Donoso Cortès
temps modernes, la Propagation de la Foi, la Sainte-Enfance, et qu'il dirige les vocations vers nos missions. Jamais le bon Dieu ne met en jeu des forces considérables et ne suscite des œuvres importantes sans avoir un grand but que nous n'apercevons pas toujours, mais en vue duquel tout conspire, même les obstacles suscités par les hommes.
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^! LETTRE OUINZIÈAIE.
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Tsen-y-Fou, le 4 mai 1877.
Cher monsieur le Doyen,
'Ous me demandez si je commence à bien parler le chinois : je parlerai, je parlerai même dieu ; tout le monde me dit que j'attrape l'accent et les tons ; mais pati(-nce, pour bien parler il faut trois ou quatre ans ; en attendant, on se rend capable de travailler et d'aller de l'avant. C'est une longue et ingrate besogne d'étudier cette langue singulière, toute en monosyllabes, n'ayant que 300 et quelques sons pour faire ses mots innombrables ; et leur différence consiste dans le ton sur lequel on les chante, ton bas, ton élevé, ton bas avec inflexion vers le haut, ton haut avec inflexion vers le bas, aspiration, nonaspiration, etc.... Le missionnaire ne sait parler au point d'être pris pour un Chinois, qu'après dix ans de séjour, et encore ! Qu'il est donc philosophique cet adage, qu'une langue est la formule de l'état intellectuel d'un peuple! J'en fais constamment la remarque en étudiant les caractères chinois, et je voudrais avoir le temps d'exposer mes idées là-dessus ; mais, venu pour faire autre chose que de la littérature et de la philosophie, je ne puis observer qu'à la volée. Evidemment, on retrouve dans la langue chinoise l'esprit humain partout le même, suivant partout une marche identique dans son développement, ses recherches, ses découvertes, ses erreurs ; manifes-
tant partout les mêmes tendances, les mômes idées premières et naturelles, partant des mêmes principes pour aboutir aux mêmes conclusions ; ce serait la matière d'une forte thèse contre nos modernes incrédules : Lï preuve iuielleetuelle de riiniU de l'espèce Jntmainc. Mais ici, les idées chrétiennes qui ont présidé à la formation des nations d'Europe et pétri leur tempérament, manquent absolument » dans le langage ; il nous faut inventer une énorme quantité de mots incompréhensibles aux païens, non seulement les noms propres des Saints, mais encore une foule de noms communs: sacrements, vertus, croyances, usages, prières, cérémonies, etc..
On a fait des traductions chinoises de la Bible, de l'Imitation, etc. ; c'est illisible, même pour un Chinois chrétien, et la pensée de l'auteur est dénaturée ; évidemment ce peuple n'a pas encore transformé sa langue, il ne l'a pas assouplie aux idées chrétiennes. On a essayé aussi de composer des livres de piété en chinois ; il en fallait ; mais ce n'est toujours qu'une espèce d'argot incompréhensible. On avait dû enlever à la doctrine mystique cette délicatesse, cette sève, cette lleur, cette tendresse qu'elle a dans nos langues d'Europe ; la réduire à des généralités sèches, désurnatitralisées , inexactement exprimées, presque abaissées au niveau de la pauvre morale des infidèles. Travail vraiment étrange et que je ne puis expliquer. Il existe d'énormes différences entre le mot chinois d'une part, et le mot français eu l'idée chrétienne de l'autre ; il faut se contenter d'approximatifs, en ramenant vers la ligne droite de la notion dogmatique les esprits toujours prêts à revenir aux notions païennes ou du moins naturelles. Aussi est-ce là le danger pour nos prêtres indigènes, imjjrégnés encore des idées répandues autour d'eux ; ils ont particulièrement besoin d'une forte dose de latin et de théologie. Impossible d'ailleurs d'élever à une spiritualité avancée les âmes chinoises ;
elles ne peuvent éprouver de sentiments intérieurs que ceux qui ont une expression dans leur langue.
Cependant — nous le constatons à chaque moment — l'Evangile est fait pour tous les hommes, s'adapte à toutes les natures, produit dans toutes les âmes les mêmes fruits spontanés et les mêmes phénomènes, dans tous les peuples les mêmes œuvres, les mêmes transformations morales et physiques.
A l'appui de cette dernière assertion, j'ai été à même de faire, dans mes courses, cette remarque : quand je croise sur nos mauvais chemins des caravanes de voyageurs, si l'un d'eux, du plus loin qu'il m'aperçoit, me regarde autrement que les autres, s'annonce par un rire de sympathie et une figure épanouie, je ne m'y trompe pas, c'est un chrétien ; il laisse le reste de la bande passer en avant, s'arrête sur le bord du chemin pour me parler, me demander d'où je viens, me dire qui il est, où il demeure, etc. ; nous n'avons pas besoin, lui et moi, d'explication pour savoir ce qu'il y a de commun entre nous, pourquoi nous avons grand plaisir à nous rencontrer et pourquoi, sans nous connaître, nous nous traitons amicalement. Le Chinois, par nature, est peu affectueux, peu dévoué, il ne se dérange guère pour des inconnus ; mais que je demande un service à ce passant il sera fier de me le rendre ; et tout à l'heure, en rejoignant ses compagnons de route, s'ils savent qu'il est chrétien, il ne manquera pas de leur dire : « C'est un de nos Pères. î> Ce sera l'occasion d'une conversation où il mettra un peu de son orgueil le plus légitime. Ce détail vous montre comment le christianisme prend l'homme par le cœur, par l'intérieur....
Oui, je le répéterai à satiété : tout ce que j'observe est une démonstration éclatante de la divinité de notre foi ; plus je vois l'état de ce peuple, plus il me semble évident que le christianisme, le
caiholicistnc, est nécessaire à l'homme, non seulement pour faire son salut éternel, mais pour être dans son état normal comme Jiomme ; c'est vraiment frappant. Plus j'étudie la marche de nos œuvres et ce que le principe de foi produit dans les âmes, les familles, les peuples, plus je reconnais l'action de Dieu agissant par nous sur ces pauvres gens. Un incrédule lui-même — pour peu qu'il fût intelligent et droit — ouvrirait les yeux et donnerait son cœur à la vérité, s'il avait comme nous cette preuve expérimentale du surnaturel.