I. Un curé
une demi-heure ? Après, nous avons eu d'autres conversations, pas beaucoup, pas assez, mais toujours pleines d'un grand charme pour moi ; puisque vous voulez bien vous les rappeler, gardez-moi une petite place dans votre cœur et un souvenir fidèle comme le mien.
C'est vrai, nous n'avons fait que nous entrevoir à peine, mais nous nous sommes trouvés en communion d'idées, et voilà le ciment indestructible de l'amitié. Ecrivez-moi donc, et vous verrez si les peines, les fatigues, les préoccupations, les labeurs de la vie apostolique, m'empêcheront de vous répondre, si vous avez moins de droit à mes lettres que n'importe qui.
J'ai vécu assez dans notre diocèse de Beauvais pour apprécier ce qu'un curé peut avoir à y souffrir. Sans doute, à l'heure présente, un vertige s'est emparé des âmes ; le vide se fait de plus en plus à l'église et autour du prêtre ; cependant mon patriotisme est encore à l'espérance : la terre française a toujours été féconde en chrétiens, la foi y germera quand même. Mettez bien la crainte de Dieu et la pensée du salut dans le cœur des enfants : certainement la plupart vous abandonneront quand viendront les entraînements de l'adolescence, mais il est si rare que les impressions de l'enfance et du catéchisme s'effacent entièrement ! Ces impressions-là m'ont fait prêtre et m'ont donné, à l'âge de neuf ans, la pensée de l'apostolat. Soyez un prêtre radical ; que la foi et la conviction éclatent sur votre visage, et vous donnent des paroles de feu quand vous prêchez, je ne dis pas seulement à l'église, en chaire, mais dans les maisons, au lit des malades, dans les rues, partout : douce et familière prédication de la conversation, la plus efficace et la plus persuasive de toutes !
Vous savez, j'ai été un peu curé de Montmille (i), j'y allais aux
I. Montmille, village près de Beauvais, sanctifié par le martyre de saint Lucien et de ses compagnons.
grandes fêtes. Le plus fidèle, et presque le seul fidèle chrétien de sa paroisse, était un vieux bonhomme de soixante-dix ans, qui n'avait jamais de sa vie abandonné les sacrements. Il me dit la raison de sa persévérance, extraordinaire pour le pays:«Ouandj étais enfant, nous avions un bon curé ; il me fit faire ma première Communion ; en ce temps-là, les fidèles étaient bien peu nombreux. M. le curé me dit : « Pierre, est-ce que, toi aussi, tu oublieras le bon Dieu ?» Je lui ai promis que non, et ce souvenir m'est revenu toutes les fois que j'ai été tenté de laisser mon devoir. » — • J'ai fait la même remarque en prison (i) ; mon troupeau n'était pas précisément de premier choix, mais si je pouvais gagner quelques-uns de ces malheureux, c'était toujours ceux dont l'enfance avait été un peu soignée, et qui avaient entendu la parole d'un saint prêtre avant d'arriver à l'âge où le cœur s'endurcit.
Allez, cher petit père, rien de ce qui sortira de bon de votre bouche ne sera perdu ; une parole que vous aurez dite et dont vous n'aurez pas vu le fruit, ira se graver, à votre insu, dans telle ou telle âme pour y produire son effet, longtemps, longtemps après, quand vous serez mort peut-être, ou bien quand votre orgueil ne pourra plus vous attribuer à vous-même ce que le bon Dieu aura fait par vous. Si vous n'avez que dix âmes fidèles, groupez-les, fortifiez-les, sanctifiez-les ; Dieu n'est pas seulement honoré par le nombre des chrétiens, il l'est surtout par l'intensité de leur amour. Il faut avoir un peu étudié, théoriquement dans les livres et pratiquement au confessionnal, le Traité de la grâce, pour savoir quel rayonnement de foi et de piété est produit par une âme vraiment chrétienne pour le salut des gens de son entourage. Que ceci soit votre consolation et votre
I. Le P. Aubry joignait à ses fonctions de directeur au j^rand séminaire de Beauvais celles d'aumônier des prisons.
espérance : j'ai cru longtemps qu'étendre le royaume de Dieu, c'était faire beaucoup de conversions ; c'est bien une des manières, en effet ; maintenant, je sais que rendre une seule âme plus chrétienne, faire entrer en elle un peu d'amour et d'esprit de sacrifice, et surtout commencer par soi-même l'œuvre de la sanctification, c'est i:ncore le meilleur moyen de travailler au règne de Dieu...
Vous voulez donc que je vous parle de mes Chinois... Hier j'arrivais à Long-Kéou, village païen qui m'avait envoyé une députation de pères de famille ; les braves gens, qui demandent à se convertir, ne savent même pas s'il y a un Dieu, ni pourquoi on se fait chrétien ; ils ont entendu dire, au bourg voisin, que notre religion est bonne et qu'on l'embrasse pour sauver son âme ; cette expression n'a pas pour eux un sens trop précis, pourtant elle leur donne une certaine idée vague d'un intérêt supérieur à leurs affaires temporelles. Arrivé au logis qui m'est préparé, je commence, suivant mon habitude, par une hécatombe des signes superstitieux : papiers rouges, papiers jaunes, papiers blancs, papiers découpés à jour, en franges, en drapeaux, en poissons, en serpents, papiers couverts de caractères cabalistiques ou de grossières images de dieux monstrueux. Les gens collent ces papiers ou les suspendent par des ficelles au-dessus des portes, au dehors, au dedans, à la fenêtre, — s'il y en a une, et c'est rare, — aux meubles, aux murs, aux colonnes, aux solives, au toit, partout. Le vent, qui a l'entrée et la circulation libres dans les habitations chinoises, vous fait onduler tous ces papiers-là comme un champ de pavots. Un de mes orphelins de la Ste- Enfance se charge de l'exécution : le voyez-vous grimper partout, arracher ces sales fanfreluches, débusquer les araignées, qui, de leur vie, n'ont eu pareille alerte ! il a un plaisir, mais un plaisir ! — << Père, encore un diable là-bas ! Père, encore deux ! Attends, toi, je vais te brûler ! » — Les
nouveaux chrétiens rient de ces plaisanteries de l'enfant, eux qui, le matin même, étaient encore païens, officiellement du moins. Le Chinois tient peu dans le fond, et pas du tout dans le cœur, à ses religions fausses, aux bizarres superstitions qu'elles lui imposent et qui, d'ailleurs, ne l'obligent pas à corriger ses vices. S'il les garde, ce n'est donc pas par un principe de foi ou par attachement à ses dieux : c'est par superstition et "^-âx peiir des inaléfices du démon. Quelle tendre dévotion ! Voilà Xtinique sentiment religieux que j'aie pu encore découvrir chez le Chinois païen : mes expériences ne sont pas pour démentir cette remarque si souvent faite, que le vrai sentiment religieux ne se conserve nulle part en dehors du christianisme. Les bonzes, horribles et répulsifs personnages du reste, entretiennent soigneusement dans le peuple la peur et la superstition ; ne sont-ils pas marchands de rites superstitieux ? On va leur demander pour ■cent sapèques de superstition, une chandelle rouge, une nuit de chants funèbres avec tam-tam, telle ou telle pratique devant la statue grimaçante de leur idole, cemme en France on va chez la sorcière chercher pour vingt-cinq sous de bonne aventure. Le ministère des bonzes est tout juste aussi relevé que cela. C'est si vrai que les anciens livres, fort vénérés ici, surtout ceux de Confucius, et où se trouvent certaines prescriptions morales, sont ceux où il n'y a pas trace de xç^x^xon positive ; et je ne sais si on peut appeler religion naturelle les vestiges rares et effacés de croyances dogmatiques en Dieu, en la vie future, qua force de bonne volonté on finit par y pêcher. Pour moi, ces livres me sont suspects de nihilisme.
Dès le soir de mon arrivée à Long-Kéou, adoration des principaux chefs de famille, sermon sur la nécessité d'être chrétien, de sauver son âme, etc.. L'instruction est absolument familière et entrelardée de « Entends-tu, un tel ?... As-tu compris cela, un tel ?... »
Le Chinois interpellé s'empresse de répondre affirmativement ; je lui demande alors d'expliquer : il ne manque pas de dire qu'il n'a pas compris. L'instruction faite, les chrétiens sont interrogés sur la doctrine ; ils se gardent bien d'avoir retenu ce qui a été dit, pourtant je répète trois ou quatre fois les choses importantes, en ajoutant toujours : « Retenez bien cela, le retiendrez-vous ?» Ils répondent invariablement : « Père, IdcJic ton cœur, nous ne l'oublierons jamais ! » (Lâche ton cœur signifie : ne sois pas inquiet.) — « Allons, prenez le petit catéchisme. » Je chante à gorge déployée la première question : « Pourquoi es-tu chrétien ?» — On répond sur le même ton : « Pour adorer Dieu et sauver mon âme. — Comment adorc-t-on Dieu ?.... etc. » En deux jours, les gens qui ont la meilleure mémoire savent le petit catéchisme ; les autres en ont gardé quelques bribes. C'est une besogne humble et très fatigante ; il faut la faire plusieurs fois le jour ; si vulgaire et si impatientante qu'elle soit, elle ne m'a pas encore assez blasé pour m'enlever toute joie et toute émotion, quand je vois entrer nos grandes vérités chrétiennes dans ces pauvres âmes.
Mon triomphe* est une instruction sur l'Église, qui procède à peu près ainsi : <J Comment êtes-vous venus à la religion ? L'an dernier, vous avez entendu parler d'une nouvelle religion, établie dans les environs ; vous avez interrogé un de vos amis qui l'avait embrassée ; il vous a envoyés au catéchiste. Vous lui avez dit . « Frère aîné, d'où vient ta religion ? qui t'envoie nous prêcher ? de qui relèves-tu ? qu'est-ce que ta religion ?» Il vous a répondu : « Je dépends d'un prêtre Mo chargé de cette région et qui réside à Hin-y-Fou. » Eh bien, voici le prêtre Mo, c'est moi. Demandez-moi comme au catéchiste : D'où vient ta religion ? qui es-tu ? qui t'envoie ? Je vous réponds : Nous sommes vingt-quatre prêtres de ma religion, dissémi-
LES CHINOIS CHEZ EUX. 25 -i
nés sur divers points du Kouy-Tchéou ; nous avons pour supérieur un évêque qui réside à la Capitale : c'est lui qui nous envoie, c'est de lui que nous relevons. Allez trouver l'évêque, posez-lui les mêmes questions qu'à mon catéchiste et à moi ; il vous dira qu'il relève, comme les autres évêques, d'un pape qui est à Rome et gouverne tous les chrétiens du monde ! » — J'explique alors comment le pape vient de Dieu seul par Jésus-Christ ; puis : «Vous croyez qu'il n'y a de chrétiens que sur le territoire de Hin-y-Fou? Il y en a à Tchen- Lin-Tchéou, à Gan-Chouen, à Tsen-y-Fou, au Kouang-Si, au Yun- Nan, au Se-Tchouan, à Pékin, etc., etc. Il y en a en ^Mongolie, en Cochinchine, en Corée, au Japon, dans l'Inde, en Amérique, en Egypte, en France, etc. » Tous ces noms de royaumes leur sont absolument inconnus, mais leur font un effet ! surtout quand je leur énumère ceux que j'ai traversés pour venir jusqu'à eux ; je leur dis que partout j'ai vu des chrétiens, et que le christianisme est la seule religion dont les membres se trouvent dans les dix nulle royaumes (expression chinoise) qui se partagent le monde... — Allez au Yun- Nan, au Se-Tchouan, à Pékin, au Japon, dans l'Inde, en Egypte, en France ; voyez-y des chrétiens : ils vous reconnaîtront comme leurs frères, vous êtes de la même famille ; écoutez leurs prières : ce sont les vôtres ; leur doctrine, leur foi : la vôtre ; pas un ty-ty de différence ; voyez leurs mœurs, leurs usages, leur conscience, même chose ; comme vous ils prient, apprennent la doctrine, obéissent à leur prêtre, font maigre le vendredi et le samedi, espèrent le salut... Pas une religion qui offre ce spectacle. Moi, prêtre, cette année à Pâques, je vais, pour la première fois, visiter des chrétiens qu'on vient de me confier ; ce sont de vieu^ chrétiens ; ils ne me connaissent pas, je ne les ai jamais vus ; j'arrive, je suis \ç.wx pcre et ils sont mes enfants : ils ont de suite confiance, et savent que je ne les trom-
perai pas ; ils me comprennent, savent ce que je leur veux, et je sais à peu près les diverses choses qu'ils peuvent avoir à me dire. Trouvez-moi cela dans une autre religion !» - Cette vue d'une communion de foi et d'usages n'est-elle pas faite pour encourager mes pauvres chrétiens perdus dans ces replis de montagnes, si éloignés du reste du monde ?
A Dieu, cher Ami ; ne soyons pas tristes, nous marchons vers la jeunesse éternelle ! Pour moi, il me semble que je ne vieillirai pas, du moins de cœur et d'âme ; et quand je vous reverrai, eussé-je quatrevingt-dix-neuf ans, je veux encore vous montrer qu'un missionnaire garde sa jeunesse toute sa vie ! Cependant, vive la France toujours et quand même ; c'est la terre du cœur, des affections profondes et de la vraie générosité. Il m'arrive quelquefois, pendant que je dis mon bréviaire sur ma mule, de rencontrer du regard, sur le penchant d'une montagne ou au fond de quelque ravin, un groupe de maisons mêlées à des arbres, offrant un peu de ressemblance avec nos hameaux de l'Oise ; vous ne vous imaginez pas la révolution que ça me fait dans le sang, le regret incommensurable qui m'envahit, et l'espèce de sanglot que je sens monter. Soyez tranquille, c'est l'affaire d'une demi-minute ; plus on est vieux missionnaire, plus on est sujet à ces crises-là ; je n'en suis pas moins joyeux ordinairement,, et si le sacrifice coûte plus à certaines heures, je chante comme le petit mousse :
« C'est ait Ciel Ç713 fespèî'c,
» Que j'cspcrc un peu d'amour ! »
LETTRE VINGT-SEPTIÈME. m
Yang-Tchang-Gao, le 31 août 1880.
Cher monsieur le Doven,
'Ous me plaignez d'être là-bas seul et loin de tout confrère. Pour moi, — à quoi cela tient-il ? — l'isolement IL ne m'est nullement pénible ; pourtant, je suis souvent deux mois sans lettres de France, sans nouvelles des confrères. Il faut bien s'habituer à cette vie, et prendre goût à la besogne qui vous écrase ! Oui, mais quand il arrive des lettres qu'on n'attend plus, on sort comme d'un rêve, on se retrouve tout Français, et le plaisir est incomparable. Le missionnaire a encore d'autres consolations qui alimentent son espérance et son courage. Ecoutez plutôt : voici l'une de mes grandes jouissances.
On vient me chercher, avant l'Assomption, pour un chrétien mourant à l'extrémité du district, à trois jours de marche forcée. La station, qui s'appelle Ta-Chan (grande montagne), est une des rares chrétientés datant du siècle dernier. Son éloignement des villes, sa position dans une profonde vallée au milieu des montagnes, l'a préservée des persécutions, des incursions des rebelles, et des causes de démoralisation particulières aux centres populeux. Les habitants ne sortent guère de leurs rochers, ils voient rarement les étrangers, s'occupent de leur culture, sont pauvres, simples et très bons chrétiens : O fortunatos nimiiim ! Ta-Chan compte trente familles chré-
tiennes. X'^oilà donc de braves gens à l'-jnc des extrémités les plus écartées du monde visité par l'Évangile ; ils ignorent tout de
Le supplice de la Gangue.
l'Europe, ils ne m'ont jamais vu, mais ils savent que je vais venir, et des enfants ont été apostés sur la montagne pour guetter mon arrivée.
A peine eurent-ils entendu le grelot de ma mule au détour des rochers, et aperçu mon large chapeau semblable à un couvercle à lessive, qu'ils se mirent à crier : « Voilà le Père, voilà la Père ! » Et tous les chrétiens d'accourir sur le bord du sentier, de me saluer au passage et de m'accompagner ; mon malade en était aussi ; je craignais tant de le trouver mort ! Il m'enterrera peut-être, mais enfin il avait été en danger. Les visages sont épanouis, on ne rne connaît pas, ou rue reconnaît. Détail trivial qui m'a touché : les chiens du pays ne voient guère d'autre étranger que le missionnaire ; ils suivent ses moindres mouvements ; mule, bagage, barbe, saluts des chrétiens, ils observent tout. Généralement les chiens des païens sont très méchants après nous ; or, à Ta-Chan, tous les chiens, et ils sont nombreux, accompagnaient leurs maîtres venus à ma rencontre. Eh bien î loin d'aboyer, ils me firent accueil ; ils remuaient la queue, s'empressaient autour de moi et de la mule, se mettaient à courir joyeusement devant nous. Que voulez-vous .•* c'est un ensemble d'émotions délicieuses qui font oublier la faim et la fatigue.
J'arrive ; vite on prend mon bâton, mon couvercle à lessive, mon bréviaire ; tout est à mon service, on attend mes ordres, je me sens en famille ; on sait ce que je viens faire, ce que je pense, ce que j'aime, ce que je recommanderai. « Ah ! que le Père est fatigué ! — ■ Le Père veut- il se laver les pieds ? — Le Père boira-t-il du thé ou de l'eau fraîche } — Le Père a bien faim. — Vois, comme le Père a sué ! — Le Père a-t-il de quoi changer, pour qu'on lui lave ses habits trempés de sueur et pleins de poussière ? etc., etc. » L'un m'apporte de l'eau, un autre des pêches presque bonnes, un troisième du thé ; celui-là déshabille la mule et lui donne à boire ; celui-ci rapporte une brassée de branches et de feuillages secs pour
faire du feu et cuire le riz ; la plupart restent autour de moi à me regarder ; c'est parfois incommode, mais toujours bien touchant. Puis on viendra me dire confidentiellement les petites affaires et les ennuis du lieu : — « Père, les païens nous menacent et nous injurient, est-ce vrai qu'on détruira encore la religion } — Père, mon fils va un peu de travers et ne m'écoute pas ; il viendra te voir ce soir : je te prie de lui donner un avis. — Père, tel chrétien a donné un scandale dans Tannée ; il faut le gronder un peu, toi ; il ne nous croit pas. — Père, j'ai une dispute depuis six mois avec un tel : entends notre affaire, et dis- moi si je n'ai pas raison. — Père, mon bœuf est mort, je suis bien malheureux ! — Père, mon chapelet est cassé à trois places et a perdu des grains. — Père, une médaille ! — Père, une image ! >
Il faut répondre à tout cela, raccommoder le chapelet et aussi les âmes... Le soir, la présence du Père est, pour les gens de la vallée, l'occasion de se réunir : ils arrivent de partout, et quelle joie de les entendre chanter, d'une seule voix, d'un seul cœur : ^Je crois en Dieu... Noire Pcre... Je vous salue, Marie... » Voilà la grande famille catholique, voilà l'Église avec sa foi et son unité d'un bout du monde à l'autre, et jusque dans ces petits recoins si écartés ! Un missionnaire observateur jouit assez souvent d'un spectacle pareil ; en vérité, peut-il s'ennuyer ?
Après l'Assomption, j'ai repris mon vol pour visiter le sud du district ; partout on écoute la doctrine avec bienveillance et sympathie. Ici-même, à Yang-Tchang-Gao, j'ai fait quelques bonnes captures ; mon hôte d'abord, un grand gaillard de cinquante ans, honnête, intelligent et de bonne famille, et puis six ménages dispersés dans les environs. Les adhésions seraient plus nombreuses si je n'étais très sévère par principe, pour assurer la solidité et la bonne
direction des œuvres dans l'avenir ; je ne veux admettre que lentement, et après enquête, des familles soigneusement choisies ; il faut des mois pour planter les premiers jalons, des années et bien des courses pour faire une besogne sérieuse et tant soit peu définitive. Si je pouvais fonder sur ce territoire un bon réseau de fortes et solides chrétientés, capables de résister aux orages et à l'épreuve du temps !... Mon Dieu, quand la conquête de ce pauvre peuple chinois sera-t-elle achevée ? Le sera-t-elle jamais ? Ce doute est mon tourment. N'importe ! j'y travaille toujours, et, si imperceptible que soit l'action d'un seul homme pour entamer un pareil bloc, son travail accélère le résultat.
Je lisais ce matin en saint Prosper que, dans la totalité du genre humain, est une autre totalité, inférieure en nombre, appelée par l'Écriture \2i plénitude, Xzmiv ers alité du genre humain : c'est l'universalité des hommes qui seront sauvés ; ceux-là seuls comptent ; les autres ne comptent pas, ils sont des fruits secs, des hommes manques, vasa interitûs. Eh bien ! mes pauvres chrétiens, comme perdus dans la masse païenne, sont ici le vrai genre humain, puisqu'ils concourent à compléter le nombre des élus ; ils sont misérables, d'une nature inférieure, n'importe ! Ils composent ici le royaume de Dieu, l'Eglise vivante ; ils sont des parcelles, des molécules, des gouttes de sang dans le corps mystique de Jésus-Christ ; enfin ils forment le vrai peuple chinois, celui qui est élu pour le ciel, appelé à fournir son contingent à l'armée des saints, et destiné à habiter le ciel. Voyez- vous, il faut bien se consoler d'une manière ou d'une autre ! Dans vos tristes paroisses du diocèse de Beauvafs, l'impiété gagne du terrain de jour en jour, les fidèles se font de plus en plus rares ; pourquoi vous désoler outre mesure et vous inquiéter ? Vous avez la conscience Aç: faire votre possible ; quand il ne resterait en tout
que deux ou trois bonnes âmes vivant encore de la vie chrétienne, et recevant la grâce par vos mains, il faudrait dire, comme votre missionnaire chinois : « Ici, ces âmes sont le royaume de Dieu, elles sont l'Église vivante, et je ne perds pas mon temps ! »
Telles sont les pensées que je rumine bien des fois par jour, en trottinant sur les routes, chez les chrétiens, quand ils me laissent seul pour aller à leur travail, le soir, si je reste inoccupé ou si la fatigue ne m'endort pas ; en somme, je me trouve encore assez heureux. Au petit bonheur ! on finira toujours par vieillir, et on viendra à bout de mourir.