LETTRE VINGT-ET-UNIÈME
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La-Gao, le 25 juillet 1879.
Vant de commencer l'exploration de la partie nord de mon district, je profite du passage d'un courrier pour i écrire quelques lettres. Ce n'est pas que mon installation soit précisément commode : pour siège un petit banc, pour dossier mon lit, pour pupitre un couvercle de panier en tresses de bambou posé sur mes genoux.
La maison est en roseaux ; elle se compose d'un seul grand appartement carré, qui sert à toutes les créatures et à tous les usages. En ma qualité de Père, j'occupe depuis deux jours le meilleur coin et l'unique lit, pas brillant, je vous assure, et je n y enfonce pas. Le catéchiste couche à terre, près du lit, sur une botte d'herbe qu'on étale le soir. La famille de céans — sept personnes assez stupides — couche pêle-mêle au coin opposé, sur un amas informe de foin, de débris et de chiffons. La mule, attachée à deux pas du lit, fait là, sans se gêner, toutes ses opérations gastronomiques et autres ; elle a pour voisins cinq buffies étendus sur le fumier parfumé ; un cochon chante sa chanson plus loin ; une demi-douzaine de poules couchent sous le lit ; un chien au milieu du salon ; les pierrots sur les solives du toit ; les rats et les souris partout ; elles viennent grignoter dans
mes habits et sur le dos de mes livres ; les moustiques abondent le soir, les puces et les punaises la nuit. Vous voyez, c'est une arche de Noé ! La même chambre sert aussi de cuisine à l'espèce humaine ; au moment où je vous écris, la bonne femme, assise sur une pierre, son dernier-né lié sur le dos, entretient le feu près de la porte, et fait cuire, dans une marmite en terre, le riz du déjeuner. Il est encore matin ; j'ai dit la messe et catéchisé de bonne heure, afin de permettre aux gens d'aller travailler, et d'envoyer le catéchiste aux environs, à la recherche d'un nouveau chrétien que je ne trouve pas.
Je croyais n'avoir que sept lieues à faire pour venir ici ; j'en ai fait au moins douze, et par des chemins ! ah ! quels chemins ! comme celui du Paradis ! Pour comble d'ennui, la pluie n'a pas cessé de la journée, cela faisait un gâchis ! Enfin, faute de connaître le pays, j'ai allongé ma route. Fan-Ta-Ko, un chrétien dévoué, me conduisait. — « Père, me disait-il chemin faisant, les païens me posent des questions assez drôles : — Fan-Ta-Ko, cet Européen, à la barbe jaune et au nez barbare, nous trompe peut-être ; mais toi, voyons, nous te connaissons : ne nous trompe pas. Dis-nous clairement à quoi ça sert cette religion ; pourquoi l'embrasse-t-on '^. — Pour sauver son âme et aller au Ciel après la mort. — C'est curieux, il doit y avoir autre chose, des secrets ; d'ailleurs, tu as peut-être défense de les dire. Voyons, dis-les-moi, à moi seul ; tu le sais, je ne te vendrai pas. — Mais non, pas d'autre secret que celui-là ; fais-toi chrétien, tu verras ; notre religion ne demande qu'à se montrer. — Mais on dit que l'Européen vient affilier le peuple à sa religion pour révolter le pays et le faire conquérir par son empereur ; (pauvre stupide Grévy ! ) estce vrai .'* — Il ne s'agit pas de cela du tout. — On dit que les chrétiens ne sont plus obligés à l'impôt, qu'ils refusent de payer leurs dettes, etc. ; que l'Européen arrache le cœur des enfants et les yeux
des mourants (allusion au baptême et à l'extrême-onction), etc., etc..> Le chrétien réfute ces absurdités, et montre que nous ne venons que pour faire du bien. — « Mais alors, Fan-Ta-Ko, dis un peu, combien d'argent t'a-t-il demandé pour t'admettre dans sa religion ? — Pas une sapèque. — Combien t'a-t-il donné ? — Rien non plus. » Et il leur explique, comme il peut, nos sacrifices, notre désintéressement.
Ses interlocuteurs le quittent en hochant la tête ; ils disent qu'il ment, qu'il est déjà perverti, et que je le paie pour tromper le peuple ; les autres, qu'il est trompé lui-même, le benêt ! et ne sait pas encore le fin mot de la religion qu'il vient d'embrasser. L'Européen est si rusé! il dit son secret seulement lorsqu'il est sûr de ses hommes. D'autres se demandent si, par hasard, il y aurait quelque chose de vrai dans les réponses de Fan-Ta-Ko, et discutent : — « C'est une religion comme une autre. — Elle est bonne comme les autres. — Elle est meilleure. — On peut la pratiquer. — C'est défendu par les mandarins. — On l'a déjà anéantie plusieurs fois par la persécution ; gare à ceux qui l'embrasseront ! Ce n'est pas moi qu'on y prendra ! — Que vient faire cet Européen ? On devrait le chasser, le tuer. — Il cherche de l'argent. — Ce n'est pas de l'argent qu'il cherche ; au contraire, il dépense le sien, et ne demande rien, c'est assez drôle ! — Et ce Fan-Ta-Ko, embrasser cette religion ! est il bête ! C'est pourtant un honnête homme, et il soutient d'emblée que sa religion est bonne, que les chrétiens pratiquent ce qu'ils enseignent, que l'Européen ne veut pas nous tromper ; il a, ma foi, l'air convaincu. — Il faut tuer Fan-Ta-Ko. — Oui, frottezvous-y ; ces chrétiens sont tout-puissants près des mandarins ; ils ont à la capitale un grand chef de religion qui fait la pluie et le beau temps. — Avez-vous vu leurs cérémonies ? C'est très drôle ; leur
prêtre s'habille singulièrement, se lient debout près d'une table couverte d'un linge blanc, devant des images et un livre, fait ceci et cela, pendant que les chrétiens récitent de longues prières. — Et ce Fan-Ta-Ko, qui était comme nous il y a quatre mois, et qui aujourd'hui vient nous chanter qu'après la mort il ira au Ciel et nous autres en Enfer, et que nous aurons du regret de ne l'avoir pas écouté ! c'est qu'il a tout l'air d'y croire ! — Avez-vous vu la barbe de l'Européen ? il a au moins soixante-dix ans ! — Fan-Ta-Ko dit qu'il a trente-cinq ans ; et ses yeux qui ne sont pas noirs, mais bleus ; c'est curieux, je n'aurais pas cru qu'il y eût des hommes comme cela. — Tu sais bien, moi, j'ai entendu dire, par un marchand de Hin-y-Fou qui a fait le commerce dans les pays lointains, qu'il y a des hommes à figure bleue, verte, mais je n'en ai jamais vu. — Ni moi non plus. — Ni moi non plus. — Celui-ci n'a toujours pas l'air d'avoir peur. — lia l'air rudement mauvais. — On dit qu'ils sont comme ça deux ou trois cents au Kouy-Tchéou, et que tout le monde va se faire chrétien. » — Etc., etc..
Tout cela résume et reproduit à peu près les conversations dont je suis l'occasion ; le Saint-Esprit fera son petit travail au milieu de ces appréciations diverses. Fan-Ta-Ko n'est pas très malin, il ne sait encore que peu de chose, mais il prend bien la foi, il sait parler, il n'est pas pauvre pour le pays, et il est esiimé de tout le monde ; il soutiendra notre thèse à l'occasion, verra aux environs qui peut mordre à la grappe, entamera les négociations, me tiendra au courant, et dira au catéchiste où il convient de faire une tentative. Parci par-là, trois ou quatre personnes auront remarqué et retiendront le mot sauver son âme, ctre heureux après la mort ; je prodigue ce mot. Toujours le lendemain étei'nel de la mort réveille les âmes ; c'est l'arme du bon Dieu, et aussi la nôtre. Ceux que le Saint-
Esprit 2i préoi^donnés pour la vie chrétienne (i) commenceront à se préoccuper de l'idée qui vient de leur apparaître, et à se demander vaguement s'ils sont dans le vrai. Par l'exemple de Fan-Ta-Ko, qui né paraît pas se repentir, on verra qu'on peut habiter ce pays comme tout le monde, et, sans qu'il en résulte de graves inconvénients, pratiquer cette religion. A mon passage l'année prochaine, je ne serai plus si étrange ; on dira : « Ah ! voilà l'Européen revenu, allons voir un peu ! » Fan-Ta-Ko sera peut-être prêt pour le baptême, il sera plus hardi, et je serai moi-même plus fort. On aura éclairci la question de savoir au nom de qui et pourquoi je viens ; le catéchiste aura semé quelques notions ; notre langage chrétien sera mieux compris ; deux, trois cinq, douze chefs de famille demanderont à se faire chrétiens ; j'examinerai leur valeur et leurs motifs ; j'admettrai ceux qui paraîtront bons, j'exclurai ou reculerai les autres. Le bruit se propagera que la religion s'établit ici ; ce sera un fait accompli, et me voilà installé dans le pays. Un païen des environs que j'aurai gagné, m'invitera à faire station chez lui ; ce sera le commencement d'une nouvelle chrétienté ; elle-même en produira d'autres. Le Saint-Esprit profitera de tout pour diriger les choses : relations de parenté, commérages, curiosité ; en apparence c'est le hasard, en réalité la Providence qui dispose les hommes et les événements pour la propagation et l'établissement du christianisme. Mais fermons cette longue parenthèse et revenons à notre voyage ; nous étions restés égarés et en détresse sur le chemin de La-Gao.
Donc, après mille aventures, glissades dans la boue, noyades dans les marécages, enfilades de montées interminables, nous arrivons, avant le coucher du soleil, dans un pays des plus pittoresques :