I. Son père et sa mère
et tout à faire. En 1860, Hin-y-Fou possédait une belle chrétienté fondée par Mgr Albrand et Mgr Lions ; la rébellion de 1866 a tout détruit. Depuis, le poste ne fut tenu que par des missionnaires de passage et à destination du Kouang-Si ; il s'agit aujourd'hui d'occuper dénnitivement cette position et d'agir pour notre propre compte.
Par rapport à la France, on serait peut-être dans le vrai en disant que Tsen y est à moitié chemin entre Hin-y-Fou et Paris, car les communications régulières ne vont que jusqu'à la capitale du Kouy- Tchéou ; au delà, on s'arrange comme on peut, on envoie des courriers, on profite des occasions. Heureusement le Chinois est très voyageur ; pour un oui, pour un non, il vous entreprend des courses de huit jours, de quinze, de vingt jours ; en route, pour gagner son riz, il porte des palanquins ou des marchandises, puisque tous les transports se font à dos d'hcmme.Jugez si je puis désormais répondre de ma correspondance ; je ferai mon possible pour ne pas la négliger; mon devoir est, à ce point de vue, sous la sauvegarde de mon plaisir et de mon besoin, et je ne puis m'habituer à l'idée de vivre sans ces relations si douces ; elles sont, maintenant surtout, une grande partie de ma joie et de mon alimentation spirituelle.
Vous le voyez, chers Parents, je m'éloigne encore un peu plus de vous en quittant la région de Tsen-y ; mais votre souvenir est avec moi partout où je vais. Depuis le commencement de ce fatigant voyage je cause avec vous par la pensée, tantôt au sommet des montagnes, tantôt dans les anfractuosités et au fond des]^ravins ; en route, je repasse mes souvenirs, ces jours-ci plus que jamais ; le pays est si morne, si désert, qu'instinctivement on sent le besoin de le peupler un peu. Oh oui ! le bon Dieu nous rendra au Ciel ce que nous avons quitté ; sans cette espérance, que la vie du missionnaire serait triste, et son isolement désolant !
Un de ces derniers jours, je passais sur la route au pied d'un horrible Bouddha ; il était là, solitaire dans une pagode ; fatigué d'une longue marche, et trouvant un abri, je m'assis sur une pierre pour reprendre haleine, pendant que mon fidèle Lao-Tchang, armé d'un couteau, enlevait quelques touffes de la barbe de cette affreuse idole. Il n'aurait pas fallu qu'un païen le vit. Sur ce point nous sommes prudents : inutile de provoquer des représailles, ou d'exciter la colère. Cependant, il n'est pas défendu de rire d'un dieu chinois ; c'est ce que j'ai fait avec mon ami Lao-Tchang ; vous êtes invités à faire comme nous !
Enfin, j'arrivai à la dernière station avant Hin-y-Fou ; mon catéchiste et ma mule, brisés de fatigue, étaient restés en route pour se reposer ; Lao-Tchang seul m'accompagnait ; il ne me quitte pas plus que mon ombre, et sa présence m'est une sûreté. Hélas ! que de fatigues pour gagner Mou-You-Se ' Prenant mon courage à deux mains, je me suis mis à enjamber, après avoir avalé un petit pain, trois œufs et une tasse d'eau fraîche. La nuit arrivait, nous avions encore à franchir plus de quinze kilomètres, heureusement avec un beau clair de lune et par des chemins secs, mais dans un pays effrayant par sa solitude, son aridité et ses bêtes sauvages. Représentez-vous le pauvre voyageur chaussé de sandales de paille à quinze sapèques (un sou et demi) la paire, en longue robe de toile bleue, en caraco noir, suivi d'un Chinois qui porte quelques effets dans une sorte de hotte, et trottant par les chemins escarpés et tortueux des montagnes ! On saute d'une pierre sur l'autre, jusqu'à ce qu'on atteigne des vallées très profondément creusées par un fleuve ; on passe le fleuve en barque, et il faut escalader de nouveaux rochers nus et désolés. Quand vous êtes sur quelque sommet plus élevé, aussi loin que s'étend votre vue, vous n'apercevez que des pics de montagnes
illuminés par le soleil, ou plongeant leur tête dans les nuages. Vous rencontrez de longues enfilades de Chinois portant des fardeaux ; vous demandez la distance qui vous reste à franchir, on vous répond : 4L Six lieues. î> Plus loin, nouvelle caravane, et nouvelle question ; réponse aussi décourageante : « Frère aîné, il te reste à faire huit lieues ! »
Le site est absolument sauvage : partout des pics, de sombres rochers émergeant au-dessus des hautes herbes ; on se croirait bien éloigné du monde habité, si on n'entendait par-ci par-là, mais sans rien voir, un hibou gémir, un coq chanter, un Chinois Jiouper d'une voix grcle et nasillarde, un loup hurler, une panthère crier, un bœuf mugir. Pour moi, je passe mon chemin, tantôt disant un bout de chapelet, tantôt riimmant mes projets de conquête, tantôt calculant mes ressources et prévoyant mes dépenses, tantôt ravigotant mes souvenirs d'Europe ! Je ne suis pas trop hardi, mais avec Lao- Tchang je n'ai pas peur même de mon ombre, ni des tombeaux en pierre qui bordent la route et attestent que la contrée a été peuplée autrefois.
Enfin, tirant la jambe, dormant debout, buttant contre les inégalités du sentier taillé dans les rochers et souvent raide comme une échelle, nous arrivons à dix heures du soir au village de Mou-You- Se ; je frappe brusquement à la porte du missionnaire ; il n'était pas couché, mais, loin de m'attendre si tardivement, il en croit à peine ses yeux. Lao-Tchang me fait vite une soupe à l'oignon, on cause quelques instants, et je me couche ; mais le sommeil ne vient guère ; il m'a fallu vingt-quatre heures pour me reposer.
Pendant ce séjour à Mou-You-Se, un brave chrétien, baptisé depuis six ans, nous fait visite : « C'est un de mes fidèles, me dit mon confrère ; il était prédestiné à la foi. Depuis longtemps, avant de se
faire chrétien, il avait lu nos livres, et, tout en avouant l'excellence de notre doctrine, il disait : «J'en prends et j'en laisse, la foi ne vient pas ; en lisant cette doctrine je me dis : Pour ce qui est de lire, je puis lire ; mais il fau: me garder de croire, car alors il faudrait me faire chrétien, et accepter ce qui s'ensuit. ;> — Or, il avait eu plusieurs enfants qui tous étaient morts petits ; un voisin les baptisait à son insu et les envoyait au Paradis. Un jour, un catéchiste se rencontre avec lui dans une maison chrétienne ; le catéchiste désirait faire sa conquête ; il passa la soirée à le presser, à lui montrer la nécessité de sauver son âme. Le brave homme répondit : « Oui, je comprends, c'est vrai, je me ferai chrétien ! » Mais cette réponse est très commune chez les Chinois qui nous entendent ; elle n'a que la valeur d'une politesse, et le païen (lui-même l'a souvent avoué depuis) n'avait alors aucune intention de se convertir. — On se couche ; il s'endort comme les autres, un peu préoccupé cependant, et le voilà qui fait un rêve : Un soleil paraissait à l'horizon et s'élevait dans le ciel, mais petit et pâle ; tout à coup, un second soleil apparaît, celuici vif, brillant, et monte vers le milieu du ciel. Au moment où le bon païen le regardait en se disant : « C'est étonnant comme celuici est plus brillant ; le premier est enfoncé ! » il remarque, au milieu du disque lumineux, le caractère chinois Sin, qui signifie croire ou la foi ; cette apparition le bouleverse et l'éveille brusquement. La foi était entrée soudainement, pour ainsi dire en forçant les portes. Il se lève ne tenant plus en place, et retourne chez lui avenir sa femme : « Je suis résolu, dit-il, à me faire chrétien ; vois si tu veux m'imiter, sinon je te quitte.— Comment ne ferais-je pas comme toi ? répond sa femme. » Et la famille entière se convertit.
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