‹ Les chinois chez euxChapitre 31 sur 43 · I. Un jeune prêtre, ancien élève du P. Aubry · texte numérisé non relu

I. Un jeune prêtre, ancien élève du P. Aubry

du cœur que Dieu lui-même a fait et réservé pour les affections légitimes.

Je commence par vous rassurer sur la famine que vous redoutez pour moi. Elle circule un peu partout dans l'Extrême-Orient, son pavs de plaisance, et elle n'est pas loin de nous. Si elle venait chez nous, certes, nous serions bien malheureux, si loin de l'Europe, et correspondant si péniblement avec elle ; mais le bon Dieu nous a épargné ce fléau ; nous avons eu seulement une année agricole très lourde ; en ce moment, on rentre la récolte, qui a été bonne. Le Kouy-Tchéou est la plus pauvre des provinces delà Chine, mais la famine y est plus rare qu'ailleurs ; par exemple, quand elle vient, elle fait rafle complète ; cela s'est vu il y a une douzaine d'années.

Viendrez-vous jamais nous aider, avec un bataillon d'amis ? Tenez, ça me fait bisquer de penser qu'un petit coin comme notre diocèse possède 600 prêtres ; que presque toutes les paroisses de cinq ou six cents âmes ont, pour elles seules, chacune un curé, une église, des écoles, des œuvres ; qu'une foule de prêtres qui avaient de grandes, de généreuses aspirations vers l'apostolat, et l'étoffe pour faire des héros, végètent et moisissent dans des trous où il n'y a rien à faire ; tandis que le dernier d'entre eux par la force, le talent et même le dévouement, aurait nécessairement ici un poste considérable, un district immense, la direction et le fardeau d'œuvres très développées, et procurerait,/»^;' le fait uiénie de sa seule présence à la lête de ses catéchistes, de ses baptiseurs, le salut d'un grand nombre d'âmes, ne serait-ce que celui des enfants païens baptisés in articulo mortis ! La moitié des curés du diocèse devrait venir nous aider; il en resterait encore assez pour convertir le diocèse, puisque les apôtres n'étaient que douze. Hélas ! la France est si généreuse pour les missions en aumônes ; que ne l'est-elle davantage en hommes !

C'est ma préoccupation et ma douleur continuelle, je ne pense qu'à cela. Il nous faudrait de suite dix missionnaires là où nous en avons un ; on est accablé de besogne ; je ne fais absolument que rouler de chrétienté en chrétienté, passant huit jours dans les plus grosses, cinq jours, trois jours, deux jours dans les autres.

Les stations ne demandent qu'à se multiplier ; mais qui visitera, qui instruira, qui soignera les nouvelles stations, si on les fonde ? On est débordé, et tout en ne visitant ses chrétiens qu'une fois par an, on a un mal affreux à venir à bout du travail. Sonçrez donc à l'abondance des ressources spirituelles où vivent les fidèles en France, et voyez nos pauvres chrétiens ! Si vous prenez le district où je me trouve, c'est un espace équivalent au moins à la moitié du diocèse de Beauvais ; les chrétiens, épars à travers cette vaste contrée, reçoivent une fois l'an la visite d'un prêtre déjà fatigué, — c'est son état ordinaire ; — il se hâte de les examiner, de prêcher, de ramoiiej^, de gronder, d'arranger les affaires temporelles : voilà tout ce qu'il peut faire pour planter, conserver, accroître la foi dans les âmes ; avec cela, il ne faut pas oublier de conserver en soi l'esprit sacerdotal, trop facile à perdre, et de garder son petit trésor de vie intérieure, qui se dissipe si vite dans ce voleur de pays.

Les missions de Chine sont immenses ; notre seul Kouy-Tchéou est grand comme le tiers de la France, et nous sommes vingt prêtres pour parcourir ces immensités, à la recherche de la brebis égarée. Conclusion pratique : fondez, en collaboration avec quelques-uns de nos bons amis, une école apostolique pour fournir des apôtres aux missions. La dernière question est celle de l'argent ; la Providence se charge d'en trouver. Vous commencerez par un orphelinat, et, avec du courage et de la confiance en Dieu, vous aurez créé une grande œuvre. On a vu, mon cher Ami, de plus petits personnages

cjuc VOUS, avec leur foi toute seule, faire des choses plus étonnantes. . . Si vous n'avez pas le courage dune pareille entreprise, au moins dt')iicJicz, parmi vos enfants, les vocations : il y en a, c'est certain, j)uisque les principes le e'tv/Av//,- dirigez-les vers nous. Vous croyez que je parle pour rire ; pas du tout, je parle sérieusement. La France, la bonne France, aujourd'hui éclipsée par la mauvaise, mais encore vivante et active, est si généreuse toujours ! elle est si inclinée à comprendre les œuvres apostoliques ! c'est le sol natal du dévouement, et un bon prêtre a tant de pouvoir sur les âmes chrétiennes ! Si vous vous gardez de tomber dans la médiocrité, si tout en vous est sacerdotal, dévoué à la cause de Notre-Seigneur et de l'Église, vous ferez des miracles.

J'ose le dire, j'ai une sorte de droit à m'inscrire parmi les clients de Xicnvrc apostolique de votre ville, puisque Mgr Gignoux, en me permettant de me donner aux missions, a voulu que je reste agrégé au diocèse de Beauvais, et que j'y garde mes liens spirituels. Et puis, j'ai un autre titre à la charité de vos dames pairoitnesses, car Monseigneur m'a donné en partage un district ébauché par le Père Millier, un enfant de Compiègne, et pour centre d'opération la grande ville de Hin-y-Fou, où il fut massacré et enterré sans cercueil, sans linge et sans prêtre. Le territoire de Hin-y-Fou est supérieur en étendue au diocèse de Beauvais ; il est subdivisé en six cantons et comprend six grandes villes.

Telle est ma nouvelle paroisse, avec le tombeau du Père Muller pour première pierre de mes œuvres. J'ai trouvé à Hin-y-Fou une petite maison, avec un rudiment d'œuvre de la Sainte-Enfance ; je dois bâtir une chapelle, organiser des orphelinats, préparer un établissement et une résidence de missionnaire dans chacune des villes secondaires, etc.. Il faut que vous soyez un de mes apôtres, là-bas,

d'une façon ou de l'autre ; songez que je suis arrivé avec rien pour fonder tant de choses ! Quelques familles seulement sont chrétiennes à Hin-y-Fou et dans trois des villes secondaires, et c'est tout, mais c'est le grain de sénevé de l'Evangile. Je n'apporterai qu'un grain de sable dans les fondations de notre édifice catholique, mais j'aurai la joie de mettre ma vie, à défaut d'autre chose, dans ce pilotis sur lequel nos missionnaires travaillent, depuis deux siècles, à édifier la société catJioliqne. Le résultat est bien minime encore ; mais on a fait, depuis trente ans, plus de progrès que pendant deux siècles entiers ; et puis, l'Eglise a de tels antécédents et de telles promesses, qu'il n'est même pas question d'hésiter...

Et vous, vous voilà engagé dans la milice sainte. Je vous souhaite de prendre l'état sacerdotal bien au sérieux, aussi sérieusement que possible ; et n'oubliez pas qu'il ne peut y avoir ni persévérance,, ni zèle apostolique, sans une vie intérieure forte, abondante, pleine. Vous savez, cest dans les principes ! Même le vouloii', est un don surnaturel ; hélas ! nous vojlons tous persévérer, rester dignes de notre vocation, devenir des apôtres ; mais on tombe si on croit qu'il suffit pour cela des forces et de la volonté humaines, si on néglige d'entretenir et d'augmenter en soi cette vie spirituelle de contemplation et de piété, fondement unique et source nécessaire de l'esprit sacerdotal. Quand on a négligé cela, on a beau chercher autre chose, et s'agiter pour faire des progrès dans la vertu, produire des fruits dans les âmes ; non seulement on est stérile, mais il faut tomber: c'est nécessaire, c'est fatal, c'est logique.

Soyez donc un prêtre î'adical par vocation : vous avez condamné votre vie à l'austérité, ne cherchez pas des consolations qui seraient un amoindrissement de votre sacrifice et un danger pour votre âme.. Soyez un missionnaire en France, à moins que le bon Dieu ne vous

dise de venir en Chine ; un moine dans le monde, à moins que Dieu ne vous attire dans quelque Trappe. Et un jour viendra, quand vous aurez encore un peu vécu et souffert par le cœur, où vous verrez clairement, où vous sentirez surtout, qu'en choisissant le sacrifice vous avez choisi la meilleure part, même pour la terre.

Aujourd'hui, je ne suis pas étonné de vous voir perdre vos illusions ; je ne vous plains pas de les avoir perdues si, à la place de CCS pétales fleuris qui tombent, il reste un fruit solide et précieux pour l'avenir. Il est probable que vous cherchiez l'idéal à votre manière en venant au séminaire, et voici que Notre-Seigneur vous le présente à la sienne. Ce serait fort agréable d'être un bon prêtre et un apôtre si tout allait bien autour de nous et entretenait notre enthousiasme et notre poésie ; mais le réel, le sérieux, le profond, et par conséquent le vrai idéal, c'est de rester prêtre pendant que tout va mal, quand rien ne nous encourage ; de garder notre ferveur quand tout nous sollicite à transiger avec le monde ; notre zèle, quand rien ne nous autorise à espérer des résultats. Venez donc, si vous êtes libre, vene^ tàter un peu de la vie de missionnaire ; à vrai dire, je trouve qu'elle est l'idéal de la vie et du bonheur pour un prêtre ; mais c'est là qu'il faut s'attendre à toutes sortes de choses vulgaires et fort peu encourageantes ! De loin, un missionnaire apparaît comme un homme sur humain, q^\ va de triomphe en triomphe, toujours soulevé par l'enthousiasme. Je l'ai cru, moi aussi ; quand j'ai pris, en 1874, le chemin des Missions Étrangères, et, l'année suivante, celui de la Chine, j'étais revenu de cette idée-là ; j'allais comme un chien qu'on fouette, avec un profond dégoût qui a passé dès que j'ai mis la main à l'ouvrage ; maintenant, j'espère avoir saisi et ne plus perdre le vrai côté des choses, et je ne suis pas tenté de regretter ce que j'ai fait.

Vice-Amiral chinois.

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LETTRE VINGT-CINQUIÈAir:.

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Hong-Tou. le 13 mars 1880.

Cher vieil Ami,

[' Est en tournée apostolique qu'est venue me surprendre \f bien agréablement votre excellente lettre, à Hong-Tou, ,t.j^^{^^f^ * la ^^^ J^ passerai huit jours, logé dans un petit grenier en planches, au-dessus de mes hôtes. L'appartement, ouvert de tous côtés sur l'intérieur de la maison, est une sorte de poulailler -Robinson : j'y monte par une échelle ; une botte de paille pour dormir, une table pour écrire et un escabeau, forment l'ameublement. Tout en écrivant, je surveille les chrétiens, qui, en bas, étudient à haute voix le catéchisme et les prières ; parfois il me faut crier : « Ohé ! vous n'étudiez plus ! Vite à l'étude ! — Un tel, tu ne fais que causer et rire ! — Un tel, tu viens de faire un(; erreur dans la doctrine : tu prends les sept péchés capitaux pour les sacrements ! — Où est passé un tel, que je ne vois plus ?» Après, je reprends mes écritures, qu'il faut interrompre de nouveau pour ramoner mon monde ; puis je descends faire une instruction, et je remonte à mon grenier. Il serait un paradis, si le foyer de la cuisine n'était juste au-dessous, en sorte qu'à chaque instant je suis comme perdu dans un nuage de fumée où j'ai peine à me retrouver moi-même.

Avant hier, un cultivateur, dont la chaumière se voit d'ici, venait

adorer. Ce matin il me raconta son histoire : « Père, j'ai toujours cru à un être qui nous est supérieur, à une vie future, et à la nécessité d'obtenir le pardon de nos péchés. Il y a seize ans, j'étais à Hin-y-Hien, au service d'un riche cultivateur païen ;un Père vint un jour du Yun-Nan visiter les chrétientés de ce pays ; je l'entendis, la doctrine me parut bonne, et je me fis chrétien, pour trouver dans la religion la rémission de mes péchés et le salut de mon âme. Mais, peu après ma conversion, la persécution éclata ; on tua plusieurs des principaux chrétiens ; mon maître, un des instigateurs de la persécution, me contraignit à apostasier ; je n'avais guère encore la foi, et en voyant la religion proscrite, j'apostasiai. La rébellion reprit avec fureur en même temps que la persécution, et on fut des années sans voir aucun prêtre européen. Revenu à Hong-Tou, mon lieu natal, je me souvenais encore de religion chrétienne, mais je ne me rendais pas bien compte qu'elle était la seule bonne et nécessaire au salut, îorsqu'arriva par ici un prédicant d'une de ces religions ou sectes secrètes répandues dans la Chine et appelées le Nénnpharblanc, \ Eau-claire, etc.. ; celui-là était de la secte de X Eau-claire ; il m entreprit avec plusieurs autres, et j'entrai dans sa religion, mû par cette considération qu'elle avait pour but à' effacer les péchés. Le prédicant me fit prêter serment, et me voilà sectateur de YEauclaire : on adore les mêmes idoles que le reste du peuple, on obéit à quelques prescriptions morales, bonnes quoique fort incomplètes, on croit à la vie future et à la rémission des péchés, mais vaguement ; pas d'explication sur l'origine et la fin de l'homme, et toutes ces questions auxquelles la religion chrétienne répond si bien : qui nous a créés, quelle puissance .supérieure nous gouverne, d'où nous vient le pardon de nos péchés, notre sort après la mort, etc.. — Je n'étais pas satisfait, et j'avais des doutes. Une chose m'inquié-

tait encore : la religion de i Eau-claire est secrète, et le prédicant rient en cachette, prêche en cachette, nous défend de dire son nom et son passage, ne nous parle ni de son domicile ni des chefs qui l'envoient, tire de chaque famille une somme annuelle proportionnée à la fortune de chacun, disant toujours que c'est pour construire un temple W E ait- cl aire, très loin d'ici, comme celui de la Capitale. Père, toi qui es allé à la Capitale, l'as-tu vu ? — Non, il n'existe rien de pareil, et c'est bien un temple à l'eau claire qu'on vous bâtit ! — - Le prédicant nous dit encore que notre argent sert à l'usage que voici : tous les ans, au passage de cet homme, je dois lui déclarer mes péchés, les infractions aux commandements de la religion de \ Eau-claire ; pour chaque péché, je verse une somme, laquelle, portée à la Capitale, est consacrée à l'achat d'un poisson vivant, destiné à être jeté au fleuve et rendu à la liberté dans \eau claire, pour la rémission de mes péchés. Je crois bien que le prêtre de X Eau- claire ne fait rien de tout cela. Qu'en pense le Père ? — Je pense qu'on vous attrape, et que votre argent sert à lâcher des poissons, non pas dans l'eau claire, mais dans le bec du prédicant ; non seulement des poissons, mais du vin et de la bonne viande de porc, choses pourtant interdites aux sectateurs de X Eauclaire pendant toute leur vie. »

Je prouve au pauvre homme l'absurdité de ces pratiques, et lui fais comparer X Eau-claire avec notre foi, qui nous donne la solution satisfaisante et complète des problèmes posés par notre raison, et nous révèle un Dieu tout-puissant, créateur : nous l'offensons, mais il nous pardonne, moyennant îioh'c repentir non pas pour notre argent, dont il n'a que faire ; je lui montre la certitude et la simplicité de notre morale, qui ne cherche pas midi à quatorze heures, et n'invente pas des prescriptions arbitraires, mais rappelle à l'homme

ce que déjà sa conscience lui dit. Ces explications entrent bien dans l'esprit du Chinois, elles le frappent et lui semblent pleines de bon sens. — Voyez- vous le christianisme fait pour tous les hommes ? Les Chinois sont hommes de courte intelligence et de jugement étroit ; leurs soi-disant philosophes, leur éducation stupidç, les préjugés qui régnent dans leur pays, les religions bizarres,, arbitraires et monstrueuses qui y pullulent, ont répandu partout des croyances absolument dénuées de bon sens ; elles tiennent les intelligences littéralement prisonnières et incapables de rien voir de droit, d'élevé, de simple. Rien n'est facile à réfuter comme leurs systèmes ; je ne m'en donne guère la peine : des expériences quotidiennes m'ont appris que notre doctrine chrétienne a seule le privilège d'obtenir et de produire la foi dans les âmes ex opère opcrato. D'abord, l'intelligence humaine est naturellement sympathique à la vérité chrétienne; le missionnaire qui la prêche communique sa propre certitude et sa conviction ; puis, à nos efforts s'ajoutent l'action de la grâce et le travail du Saint-Esprit, qui donnent l'accroissement aux germes que nous semons ; enfin, la parole de Dieu porte en elle-même une vertu intrinsèque et efficace.

La maison de mes hôtes est adossée à celle d'un païen qui a deux femmes ; il vient de me donner un beau spectacle ; jugez-en : cet homme est sorti dans sa cour, a tué un poulet de deux mois, l'a mis par terre au milieu de son sang, une ficelle attachée à la patte ; il a pris une tasse d'eau et un sabre de bois ; debout devant le poulet, il aspirait une gorgée d'eau, la crachait loin de lui en agitant son sabre sur la tête du poulet ; ensuite il prononçait des paroles à voix basse, et, aidé de son fils, prenait la bête, une petite tnesure de riz, quelques légumes, et s'en allait sur la montagne. Mon hôte me donna l'explication de cette scène étrange : une de ses femmes était malade ;

Les Chinois chez eux. i(»

d'après les idées païennes, un démon la tourmentait et voulait sa vie ; il fallait donc la débarrasser de ce démon. Pour l'attirer hors de la maison, on lui avait tué un poulet sur le pas de- la porte ; une fois Id, on le chassait plus loin en l'asper^^eant, en lui donnant des coups de sabre, en lui disant des malédictions ; forcé de se réfugier sur la montagne, on lui portait là le poulet et d'autres comestibles, pour qu'il s'y trouvât bien et y restât toujours. — « Mais, dis-je au chrétien, si le diable ne mange pas ce qu'on lui sert, qui le mangera ? — Les gens le mangeront pour lui. — Avez-vous jamais vu un cas où la nourriture ait disparu mangée par le démon ? — Jamais ; on la cuit là-haut, et on la mange sur place. — Alors, pourquoi dire que c'est pour la nourriture du démon ? — Les païens prétendent que,le démon étant un esprit, on ne peut savoir s'il mange oui ou non. — On sait bien qu'il ne mange pas, puisque la nourriture reste. » — Mes hôtes se moquent de ces pratiques stupides ; jadis ils en faisaient autant sans conviction, mais pour se conformer à l'usage et aux traditions ; le Chinois est si borné que le diable a peu de frais à faire pour lui imposer son adoration,

Maintenant, cher Ami, parlons de moi, puisque vous me demandez si affectueusement de mes nouvelles ; sans doute, la vie du missionnaire n'est pas brillante, mais je n'en connais pas de plus féconde en vraies joies intérieures ; surtout, je sens en moi un fonds de calme et de bonheur qae rien n'altère. Mon isolement moral est complet ; de loin en loin, arrivent des nouvelles de France, quelquefois un confrère ; précisément, j'ai reçu dernièrement la visite de mon plus proche voisin ; — il n'est qu'à trente lieues d'ici ! — Depuis six mois, je n'avais vu figure française, ni entendu un mot de la douce langue delà patrie, sinon xn^"::, grosses injures aux Chinois quand je suis en colère ; je les dis en français pour n'offenser personne. Mon voisin

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a passé huit jours ici ; nous avons chanté, j'ai fait de la brioche et un pâté effroyables qu'il a trouvés délicieux ; un chrétien m'avait donné un canard, je l'ai préparé aux navets ! De vraies délices ! Chaque matin, nous prenions notre chocolat. Vous pensez si un bavard comme moi, condamné à des six mois de silence sur une foule de choses dont il aime à se mêler et ne peut souffler mot à des Chinois, en avait à conter ! Mais voyez comme on se fait à l'isolement : le confrère partit tout réconforté, et ne me laissa pas attristé du tout ; je suis cependant très lié avec lui, et sa visite me faisait grand plaisir ; que voulez-vous, je sentais les journées gaspillées, je n'avais plus le temps ni de penser ni de rien faire. Vive encore la solitude ! Elle ne m'a jamais pesé : aujourd'hui, elle me devient un besoin, et la société des Chinois m'en laisse jouir complètement.

Je vis beaucoup avec mes souvenirs de France ; mais le bonheur, pour un prêtre, n'est-il pas de se voir utile et chargé des âmes ? Sans lui, elles n'auraient ni espérance, ni ressource de salut, ni moyen de recevoir la parole de la foi, et quitteraient la vie sans même avoir entendu parler de Dieu et du Ciel. Comment ne pas prendre ma vocation au sérieux et par le grand côté, quand je me sais jeté dans un district qu'il faut douze jours de marche pour traverser, au milieu de païens que Jésus-Christ me donne à sauver ? quand je songe que, seul ici, imperceptible comme une fourmi au pied d'une montagne, je dois réaliser le règne de Dieu en moi ; que je suis, misérable pécheur, le tabernacle de la grâce, le réservoir de la vie surnaturelle, et le ciboire où Notre-Seigneur se met pour visiter ces pauvres populations si éloignées de son Evangile ? Cette pensée m'accompagne partout ; lorsque je rencontre les païens, que je traverse les villages et aperçois au loin les hameaux, perdus dans les plis des montagnes et les sinuosités des vallées, je me dis : Si peu

que je vaille, Notre-Seigneur est en moi, il bénit et appelle tout ce mondc-îà ; partout où je passe, je devrais semer une traînée surnaturelle capable d'éclairer et de toucher les âmes

Et vous, cher Ami, vous êtes donc toujours solitaire, vous aussi, toujours infirme ! Et puis, la vieillesse arrive, vous avez doublé le cap de la soixantaine. C'est assez, dites-vous, pour ce que vous faites sur la terre : un instant ! Le bon Dieu, qui ne vous prend pas encore, sait mieux que vous à quoi vous pouvez être utile. N'est-on utile que lorsqu'on peut labourer, tailler des pierres, porter des fardeaux ? De nombreux amis visitent votre maison, vous voient souffrir, mais espèrent les compensations éternelles, reçoivent de bonnes paroles ; pensez-vous être entièrement inutile à leur âme, et n'avoir pas un petit apostolat à exercer autour de vous ? Voyez donc où s'en va notre pauvre société française ; faites-le remarquer aux hommes sérieux, il y en a plusieurs dans G*** ; si j'y étais resté (i), j'aurais voulu les entreprendre, les grouper et leur dire : « Allons, organisons quelque chose, travaillons à faire le bien, à nous éclairer nousmêmes.» Mais j'avais une vocation qui me sollicitait depuis l'enfance, et à laquelle je devais obéir ; je ne vous le disais pas à G^'**, je portais pourtant dans ma tête mon projet tout arrêté. N'avais-je pas en France ce qu'il me fallait pour être heureux et m'y attacher à jamais ? Eh bien, j'ai été tourmenté vingt ans par la pensée de quitter tout ce que j'aimais au monde, et d'aller travailler au fond de la Chine à étendre le royaume de Dieu. Est-il autre chose de sérieux sur la terre que de travailler pour le bon Dieu, nous préparer une sainte mort et assurer notre avenir éternel ?

Pour vous, cher vieil Ami, que la pensée de cet avenir soit le

I. Le P. Aubry n'avait fait dans cette paroisse qu'un séjour de deux mois j les habitants auraient voulu le garder comme vicaire.

premier adoucissement à vos souffrances ; vous aimez à contempler la création, elle vous élève à Dieu, je le sais ; mais saint Paul a dit cette belle parole : « Nous n'avons pas ici-bas de demeure permanente, nous ne sommes que des voyageurs, et le monde est une figure, une figure qui s'évanouit » Cette doctrine est impitoyable ; pourtant, c'est la loi de la vie humaine, et saint Paul connaissait le cœur humain et le langage qui lui convient. Courage donc, confiance aussi ! Votre pauvre vie a été flétrie dans sa fleur ; votre vieillesse n'est pas réchauffée par l'affectiondesenfants; cependant, le bon Dieu ne vous a jamais laissé sans amis ni consolations, et votre foi vous donne des espérances immortelles. Que ne travaillez-vous tout doucement, discrètement, avec le cœur plus encore qu'avec l'esprit, à communiquer un peu votre foi et votre espérance autour de vous ? Ce serait encore une consolation de vous sentir utile de cette façonlà, comme vous l'êtes déjà par l'exemple de votre résignation et de votre patience.

Continuez à offrir vos souffrances et vos mérites pour mes oeuvres, priez et recommandez à nos bons amis de prier pour les missions : et moi, en bénissant mes chrétiens, je me souviendrai de leurs bienfaiteurs d'Europe ; il me semble que ces associations d'intentions plaisent à Notre-Seigneur ; pour lui les distances n'existent pas, et il aime à voir les rapports spirituels s'établir entre les membres les plus éloignés de la grande famille catholique. Je suis toujours heureux de rappeler à mes pauvres fidèles, si isolés du reste du monde, que par toute la terre il y a des chrétiens, que nous formons une seule famille, et qu'il faut prier les uns pour les autres. Leurs prières à eux ne se trompent pas de chemin quand il s'agit de rendre à leurs amis de France ce qu'ils savent bien devoir à leur charité.

A Dieu, cher vieil Ami ; vous avez gardé la foi, ne perdez jamais

l'espérance ; nous nous retrouverons un jour dans la joie ; alors, plus de peines ni de larmes. Pensez toujours au pauvre missionnaire, dites à ceux qui vous parlent de lui qu'il n'a pas perdu la mémoire ■du cœur.

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