‹ Les chinois chez euxChapitre 19 sur 43 · LETTRE SEIZIEME · texte numérisé non relu

LETTRE SEIZIEME

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Tsen-y-Fou, le 12 septembre 1877.

Cher monsieur le Doyen,

U en sommes-nous de notre correspondance ? Je n'en sais plus rien ; depuis ma dernière lettre j'ai vu tant de pays que je suis tout désorienté. L'autre jour, arrivé au point extrême de mon voyage, je gravissais sous un soleil de feu, en nage et le ventre creux, d'affreux rochers dont l'escalade dure une grande heure et ne permet pas de rester sur le dos de ma mule ; j'étais éreinté ; vous allez voir quel lit et quels réconfortants j'ai trouvés au gîte. Eh bien, j'ai dormi commiC une marmotte, je vais comme un cœur ; cette vie de courses me plaît, il me semble que j'étais fait pour elle. Jamais je n'ai été si heureux ; depuis deux mois surtout j'ai un plaisir extrême à étendre notre cercle d'action, à reculer les confins de notre juridiction aux dépens du diable et aux frais du bon Dieu, à lancer nos essaims toujours en avant. Ainsi rassurezvous sur mon sort. D'autre part, les bruits et les essais de persécution ont cessé, grâce à l'énergie du gouverneur de la province. Depuis mon enfance, j'ai toujours désiré mourir de mort violente pour témoigner de la divinité de notre foi ; ce désir, je le conserve ; je me réjouirai cependant si Dieu en recule la réalisation : d'abord je serai enchanté de travailler le plus longtemps possible à ses

œuvres ; puis je suis douillet comme tout ; enfin le martyre est une immense gloire pour laquelle Dieu choisit, purifie, prépare, laviiiic, élève, spiritualise, divinise ; il me faudrait encore cent ans de travail, et le travail n'est pas commencé ! A la volonté de Dieu ! En attendant, je vais mon chemin tranquillement, joyeusement. Une pensée m'effraie, c'est que/t' ne se me pas dans les larmes^ comme le veut l'Écriture ; si fait pourtant, mais ces larmes sont compatibles avec la joie la plus vive que l'homme puisse goûter sur la terre.

Mais revenons à nos Chinois. Carte du Kouy-Tchéou en main, y sommes nous .-^ Parti dans la direction de Fong-Siang-Pa à deux jours de Tsen-y, avec le village de Ta-Kou-Sin-Tchang pour objecî;f, j'ai gravi cinq ou six hautes montagnes, non sans suer fortement moi et ma mule, oh! la la ! Heureusement je supporte aujourd'hui la soif: en P"rance elle m'était un supplice. Ces pays ne sont que montagnes, je n'avais encore rien vu de si pittoresque : de l'eau partout, de belles cascades, des rochers énormes. Un peu après Fong- Siang-Pa, je contournais la montagne sur une espèce de trottoir de rochers à deux cents pieds au moins au-dessus du torrent. Quel chemin ! un sentier raboteux, défoncé, tortueux, semé de trous, obstrué de buissons ! il avait juste la largeur nécessaire pour poser les deux pieds ; je n'étais pas brillant, et me disais : Si ma mule fait un faux pas, nous irons piquer une tête là-bas, et nous ne serons plus dans cinq minutes qu'une belle saucisse pour les panthères et les oiseaux.

Les chrétiens des quatre stations de Lo-Min-Tchen se sont réunis le jour de la Saint-Pierre ; nous avons eu une fête splendide ! Vraiment, c'est à pleurer de joie quand on voit les choses aller avec entrain, qu'on entend ses chrétiens chanter leurs prières, non pas certes avec une dévotion tendre, mais avec une certaine ardeur

qui sent l'enthousiasme de se voir en nombre et bien unis dans la foi. Ce jour-là, ces braves gens, réunis en grand conseil, se sont cotisés sur la récolte du riz pour fonder une association de la bonne jnorL Ils veulent subvenir aux sépultures des pauvres, à l'entretien d'une école et à la nourriture du missionnaire en visite. Déjà quarante taëls sont assurés ; un taël vaut sept francs cinquante centimes, somme importante pour le pays. Après la moisson on achètera un terrain, on avisera à terminer l'emploi de la récolte de 1878 ; mon avis sera de vendre la récolte et de capitaliser le prix pour augmenter le petit bien -fonds. Partout où il sera possible de trouver quelques ressources, nous organiserons l'association ; ce sera une excellente manière d'assurer la persévérance des chrétiens intéressés à sa prospérité, d'affirmer l'unité du troupeau, de donner de l'influence à notre peuple auprès des païens et des mandarins, de fournir de riz le missionnaire, d'augmenter aussi son autorité, puisqu'il aura le haut domaine de la propriété.

En quittant Lo-Min-Tchen, je suis descendu à quelques lieues plus loin, dans le vallon de Ouo-To, au milieu du wz^rr/// important de Ya-Ky-Kéou, et me voilà, chez un païen qui a promis d'adorer, logé, hélas ! plus mal que jamais. Durant la semaine de mon séjour, mon catéchiste allait inviter les païens du lieu : bon nombre sont venus. Souvent, sur une famille de six ou sept personnes, un seul membre «r/(?;'6'/ quelques jours après, l'adorateur m'en amène un autre, puis un autre se décide, parfois la famille entière ; quelquefois aussi on hésite, on remet à plus tard, les récalcitrants détournent les autres de persévérer ; autant de perdu ; enfin imaginez cette guerre avec sa tactique, ses luttes pied à pied, nos industries et nos ruses, et vous aurez une idée de ce que nous avons à faire.

Après Ya-Ky-Kéou, en avançant sur la route de Fong-Siang-Pa,

j'ai visité au village de Pé-La-Kan les deux seules familles qui s'y trouvent et habitent la même maison — ce sont deux frères. — Jamais

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les missionnaires n'avaient pu logera Pé-La-Kan, faute de place; cette année, on a pu me donner un coin dans une grande chambre.

Une natte la séparait en deux : d'un côté, ma chapelle, ma salle de catéchisme et de réception ; de l'autre, ma chambre à coucher ; pour fenêtre, un trou d'un centimètre de large sur un décimètre de long ; il me venait par là un petit rayon de lumière sur mon cahier et mes livres ; jamais je n'ai été aussi tranquille.

J'ai fait trois baptêmes ; les païens ont écouté la doctrine ;" quelques-uns ont dit : « Nous verrons, » et sont partis. Je suis content quand même, car j'ai pris possession du sol en disant la première messe qui ait été célébrée dans ce vallon : la messe dite quelque part, on se sent maître, la position s'éclaire, les choses s'arrangent ; il sort de l'autel une influence surnaturelle qui rend les chrétiens meilleurs, saisit les païens et met dans leur âme, sinon une décision immédiate, du moins une bonne semence pour l'avenir : c'est frappant ! Nos cérémonies, si simplifiées qu'elles soient, nos ornements, nos images, notre attitude, inspirent un grand respect aux païens.

Me voyez-vous disant la messe sur un moulin à riz dans cette chambre misérable aux murs de terre, sous un toit en paille noirci par la fumée, festonné de toiles d'araignées, avec un servant nupieds et déguenillé qui répond invariablement à toutes les prières <i Anienl) ? N'importe, quand je me retourne, je vois les païens venus en curieux qui regardent, émus et pensifs. A ma visite de l'année prochaine, nous verrons bien s'ils ont fait des réflexions salutaires.

Maintenant, en route pour Fong-Siang-Pa ; c'est un trajet d'une demi-journée. Jusqu'à présent, nous n'avions là aucun fidèle ; un brave homme a promis de me recevoir chez lui, mais, grand Dieu ! quel taudis ! On m'avait bien affirmé à Pé-La-Kan qu'il n'était pas logeable ; je ne suis pas difficile, pourtant j'ai été effrayé en entrant. Par bonheur, la chapelle pouvait encore passer, mais ma chambre î

Une mauvaise cloison de planches disjointes divise l'unique pièce de la maison ; une moitié pour la famille, père, mère, enfants, entassés et grouillants comme une nichée de souris ; l'autre moitié pour moi : mon lit, en guise de table un bloc, tout juste de la place pour mouvoir une porte qui ouvre en dedans ; obscurité totale ; abondance de puces ; et la fumée m'arrive d'un hangar servant de cuisine et d'écurie au buffle.... Encore quelques bonnes captures, et beaucoup d'espérances pour l'avenir.

De Fong-Siang-Pa, je continue ma route vers le sud, par-delà les montagnes, dans la vallée de Ma-Ty-Che, limite extrême de notre chrétienté, nos Colonnes (£ Hercule ! Partout dans ces montagnes des statues, des pagodes, mille objets superstitieux ; au fond d'un vaste hangar sans murailles, sur une estrade, un gros Bouddha rebondi et ventru, assis gravement entre deux statues de femmes assorties ; des deux côtés, un vrai sénat d'idoles de grandeur naturelle, grimaçantes, fantastiques, cornues, lippues, joufflues, avec des ornements bizarres au plafond et sur les piliers qui le soutiennent, des animaux monstrueux ; sur des tables, devant le Bouddha, une myriade de souliers de femme en papier peint ou en étoffe de nulle valeur, offrandes des pèlerins. D'ailleurs, pas une âme dans ce temple ; au milieu de ce peuple de statues grimaçantes et silencieuses, je suis avec mon guide le seul être vivant. La première fois qu'on se trouve dans un de ces temples, on éprouve une sorte de terreur et une tristesse profonde, même en plein jour ; après, on s'habitue et on ne fait plus que rire de ces stupidités ; nos chrétiens en rient encore plus que nous ; les premiers rudiments de la foi leur rendent la raison, que les païens ont perdue, — comme ferait une brusque apparition du soleil dans la nuit, découvrant à un voyageur égaré des objets ordinaires qu'il prenait pour des fantômes épouvantables. Allez ! on a beau dire, pour

être homme, il faut être chrétien ! Mon guide, un bon garçon de vingt-cinq ans, baptisé depuis un an, rit de tout cœur des grimaces de ces messieurs et de ces dames : si je ne l'empêchais, il leur enverrait une boiLse de buffle sur la bedaine ; mais il faut être prudent.

Me trouvant aux Colonnes cTHej'cule, je puis donner huit jours à une famille nouvellement convertie, mais, faute de place, il lui faut céder à un païen l'honneur de recevoir le Père. Deux chambres me sont abandonnées : l'une est convertie en chapelle, l'autre me sert d'appartement ; le païen, réfugié dans une troisième, se tient à l'écart et observe. Sur les portes, sur les murs,partout,sont collées d'affreuses images bouddhistes : esprits gardiens de la porte, idoles protectrices de la famille, etc., me voilà en plein paganisme. Les païens accourent en foule, ils écoutent la doctrine avec bienveillance, leur entrain me donne beaucoup d'espoir ; plusieurs font des objections, ce qui est un excellent symptôme. Quelques chrétiens viennent de dix lieues au moins ; parmi eux, un grand garçon naïf et droit, qui adore depuis trois ans, demande instamment le baptême ; je le lui accorde, non sans hésitation ; il n'est pas marié, et vit avec un frère païen qui le bat. Il me faut nourrir ces chrétiens à mes frais ; d'habitude les fidèles nourrissent le missionnaire et les gens des chrétientés voisines qui ont à lui parler, mais je suis chez un païen et à mes crochets ; aussi suis je obligé d'y regarder de près. Heureusement, mon grand gaillard m'a fait cadeau d'une lambille de lard fumé. Hélas ! elle diminue effroyablement vite ! Vous pensez si le lard a pesé dans la balance pour décider le baptême ! Je le dis sérieusement : pour moi ce présent est une preuve de sincérité et de bonne volonté ; la foi qui va jusqu'au cœur, ça se voit encore ; quand elle va jusqu'à la bourse, c'est le comble ; le cœur est la partie la plus intime et la plus profonde de l'homme, la plus difficile à conquérir, mais

la bourse est la partie la plus intime, la plus inacessiblc du cœur.

Au début de la station, je ne pus rien obtenir ; je me morfondais d'en rester à mes deux chrétiens, lorsqu'arriva l'Assomption. Impossible de ne pas prendre quelque gibier un jour pareil ; — c'est infaillible, chaque fête de la Vierge amène des conversions, expliquez-le comme vous voudrez ! — Donc, le jour de l'Assomption, la débâcle commence ; six familles adorent ; le lendemain mon hôte se décide, mais il comptait sans sa femme ; celle-ci le prêche à rebours, et le retient plusieurs jours durant ; il ne remporte la victoire que la veille de mon départ. Je venais de me coucher.le catéchiste allait en faire autant, lorsque du fond de la maison mon hôte lui crie : « Oh ! ne te couche pas, grand Ouang, allume les cierges, je vais adorer, c'est fini ! » Je me lève, il fait la cérémonie de l'adoration. Le lendemain, on brûle les idoles : Bouddhas, esprits des portes, inscriptions, etc., installés partout, et au milieu desquels j'avais dû célébrer la sainte messe. Je laissais à Pan-Chouy douze familles chrétiennes.

Retour à Tsen-y-Fou par un autre chemin, sans pouvoir pourtant éviter les montagnes. Avant de les franchir, trois jours d'arrêt dans une chrétienté si pauvre, si pauvre, que je dois la nourrir et lui laisser une large aumône : les rares fidèles de ce coin perdu du district s'abritent sous des huttes de branches et de roseaux ; ils sont si peu vêtus que, pour l'être moins, il faut ne l'être pas du tout ; depuis un mois on ne mange plus de riz chez eux, mais du blé de Turquie cuit à l'eau. Quelle joie de ravigoter ces pauvres âmes baptisées, mais délaissées et refroidies I — c'est le mot propre en chinois ; — je leur fais promettre de rester fervents jusquà la prochaine visite, j'exhorte aussi les païens. Si par hasard ils ont entendu parler du christianisme, ils croient que c'est une secte affreuse, cruelle, infâme: chose curieuse, ils l'accusent des pratiques et des crimes que,

dès les premiers siècles de l'Eglise, les païens de l'empire romain reprochaient aux chrétiens de leur temps. Vous voyez, le sol est neuf, cependant mon temps n'aura pas été perdu, j'aurai prêché nos vérités saintes, montré ma figure, fait un peu de tapage, mis dans les esprits une matière à réflexions salutaires, commencé enfin à travailler les côtes du démon maître du pays, et lui montrer nos intentions hostiles.

Cela fait, je reprends mes bottes et la route de Tsen-y ; elle me conduit au village de Y-La-Kéou,juché au sommet d'une montagne. Quatre lieues sous un soleil de feu, à travers d'énormes rochers, par un sentier qui serpente sur des précipices ! Tout en grimpant, je méditais sur les vicissitudes de la vie, la dureté des temps, la cherté du riz, et je me disais en m'épongeant le front : « Si notre cher Monsieur le Doyen était ici, quelle belle migraine il aurait cette nuit ! » Pour moi, ces fatigues me reposent ; pourtant, à la fin de mes expéditions, la nourriture par trop débilitante,le manque de viande et de boissons fermentées, m'avaient fortement éprouvé: je tournais à l'état liquide, parole d'honneur ! Il était temps de retrouver mon eau-devie chinoise ; autrefois elle me soulevait le cœur à la hauteur des oreilles, maintenant elle fait mes délices.

Deux familles chrétiennes seulement au village : l'une absente et d'ailleurs refroidie, parce que la femme, païenne et mauvaise tête, empêche son mari de prier ; l'autre, demeurée fervente, me donne l'hospitalité ; elle se compose de sept personnes. Ces pauvres gens, privés de tout secours religieux depuis cinq ans, ont conservé l'habitude de la prière et portent ce cachet, cette physionomie chrétienne si caractéristique. Quel plaisir de les réchauffer un peu ! Certes, ils n'ont du côté de la volonté aucun obstacle à la grâce, et sur l'ordre du Pèi-e feront n'importe quoi.

Le magnifique mot que nos chrétiens ont sans cesse à la bouche ! et généralement leur conduite répond à cette idée qu'ils se font du prêtre : C est le pcre et la mère de notre â)uc ! Le missionnaire arrive ; il s'installe, commande, gronde les enfants, fait des reproches aux parents, donne des conseils pour le matériel, indique l'endroit où il veut une place à sa prochaine visite : personne n'imagine qu'il soit possible de lui désobéir.

Un immense avantao^e pour nous dans nos visites est de loger chez nos gens, de faire partie de la famille comme père et mère, avec l'autorité des aïeux, qui est considérable en Chine. Dès qu'on, a couché une nuit et mangé une fois dans une maison, tout cède au devoir de servir le Pire, tout le monde est à ses ordres. Tenez, un exemple entre mille. Je suis à lire dans un coin : la maman appelle son troisième : <L Le troisième, ho ! viens ici ! » Il ne vient pas ; elleappelle encore, deux fois, trois fois ; il ne vient pas davantage ; alors j'interviens, et je crie de mon coin : « Le troisième, ho ! vas-tu écouter ta mère } Od'est-ce que c'est donc } » Aia ! il ferait beau voir qu'il n'obéit pas ! et les vieux obéissent comme les jeunes.

Mais revenons à Y-La-Kéou. Maison pittoresque en feuillage et à jour ; les rats foisonnent, on les entend toute la nuit faire leurs courses, dégringolades et sauts périlleux dans les feuilles sèches de la cloison ; les puces et les punaises, on n'en parle plus. Dans l'unique pièce de cette cabane le fourneau en terre où se fait la cuisine^ et dont la fumée monte en liberté vers le toit percé à jour ; un tas de fagots ; des baquets pleins de légumes secs ; une natte pour les parents, — les enfants couchent sur n'importe quoi ; — mes planches avec ma couverture ; la natte du catéchiste ; à droite de mon lit, ma mule attachée à un arbre qui sert de colonne ; à gauche une truie allaitant ses marcassins ; — la nuit elle joint sa musique à celle

des rats, le jour elle m'offre un sujet curieux d'observations psychologiques ; — en face, contre le mur, une planche, sur laquelle je dis la messe. J'ai passé là deux jours et deux nuits, mangeant du blé de Turquie et des cornichons cuits à l'eau, sans graisse ni sel, mais avec du piment. On avait fait venir deux garçons, en service chez des païens du voisinage. Quatre enfants seulement étaient présents et je savais qu'il y en avait cinq ; il manquait une fille de douze ans. Dès le soir de mon arrivée, je fais celui qui ne sait rien et je demande : « Combien avez-vous d'enfants ? » Hésitation, balbutiement, réponse peu claire. Je réitère ma question : on répond qu'il y en a cinq, c'està-dire quatre,., quatre, c'est-à-dire cinq ; enfin on avoue que, depuis un mois, la misère a contraint de livrer la fille à un païen qui la prendra pour femme dans un an. Si je me fâche, si je crie, si je menace, si je fais signe de ramasser mes affaires pour quitter une maison pareille ; si on est épouvanté, si on pleure, si on me fait des prostrations à deux genoux, je vous le laisse à penser ! Enfin, je consens à rester, mais à condition que le lendemain, coûte que coûte, en dépit des usages chinois, impitoyables en pareille matière, on fera l'impossible pour reprendre la pauvre petite. Comment vous figurer la difficulté d'exécuter mes ordres, étant donnés les usages et même la loi du pays ? La mère partit, mais elle fut renvoyée avec indignation.

Heureusement, on n'avait pas écrit l'acte de donation de la fille ;. j'en fis un en faveur de l'Eglise, et le troisième jour, le père allait avec mon catéchiste le montrer aux parents du fiancé et leur dire : « La loi chinoise protège la Religion de Dieu et ses règlements, les païens n'ont plus de droit de les violer ; d'après ces règlements, l'adoption et le mariage entre païen et chrétien sont impossibles, à moins que le païen ne se convertisse ; vous vous êtes mis en contrar

vention en recevant cette fille, rendez-la, sinon le prêtre vous poursuivra en justice, et vous serez gravement punis. » L'argument était solide pour les Chinois, mais pratiquement j'aurais échoué devant les mandarins si mes adversaires avaient tenu bon ; ils rendirent la fille, que j'envoyai aussitôt à notre orphelinat. Ce coup d'état fit un bruit terrible ; pendant les pourparlers,je me tenais à l'écart dans une auberge, cerné par la population, qui n'avait jamais vu d'Européen. Certainement la chose déplaisait ; mais mon argument crié à tuetête fermait les bouches, et si j'ai vu de biens vilains yeux braqués sur moi, je n'ai pas entendu une injure. Quel aura été le résultat final de l'affaire, quelle impression aura-t-elle produite, je le saurai l'an prochain.

Ma dernière station fut Ya-Ky-Kéou. J'y arrivais avec l'espérance d'une bonne pêche : elle a été déçue par l'aventure qui termine ce récit. — Disons d'abord que, s'il y a des fainéants sans feu ni lieu, des coquins voués à tous les crimes, capables de molester les chrétiens, une vermine, le déofoût et la terreur des honnêtes cjens, ce sont Jes soldats chinois. Or, à cause de la rébellion qui se produit au Sé-Tchouan, on fait partout des enrôlements militaires. Pour le Kouy-Tchéou, les engagements sont reçus à Tsen-y-Fou ; des bandes de volontaires y affluent par toutes les routes. Sur le chemin d'Y-La-Kéou, il m'arriva de croiser une caravane de ces jeunes gens déjà revêtus de l'uniforme, et deux jours entiers nous avons suivi la même direction : quand nous nous rencontrions, ils ne faisaient que m'insulter, me menacer, moi, les chrétiens, la religion, me désigner à la malveillance des passants. Quels fâcheux compagnons ! Ils avaient un regard de bête fauve ; au fond de leurs yeux je voyais leur âme où le diable est assis, fourgonnant son feu, attisant la haine, non pas cette haine ordinaire dont les chrétiens peuvent ressentir des

accès, mais la haine éternelle, œcimiénique, que seuls le baptême et la foi peuvent détruire. Je tâchais de faire bonne contenance. Le second jour, les misérables étaient plus insolents à Pé-La-Kan, où je m'arrêtais une heure; leur audace avait décuplé ; ils voulaient ameuter la population, mais les paysans ne se soucient pas de se mettre des affaires sur le dos : personne ne me molesta. Les soldats quittèrent Pé-La-Kan avant moi, et allèrent se poster à une lieue, dans la cour d'une auberge, sur le bord de la route. Me voyant arriver sur ma mule, l'un d'eux pose son parasol sur le pavé de la cour, le manche en l'air. J'arrive, je veux passer : personne ne m'empêche, pas d'obstacle apparent sur le chemin. Tout à coup, ma mule, ordinairement docile et nullement ombrageuse, refuse de marcher, se cabre, bondit ;jela talonne et la frappe : elle résiste avec une force que je ne lui connaissais pas, si bien que je finis par tomber. C'était à croire que la mule avait vu le diable ! Cette idée m'a poursuivi longtemps. Depuis, mon confrère m'a dit que les Chinois auraient une poudre inodore pour l'homme, mais d'une odeur repoussante pour les bêtes ; la moindre traînée de cette poudre, répandue au travers d'un chemin, formerait un obstacle infranchissable aux chevaux et aux mules.

Remis en selle, les soldats me suivirent, m'agonisant de sottises, sous prétexte que ma mule avait crevé le parasol en ruant, cherchant, toujours en vain, à exciter les passants contre moi ; un brave homme vint m'avertir qu'ils voulaient me tuer à Ya- Ky- Kéou. — Vous n'êtes pas inquiet, n'est-ce pas ? Je vous écris un volume, je ne suis donc pas mort. Je ne fis que rire de ces menacrs, et arrivai à Ya-Ky-Kéou chez un de mes adorateurs. Là m'attendaient huit jeunes chrétiens des environs,grands gaillards que j'étais fier de voir autour de moi. Vive la jeunesse, vivent les chrétiens qui n'attendent pas la décrépitude pour donner à Dieu les restes d'une vie qui ne peut plus leur servir !

Après m'être restauré, je tenais conseil avec mon catéchiste dans le jardin, lorsque nous entendîmes le peuple s'ameuter sur la route ; en un instant, la maison s'emplit de vociférations furieuses, les soldats sont à la j)orte du jardin, hurlant, trépignant, me menaçant du geste, criant qu'ils vont me lier, m'emmener et me tuer ; les chrétiens leur barrent le passage et les repoussent ; mon catéchiste me conseille de fuir ; persuadé que les soldats veulent m'effrayer pour m'extorquer de l'argent, je reste et m'égosille à crier plus fort qu'eux. Dans la rue, des centaines de païens regardent, sans prendre fait et cause pour personne, prêts à rire avec le vainqueur, quel qu'il soit. Enfin on a raison des soldats, qui rentrent à l'auberge sans m'avoir touché. J'expédie un courrier à Tsen-y-Fou ; mon confrère voit le mandarin, qui promet d'aviser. En attendant, je reste tranquillement à Ya-Ky-Kéou, assurant au peuple que justice serait faite ; mais les païens, tout en écoutant la doctrine avec une certaine sympathie, se méfiaient : « Nous verrons ce que fera le mandarin, » disaient-ils. Le mandarin envoya des satellites. Les soldats s'enfuirent ; pourtant, on en saisit deux en train de fumer de l'opium dans une auberge, et de raconter la belle peur qu'ils avaient faite au prêtre de la Religion de Dieu. L'aubergiste lui-même les li\ra : ils furent garrottés, amenés à Tsen-y, frappés de rotin sur le derrière, et mis à la cangue en attendant leurs complices. Le mandarin m'envoya son palanquin, des porteurs et des soldats de son escorte; ils me ramenèrent en triomphe à Tsen-y. J'aurais mieux aimé achever ma visite à Ya-Ky-Kéou, j'y serais resté avec les honneurs de la guerre ; mais mon confrère m'écrivit de profiler de la gracieuseté du mandarin, afin de donner aux chrétiens la consolation de se voir honorés et défendus en ma personne. Ainsi fut pris le diable qui croyait me prendre.

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