I. Principe générateur des cotistitutions humaines
des yeux naïfs, une belle voix argentine. En arrivant à Hong-Kiang, je l'aperçus dans les rizières : il tirait son buffle vers le chemin, et me faisait des grimaces,mais surtout des sourires tout à fait aimables. Il est fidèle à ma réception du soir, et aux boulettes ; l'après-midi, quand je l'entends chanter sa prière en gardant ses bêtes, je lui fais la surprise d'une visite ; nous nous asseyons sur un talus, et il est content, mais content !.., Il me récite ce qu'il sait, les yeux invariablement tournés au ciel, et avec ses petites grimaces ; je lui dis en mauvais chinois d'être fidèle au bon Dieu, pour aller au ciel : il le promet avec un accent qui ne permet pas de douter de sa sincérité. J'ai fait quelques promenades au sommet de la colline, pour voir si j'apercevrais, par-dessus l'Himalaya, la pointe de votre nouveau clocher, mais la forme arrondie de la terre m'a empêché de rien voir ; naturellement les enfants m'ont suivi, même les païens ; ceux-ci se tenaient tristement à l'écart ; ils semblaient jaloux de leurs camarades autorisés, pour ainsi dire, à me parler et à m'apporter une plante, un feuillage, un insecte.... Ils ont poursuivi en mon honneur un faisan dont la queue a bien un mètre de long : c'était une vraie chasse à courre. Ils aiment beaucoup, ces pauvres enfants, me suivre dans la montagne ; attentifs à mes moindres mouvements, empressés à deviner ce qui peut me faire plaisir, ils regardent ce que je regarde, m'expliquent ce qui paraît m'étonner. Si je dis de passer à droite et qu'un d'eux passe à gauche, les autres de lui crier : « Le Père a dit à droite ! » Oui aurait l'idée de désobéir ? Si je désigne une plante dont je voudrais savoir le nom, tous courent me l'arracher ; si je m'assieds, ils en font autant ; si je ris, tous se mettent à rire, et ils se disent à l'oreille : « Le Père a ri ! » Cette attention est souvent gênante chez les païens ; mais, en pareille circonstance, et de la part de mes enfants, vous comprenez qu'elle flatte mon orgueil
paternel ; je suis très fier d'avoir à ma suite ces pauvres petits déloquetés, si pleins de bonne volonté, obéissant au moindre signe, prêts à aller où je voudrai. Ils sont l'espérance de notre troupeau ; notre avenir, nos projets, nos ambitions, reposent sur leurs têtes. Demain je partirai de bon matin, ils me conduiront au loin, puis reprendront le collier de misère ; mais je reviendrai dans un an, et les retrouverai, j'espère, bons chrétiens et toujours aussi simples.
La Chine n'a pas et n'a pas eu de civilisation ; ne nous en plaignons pas, nous autres missionnaires, car l'oblitération du bon sens serait encore plus complète, la résistance à la grâce plus accentuée, la prédication de l'Evangile plus difficile, si le peuple chinois était retombé dans la barbarie après avoir été civilisé. Où ai-je lu qu'il y a deux barbaries, celle qui précède la civilisation et celle qui la suit, et que la première serait préférable à la seconde ? (i) Gare à la France ! disent les pessimistes. Pour moi, je garde mes espérances, sachons attendre ; des mouvements d'ensemble se préparent, ils aboutiront à quelque chose de grand, en France comme ici ; nous ne verrons ça que du Ciel, mais nous aurons apporté notre part d'efforts au labeur qui prépare de si beaux résultats : retour au bien dans les pays catholiques de l'ancien empire romain, conversion des pays hérétiques et schismatiques, gouvernements catholiques partout, conquête des pays idolâtres ; — peut-être restera- t-il des païens, mais l'Eglise aura posé le pied partout, et, parmi les peuples aujourd'hui païens, quelques-uns finiront bien par se rendre entièrement. Ici, par exemple, beaucoup reste à faire, mais un bel ouvrage est fait ; si la situation n'est pas conquise, du moins des jalons indiquent les travaux qui seront poursuivis. Dieu, qui a fait notre œuvre, veut son triomphe, puisqu'il a suscité spécialement pour la Chine, dans les