‹ Les chinois chez euxChapitre 37 sur 43 · LETTRE VINGT-NEUVIEME · texte numérisé non relu

LETTRE VINGT-NEUVIEME

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Hin-y-Fou, le 14 juillet 1881,

Cher monsieur le Doyen,

Otre lettre du 29 mars m'est arrivée il y a douze jours ;

un peu plus, elle restait pour toujours sans réponse ;

vous allez comprendre pourquoi.

Prenez, sur la carte du Kouy-Tchéou, la ville de Pou-Gan-Tin, dans la partie nord-ouest de mon district : cette ville est à moi comme Paris est au roi, c'est-à-dire qu'elle fait partie du terrain sur lequel j'ai charge d'âmes, et où je dois établir nos œuvres. Mon prédécesseur y fit une tentative en 1877, et obtint quelques conversions dans les campagnes, au nord de la ville. Les gens de Pou- Gan-Tin ont une mauvaise renommée de férocité, d'injustice, d'audace et de brigandage ; il n'est donc pas étonnant qu'ils soient particulièrement hostiles à une religion qui condamne et proscrit tous les vices. Donc, ils nous détestent cordialement ; et les notables, qui ont, dans les villes chinoises, une sorte de puissance illimitée, mal définie par les lois, sans contrôle et sans frein, sont nos ennemis mortels. Dès que l'on connut la présence de chrétiens sur le territoire, leur perte et la destruction de la religion fut résolue. La persécution éclata en février 1878. Treize chrétiens furent tués, tous les autres pillés, et défense d'embrasser le christianisme fut notifiée aux habitants des campagnes, sous peine de pillage, d'ex-

pulsion, de mort, le tout exécutable par la partie païenne du peuple, sous la direction des notables.

Nous avons bien, pour nous et nos fidèles, les traités de 1860, dont la loi chinoise garantit l'exécution, mais, pour ces populations, la loi est lettre morte, et le pouvoir en Chine a très peu d'action sur elles ; d'autre part, il est plein de mauvaise volonté pour nous : en réalité, il n'y a guère espoir d'obtenir justice et protection. Jugez quel obstacle formidable à la persévérance des nouveaux chrétiens, à la conversion des païens !

Monseigneur, par l'intermédiaire de l'ambassadeur de France à Pékin, obtint un ordre d'arrêter et de punir les principaux coupables, d'obliger les notables à faire réparation aux missionnaires et aux chrétiens, et à garantir à ceux-là la liberté de circuler, de prêcher, d'établir leurs œuvres, à ceux-ci la liberté de vivre selon leur foi. Le gouverneur envoya un commissaire à Pou-Gan-Tin, pour assurer l'exécution de ces mesures, informer sur les faits, déterminer le châtiment des coupables et la réparation à faire aux victimes. Mon prédécesseur s'adjoignit à ce commissaire ; un soulèvement populaire, provoqué par les notables, les empêcha d'entrer en ville, du moins ils ne le purent qu'après de longs pourparlers ; on leur dit de belles paroles, on promit tout ; eux partis, la situation resta la même.

Arrivé à Hin-y-Fou, en janvier 1879, et chargé de Pou-Gan-Tin, je reçus les plaintes des chrétiens toujours opprimés ; je réclamai du mandarin l'exécution des ordres de ses chefs. Mené par les notables, et d'ailleurs leur complice, il répondit poliment, mais ne fit rien. En 18S0, Monseigneur écrivit au gouverneur, et nous obtînmes l'envoi d'un nouveau commissaire. Les négociations durèrent sept mois, le commissaire montra une réelle bonne volonté, mais il n'obtint que des réponses évasives, et la populace le chassa en

janvier 1881. Aucun changement par conséquent. Nouvelle réclamation au gouverneur et au mandarin du lieu ; il fut réglé que ce dernier exécuterait lui-même les ordres de Pékin ; il répondit de la liberté et de la sécurité des chrétiens.

Et pourtant, à Pâques, il n'avait encore rien fait, les chrétiens étaient toujours sous le pressoir. Me trouvant près de Monseigneur, pour notre réunion annuelle, je tins conseil avec lui, pour en finir avec cette hypocrisie et ces lenteurs calculées des païens, éclaircir la situation, et tâcher de visiter ces chrétiens si abandonnés. Nous avions toute raison de penser que je serais mal reçu, mais Monseigneur ne pouvait croire qu'ils osassent rien faire de grave.

Vous vous demandez peut-être pourquoi tant d'obstination à exiger le châtiment des persécuteurs ; pourquoi attendre, pour visiter les chrétiens et revenir prêcher publiquement sur un territoire, d'y avoir obtenu les satisfactions qui nous sont promises. Rappelez-vous que notre situation, en Chine, est réglée par la loi, depuis le traité de 1860 ; l'incognito, le secret n'est plus possible ; nous sommes obligés de revendiquer hautement et légalement la liberté, pour nous et nos chrétiens ; tant qu'on ne nous l'accorde pas en fait, nous ne pouvons abandonner la partie. Or, nous avons conquis la liberté, de haute lutte, dans beaucoup de villes et de territoires de la province ; ce sont les postes et districts fondés ; il y a encore des misères, des vexations, des persécutions locales ; des coups de main y sont encore possibles, mais enfin nous sommes victorieux. Au contraire, il existe un plus grand nombre de villes et de territoires où nous n'avons pas encore pénétré ; il s'agit pourtant d'en forcer l'entrée tôt ou tard, ce que nous essayons de faire chaque année ici ou là. — Je dis ville et territoire, parce que nous ne possédons vraiment droit de cité sur un territoire, que si nous l'avons dans la ville qui lui sert de chef-

lieu. — Mais les populations nous sont naturellement hostiles, surtout les notables et les mandarins locaux, toujours très fermement résolus à nous fermer la porte, par quelque moyen que ce soit, — fût-ce le crime ; ils ont ordinairement pour eux l'aide cachée des grands mandarins. Ceux-ci répondent à nos réclamations par de belles assurances, et, sous main, encouragent les mandarins locaux et les populations à nous repousser, en leur promettant Xijupunité^ le coup une fois fait. D'accord avec Monseigneur, je suis résolu à ne pas lâcher Pou-Gan-Tin, et à user de toutes mes ressources, d'autant que cette ville est importante sous bien des rapports.

Je partis aussitôt après la fête du Sacré-Cœur, patron de mon district, non sans avoir mis sous la protection du Cœur de Notre- Seigneur mon entreprise et ses conséquences. De Sin-Tchen, où j'ai droit de cité, et où je m'arrêtai pour prendre des mesures et informer d'avance et en secret, j'allai en trois jours de marche précipitée sur Pou-Gan-Tin ; je voulais arriver brusquement, empêcher que personne pût me précéder en ville pour aviser les notables, qui n'auraient pas manqué de soulever une émeute. Dès mon entrée sur le territoire de Pou-Gan-Tin, je reçus bien quelques insultes, chemin faisant : « diable iT Europe... homme-cJievre... hojnme à tête de chèvre... etc., » mais cela ne compte pas. Je passais vite, et finalement j'arrivais dans la ville le 6 juillet, sans encombre. On ne m'attendait pas ; les gens, sur le pas de leurs portes, ouvraient de grands yeux et se disaient: «Dis donc, n'est-ce pas un Européen? N'est-ce pas un diable d' Europe ? D'où vient-il '^ Que vient-il faire ? etc. » En une demi-heure, toute la ville fut au fait de l'événement : elle était haletante d'étonnement et de fureur. Moi, j'allai droit au prétoire du mandarin, lieu inviolable où l'on ne peut vous toucher sans offen.ser le mandarin lui-même et le compromettre gravement. Le mandarin

était en course, et ne devait rentrer que le lendemain matin. En prévision du danger qui paraissait imminent, je demandai un gîte dans le prétoire même, — fort piètre baraque, je vous assure ; — le substitut du mandarin me répondit : « Je ne puis prendre cela sur moi, je vais aider le Père d'Europe à trouver asile dans une auberge.» On chercha ; toutes les auberges se fermèrent sous divers prétextes. On expédia un homme au mandarin ; lui, m'envoya ses politesses et protestations, avec ordre à ses gens de me préparer un coin dans une pagode d'idoles : c'était une ruse pour m'exposer à la fureur de la populace, tout en ayant l'air de me protéger ; une pagode n'est pas un lieu inviolable, mais une sorte de lieu public.

J'allai donc du prétoire à la pagode vers dix heures du soir ; on avait disposé un petit trou de chambre en planches mal jointes, avec des portes et des fenêtres de papier. Cinq chrétiens de Sin- Tchen, venus pour me protéger, couchèrent sous la remise où se trouve la statue du dieu, entourée de toutes sortes de mannequins monstrueux. J'avais à peine quitté le prétoire que les notables y étaient venus en corps : démarche significative à cette heure indue et dans la circonstance. Sans doute on prit une résolution de connivence avec le mandarin, et je pus entendre de ma pagode le tamtam que l'on battait par les rues pour assembler le peuple, et les rumeurs sourdes de la foule qui se réunissait sur une place publique écartée. Un de mes chrétiens de Sin-Tchen, que je faisais voyager et loger à part pour qu'on ne le reconnût pas, assistait à toutes ces scènes. A minuit, la réunion se tint ; — ces sortes de meetings sont dans les usages de la contrée, quand il y a un coup de main à faire, une résolution à prendre ou à exécuter. Là, il fut décidé par acclamation que la religion catholique ne pouvait avoir droit de cité, ni un Européen droit de séjour dans le pays, que le lendemain on se

porterait à ma pagode, on me battrait et on me tuerait. Sur ce dernier point on s'accorda en principe, mais on ne s'accorda pas sur le mode de supplice, et c'est une des causes naturelles auxquelles je dois d'être encore vivant. Je parle des causes naturelles, car j'ai une foule de raisons de voir en cette affaire la main de Dieu ; Notre- Seigneur veut sans doute que je vive encore un peu, pour me préparer mieux à la mort, et, s'il lui plaît, au martyre.

Les uns voulaient me tuer dans la pagode, les autres dans la rue ; ceux-là, me traîner jusqu'à la place du marché, en dehors delà ville, théâtre ordinaire des exécutions officielles ; ceux-ci voulaient me livrer à quelques gaillards spécialement payés pour ce genre de besogne ; d'autres, enfin, pensaient me laisser massacrer par la foule. Leur avis prévalut en pratique, vous allez le voir ; pourtant, chaque parti prit des mesures particulières pour se débarrasser de moi, en sorte que j'avais quatre ou cinq chances d'y passer. Ce n'est pas pour me vanter d'avoir été courageux, mais, comme Turenne, qui dormait sur un canon la veille des batailles, je passai une très bonne nuit. Il faut dire que j'étais extrêmement fatigué, et que j'ignorais en partie le danger ; le matin même, quand je connus le projet des gens de la ville, je n'imaginai pas qu'ils osassent jamais l'exécuter.

Aussitôt levé, j'entendis encore le tam-tam, et les crieurs hurlaient partout, — mes gens me l'ont dit : — <L Ce matin, portez-vous à la pagode, on va battre l'Européen. » Les enfants commencèrent ; il faut connaître l'insolence et l'audace de l'enfant chinois, pour se figurer ces scènes de sauvagerie ; d'abord, ils jetèrent une grêle de pierres sur mon appartement ; puis, entrèrent par bandes, et se mirent à m'insulter. Mes chrétiens et moi avions décidé, pour ôter le plus petit prétexte aux violences, de tout supporter sans dire un seul mot ; vous pensez si j'étais obligé de me mordre les lèvres et de me tenir

à quatre ! A sept heures, le substitut du mandarin local vint me voir en tenue officielle, soi-disant par politesse, et s'installer près de la porte de la pagode, dans une avant-cour donnant sur la rue, comme pour me protéger ; donc il connaissait le complot, et, s'il n'agissait pas pour moi, il était complice. Sa complicité fut bientôt évidente, et, en réalité, lui, son chef et les notables, persuadés que j'allais être tué, ne prirent aucune précaution pour cacher leur jeu.

La visite du substitut fut le signal de la débâcle ; lui parti, on m'apporte à déjeuner ; mais la populace de lancer des poignées de terre sur mon riz, je me passe de déjeuner. Les injures redoublent, on envahit ma chambre, on touche mes effets, on me crie sous le nez : diable d' Europe ! homme-cJièvre ! tête de chèvre ! avec le cri « mé-hé-hé... » pour imiter le bêlement de la chèvre (i). La foule augmentait de moment en moment : une trentaine de gredins, prêts à tout, comme il y en a dans les villes chinoises, sont apostés avec de grands couteaux à l'entrée de la pagode par les partisans du meurtre dans la pagode ; les notables, vêtus de longues robes de toile bleue, armés de leurs éventails, arrivent et se rangent avec calme et solennité dans \ atrium de \di haute-maison, — c'est la remise du dieu de la pagode : — cet atrium, élevé comme une scène de théâtre, domine les deux ailes de la pagode ; l'une d'elles renferme ma chambre, qui ouvre sur la cour intérieure. Les notables s'installent là debout, froids comme marbre, s'éventent, se font des saluts, donnent les signaux à la foule. J'avais fait ramasser ma couverture, mes habits, ma chapelle, mes livres et mes papiers, et l'homme qui portait le ballot avait pu s'esquiver, sans doute parce qu'on avait résolu de ne pas me piller dans la pagode ; il sortit facilement de la ville, comme

I. Il paraît que, de temps immémorial et par toute la Chine, têie de chèvre et mché-hé sont l'insulte ordinaire contre les chrétiens.

un de ces porteurs de marchandises si communs sur les routes chinoises.

Pour moi, j'avais caché mon bréviaire dans ma poitrine, le livre de la prière devait être, plus que jamais, mon consolateur et mon compagnon ; j'étais seul dans ma petite chambre, assis sur le plancher qui, avec quelques poignées de paille, m'avait servi de lit. La porte est ouverte, je suis entouré de figures hideuses et féroces ; les insultes pleuvent, pourtant les coups n'ont pas commencé ; les notables font un signe avec leurs éventails fermés : aussitôt on démolit la cloison de la chambre, et on se met à me traîner dehors ; sans me laisser faire plus longtemps, je me lève et franchis le seuil de l'appartement. Aussitôt, une immense clameur retentit : € A l'œuvre, tapez, tuez-le ! » Pourquoi ne fit-on rien encore ? Je ne suis pas de petite taille, je n'ai pas le regard timide, et quand je prends mon air grave, il parait que j'impose le respect. Dire que le cœur ne me battait pas, ce serait mentir ; du moins, pour l'extérieur, je n'ai pas bronché, et mon assurance fut pour quelque chose dans mon salut pendant toute cette matinée.

Je sors donc lentement, sans mot dire, la tête droite, les yeux fixés sur la foule : on voudrait bien m'expédier, mais chacun hésite, il faut que quelqu'un commence, et personne n'ose commencer. Arrivé dans l'avant-cour, je croise le substitut du mandarin, raide, compassé, baissant les yeux à mon approche ; évidemment il ne criera pas à la foule : « Prenez-le, battez-le, tuez-le ! » Evidemment il ne me dira pas d'injures ; mais il est des signes discrets, et le plus sûr des signes qu'un mandarin puisse donner à la populace en pareille circonstance, c'est de regarder faire, de demeurer impassible, et de ne rien répondre à ces milliers de regards qui semblent demander : € Pouvons-nous aller de l'avant ? » Je lui demande son aide : pas de

Les Chinois chet eux. ''

réponse, visage de marbre ; sûr que je vais être tué, il ne prend pas la peine de cacher beaucoup sa complicité. Sa seule précaution est de ne faire aucun signe extérieur, de ne dire aucun mot assez compromettant dont on puisse se servir plus tard contre lui.

Je me remets à marcher lentement vers la rue ; au milieu de l'avant-cour, bondée d'une foule hurlante et menaçante, je rencontre le premier mandarin du lieu en grande tenue. Je lui dis un mot ; lui, m'invite, d'un geste poli, à retourner à la maison inférieure.comme s'il avait une communication à me faire. Juste au début de l'émeute, il m'avait envoyé une lettre officielle, pour m'annoncer que l'ancienne affaire était conclue depuis trois jours, moyennant une indemnité — dérisoire — d'environ 200 francs ; qu'il avait envoyé cette somme à son supérieur de la capitale, avec l'ordre de la remettre à Monseigneur, et l'attestation écrite que les chrétiens et le missionnaire jouiront désormais de la plus entière liberté. Je lui fais une réponse évasive, sachant bien qu'une pareille conclusion de l'affaire est inacceptable, mais ne voulant pas, par l'expression de mon refus, provoquer les fureurs de la foule. Déjà la veille, au prétoire, j'avais entendu le substitut exposer l'affaire à l'un de mes hommes ; celui-ci se garda d'exprimer son mépris, mais répondit : « C'est cela, c'est cela ! » selon la politesse chinoise, toute faite de mensonges, et qui ne s'engage à rien. Il est providentiel que ce jour-là le mandarin ait été absent ; je n'aurais certainement pas pu m'empêcher de lui dire ma [)ensée, et c'eût été donner un prétexte à la colère de la population : aujourd'hui, je suis fort devant les grands mandarins, et puis affirmer sans mentir à ma conscience — avant tout il faut être chrétien — que je n'ai pas dit aux païens un mot qui pût les surexciter ! — « Je n'ai pas refusé d'adhérer à leur proposition, et, s'ils avaient voulu la paix, je la leur apportais ! Ils ont attesté par écrit

que j'étais libre de circuler, de prêcher, etc. ; leur conduite montre comme cette assurance était sincère ! » — C'est beaucoup de pouvoir produire de pareilles affirmations devant cette justice chinoise menteuse, hypocrite, formaliste, qui ne cherche qu'à nous mettre dans notre tort.

Donc le mandarin m'expliquait sa conclusion, et la foule nous entourait, vociférant, hurlant contre moi ; je me plaçai entre le mandarin et son substitut, les tenant tous deux par les habits ou par les bras, — on fait cela dans les grandes circonstances, pour partager l'inviolabilité des fonctionnaires. Y eut-il un signal donné ? Fut-il donné par les mandarins ou par les notables ? Après une courte hésitation, due à l'arrivée du premier mandarin, j'entends crier partout : « Commençons, frappons ! » J'empoigne mes deux mandarins et les serre contre moi, non certes par tendresse ! Mais la foule nous presse de plus en plus. Heureusement, je la domine de la tête, et puis j'ai bien harponné mes mandarins ; s'ils pouvaient s'écarter, mon affaire serait faite en trois minutes, le temps de m'écharper. Je dis et répète aux mandarins qu'ils me doivent protection et sont responsables ; ils ne répondent pas grand'chose. Nous restons là peut-être une heure ; les notables donnent des signaux et même des ordres à diverses reprises ; aussitôt la foule se rapproche encore et se rue sur moi. Des bêtes féroces me hurlent dans l'oreille : « Nous allons te tuer, diable d'Europe ! Nous ne voulons pas de ta religion ! Nous ne voulons pas de chrétiens ici ! Nous ne voulons pas que les diables d'Europe viennent nous prêcher leur religion ! Tuons le, tuons-le ! « Un coup de poing m'arrive, puis deux, puis une grêle. Je fais remarquer au mandarin qu'on me bat en sa présence sans qu'il me protège. Un homme tire ma natte de cheveux, il va me terrasser, je suis perdu si je tombe ; mais je fais face rÎTement à mes

agresseurs, et repêche les deux mandarins qui m'échappaient. Je leurs dis que je vais me réfuirier au prétoire: ils répondent qu'ils m'en refusent l'entrée et que j'ai à sortir de la ville ; c'est encore de leur part une grande faute dont je profite de les charger devant leurs chefs. Je leur dis qu'ils doivent me conduire eux-mêmes hors de la ville ; le premier mandarin me promet l'escorte de ses satellites, chose peu rassurante, les satellites étant ce qu'il y a de plus éhonté, de plus dépourvu de conscience ; ceux de Pou-Gan-Tin, entre tous, sont les pires ennemis des chrétiens.

Je reprends ma marche vers la rue ; il me faut fendre les rangs pressés de cette foule menaçante qui encombre la cour ; pas un regard de pitié ! A Paris, qui devient chinois pourtant, j'imagine que les otages devaient rencontrer sur leur voie douloureuse quelque visage ami : ici, rien, rien, absolument rien que des regards sataniques ! Il y a du monde jusque sur les murs, sur les maisons, partout. Grâce aux mandarins, que je ne lâche pas, je puis atteindre la porte extérieure de la pagode ; je la franchis, et n'ai plus qu'un escalier à descendre pour être dans la rue. Le gros de la foule se trouve ainsi derrière moi dans l'enceinte de la pagode, et ne pourra sortir que lentement : c'est ce qui me sauvera encore. Je descends ; la foule, voyant que je \ais lui échapper, se précipite sur moi avec de grands cris, me bouscule avec mes deux mandarins. Le premier est renversé, je le ramasse et le relève aussitôt. La foule, dans la rue, était moins serrée, et un de mes chrétiens avait pu amener ma mule non loin de l'escalier : traîner jusqu'à elle le mandarin, lâcher l'homme, enfourcher la bête, partir au galop, fut l'affaire d'un instant. En détalant, je vis la populace qui sortait à grands flots de la pagode pour me [)oursuivre.

Pendant ce temps-là — je le sus plus tard — les mandarins et les

notables étaient rentrés pour se concerter et attendre le résultat de la chasse qu'on me donnait. Un seul de mes hommes était près de moi et conduisait ma mule ; les autres étaient partis en avant, pour sauver mon bagage, m'ont-ils dit, plus encore sans doute pour sauver leur peau. Cependant l'un d'eux, nouveau chrétien de Sin- Tchen, intelligent et adroit, était resté en arrière, observant, recueillant les noms et les documents, et aussi contenant la populace : c'est lui qui m'a sauvé la vie dans la circonstance que je vais raconter. Au moment où j'étais monté sur ma mule, ce brave homme avait entendu le mandarin dire à la foule : « Conduisez l'Européen hors de la ville ! » Mot à double sens ; — pour moi : « Je te donne une escorte nombreuse qui te défendra, tu n'as rien à dire et ne pourras pas m'accuser ! 2> — pour la foule : « Chassez-le, tuez-le sur la place du marché ! » Le peuple répond : « Oui, oui ! » et se lance à mes trousses, comme une meute enragée.

Me voici dans la rue. Devant moi, peu de gens et pas des plus hardis, ceux qui n'avaient pas osé entrer dans la pagode ; mais la foule furieuse est sur mes talons, et une grêle serrée de pierres, de tuiles, de moellons, commence à me tomber sur le dos. Par malheur, la porte de la ville est très loin ; pour l'atteindre, il me faut changer de chemin, enfiler une ruelle montante et difficile qui passe devant le prétoire. Eut-on l'idée que j'allais m'y réfugier ? Un cri se fit entendre : « Arrêtez-le, faites-le retourner, conduisons-le à la place du marché, c'est là qu'on le tuera ! » Devant les maisons, regardaient des habitants relativement paisibles, qui n'avaient pas pris part à l'émeute ; je leur disais :« Barre la rue derrière moi, empêche qu'on me suive ! » Les uns se détournaient froidement, les autres me regardaient avec une antipathie visible ; d'autres riaient, certains me jetaient des pierres. Le sang ruisselait sur ma figure : j'avais reçu

au front plusieurs morceaux de tuiles dont je porte encore la trace ; mon épaule droite était fortement contusionnée. Un furieux, prenant la bride de ma mule, me fit retourner sur mes pas jusqu'à l'autre rue, ce qui me sépara de mon compagnon unique et me ramena au milieu de la foule. La foule me poussait vers le marché. Jugez quelle angoisse ! me voir seul, sans savoir où j'allais, ni si je trouverais une issue !

Vous vous étonnez de me voir fuir la mort, malorré mon désir du

martyre. Attendez, et pour le moment, prenez-moi tel que j'étais, désirant fort bêtement échapper. J'aperçois la porte de la ville et la place du marché — lieu de mon supplice. — Que faire ? Revenir en arrière ? Impossible, je suis trop en vue, trop exposé aux pierres. Me dérober par quelque cour ou jardin ? C'est peu probable, essayons pourtant. Je quitte la mule, un goujat la prend et la conduit au grand trot vers le marché ; j'avise une grande cour ouverte, et m'y précipite. Il y avait là des femmes et des enfants ; j'ai beau leur dire : € Ne craignez pas ! » ils se mettent à hurler de peur. E>'ailleurs la foule m'arrache de cette cour et me rejette dans la rue pour me pousser au marché. Je me cramponne à la haie d'un jardin : on me tire encore, et la haie me reste dans les mains. Je suis littéralement assommé de pierres ; la foule me cerne de toutes parts, impossible d'avancer. On me saisit par la natte, plusieurs fois j'ai failli être renversé et foulé aux pieds. Était-ce définitivement l'heure et le lieu de ma mort ? Je fis mon acte de contrition ; j'avoue humblement que je n'y avais i)as encore pensé. Savez-vous mon tourment ? C'est que mon bréviaire et ma méditation se trouvaient en retard. Ah ! je me souviendrai de ce saint Nobert que nous faisions ce jour-là!

Maintenant que j'analyse après coup mes impressions, je me sou-

viens d'avoir ri en voyant une femme s'étaler tout de son long dans un de ces ruisseaux infects qui sillonnent les rues chinoises ; je revois: un petit garçon de huit ans, assez beau pour un Chinois, aux vêtements proprets, au minois sympathique, qui avait une pierre dans chaque main pour me lapider, parce qu'on lui avait dit que les diables d' Europe viennent arracher les yeux et le cœur des enfants. Je le vois, dans un de mes moments d'arrêt, arrêté lui-même devant moi comme stupéfait, mais ne lâchant pas ses pierres. Pauvre petit ! si son père était chrétien et me recevait dans sa maison, au bout d'un jour nous serions une paire d'amis ; il viendrait du matin au soir me tourmenter pour voir mes images et mes objets européens ! Encore un souvenir : les coups que j'ai reçus ne sont pas doux, mais tout le temps de la scène, je n'en ai éprouvé aucune douleur ; la cause natîcrel/e est probablement les préoccupations, l'anxiété ; on m'aurait tué, je crois, sans que je sentisse la souffrance.

Cependant on crie avec plus de rage que jamais : € Au marché, au marché ! » Et me voilà encore poussé par la foule ; mais cette fois c'est une torture plus pénible que n'importe quel supplice : on commence à me déshabiller. Monsieur Muller, massacré à Hin-y- Fou en 1 866, fut entièrement dépouillé après sa mort, jeté nu hors de la ville, au bord d'un chemin ; une pauvre chrétienne d'ici me raconte souvent qu'elle alla chercher le cadavre, l'entoura d'une toile grossière, et le fit enterrer là sans cercueil. Je crus qu'on allait m'inlliger une humiliation semblable, même avant de me tuer : on arrachait mes habits pour aller plus vite ; mon bréviaire tombe à terre, je puis encore le ramasser et le cacher vite dans ma manche. Déjà ma robe est à moitié ôtée ; heureusement on s'arrête ; je puis la rajuster encore,tout en avançant vers le marché. Nous y sommes enfin, et je puis mesurer de l'œil l'espace qui me sépare du lieu où je vais

donner le spectacle de ma mort, les cris de la foule ne me permettent pas d'en douter. Tout à coup j'aperçois à l'une des extrémités de la place, dans la direction de Hin-y-Fou, mon guide, qui a retrouvé ma mule et qui me fait signe d'arriver. La foule débouche sur la place, des pierres m'arrivent par-dessus les murs ; heureusement le chrétien de Sin-Tchen a la bonne inspiration de haranguer les gens qui se pressent à la porte de la ville ; il les arrête un instant, ce qui me permet de prendre une résolution. Avec mes grandes jambes, en quelques secondes je suis au bout de la place, j'enfourche ma mule, et me voilà parti au grand galop, sur la route de Hiny-Fou. La foule me poursuit encore l'espace d'un demi-kilomètre ; elle hurle, lance des pierres qui ne m'atteignent plus : je suis sauvé !

L'adresse du chrétien de Sin-Tchen, ses objurgations, l'absence des notables, qui n'étaient plus là pour donner leurs ordres, firent hésiter la foule un instant ; je dois mon salut à ce moment d'hésitation sur le marché, comme je l'avais dû déjà à l'hésitation des notables à la pagode, mais, cinq minutes plus tard, c'était fini ! A deux lieues de la ville, je fais l'appel de mes ^ens et de mes bagages : rien ne manquait qu'une couverture et quelques vêtements perdus dans la bagarre.

Mandarins et notables attendaient impatiemment dans la pagode la nouvelle de ma mort ; ils furent fort déçus de me savoir échappé. Le mandarin, craignant d'être accusé par moi, m'envoya d'abord trois satellites, soi-disant pour me conduire et me protéger, m'apporter ses politesses et offres de service : ils arrivèrent au milieu de la nuit au village où je couchais. Plus tard encore, deux autres satellites rapportèrent ma couverture en loques, et demandèrent avec empressement si on m'avait volé autre chose.

Je me reposai à Sin-Tchen le dimanche dix juillet, et me voici

revenu à Hin-y-Fou. Il ne me reste que deux ou trois bosses avec blessures au front, une douleur à l'épaule droite, et des rcssouvenirs de pierres dans le dos et la poitrine, quand je tousse. J'ai dépêché un homme à Monseigneur ; Sa Grandeur agira légalement, çX tâchera de profiter de ma débâcle pour mieux assurer l'entrée du christianisme et l'installation de nos œuvres dans ce district.

Vous direz que c'est peu glorieux d'avoir, en définitive, évité le martyre, mais d'abord « homo siuii, et nihil humani a me alienum puto ; » puis j'avais peut-être cinq ou six mille hommes et enfants à mes trousses, et j'étais seul ! On n'est pas fort contre un peuple ; et, en Chine, on gâte tout en tenant tête aux émeutes : il faut se tenir droit, calme, en imposer, s'esquiver lentement, et, une fois hors de la foule, jouer des jambes. Aurais-je dû attendre et provoquer le martyre ? Non ; on nous fait un devoir de fuir et on a raison ; j'avoue du reste que, pendant toute la scène, il ne me vint pas à la pensée que la mort vers laquelle on me traînait pût être le martyre ; je la trouvais si prosaïque, si peu idéale ! Je m'y sentais bien peu préparé, et la pensée de l'éternité me faisait peur ; enfin, le souvenir de mes parents et de vous tous, de mes œuvres et de mes chrétiens, de mes orphelins, me faisait désirer d'échapper. Au fond, eût-ce été un martyre en règle ? Je n'en sais rien, mais je sais bien que je souffrais pour l'Eglise, pour la propagation de la foi ; et le chrétien de Sin- Tchen me disait avoir entendu un des notables les plus influents et les plus ardents, lui dire sans le connaître : « Ce prêtre d'Europe vient ici prêcher et bâtir une église : nous ne voulons pas de cela ! »

Aujourd'hui, je ne regrette pas d'avoir eu la vie sauve, mais j'espère pouvoir, quelque jour encore, souffrir davantage et témoigner avec mon sang que notre foi est la seule vraie : — « Pro nomine Jesu coniîimeliam pati.l> — Je suis revenu de Pou-Gan-Tin avec l'intime

conviction que ce sont là des prémices, et que je finirai par quelque tour comme ça ma pauvre vie. Cette conviction, je l'ai eue dès l'entance, mais plutôt sous forme de désirs dont je n'espérais pas la réalisation. Quand j'entendais, à Saint- Lucien, à Beauvais, à Rome, lire à la fin du repas : « En tel lieu, un tel trucidé pour la foi, » je pensais : « Et dire que ça ne cuit pas pour moi ! » Aujourd'hui, vraiment les chances se rapprochent, j'ai l'espoir, et même mon aTricre-train a crainte que ça n'arrive. Chose curieuse : pensant à l'éventualité pour moi d'un supplice infligé par des païens, je m'étais toujours demandé comment r arrièi'e-ti-ain supporterait la souffrance physique ; la réponse de Notre-Seigneur est venue ce jour-là, et j'ai vraiment fait mon apprentissage : des émotions intérieures que vous devinez, aucune douleur physique !

J'ai apporté la résolution de me préparer un peu mieux que je ne l'ai fait à cette grâce ineffable du martyre ; je vois bien que Dieu est délicat dans ses choix, et exige une grande sainteté de ses élus. J'ai manqué mon coup, mais à plus tard! L'avenir est long : cette affaire est une preuve qu'il y a encore place pour le martyre au Kouy-Tchéou, et j'ai d'autant plus d'espoir de finir par là ma vie, que je suis destiné à être toujours occupé à des besognes fatigantes et lointaines d'avant-garde et de combat. C'est là qu'il y a des chances ! Donc, en avant deux ! Dites un peu, si j'allais vous obliger à vous agenouiller devant mes autels, c'est moi qui rirais bien de vous voir enfin me respecter un b^'in !

Aujourd'hui, je ne vous dirai pas mes autres tribulations ; depuis six mois surtout, je suis sous le pressoir, en voyant mes chrétientés menacées, tourmentées, et de plus en plus persécutées. Mon espérance, c'est que j'ai pu donner à mon district le Sacré-Cœur de Notre-Seigneur pour patron spécial ; il faut donc que/^ marche, mais

en passant par la voie des souffrances, comme Notre-Seigneur luimême. D'ailleurs, je vois combien les vexations des païens sont utiles aux chrétiens, et combien mes peines servent à me détacher de tout, à me faire comprendre et sentir que Notre-Seigneur est toute mon espérance. Il n'a pas manqué jusqu'à présent de me soutenir et de me fortifier ; je l'ai remarqué : chaque fois que j'ai été plus accablé, il m'a fait découvrir, dans mon bréviaire, l'Évangile et mes autres livres, quelque bon texte, cent fois lu et relu, mais dont je n'avais pas encore goûté le suc, et qui, une fois découvert et compris, me sert de nourriture et de tonique. C'est comme si un ange me montrait ces textes du doigt, ou comme si Dieu me parlait tout à coup au milieu de mes angoisses. Elles étaient rudes parfois ; je devais succomber sous le fardeau, mais de saintes âmes, qui priaient pour moi, m'ont servi de contreforts. J'ai eu un bon mois du Sacré-Cœur. . . Si je pouvais seulement avancer un peu autour de moi l'œuvre de l'Évangile, et après aller porter m2i cai'casse dans quelque coin barbare pour y servir, par une mort comme celle que je viens de manquer, de première pierre à l'Église, ne serais-je pas bien heureux ?

A Dieu ! Vive la joie que j'ai et les pommes de terre que je n'ai pas I

T E lecteur aura remarqué, dans les dernières lettres du missîon- -*^-^ naire,ce que saint Paul appelle d'un mot intraduisible (iRespofisuvi nwrtis, » la réponse de la mort à nos projets, le sentiment très vif et toujours présent de notre impuissance et de notre faiblesse. L'ouvrier de Dieu avait arrosé de ses sueurs et de son sang le sol confié à son zèle ; déjà il lui semblait entrevoir la moisson, et la mort allait le coucher dans son sillon, avant qu'il eût eu le temps de lier les premières gerbes. Le P. Aubry le pressentait, il le laissait deviner à ses chers parents et à ses amis de France, Appelé, comme il l'a dit, au RADICALISME DU SACRIFICE, il avait tout donné, s'était donné luimême aux âmes ; mais Dieu exigeait encore de lui l'immolation de toutes ses espérances, de ses rêves les plus saints, « Responsum nioiiis ! »

J.-B. Aubry accueillit la mort comme la messagère de Dieu ; à ses avertissements il n'eut à répondre que la parole de l'Ecriture : «Seigneur, puisque ce n'était pas assez pour moi du sacrifice de ma famille, de mon pays, de mes études et de mon repos, - — Holocaustomata non tibiplaniei^imt, — me voici pour accomplir pleinement votre volonté, « Ecce vcnio ut faciain, Deits, vohintatem tuant. » La lettre que l'ami (i) du P. Aubry écrivit à son frère, dit bien ce que fut cette mort, ce qu'eût été cette vie !

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