six lieues de Tsen-y-Fou ; ma visite se termine aujourd'hui par la communion générale et quelques baptêmes. Demain je recommence, à quatre lieues plus loin, dans une chrétienté plus considérable.

Ici, j'ai dix-huit chrétiens baptisés, une douzaine de catéchumènes qui viennent de se présenter pour adorer et apprendre la doctrine : ils recevront le baptême l'an prochain, s'ils ont persévéré et donné de bons signes de leur sincérité ; enfin deux ou trois familles que la crainte de la persécution et diverses inquiétudes font encore hésiter ; mais elles viendront, j'espère, puiser à ma fontaine un peu plus tard, « et fi'tictiim afférent in patientia, » c'est la loi en Chine comme partout.

Voulez-vous connaître le pays ? Ce n'est ni un village, ni un hameau, ni une réunion de maisons, comme dans nos campagnes de France ; c'est une plaine d'un kilomètre carré, toute en rizières : figurez-vous des champs vaseux, divisés par de petits talus, pour séparer les propriétés et retenir l'eau nécessaire à la végétation du

riz. Autour de la plaine, des montagnes bizarres à pics aigus, découpées en ravines, d'immenses rochers de toutes formes ; sur les premières pentes, des palmiers, des arbres à thé et d'autres arbres indigènes ; plus haut, des bois de sapins ; dans la vallée, des maisons en terre ou en feuillage, entourées de bambous, éparses de loin en loin. Cinq ou six maisons appartiennent à nos chrétiens ; je suis hébergé dans la principale, assise sur une colline, dernier contrefort des montagnes, et orientée vers la France ; elle loge deux ménages de petits cultivateurs, les deux frères. De ma porte je domine la vallée, et, en la contemplant, je fais mes projets de conquête; puis je m'envole en esprit par-dessus les montagnes, je traverse à tire d'aile le Thibet, je ne sais quels royaumes d'Asie, la Russie et les Allemagnes, et ne m'arrête qu'en France, pour faire mes pèlerinages où vous savez.

Mon château est très joli, genre de maison de campagne, chalet suisse ! Naturellement mes pauvres cultivateurs ont laissé libre, pour me le donner, le meilleur appartement ; la famille s'est entassée dans la grande maison ; j'occupe cette belle petite cabane bâtie pour recevoir le missionnaire :j 'en suis aussi content qu'ils en sont fiers. D'abord j'y suis fort tranquille, c'est un vrai château de Vâine (i), très retiré du monde, fermé aux vaines rumeurs de la terre, ouvert à tous les vents du ciel. Le seul bruit qui m'arrive, est la chanson monotone de mes plus proches voisins, ces animaux qui, du temps des poètes, se nourrissaient de glands ; ils m'envoient bien aussi quelques bonnes odeurs. Mon ermitage est bâti en terre, comme les plus beaux du pays, sans carrelage, le toit en paille de riz ; j'ai une porte en planches, luxe rare en campagne ; la porte se ferme avec une ficelle accrochée à une cheville, chose encore plus rare et faite exprès pour

I. Le Châteaic de Pâme, titre de l'un des écrits de sainte Thérèse.

nous ; j'ai une belle fenêtre de quarante centimètres carrés, bouchée avt;c un papier qui fait son possible pour arrêter le vent, assez violent dans CCS montagnes ; devant la fenêtre, une table avec mes papiers et deux ou trois livres, compagnons de mon voyage ; c'est là que je vous écris, assis sur un banc étroit, les pieds sur un réchaud en terre plein de braises. Mon lit est derrière moi, vous pensez s'il est splendide : nous avons laissé à Shang-Haï draps et matelas, mais j'y suis fort à mon aise, et dors probablement mieux que Mac- Mahon et le Grand-Turc, pour qui mes dernières nouvelles d'Europe me font craindre de mauvais rêves. Cet appartement est à la fois salon de réception, salle à manger, cabinet de travail, cabinet de toilette, dortoir, boudoir, parloir, oratoire, tout ce que vous vou drez. Je dis la messe, je réunis les chrétiens dans une salle plus grande, mise aussi à ma disposition. Ne pouvant encore prêcher de longue haleine, je fais prêcher un catéchiste. Mes bons hôtes me nourrissent comme ils peuvent : des œufs, du riz, des grains de mais grillés, de petites pousses de jeunes arbres, des légumes hachés, légèrement cuits et fermentes au saloir, etc.

Mais quelle misère effroyable dans les campagnes ! Vous ne pouvez vous en faire idée ; nos pauvres de France se plaindraient moins s'ils voyaient ce que nous voyons. La nourriture des prisonniers et des mendiants de nos pays serait repas de fête pour la plupart de nos Chinois. Hier matin, je suis allé dans la montagne confesser un vieux bonhomme infirme. Horreur ! Dans une même masure exposée à toutes les intempéries, logent, d'un côté les animaux : buffles, cochons, etc., de l'autre la famille : sept personnes, le vieux, ses deux fils, leurs femmes, qui ont chacune un enfant ; et pour tout ce mondelà deux lits seulement ; le vieux couche à terre avec les petits. Du reste, c'est l'ordinaire ici de coucher sur la paille avec des loques pour

couvertures ; peu de gens ont une chemise : une robe de toile ou de coton, un pantalon et une espèce de caraco ouaté, voilà l'habit universel! On le porte tant que les chiffons consentent à rester consus les uns aux autres ; les hommes vont nu-pieds, les femmes enveloppent leurs moignons d'affreuses guenilles ; les poux pullulent, nous en emportons toujours notre petite moisson, sans compter les punaises qu'on attrape de temps en temps, et la gale qu'il est bon d'avoir deux ou trois fois dans sa vie. Notez cependant que tout naturellement, sans qu'on leur en fasse un devoir ni un enseignement, nos chrétiens ont une tendance à la propreté : la raison en est dans leur contact avec le missionnaire, à qui ils voient d'autres habitudes, dans le besoin de se vêtir, à certains jours, plus proprement et surtout plus décemment, d'avoir un local plus convenable pour loger le prêtre, sans compter ce je ne sais quoi d'insaisissable qui s'appelle la civilisation, et plonge ses racines au plus profond de l'âme, dans la conscience, dans le cœur et l'esprit redressés.

Le règlement de la journée du missionnaire est bien simple : le matin, les chrétiens viennent faire la prière, ou plutôt la chanter, je ne dis pas avec harmonie, mais à pleins poumons et en accords dissonants ; ils assistent à la messe toujours en chantant, et écoutent une instruction. Les exercices du matin terminés, mes gens viennent dans mon ermitage causer avec moi, me demander un chapelet, une image, une médaille. — Mes images d'Épinal ont grand succès, et je retrouve au loin, dans les chaumières, celles que j'ai données à Tseny-Fou. Une bonne partie de la journée se passe à interroger, sur les prières et la doctrine, les chrétiens petits et grands qui se préparent au baptême ou à la première Communion. Pendant que je questionne les uns, j'entends les autres, assis autour de la maison, réciter à haute voix le catéchisme et les prières, écouter l'explication

donnée par le catéchiste ou par un ancien. Le respect humain est absolument inconnu. L'heure de mon repas venue, on ne manque pas d'accourir autour de ma table en me dévorant des yeux, moi et rhes vivres ; c'est assez vexant, mais, d'après l'usage chinois, c'est le plus grand honneur qu'ils puissent faire à l'étranger. Mes ustensiles, mes livres et mes papiers européens, sont l'objet d'une avide curiosité.

Ces pauvres gens n'ont jamais ni fêtes ni plaisirs ; à part le repos obligatoire du dimanche, leur unique agrément de l'année est la visite du missionnaire. Ce sont des jours de grande réjouissance. Songez donc ! avec les visites extraordinaires aux malades, nous n'avons à leur consacrer que le temps très court de notre passage ; voilà tout ce qu'ils reçoivent chaque année de secours religieux pour entretenir et développer leur foi, la préserver dans ce milieu imprégné de paganisme ! Oh ! que certains chrétiens de France sont ingrats et apprécient peu le bienfait de respirer une atmosphère chrétienne, d'être aidés par tant de secours dont nos chrétiens chinois n'ont pas la centième partie ! Ils sont ingrats comme les enfants blasés qui dédaignent les meilleures choses, parce qu'ils les ont à profusion.

Les deux frères qui me logent sont baptisés, avec leurs familles, depuis un an seulement ; hommes et femmes ont fait ce matin leur première Communion ; ils sont bien droits et ont vraiment pris la foi, l'esprit et le cœur chrétiens ; je fonde sur eux de grandes espérances pour le progrès de cette chrétienté. Ils ont chez eux leur vieille maman, /(o:/^/^, comme on appelle ici les grand'mères; elle a soixantetreize ans, mais ne sait plus son âge ; elle est tellement courbée, que le point culminant de sa personne n'est plus sa tête, mais son pauvre vieux derrière tourné vers le ciel. Cela ne l'empêche pas d'être bien bonne, de faire la morale à ses enfants, et d'avoir été ce matin, après sa Communion, marraine d'une païenne de cinq ans.

achetée trente sous pour notre orphelinat. Elle était assise pendant la cérémonie, tenant sa filleule par le bras, lui faisant faire les mouvements avec une sollicitude tout à fait maternelle et une conscience comique de la gravité de sa fonction. Hier, après sa confession, elle avait sans doute oublié son acte de contrition, car, pendant que j'avais la main levée sur sa tête, elle récitait, pour le remplacer, cette réponse du catéchisme : « Une, s'examiner ; deux, se confesser sincèrement ; trois, se repentir ; quatre, faire le bon propos ; cinq, satisfaire ! » Et elle s'embrouillait, recommençait, s'embrouillait encore. Bonne vieille ! à cela près, je ne suis pas inquiet pour son salut, et j'en reviens toujours au mot de Notre-Seigneur : Talium est regmun cœlorum, !

On ne peut trouver entre le peuple chinois et le peuple français de nombreux points de ressemblance. Mais ici, dans les campagnes, la simplicité des mœurs, un certain esprit de famille, l'éloignement des centres de population, qui sont des centres de corruption, la vie rurale, quand la foi vient la sanctifier, éclairer l'intelligence et rectifier l'esprit : tout cela finit par rejoindre les extrêmes, et donner à ces braves gens comme un air de famille avec nos paysans français, ceux du moins qui ont échappé à cette décadence insensée vantée sous le nom de civilisation moderne. Rien n'est vénérable, en France, comme notre paysan honnête et chrétien ; je retrouve, dans nos fidèles des campagnes chinoises, des traits de ce type, la simplicité, la sympathie instinctive pour la vérité, la droiture naturelle, le bon sens.

Il est facile de saisir à chaque instant le contraste des familles chrétiennes et païennes, en contact continuel, souvent unies par des liens de parenté, mais séparées par un abîme : les unes vivant dans la lumière, les autres dans les ténèbres ; les unes en communion

avec la grande famille catholique, en relation d'idées avec l'Europe, connaissant Ji-sus-Christ, riches de nos espérances éternelles, les autres privées de tout cela, livrées à des supertitions absolument stupides, enfin vouées très probablement à la damnation.

IDOLES CHINOISES. — Jen-Hoang, Empereur de la terre.

J'ai ici, parmi les nouveaux chrétiens, trois enfants de dix à douze ans qui apprennent leurs prières depuis huit jours : ce sont mes grands amis. Ils passent des heures entières devant ma table à me regarder dire mon bréviaire, lire ou tracer des caractères européens.

Chaque soir, ils accourent, avant l'instruction, me réciter quelque petite chose apprise pendant la journée ; ils en sont au Confiteor mais c'est difficile, on s'embourbe dans la seconde partie. La séance finie, je tire de mon sac des boulettes de sucre chinois, bonbons détestables, mais pour eux exquis, et ils s'en vont contents comme des princes. Les pauvres enfants n'ont jamais eu la moindre douceur ! Dès qu'ils peuvent se passer du lait maternel, on les met au riz et aux légumes fermentes ; ils n'ont jamais vu autre chose, ils ne pensent pas à se plaindre, et croient tout le monde logé à la même enseigne.

Quelques jeunes garçons du voisinage, appartenant à des familles païennes, viennent aussi me regarder, mais de loin, et avec un étonnement bienveillant ; je leur demande pourquoi ils n'embrassent pas la Religion sainte ; ils le voudraient, répondent-ils, mais leurs parents ne veulent pas ; ils saisissent quelques bribes de notre foi : c'est de la graine de chrétiens pour plus tard ; ils mordront à la grappe, et viendront se faire prendre au filet spirituel de Nore-Seigneur. Vous avez remarqué ce nom officiel de la religion chrétienne que les païens eux-mêmes reconnaissent et emploient : La Religion sainte, La Religion, ou, plus proprement encore, La Religion de Dieu ; elle est seule à le porter. N'est-ce pas le cas de nous souvenir des observations si remarquables de J. de Maistre sur la propriété des noms ? (i)

Laissez-moi vous présenter un autre de mes grands amis, un jeune garçon de douze ans, boiteux par suite de la fracture d'une jambe ; son père païen l'abandonne ; les chrétiens l'occupent à garder leurs buffles : il n'est pas idiot, mais simplet, avec un tic nerveux qui à chaque instant contracte son visage; du reste une bonne physionomie,

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