‹ Les chinois chez euxChapitre 36 sur 43 · Nom chinois du P. Aubry · texte numérisé non relu

Nom chinois du P. Aubry

été missionnaire pour comprendre ce qu'il entend par ses tribulations.

Tenez, j'en ai une bien triste à vous raconter ; il y a quelques semaines, au retour de mes stations, prévenu que Ly-Mong-Lîn, l'ennemi acharné de mes chrétiens, avait fait des siennes, j'obtins sa mise en prison. Sa femme accourt, fait tapage, et trouve porte close deux jours de suite ; le troisième, accompagnée d'une complice, elle trouve moyen de pénétrer dans la cuisine, après s'être administré une forte dose d'opium ; — elle s'en vanta (i). On ne veut pas la croire : soudain l'opium agit avec violence, la malheureuse se dit repentante et demande à se confesser. J'accours, mais déjà elle avait perdu connaissance ; impossible de la confesser, je l'extrémise vite et vite ; on lui fourre dans la gorge tous les remèdes possibles, rien n'y fait : elle meurt, me laissant là ses trois enfants. Le soir, les partisans de Ly-Mong-Lin obtiennent son élargissement ; aussitôt le persécuteur vient pleurnicher près du cadavre, et trouve sur lui une lettre rédigée d'après mes ordres, et dans laquelle je faisais dire à cette femme : Jadis j'étais pieuse, et je voulais sauver mon âme ; c'est toi qui m'as mise dans le mauvais chemin, c'est toi qui m'as inspiré la résolution de m'empoisonner pour effrayer le Père ; je ne pensais pas mourir, et voilà que Dieu m'a punie. Malheureux, convertis-toi, élève chrétiennement nos enfants et fais pénitence jusqu'à ta mort, ou tu seras puni plus sévèrement que moi, etc.. »

Cet écrit impressionne Ly-Mong-Lin ; il avoue ses torts envers les chrétiens, et promet de se convertir ; la vierge a entendu ses

I. Dans cette partie du Kouy-Tchéou, la vengeance la plus éclatante qu'on puisse tirer d'un ennemi, c'est de s'empoisonner et de mourir chez lui. L'ennemi est par là désigné à la vengeance et aux fureurs populaires.

aveux, et me dit : « Cette fois il est converti !» Je réponds : « Oui, pour deux jours ! » Et, de fait, il continue sous main à vexer mes pauvres chrétiens et à tout oser contre nous.

Par moments, quand je considère ce qui se passe, je sens venir une persécution générale; j'en ai comme l'intuition. Peut-être aurai-je l'honneur de donner ma vie pour l'Lglise : Hosanna in excelsis ! Ma seule inquiétude est de me voir si peu, si mal préparé au martyre. Père, gardons notre cœur et notre conscience bien nette, pour recevoir cette terrible visite ; oui, elle sera terrible. Si chacun de nous est seul pour la recevoir, ne perdons pas la présence intérieure de Notre- Seigneur dans nos âmes : lui, sera notre compagnon, et ce sera au fond même de notre cœur que nous ferons notre visite au Saint- Sacrement, quand nous nous verrons entourés de bêtes féroces. Si j'y passe le premier, c'est au Père Michel quej'ai demandé d'écrire à mes parents et à mon curé ; la seule pensée de leur peine serait ma principale angoisse, avec la pensée de mes pauvres orphelins. Vous allez rire de me voir ainsi faire du sombre : c'est que toutes les nuits je suis dans ces idées-là ; que n'êtes-vous venu me voir !

A Dieu, je vous embrasse fraternellement.

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