‹ Les chinois chez euxChapitre 22 sur 43 · I. Voir Luc, VII, 5 et seq · texte numérisé non relu

I. Voir Luc, VII, 5 et seq

phique et chrétien ! Bien qu'il m'ait frappé depuis longtemps, il me fallait venir en Chine pour en comprendre tout le sens et la portée. Une parole tombée dans une âme agit sur elle peu à peu ; un chrétien jeté seul en plein pays païen prépare les voies, rien qu'en faisant connaître la religion, en donnant occasion au missionnaire ou aux catéchistes d'apparaître de loin en loin. Une prière, une messe dans une région entièrement vouée au paganisme, chasse bien des démons, fiiit descendre bien des grâces !

Je n'ai pas récolté que des espérances à Lo-Se-Yen, le bon Dieu m'a donné un acompte sur la moisson prochaine. Le marché s'est justement conclu ce matin ; vous allez voir la parabole de la semence. Non loin d'ici, habite une famille chrétienne ; le père était seul baptisé, mais tiède et négligent. Après l'avoir réchauffé lui-même, j'avais pu baptiser son fils, sa bru et leurs enfants. Et voilà qu'il m'amène un jeune maître d'école intelligent et honnête, son voisin. — Les maîtres d'école sont une proie très convoitée par nous, à cause de l'influence qu'ils exercent autour d'eux, et des services qu'ils ])euvent rendre à nos œuvres. — Celui-ci était allé, dans son enfance, écouter un missionnaire de passage au pays, mort depuis huit ans ; il avait gardé le souvenir des paroles du prêtre, et, tout en praticjuant des swf^çxsiwÀQns, parce qtic ce tait Ttisage (premier principe de la morale chinoise), il les savait être fausses et ridicules, et ne renonçait pas à l'idée de se faire chrétien. Il est venu me voir à Lo- Se-Yen. Je l'ai pressé ; il hésitait toujours, et cela se comprend, étant donnée sa position dépendante des païens ; je l'ai pressé encore, sans forcer la mesure, lui laissant quinze jours pour se tâteret réfléchir davantage. Revenu hier soir, il adorait ce matin, et retournait à son école, bien résolu de travailler lui-même à faire connaître à ses enfants et à leurs parents la religion chrétienne. Je puis compter

sur lui. Lo-Se-Yen est proche du district de Kieu-Sy-Tchéou, que les dispositions hostiles de ses habitants ne nous ont pas permis encore d'entamer. Cependant, nous avons, sur les confins de ce territoire, quelques stations ; la plus importante compte une trentaine de fidèles émigrés du Yun-Nan : c'est Cha-Tou. L'histoire de ces pauvres gens est vraiment providentielle.

Attirés par le bon marché des terres à louer, ils y vinrent en janvier 1875, au prix des plus grandes fatigues, — vingt-cinq jours de marche, — n'ayant d'autres bagages que des loques et leurs livres. Comme ils étaient les premiers chrétiens qu'on eût jamais vus là, leur arrivée fut saluée par des cris de fureur, des menaces de persécution. L'orage dura une année entière ; à tout instant on parlait de les torturer et de les tuer. Eux, se croyaient -très éloignés de toute résidence de missionnaire, et, à leur grand chagrin, demeuraient sans les secours religieux et l'appui que nous n'eussions pas manqué de leur donner. Par bonheur, ils avaient parmi eux un marchand de remèdes, ancien serviteur des missionnaires du Yun-Nan, jeune, intelligent, capable déparier, gai compagnon, bien vu des païens, avec qui son commerce le mettait en relations. Il a su défendre les chrétiens sans offenser personne, leur rendre le séjour possible dans le pays, répondre aux accusations portées contre eux, dissiper les préjugés, enfin conquérir la position et même préparer les esprits à recevoir l'Evangile.

L'heure d'agir semblait donc avoir sonné : une tentative prématurée eût compromis la tranquillité de nos pauvres émigrés et nos espérances de conquête. J'arrive soudainement, afin d'enlever aux païens la possibilité de rien préméditer, mais je me montre, pour les intimider, et aussi pour les forcer à s'occuper de notre religion. Cha- Tou est un fort inarcJié, avec une rue très large, bordée de boutiques,

d'ateliers, d'entrepôts. Les chrétiens demeurent à deux kilomètres plus loin. Un païen m'aperçoit au bout de la rue ; il répand la nouvelle, criant à tue-tête : « Un Européen ! un Européen ! » Voilà toute la population en l'air, à regarder cette bête curieuse. Je n'étais pas précisément rassuré, mais il fallait payer d'audace ; grâce à mon attitude, la foule me laissa passer sans m'insulter. Après,par exemple, on s'en paya sur mon compte, et Dieu sait si le répertoire des injures et des calomnies à notre usage est bien fourni. On nous accuse de tuer les petits enfants, de composer des remèdes avec leur cœur, de leur arracher la prunelle des yeux pour l'envoyer en Europe, où l'on en fait des verres de lunettes ou des collyres, etc., etc.

Sorti du marc/là, 'faMai loger dans la seule maison passable, habitée par le jeune marchand de remèdes et une famille Jlfà, et adossée à une maison de païens, propriétaires du terrain ; — une simple cloison en planches fait la séparation. — Pour moi, on avait disposé.au moyen d'une espèce de paravent en feuillage, un réduit sans fenêtre. J'y ai fait une abondante moisson de poux sans parler des puces et des punaises.

Les chrétiens accoururent, les uns après les autres, voir le Pèf^e. Privés de secours religieux depuis trois ans, ils ont pas mal à réconcilie, mais ils ont gardé la foi, ils ont encore de \cloffc. J'ai eu la consolation de les laisser affermis et réchauffés. Ils m'ont promis de se remettre aux prières, à la doctrine, à l'observation du Dimanche, d'instruire leurs enfants, de semer les bons exemples parmi les païens; j'en reviens toujours à cette semence.

Mais il s'agissait encore de conquérir l'indigène ; attendez, je vais vous conter cela ; et si le résultat fut chétif en apparence, vous penserez à la semence de l'Evangile. D'abord mon jeune homme alla inviter, de ma part, à la prédication, les gens avec qui il avait causé

religion et qui lui paraissaient favorablement disposés. Ils vinrent en masse, la plupart uniquement par curiosité, et n'écoutèrent la doctrine que d'une manière distraite. Plusieurs cependant y prêtèrent attention, firent des questions et partirent. Quelques-uns restèrent pour examiner de plus près, s'informer, discuter à fond ; ils donnèrent des signes de sympathie, et laissèrent de l'espoir. Tous s'accordèrent à dire : « Un peu plus tard, si d'autres se font chrétiens...., si on ne vous persécute pas...., il faut que j'en cause avec ma femme, ou mon père, ou mon frère.... »

Un des païens les plus riches et les mieux posés, commerçant sur le niarcJié, entra ç.xi poin'parlcrs avec moi ; au bout de deux jours il adorait ; il a trois enfants, beaucoup de parents et d'amis aux environs : c'est une vraie conquête et les <i prémices de la gentilité J> en ce pays. Jugez si j'en suis heureux ! Cet homme a eu besoin de courage pour se convertir ; le maii^e de l'endroit l'avait menacé, s'il se faisait chrétien, de lui susciter quelqu'affaire au prétoire : il n'a pas cédé.

Pour en imposer aux païens, et leur rappeler l'existence des traités qui garantissent la liberté de notre religion, j'eus l'idée d'aller loger chez mon nouveau chrétien, en plein marché ! Lui, me reçut avec empressement, et devinez quel jour je me suis installé au cœur de ce marché de Cha-Tou, jusque-là si hostile aux chrétiens ? Le premier mars, le premier jour du mois de saint Joseph, notre grand patron ! Impossible de dire combien de curieux sont venus me voir, me regarder des pieds à la tête, ouvrir mon bréviaire, palper l'étoffe de mes habits, examiner mon autel et mes images, me demander la distance de mon pays, mon âge, s'informer de nos usages, etc.. Ces intolérables exhibitions de soi-même, il faut absolument les subir. En Chine, tout passant a le droit d'entrer dans n'importe quelle

maison, de s'y asseoir, d'y allumer sa pipe, de découvrir les casseroles sur les fourneaux, de pénétrer dans les appartements les plus intimes, sans autre motif que la curiosité. Parmi vies spectatcttrs, les uns rient de moi, de mon nez, de ma barbe, de mes cheveux blonds ; les autres trouvent de bonnes paroles, et, par politesse, me disent qu'ils ont vu notre église de la capitale ; ceux-là, pour faire de la science, débitent sur la situation géographique de la France ou sur nos pratiques chrétiennes les bêtises les plus ridicules.

Enfin, je n'ai subi aucun désagrément, et j'espère que mon séjour aura raffermi la position de nos fidèles ; c'est aussi un jalon pour l'avenir. Mon nouveau chrétien m'a promis de tenir bon, quoi qu'il arrive. Il élèvera chrétiennement ses enfants et fera de la propagande autour de lui ; il a trois garçons, quelle bonne semence de chrétiens ! Que saint Joseph nous aide et protège mes pauvres chrétiens de Cha-Tou !

Pour revenir à Ta- Pin-Tchang, il faut marcher une grandejournée, traverser une rivière encaissée de rives d'un pittoresque effrayant : ce sont d'immenses rochers à pic, hauts comme la cathédrale de Beauvais, avec des cavernes, des anfractuosités, des cascades. Par endroits, la rivière est obstruée de grosses pierres qui ont roulé et forment des ponts naturels à plusieurs arches. Les chemins sont affreux, difficiles à trouver, même quand on les demande. Tout Chinois à qui vous demandez votre chemin, commence par vous poser une masse de questions : d'où venez-vous, où allez-vous, chez quelle famille, qu'allez-vous y faire, votre pays, votre nom ? etc.. Si vous ne lui répondez, il se refuse à vous renseigner.

La nuit était déjà tombée ; depuis le matin nous n'avions pas mangé un grain de riz, et nous avions encore une lieue et demie à faire pour atteindre Ta- Pin-Tchang. Nous serions restés en route

sans l'assistance d'un chrétien du lieu qui nous servit de guide. Obscurité complète, une route... c'est-à-dire un sentier qui serpente au flanc des collines, à travers les rochers et sur les bordures des rizières. Impossible de faire un'pareil chemin à pied ; ma mule ellemême tremblait, je sentais sous mon genou son cœur battre à tout rompre quand il lui fallait descendre l'escalier si glissant. Pourtant, à force de tâtonnements et de prudence, nous allions arriver sans encombre. Hélas ! nous comptions sans un pont en pierres disjointes jeté sur un torrent desséché ! Il fallait passer : ma mule s'engage sur ce malheureux pont, large de vingt-cinq centimètres ; elle pose un pied, puis deux.., et patatras ! une pierre roule, et la monture aussi avec son cavalier! Nous dégringolons ensemble ; heureusement des broussailles ont retardé et amorti notre chute ; nous sommes tout de même bel et bien tombés. J'ai pu me relever, pendant que la pauvre bête gisait encore au fond du gouffre, comme incrustée dans les pierres ; sa tête seule passait, et elle ne faisait pas un mouvement pour s'aider à sortir. La belle peur que j'avais de lui trouver les jambes cassées ! Le guide alla chercher de la lumière et du renfort ; avec l'aide de deux hommes, et en travaillant une bonne henre à couper les racines et à déplacer d'énormes quartiers de rocht-, nous avons pu enfin la dégager.

A Ta-Pin-Tchang vit une bonne vieille, chrétienne depuis vingtcinq ans, attachée à l'Église aussi profondément qu'il est possible de l'être, et l'un des rares témoins de presque toute l'histoire de notre mission. Elle était riche autrefois, et avait une magnifique maison, largement ouverte aux chrétiens et aux missionnaires ; les nouveaux y venaient apprendre la langue chinoise, les anciens y trouvaient un abri aux époques de persécution. Depuis, la bonne vieille a éprouvé bien des malheurs : sa maison incendiée par les

païens, son fils mort ;elle a tant pleuré qu'elle est devenue aveugle ; mais sa foi est à la hauteur de ses épreuves, et la pauvre femme demande à la prière ses consolations : elle passe son temps à réciter des chapelets.

De Ta-Pin-Tchang, je suis allé quatre lieues plus loin, à Ta-Ma- Chouy, par des chemins impossibles, encore plus impossibles que les autres. Enfin, je suis arrivé, mais dans des circonstances fâcheuses : mon hôte a une petite fille de six ans sur le point de mourir. Je l'ai confirmée (i) ; alors la mère, voyant que tout espoir était perdu, a dû se conformer à l'usage chinois, fournir la preuve authentique de sa douleur, le public exigeant autre chose que des larmes et des sanglots. Voilà donc la pauvre femme qui prélude par des soupirs et des plaintes de commande ; puis elle se met à crier, sur un ton dolent et tremblotant avec une finale de lamentations, un tas de phrases convenues, toutes coupées par un arrêt de trois grands soupirs. C'est absurbe et ridicule, mais c'est de rigueur, même chez les bons chrétiens. Le tribut de lamentations payé à l'usage, la femme a repris tranquillement ses occupations, pleurant encore, mais des larmes naturelles cette fois. La comédie recommencera après la mort de l'enfant.

Cela me rappelle une autre scène à laquelle j'ai assisté aussi cette année. Un de nos confrères mourait à Tsen-y ; le corps déposé dans notre chapelle, les chrétiens organisèrent les prières, qui durent jour et nuit depuis le moment de la mort jusqu'à l'enterrement. Le soir, les femmes demandèrent à prendre la place des hommes auprès du cercueil. La permission donnée, les soupirs commencent : soudain une lîi7'onne pousse un premier cri, et toutes de lui répon-

I. En Chine, tous les missionnaires ont le pouvoir d'administrer la Confirmation.

dre par des gémissements, des lamentations à fendre 1 ame et à rompre le tympan, des hurlements montés à un diapason suraigu ; elles se tordent, se jettent sur le cercueil, l'embrassent... C'était une véritable bacchanale, et nous ne pouvions hausser les épaules.

IDOLE CHINOISE. — Tien-Hoang, Empereur du Ciel.

Tout dans ce peuple est de convention ; les sentiments naturels sont rares, faibles, étouffés dans leur germe par des superstitions extravagantes, noyés dans une foule d'usages contre nature qui réglementent l'affection comme la douleur, et leur substituent des

Les Chinou chee «ux

démonstrations d'émotion de commande. Tel est en particulier ce fcimeux ailtc des ancêtres dont les écrivains rationalistes se sont tant engoués !

La petite malade mourut, et, comme; je l'avais prévu, il y eut aussitôt recrudescence de désespoir. La mère était aidée par ses amies chrétiennes et païennes ; elles se lamentaient à qui mieux mieux ; le chat, les chiens, le buffle, les canards, effrayés ou surexcités par le tapage, s'en mêlaient aussi ; sur un commandement, tout a cessé, et chacun de causer le plus tranquillement du monde, et d'aller à ses occupations. Le cercueil se faisait pendant l'agonie. Pour le dire en passant, les Chinois achètent souvent leur cercueil longtemps avant leur mort ; ils tiennent à en avoir un beau ; un bon fils donne un cercueil à son père et à sa mère au jour anniversaire de leur naissance ; il n'est pas une maison aisée où vous ne voyiez quelques grands cercueils déposés devant la porte, sous un hangar, ou dans la pièce principale, en attendant leur proie. Mœurs chinoises !

Savez- vous un fait que la mort de cette enfant m'a permis de constater une fois de plus ? Morte le matin, le soir, selon les lois ordinaires, elle aurait dû être rigide et pâle. En Chine on est soumis à cette loi comme partout, sauf les chrétiens. Oui, tout chrétien, pourvu qu'il ne soit pas un pécheur public, reste flexible après la mortel ne perd pas ses couleurs. En particulier, cette pauvre petite fille est extrêmement flexible, plus flexible qu'une personne vivante, parce qu'une personne vivante se raidit quand on veut la manier ; elle a conservé ses couleurs, ses lèvres sont rouges. Des païens et des chrétiens entourent le cercueil ; je leur demande s'ils ont vu souvent cette différence entre les chrétiens et les païens après la mort : les uns £t les autres sont unanimes à dire qu'ils l'ont vue toujours.

D'ailleurs la chose est tellement connue par ici, qu'on n'y fait plus attention ; seulement les païens, quand ils perdent un des leurs, regardent si le cadavre devient raide ; ils seraient effrayés s'il ne l'était pas, ce serait pour eux une preuve que leur parent a trah ses dieux.

V— — je

LKTTRK DIX-NEUVIEME.

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Cha-Tsen-Pa. le 6 novembre 187S.

Cher monsieur le Doyen,

E voici chez de bien braves gens, de la meilleure espèce que nous ayons dans ces parages ; vous seriez trop heureux de n'en avoir que de semblables. La chrétienté de Cha-Tsen-Pa se compose de dix ménages, émigrés du Sé-Tchouan depuis douze ans ; à leur arrivée, ils ont acheté des terres à un bon marché extraordinaire, à cause de la dépopulation du Kouy-Tchéou par les invasions de rebelles ; mes bonnes gens ont donc leur petite culture. Venus païens, ils ont trouvé ici le christianisme, et l'ont embrassé. La persécution d'il y a neuf ans ne les a pas ébranlés : ils avaient perdu tout ce qu'ils pouvaient perdre, excepté leurs terres et leur vie, qu'ils ont sauvée en se cachant dans les montagnes. Aujourd'hui ils sont à l'aise. Cette situation est excellente : pas un chrétien qui bronche, pas un qui donne le mauvais exemple, ou néglige le gros de ses devoirs ; les enfants sont élevés dans la foi ; tous tiennent certainement, du fond de leur cœur, à leur religion et à leur salut. Quand la chrétienté a été formée, comme elle le fut ici, par des émigrés, la propagande chez les païens indigènes est longue et difficile ; ils se défient, s'empêchent les uns les autres ; il faut attendre que l'étranger soit devenu, en quelque sorte, indigène lui-même par les relations, les mariages, les naissances et un long séjour dans le pays. C'est maintenant le cas ; une

bonne famille du lieu, alliée à ces chrétiens, vient de se convertir ; j'espère que ce sera un germe.

J'arrivai, il y a trois jours, sans guide, avec mon fidèle Lao-Tchang, marchant tous deux à l'aventure, puisque ni lui ni moi ne connaissions les routes. Il fallait à chaque instant demander notre chemin ; tantôt on Jwiipaii un laboureur qui retournait sa rizière en pataugeant dans la vase lui et son buffle, tantôt on hélait un porteur de fagots... sur la montagne : — « Hoîhol grand homme qui portes un fagot,.,, grand homme qui laboures une rizière, par où va-t-on à Cha-Tsen-Pa ?» — A force de marcher, nous approchions pourtant, du moins nous en avions l'espérance ; déjà nous apercevions des maisons éparses çà et là, à la mode du pays, chacune entourée de ses rizières. Etait-ce notre village ? Nous hésitions encore, lorsque tout à coup, sur le bord d'une rizière, trois enfants de quatre à six ans, qui barbotaient dans la boue — délices de l'enfance, preuve de l'unité de la race humaine — entendent le pas de ma mule, regardent, et, après réflexion, se mettent à crier, en courant vers la maison : « Voilà le Père ! voilà le Père!» — Nous étions donc chez nous ! On ne m'attendait pas si tôt, mais, chez de bons chrétiens, le Père est toujours bien reçu. J'étais trempé.couvert de boue;en trois minutes,la maison est sens dessus dessous pour me décrotter, me sécher, me réconforter. Ces scènes que je vous décris, la reconnaissance du Père par les enfants.l'accueil des chrétiens,sont les joies et les consolations du missionnaire ; elles le reposent bien, allez ! à la fin d'une journée passée à se ballotter sur une mule à travers les montagnes, au-dessus des précipiçes,par des sentiers étroits, bordées d'épines mouillées et audacieuses.

Par la station de Cha-Tsen-Pa s'achève, à l'ouest, ma tournée commencée au midi ;j'ai fait une sorte de mouvement tournant autour

i98 LES CHINOIS CHEZ EUX.

de Tsen-y-Fou. Nous avons, dans cette région, des familles chrétiennes disséminées parmi les païens, en sorte que, sans être nombreuses, elles donnent plus de besogne ; mais, par suite de leur dispersion, elles formeront avec le temps des noyaux de chrétientés. Jusqu'ici, peu de résultats ; on sent une résistance intérieure, des préoccupations matérielles plus vives qu'ailleurs, des craintes de persécution datant de neuf et dix ans, et une plus grande hostilité de la part des païens. Il faut arracher les familles une à une de la masse de perdition, former peu à peu, avec une patience invincible, le petit troupeau des élus. On convertit un païen, on le chauffe, on l'instruit, on le prémunit contre le respect humain, les moqueries, les agaceries des païens, contre ses propres tendances et ses faiblesses ; puis on s'occupe d'un autre. — Je le dis constamment aux chrétiens qui se plaignent de la difficulté de convertir les païens : « L'Eglise ne perd jamais courage, parce qu'elle ne périt pas ; elle avance toujours, et ne recule jamais ; une année, elle fait des conquêtes là où l'on veut se convertir ; une autre année elle étendra ailleurs ses possessions ; le tour de votre pays viendra, nous profiterons de l'occasion ; soyez seulement de bons chrétiens, ne faites pas perdre d'un côté ce que nous gagnons de l'autre ! »

Il y a quinze jours, j'étais dans une famille de cultivateurs — les Lieou, dont je veux vous raconter l'histoire. En 1800, cette famille assez nombreuse, qui habitait au nord-ouest de Tsen-y-Fou, se fit chrétienne. Chaque année, un prêtre chinois venait du Se-Tchouan visiter les stations du Kouy-Tchéou .formées de quatreou cinq cents chrétiens épars de la frontière à la capitale. La famille Lieou était seule dans ces parages, elle fut baptisée, et c'étaient de très bons chrétiens. La persécution de 18 10 la dispersa ; plusieursde ses membres apostasièrent, tout en gardant la foi au fond de leur cœur, et

le pays resta cinquante ans sans chrétiens. Durant cette longue période, des prêtres vinrent, du Se-Tchouan et du Kouy-Tchéou, visiter à intervalles réguliers les chrétientés du nord de la province ; mais la famille Lieou avait été perdue de vue, n'avait plus trouvé à se mettre en relations avec les missionnaires ; elle se croyait abandonnée, ignorant la présence d'autres chrétiens et le passage annuel des prêtres à deux jours de là. La doctrine et les prières s'oublient vite dans un milieu paien où le moindre signe du christianisme est une condamnation à mort, et surtout quand on est apostat. Les vieux, baptisés jeunes, moururent, Dieu seul peut savoir dans quels sentiments ;les enfants n'ont jamais été chrétiens. Je les ai retrouvés ; une démarche fut tentée auprès d'eux : sans doute elle ne pouvait aboutir du premier coup, mais elle donna espoir ; deux seulement, sur quarante, ont adoré. De la meilleure branche de cette famille Lieou il est resté trois enfants : une vieille, née en 1797 et baptisée en 1803, son frère et sa sœur, nés, l'un en 1804, l'autre en 1806, et tous deux baptisés à leur naissance. L'aînée, restée toute guillerette, saine de corps et d'esprit, comme pour servir de témoin, nous raconta l'histoire de ces temps-là ; c'est très touchant, et en l'écoutant je me disais : « Mon Dieu, que la religion chrétienne est donc divine, qu'elle est donc partout la même, partout pleine de miracles ! »

Ces trois pauvres enfants restèrent chez leurs parents jusqu'en 18 10, vivant chrétiennement ; la vieille seule, à cette époque, avait assez de raison et d'instruction pour comprendre ce qui se passa, et ce qu'elle perdit quand on l'empêcha de vivre en chrétienne, en lui faisant épouser un païen. Son frère n'a que de vagues souvenirs, sa sœur ne se rappelle rien. Les voilà tous trois chez des païens, élevés en païens ; la vieille voulait sauver son âme et ne pas adorer

les iJoles. On l'y força. — « Ou^iiid je pleurais, dit-elle, on me battait, on me disait que j'allais attirer le soupçon de christianisme sur la famille ; je pris le parti de ne plus rien dire, et fis semblant d'adorer les idoles ; mais je pleurais toutes les nuits. Si j'étais seule,je récitais les actes de foi, d'espérance et de charité ; je n'ai jamais manqué un jour de les réciter ; à part cela, j'avais oublié ma doctrine et mes prières. » — Son frère, brave homme du reste, mais d'une ignorance complète, se maria et vécut en païen. La petite sœur se maria, ne sachant que par oui-dire qu'elle avait été chrétienne ; l'aînée avait retenu qu'elle s'app2lait Marie, que son frère s'appelait Etienne, et sa sœur Anne.

En iS66, les missionnaires firent quelques tentatives à Tsen-y- Fou et aux environs ; un catéchiste fut envoyé dans la campagne ; le bruit de son passage arriva un beau matin aux oreilles de la vieille. — « Depuis plus de cinquante ans, dit-elle, je n'avais entendu parler de la religion que comme d'une chose odieuse et morte ; je croyais qu'il n'y avait plus de chrétiens sur la terre, et j'apprends qu'un homme prêche la religion à quelques lieues de chez nous ! Père, je n'ai pas mangé un grain de riz ce jour-là, tant j'étais saisie ; mais je ne saurais dire si c'était de la joie, du désir ou de la crainte de voir arriver cet homme ! »

Vous connaissez les chemins chinois ; vous savez aussi ce que sont les pieds d'une femme chinoise, — des pieds de chèvre ! jugez comme c'est commode pour marcher ! Eh bien, le lendemain de bon matin, ma vieille part avec ses soixante-huit ans, sur ses petites j>attes, pour aller aux nouvelles. Elle arrive ; le catéchiste explique sa religion : un seul Dieu en trois personnes, Ji':sus-Ciirist Fils de Dieu incarné, la Sainte Vierge, le péché originel, Adam et Eve, JÉ.SUS- Christ mort sur la croix, les sacrements, les prêtres, les évê-

LES GHiNOlii CHEZ EUX. 201

ques et le pape, le Fa-Koué, comme elle dit, c'est-à-dire la France. A chaque mot, elle criait, pleurait, arrêtait le catéchiste pour lui dire que c'était bien sa religion et ce que le prêtre chinois expliquait jadis à ses parents. On tint conseil, et le catéchiste vint passer quelques jours dans la famille. Depuis des années, malgré qu'elle n'eût plus guère d'espoir, la pauvre vieille avait souvent parlé de la religion à son mari et à ses enfants, et deux de ses hls m'ont dit que, longtemps avant leur conversion, les exhortations de leur mère avaient mis en eux un petit germe de foi. Elle répétait surtout qu'il fallait sauver son âme, gagner le Ciel, et que la Religion était nécessaire pour cela. Lors de la visite du catéchiste, vers 1866, toute la famille devint chrétienne, la vieille, son mari, deux de ses fils habitant avec eux, mariés et pères de nombreux enfants. J'ai trouvé là encore ce bon type qui vous réjouit, vous sourit, et révèle au premier coup d'œil Vânie chrétienne.

Est-elle jolie, mon histoire à'enfants ? J'oubliais deux détails qui complètent la physionomie de la vieille. En 1869, Mgr Faurie, vicaire apostolique du Kouy-Tchéou, dut recueillir tous les documents relatifs aux martyrs que nous ont faits les persécutions antérieures. Les anciens furent interrogés ; la bonne femme était le plus vieux témoin : elle ne savait que l'histoire du martyr Pierre Ou de Long-Pin, mais avait beaucoup de détails sur l'ancienne persécution, puisqu'elle était un demeurant de nos temps héroïques ; son témoignage fut recueilli. A chaque visite, elle vient demander au missionnaire : « Comme ça, c'est donc vrai, mon nom et mon témoignage, que j'ai donnés à l'évêque Faurie, sont allés à Rome, et le pape les a vus ? » Cette année, la question m'ayant été posée, j'ai répondu : « Mais oui, et ils seront conservés des centaines d'années ; on les a imprimés dans nos livres, et les chrétiens

de notre Fa-Koiié (France) les ont lus ; tu dois comprendre que l'histoire des martyrs, c'est l'honneur de l'Église et de tous les chrétiens ! » Si elle est contente, si elle se rengorge, je vous le demande un peu !

L'autre détail m'a été raconté par ses fils. Lors de la persécution de 1S69, eux se sauvèrent avec leurs femmes et leurs enfants sur la montaq^ne ; la vieille ne voulut jamais les suivre et s'obstina à rester à la maison, <l poiti' cij'e martyre, » disait-elle. Les païens arrivèrent pour piller la maison et tuer les gens ; elle les attendit tranquillement, assise devant la porte, disant son chapelet. Étonnés de la trouver seule et pas du tout effrayée, les rebelles lui demandèrent ce qu'elle faisait ; elle répondit : « Je vous attends, pour que vous fassiez de moi une martyre ! » Mais le Chinois vénère la vieillesse ; ma bonne femme n'eut pas le bonheur qu'elle ambitionnait, les païens respectèrent ses soixante-douze ans, et se contentèrent de piller et de saccager la ferme.

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