LETTRE DIX-SEPTIEME
Fou-Yang-Chouy, le 29 octobre 1877
Cher monsieur le DovExNt,
E reprends le récit de ma dernière campagne, interrompue par la moisson. Fong-Siang-Pa, ou j'écris cette lettre, n est ni un bourg, ni une ville, ni un village, mais une petite vallée avec des fermes disséminées çà et là. Mon hôte est un des meilleurs types de brave homme qu'on puisse voir, assez riche pour le pays. Il fait de l'eau-de-vie chinoise. Ses produits diffèrent quelque peu de notre fameux cognac, mais cela n'empêche pas les chrétiens venus pour la fête de s'en régaler ; pourtant ils n'en abusent pas ; ici l'ivresse est extrêmement rare. Moi, rien que l'odeur de cette eau-de-vie me donne des nausées ; il n'en est pas de même de Lao-Tchang : il trouve l'occasion excellente ; quand il a de quoi, c'est un puissant buveur. On me sert le fameux froinage de haricots, un mets national que je n'avais pas encore goûté! Quelle horreur! Vous êtes saisi au nez et à la gorge par une odeur d'ammoniaque à renverser ; les Chinois sont friands de leur fromage : ce sont des haricots cuits, fermentes, mis en gâteau avec je ne sais quelle préparation ; le gâteau séché devient noir, très dur, capable de se garder plusieurs années, infect comme la chose qu'il rappelle et dont il porte le nom ; pour le manger, il suffît de le faire revenir dans l'eau bouillante.
On vient de tuer un cochon en mon honneur ; peut-être la musique
Acteurs chinois.
dont il a régalé le pays, à l'article de la mort, attirera-t-elle ce soir et demain les gourmands d'alentour. Ce sera une occasion d'exhor-
ter, nous profitons de tout. Six familles déjà se sont laissé prendre
Acteurs chinois.
au filet, d'autres sont en pourparlers. Quel plaisir, lorsque les familles représentées par leur chef viennent se soumettre ! On voit la foi entrer,
Id2 LES CHINOIS CHKZ EUX.
s'installer, s'incarner ; rien n'est intéressant comme cela. Sans doute elle vient lentement, l'acte d'adhésion ou à'adoralioji ne la suppose pas encore ; 1\lm1 païen est toujours là ; l'énoncé de nos dogmes étonne beaucoup. Mais [)eu à peu le chaos se débrouille, le bon sens retrouve son empire, ce qui semblait étrange et obscur dans notre symbole s'éclaircit. On suit les progrès de la foi, jusqu'à ce qu'enfin elle transforme l'âme et s'épanouisse sur le visage en un bon sourire qui signifie : A présent, j'en suis !
Hier, dans une chambre séparée de la mienne par une mince cloison, le catéchiste instruisait un nouveau chrétien ; il posait les questions, soufHait les réponses, donnait des explications plus ou moins rustiques, car le brave homme est fort naïf ; puis, s'interrompant brusquement, il criait à tue-tête : — « Hé! la foi, ça vient-il? ça ne vient-il pas ? » L'autre ne manquait pas de répondre à chaque coup : « Ça vient ! ça vient ! » Alors les explications de reprendre, et, cinq minutes après, même question : « La foi, ça vient-il ? » Je riais comme un épileptique, mais j'étais content ; c'est si beau la naïveté de l'intelligence, la simplicité de la foi ! Ce trésor est perdu en France, parce qu'on a mis dans des têtes incapables de porter un pareil fatras, ce qu'on appelle « les lumières modernes » .'' Belles lumières pour faire tourner les têtes, et les fermer à la foi chrétienne !
A propos de simplicité, que je vous raconte une de nos soirées catéchisantes. Me voilà entouré des chrétiens dans la plus grande salle de la maison ; la prière est terminée, je suis devant l'autel, le catéchiste près de moi, les gens assis sur des bûches ; nous interrogeons. Les vieux et les vieilles y passent comme les autres ; en Chine, tout le monde est enfant, surtout devant le Père, et le respect humain inconnu : vous entendez sans cesse les chrétiens parler du catéchisme, des prières, de la morale, des mystères, du Ciel, s'exhor-
ter à èx^ç:. fervents. On interroge donc : (i Tchang, la vieille grand' mère, combien de Dieux ? — Un. — Combien de personnes ? — Trois. — Le Père est-il Dieu ? etc.. » Et la pauvre vieille de tomber, comme nous y sommes tombés nous-mêmes, dans le piège de trois personnes qui sont trois Dieux. — « Ho ! là-bas, Ly, le quatrième (il a trois frères aines), pour qui l'Enfer ? » Naturellement il r-épond : « Pour les païens !» Il faut lui faire comprendre que c'est aussi pour les mauvais chrétiens. — « Quelles sont les souffrances de l'Enfer ?
— Pas de riz à manger ! » — Hilarité générale. Vous figurez- vous aussi un endroit où il n'y ait pas de riz à manger ? quelles affres !
— « Ho ! Sié, la grande bru, à quoi sert d'être chrétien ? » — -Après réflexion elle répond : — « C'est une bonne chose ! » — Impossible d'en tirer rien de plus. — « Et toi, le dernier (le plus jeune des garçons de la maison), où est ton âme ? » Sans hésiter il met la main sur son ventre : — « Elle est ici ! » — Personne ne rit, car le ventre en Chine est plus noble qu'en France ; plus on l'a gros, plus on est respectable. La séance dure ainsi jusqu'à minuit. Le Chinois se couche tard. Je les regardais, l'autre soir, les uns assis sur leurs bancs, les autres à terre, les enfants se roulant dans la poussière, les chiens endormis au beau milieu de l'assemblée ; — il y a des bandes de chiens, et leur nourriture est de nettoyer les enfants ; dans un coin un vieux fumait une pipe juste aussi longue que lui ; devant moi, Lao-Tchang, tout en suivant l'instruction, passait l'index de la main droite entre les doigts de ses pieds, le portait à son nez et aspirait le parfum ; un autre humait son thé, gorgée par gorgée, avec le bruit que font certaines personnes en mangeant la soupe. Vers minuit, on s'arrête, on fume une dernière pipe ; le maître de la maison bourre, allume, met en route celle de sa vieille mère et la lui donne ; les uns vont se coucher, les autres causent encore longtemps, et cependant on s > lève
très matin. Lorsque le missionnaire visite une station, les chrétiens du voisinage sont avertis, et il en vient quelques-uns. Ils couchent partout, à terre, sur des nattes, dans de grandes corbeilles ; celui qui est muni d'une couverture a vite trouvé un camarade de lit. La nuit dernière, Lao-Tchang était couché avec un brave homme ; à chaque bout du ht une tête ; les pieds parfumés de Lao-Tchang reposaient contre la figure de son compagnon. On a toujours soin de faire pour le Père une place où il soit seul et tranquille ; mais s'il a une fenêtre, les païens ne manquent pas d'accourir, d'enfoncer dans le papier mou qui forme vitre un doigt mouillé de salive, et de regarder des heures par le trou qu'ils ont pratiqué : c'est si drôle, un Européen !
Pendant que je vous écris, le catéchiste donne une leçon à quelques chrétiens : il s'évertue, pour faire montre d'érudition, à leur apprendre les noms déjà si drôles des trois rois mages, rendus plus étranges encore par la transformation qu'ils ont subie dans la langue chinoise : Pa-Eul-Ta-Sa-Eul, Mé-Eul-Ky-Yo-Eul. Le gredin ! Hier il a passé une demi-heure à leur raconter l'histoire de Pa-La-Pa (Barabbas) ; on a beau le ramoner, rien ne le fait revenir de son goût par trop prononcé pour l'érudition et les noms européens. Je vous demande ce que fera du nom de Pa-La-Pa cette vieille qui ne peut se loger dans la tête le nom des trois personnes divines ! Ca me met dans des colères !