‹ Les chinois chez euxChapitre 26 sur 43 · I. Act., XIII · texte numérisé non relu

I. Act., XIII

hautes montagnes parsemées de bouquets d'arbres et de rochers fantastiques, entrecoupées de profondes crevasses encaissant des torrents. Deux passants, à qui nous demandons le chemin, nous indiquent une montagne rocailleuse avec un sentier semblable à une échelle. Hélas! faut-il encore grimper là-haut ? Je grimpe en tirant ma mule par la bride. Là-haut, c'est une merde rochers ;des vagues pétrifiées, des falaises de pierres, rien que des pierres. A mi-côte, un torrent bondit et écume à travers les rochers ; en bas, une belle vallée verdoyante, bien cukivée, sillonnée de ruisseaux formant de petites cascades, émaillée d'arbres ; au milieu des rizières, de pauvres chaumières noires, enfumées, et qui n'égaient pas le paysage comme nos blanches maisonnettes d'Europe. — Le Chinois ne fait que gàlcr la nature. — Descendons jusqu'au torrent. Le chemin est encore une échelle... dont les échelons roulent sous le pied. Enfin on descend tout de même. Mais La-Gao } Et la maison chrétienne ? Personne pour nous renseigner. Fan-Ta-Ko va voir aux environs ; au bout d'une demi-heure il revient : « Là-bas un homme m'a dit que c'est à droite. » Bon, allons à droite. La nuit tombe, et nous ne trouvons rien. Au loin, sur une colline, un enfant ramène un buffle : on Jioiipc pour lui demander le chemin, il ne sait pas. Un homme, qui passe sur l'autre rive du torrent, nous donne une direction différente de la première ; nous la prenons encore. Un chien nous indique par ses aboiements le voisinage d'une maison ; Fan-Ta-Ko y court, il tombe dans l'eau, et rapporte cette réponse compliquée : « On t'a trompé, mon frère aîné ; retourne sur tes pas, traverse un torrent, monte par-ci, descends par-là, tourne un vallon, côtoie une colline, suis une ravine, et tu as devant toi La-Gao. » Sur la foi de ces renseignements, nous refaisons notre route sans plus de succès. Allez donc retrouver votre chemin dans le pays le plus acci-

denté du monde, où il y a des creux et des bosses partout, et pas un sentier droit !

Heureusement, le temps est redevenu beau ; mais il fait nuit, et la lune n'éclaire que les sommets des montagnes ; les bas-fonds en deviennent plus obscurs. Il y a bien des maisons sur la côte ; de la vallée, on les devine, on ne les voit pas. Nous appelons ; des chiens répondent, mais de si loin que c'est décourageant, et puis les échos nous empêchent de nous guider sur leur voix.

Nous sommes au pied de la falaise de rochers, sur les rives du torrent, nuit serrée, que faire ? Nous nous asseyons par terre, le catéchiste et moi ; Fan-Ta-Ko pose sur l'herbe mon bagage ; la mule se met à brouter, je voudrais bien en faire autant ! Depuis six heures du matin, je n'ai mangé que cinq à six petites pêches vertes cueillies en chemin, et bu l'eau des fontaines. Nous nous résignons à coucher là, en nous précautionnant contre le tigre et la panthère, assez communs dans ces parages ; en somme, précautions fort inutiles ; si les fauves venaient, ils ne nous avertiraient pas, nous ne pourrions le savoir, et nous défendre qu'une fois bel et bien mangés ! Un danger plus immédiat, c'est que je n'ai pas un fil de sec sur moi : la nuit est fraîche, le pays humide, la journée a été chaude et orageuse, à la garde de la Providence ! J'ai une lanterne en papier huilé, une chandelle de graisse de bœuf, mais rien pour allumer ; impossible de voyager, la nuit, à travers des fouillis pareils, il faut nécessairement se décider à rester.

Fan-Ta-Ko part seul à la découverte encore une fois ; nous l'attendrons Il est parti depuis une heure, pas de nouvelles ; deux heures

se passent, toujours pas de nouvelles. Le paysage, vu au clair de la lune et après des pluies d'orage, est ravissant ; mais des gens égarés et affamés n'ont guère le goût d'admirer des paysages, de faire de

la poésie, et de regarder par où la Grande Ourse a tourné sa queue. Pourtant, chose curieuse, c'est dans ces moments-là que les vieux souvenirs se représentent à l'imagination avec plus de vivacité et de fraîcheur ; assis sur mon rocher, pendant que je décollais

Esprits qui distribuent les fils et lespelits-flls.

ma chemise de mon dos et épongeais mes habits, je me suis rappelé ce temps où, jeunes séminaristes, nous étions deux avec vous, sur un banc du petit bois de votre jardin, à Orrouy, faisant de l'astronomie plus ou moins scientifique, ou plutôt de la rêvasserie à propos

d'étoiles. Du reste, la vue des astres, dans le calme d'une belle soirée, me fait toujours penser au pays ; je me dis que les mêmes étoiles vont luire sur la France, que mes amis les verront et les regarderont comme moi ; si seulement on pouvait par là se faire des signaux ! A continuer cette rêverie, les regrets du pays viendraient vite, et la contemplation des étoiles a des dangers particuliers ; décidément, mieux vaut espérer le Ciel et regarder la terre. Sur la terre, la petite caravane, campée au milieu des broussailles et des rochers, me rappelle à la réalité de la situation.

Et Fan-Ta-Ko ? Le catéchiste, qui n'est pas un rêveur, et désire un souper et un abri, n'est occupé qu'à houper ; les chiens aboient, mais ce n'est pas aux chiens qu'on parle. Enfin, bien loin, dans une anfractuosité de la montagne, un cri humain nous répond ; sans doute c'est notre homme qui revient. Pour le guider vers nous, nous crions à notre tour de cinq minutes en cinq minutes. Enfin le voici, accompagné du chrétien qu'i! cherchait ; il va nous conduire coucher dans une maison païenne à un kilomètre. Mais pour y arriver, et sans lumière, quel ouvrage ! A peu près comme d'aller à Sainte- Anne d'Auray avec des pois dans ses souliers. Il faut d'abord descendre, sans chemin, à travers les pierres et les épines, jusqu'au torrent. Le chrétien de La-Gao marche devant, chargé de mon bagage ; je viens après, puis Fan-Ta-Ko, et le catéchiste tirant ma mule ; on s'assied sur un talon, les deux mains à terre, et, avec la jambe libre, on tâtonne devant soi. Nous sommes pourtant au torrent, mais il faut le passer, et vous savez bien qu'on ne s'est pas amusé à y faire un pont ; on saute d'une pierre à l'autre, un vrai plaisir, quoi ! La lune a cessé de briller, du reste elle a bien fait, puisqu'elle ne pouvait nous être utile. Avec un bâton pour sonder le terrain, je m'aventure sur la première pierre ; je manœuvre du bâton, de la main

et du pied pour trouver la seconde ; je l'ai trouvée ; après, il faut chercher la troisième, et ainsi de suite. Je ne suis tombé qu'une fois, et sans me mouiller ; j étais déjà trempé au dedans par la sueur, sur les épaules par la pluie, depuis les pieds^ jusqu'à la poitrine par la rosée ; d'ailleurs je ne suis pas tombé dans l'eau. Le torrent est passé, mais le catéchiste, resté de l'autre côté, tire en vain la pauvre mule, entêtée comme les gens de son espèce ; elle a déjà eu plusieurs fois affaire à des passages semblables : elle se défie et refuse d'entrer dans l'eau. Yang-Se retourne pour aider; on tire, on pousse, on appelle, on crie, on tape ; la mule rue, hennit, se débat, recule, avance, enfin elle passe, et nous sommes au complet. On enfile des sentiers encore plus boueux que les autres, on barbote, on enfonce, on glisse... Nous arrivons chez le païen, qui ne nous attend pas. Il faut le faire lever ; il hésite à nous recevoir ; le Chinois a diverses raisons pour se défier des arrivants de nuit ; celui-ci fait des façons, d'autant plus que nous sommes amenés par un chrétien peu connu de lui. Je pensais à la scène de la joie parfaite de saint François et du Frère Léon, dans les Fio- Tctti ; mais il y avait des différences : le païen ne nous disait pas d'injures, et je n'étais pas extrêmement joyeux. Enfin nous sommes reçus tant bien que mal ; pour moi, je laisse mes hommes se faire un lit et un souper chez le païen, et, allumant ma lanterne, je pars avec Yang- Se coucher chez lui à une demi-lieue plus loin. Il n'était pas encore tout à fait minuit ; j'avalai une jatte d'eau, pour faire croire à mon estomac que je lui avais donné quelque chose, et je me couchai. Tout cela, c'était avant-hier ; je me suis réveille, hier matin, en parfaite santé !

Je loge donc dans le plus misérable taudis, mais à mon poste ; le matin, j'étale sur le lit le strict nécessaire pour dire la messe : il n'y a ni table, ni planche pour en improviser une, mais Notre- Seigneur

n'en est pas à son coup d'essai pour descendre dans les étables. La maison est isolée, assez haut perchée, sur le penchant de la montagne, au-dessus du torrent, et en face des nombreux ruisseaux qui arrosent l'autre versant de la vallée. Le paysage est splendide, surtout le soir, au clair de la lune ; et si je n'avais guère le goût de l'admirer avant-hier, hier, par la plus belle soirée du monde, j'ai pu me régaler ! Rien de plus calme, de plus paisible : devant moi, la vallée et les montagnes dont les crêtes, éclairées par la lune, se dessinent sur le ciel en zigzags et en pointes. La vallée est dans l'obscurité, mais l'ombre est sillonnée par des myriades de petites mouches luisantes : on dirait des étincelles ; pas d'autres bruits que les mugissements du torrent, le cri des cigales, l'aboiement de quelque chien dans le lointain ;.la terre s'efface, l'âme se sent attirée par toutes les lumières qui scintillent au firmament, elle monte comme pour chercher là-haut les vivants, — Terra viventium !

Et, cependant, le devoir est en bas ; dans les vallées que voici, et de l'autre côté de ces montages, il y a des fourmilières d'hommes : chacun d'eux a une âme, un ange gardien, un droit aux mérites de jÉsus-CiiKiST, une place préparée au Ciel : et c'est moi qui leur apporte, de la part de Notre-Seigneur, la lumière qui leur montrera le chemin du salut, — Lumen ad revclationein gentiiiiu... Et tout ce peuple est là, dans cette ombre qui enveloppe la contrée, travaillant, mangeant, ne parlant que des misérables intérêts de la terre, naissant, mourant, se livrant à ses superstitions devant d'horribles idoles, esclave du démon, livré au péché, ne pensant pas à l'éternité, vivant de peine, sans espérance, sans consolation, sans foi et sans amour. Pauvres g^ens ! ils ignorent l'unique nécessaire de la vie ; ils ont leur part d'intelligence et de dons naturels, une vocation à la foi, et tous les besoins de l'âme; malg^ré cela, ils n'ont d'autre penser

d'avenir que de traîner leur misère quelques années encore, pour mourir au milieu d'une famille qui ne saura pas les pleurer, et, après, aller occuper un trou parmi les tombeaux de la montagne. Que de fois ce texte de l'Ecriture m'est revenu à la pensée : <Llllnj)iinare fus qui in uiiibra mortis scdent ! » Méditées ici, ces paroles ont quelque chose de saisissant. Ce voile de mort, je le vois étendu devant moi sur ce pays ; il semble que je le touche !

Mon Dieu, que c'est triste un peuple qui n'est pas chrétien ! Et que veulent donc faire de l'Europe ceux qui travaillent avec tant d'acharnement à lui enlever sa foi ? Mais quelle mission que la nôtre, pauvres prêtres perdus, noyés dans ces populations immenses, dépositaires pour elles des trésors de Jksus-Christ, des richesses de sa rédemption ! (i) C'est la grâce delà vie qu'elles nous demandent, et tirent de nous quand elles viennent à la foi. Elles sont cause qu'une circulation de sève surnaturelle s'établit entre le Ciel et elles par notre âme à nous ; rien que cette pensée devrait me servir de méditation perpétuelle, me tenir jour et nuit dans l'union à Dieu, tout inibibé de sa présence, pénétré du sentiment de mon néant et de ma gloire !

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