LETTRE PREMIÈRE
Singapour, le 25 octobre 1875.
Cher monsieur le Doyen (r),
Ous avez éprouvé, n'est-ce pas. que les grandes et profondes émotions sont muettes. On voudrait parler, et les mots se trouvent comme noyés dans des sanglots. Vous ne serez donc pas surpris que je commence le récit de notre odyssée sans essayer de vous dire ce que j'ai senti et souffert au départ. D'ailleurs vous étiez là. Oh ! merci d'être resté avec moi jusqu'au bout, et de m'avoir laissé encore ce souvenir avec tant d'autres qui ne s'effaceront jamais de la mémoire de votre fils.
De Paris à Marseille, rien de saillant. Parfois, des voyageurs nous demandent ce que nous sommes, et où nous allons ; les uns s'étonnent, les autres nous félicitent du beau voyage que nous entreprenons ; je vous demande un peu !
Le samedi matin, nous disons la messe à Notre-Dame delà Garde, pour recommander notre voyage à la bonne Mère : — c'est le mot
I, M. le Doyen de Ribécourt (Oise) découvrit et cultiva, dès l'enfance du P. Aubry, le germe de sa vocation. Le missionnaire garda pour son cure une affection filiale, et'c'est lui qui eut avec ses parents ses dernières paroles et ses dernières pensées ; les lettres qu'il lui écrivait étaient toujours pour toute la famille.
des Marseillais. Comme mes bien-aimés vivants et mes chers morts étaient présents à ma pensée, au nianento de ma dernière messe en France ! Le soir, nous nous installons sur Y Hoogly, paquebot des ■ Messageries Maritimes. Les quatre missionnaires de la rue du Bac partagent une cabine avec deux Jésuites qui vont à Bourbon ; la cabine voisine est occupée par deux Pères du Saint-Esprit, quatre Frères des Écoles chrétiennes, tous à destination de Bourbon, et six autres Frères qui nous accompagnent jusqu'à Hong-Kong, où ils vont fonder un pensionnat et un orphelinat. Ajoutez une dizaine de Sœurs de Saint-Vincent de Paul se rendant à Naples, et vous aurez une idée de la compagnie que nous avons eue. On dit toujours que, dans le plan de la Providence, la civilisation est destinée à servir l'Evangile, et que la vapeur en particulier a été inventée pour porter plus vite aux extrémités du monde ceux qui prêchent la bonne nouvelle ; jusqu'à présent j'avais regardé cela comme une pieuse exagération ; or, celte pensée m'a beaucoup frappé en voyant notre côté des secondes rempli de prêtres, de religieux et de religieuses, et en apprenant que chaque paquebot en emporte une assez forte provision. Il faut dire que le reste de la société se compose de comédiens italiens partant pour Manille, d'Anglais, de Créoles qui retournent dans leurs colonies, de Japonais, de Chinois et de nègres employés sur le bateau comme domestiques.
Donc, le dimanche 26 septembre, à neuf heures, nous voilà lancés sur l'eau, et la terre s'efface peu à peu devant nous. Les premières heures sont occupées à voir fuir cette terre de France, vous pensez avec quelle impression et quelles réflexions ; puis à s'organiser à bord, à faire connaissance, à regarder les visages pour savoir avec qui on aura affaire, à se former en groupes selon ses sympathies. Deux d'entre nous disent la messe chaque jour, si l'état de la mer
le permet. Le roulis ne nous en a encore empêchés que deux fois ; la traversée est donc fort douce. Le climat de la cabine est bien chaud, et la vie, même la nuit, se passe à peu près entière sur le pont, abrité par une tente. La nourriture est excellente ; enfin, si la vie de missionnaire est faite de privations, nous ne l'avons pas encore expérimenté ; mais, dans un mois, nous serons à Shang-Haï ; c'est là que commencera la misère !
Au début du voyage, la nouveauté, les préoccupations m'ont empêché de sentir trop vivement la séparation du pays et de la famille ; après quelques jours, cette impression m'a saisi ; tous les soirs elle revient, assez vive, mais sans amertume, car nous ne sommes pas comme les marchands qui s'éloignent de leur patrie ad dmHham co7'dis, pour faire fortune et revenir plus tard ; Dieu, pour qui nous voyageons, reste avec nous.
Nous voici à Port-Saïd. Arrêt de huit heures ; nous descendons tous. Vous savez, m^i friandise, quand je traverse un pays, est d'aller regarder les gens dans les rues, sur les portes, dans les maisons ; je n'ai pas manqué le coup à Port-Saïd. Ces populations égyptiennes, arabes, turques ou grecques, sont étranges : des hommes demi-nus et hideux crient, se battent, vous suivent, se mettent à votre service pour vous conduire, ramasser votre parapluie, vous regarder, et vous demander de l'argent ; des femmes sales, le nez et le bas de la figure voilés, la poitrine découverte ; des enfants innombrables courent, se roulent, grouillent, tripotent dans la malpropreté,ou dorment en plein soleil ; des huttes immondes d'où sort une odeur infernale ; des boutiques avec des tas de fruits, couverts de mouches et très peu appétissants ! Tout cela est d'un aspect si singulier, qu'on ne peut ni s'en faire ni en donner une idée. Pas un arbre, pas une fleur, pas un brin d'herbe, rien que du sable chauffé par le soleil ; autour de la ville,
la plus affreuse plaine qu'il y ait au monde. Vraiment il faut quitter l'Europe pour apprendre à bénir Diku d'y être né et d'y vivre ; il faut avoir vu ces peuples abrutis et ces immenses plaines de sable pour apprécier nos [copulations et le séjour charmant de nos campagnes.
Départ pour Suez par le canal : ce fameux canal nous permet de bien voir des deux côtés le désert égyptien. Inutile de faire des descriptions, elles sont partout ; mais le voyageur européen ne se lasse pas de regarder ce morne désert qui s'étend à perte de vue ; ce n'est qu'un océan de sable, avec des flots de soleil ; parfois des bandes d'oiseaux tournoient au-dessus des lacs salés, des nuées de pélicans rasent le sol d'un vol lourd et en s'aidant de leurs grandes pattes : on les prendrait pour des troupeaux de moutons ; le long du canal, des files de chameaux, conduits par un arabe, et chargés de bois ou d'outrés pleines d'eau ; un Bédouin accroupi des heures entières sur un monticule de sable, immobile et pensif comme un sphinx.
Un épisode :tout paquebot abordant à Port-Saïd est aussitôt assailli par une nuée de barques qui viennent s'offrir, moyennant bakchiche, aux passagers ; chaque batelier crie, hurle, beugle, en arabe: « Prenez la mienne, » avec accompagnement de gestes et un jeu de physionomie d'une expression incroyable. A peine un voyageur a-t-il mis le pied sur l'échelle que dix, quinze, vingt hommes sont là pour l'enlever sur leur barque ; toutes les mains se tendent vers lui ; on le tire, on l'arrache, on l'emporte à bras le corps ; je n'exagère pas, je me suis vu dans les bj'as de trois Arabes à la fois qui m'écartelaient à qui mieux mieux, je criais et je jouais du poing, il fallait voir. C'est bien plus fort qu'en Italie !
Le canal est resserré et s'engorge continuellement, nous nous ensablons plusieurs fois. Arrêt de quelques heures à Suez, sans descendre. Nous voici sur la Mer Rouge ; on nous montre au loin la
fontaine de Moïse, le Sinai, la direction de La Mecque. La Mer Rouge est entourée de déserts torrides et privée des vents qui rafraîchissent les grandes mers ; nous y avons sué ! Pourtant, c'était . supportable ; mais, en des saisons moins clémentes, des voyageurs sont morts d'insolation ou de suffocation.
Aden. Oh ! l'affreux pays ! Encore un épisode : à l'arrivée du vaisseau, une volée de petites pirogues effilées fondent sur lui ; elles sont pleines d'enfants à peine vêtus et criant aux passagers : i.A la ijicr ! à la mer ! à la nier ! » Cela veut dire : Jetez dans l'eau une pièce blanche, nous irons la repêcher. On jette : aussitôt les enfants de sauter comme des grenouilles ; ils plongent, se disputent la pièce sous l'eau, jusqu'à ce que le vainqueur la rapporte en triomphe !
Nous passons là douze heures. Je ne crois pas qu'il y ait un pays plus désolé ! Pas une source, pas un puits, pas une goutte d'eau douce, jamais de pluie, pas un arbre, pas un buisson, pas une touffe d'herbe, rien que d'affreux rochers tout noirs, un soleil effrayant qui nous tuerait sur le coup, si nous y restions à midi, la tête découverte. Pour procurer de l'eau douce aux habitants, le gouvernement distille de l'eau de mer en grande quantité, et en donne une ration par personne. Si j'avais le temps, je vous décrirais la ville d'Aden : horrible, horrible ! Au point de vue physique, c'est le purgatoire ; au point de vue moral, la gueule de l'enfer ; on ne peut rien pour convertir les indigènes, plus qu'abrutis et plus que corrompus. - Mon Dieu, que la France est un ravissant pays à côté de tout ce que l'on voit ailleurs ! Que le peuple chrélieit, même quand il oublie l'Évangile, est un beau et noble peuple, et la civilisation chrétienne admirable !
D'Aden à Pointe-de-Gâlle,neuf jours de vapeur, sans désemparer, et sans voir d'autre terre que quelques lies. Parfois, on signale au loin une voile, et les passagers d'accourir: — quel bateau cela peut- il être.-*
quelle nation ? où va-t-il ? — C'est un événement ! Le reste du jour, on regarde voler les poissons-volants, sauter les marsouins, passer un oiseau voyageur ; on lit, on dort, on sue, on s'ennuie.
Deux jours d'arrêt à Pointe-de-Galle,le plus beau pays du monde ! Quelle joie de revoir de la verdure ! celle de Pointe-de- Galle est d'une richesse incroyable ; nous nous sommes promenés, nous avons bu et mangé du coco ; pas fameux, pas plus que la banane, qu'on m'avait tant vantée. Vive la France ! Nous logeons chez un bon syl- ■vestî'in espagnol, curé de la paroisse catholique, et qui achève la construction d'une belle église. Des nuées d'enfants de couleurs variées, mais tous tirant sur le noir, nous assomment de demandes d'images, de médailles, de chapelets. Voilà encore des populations curieuses ; les maisons étant grandes ouvertes, on peut regarder à son aise, et voir tout cela barboter dans le ménage, qui d'ailleurs se compose d'à peu près rien. Ce qui fait mon bonheur, ce sont ces innombrables enfant vêius de leur innocence, à laquelle ils ajoutent ordinairement une ficelle liée à la ceinture et portant une amulette ; la coiffure ou l'arrangement des cheveux indique les mahométans, — avec les bouddhistes, ils sont en majorité. Je me suis souvent défié des gens qui, dans une foule mêlée, prétendent reconnaître les catholiques à une certaine physionomie plus honnête et plus ouverte ; à Pointe-de- Galle et à Singapour, je suis très frappé de cela ; chez les catholiques, il y a je ne sais quelle décence ; le visage n'est plus si abruti, ni l'œil si sauvage, ni la tenue si malpropre. Nous rencontrons pas mal de nos ancêtres les singes, attachés aux portes des maisons, des milliers d'énormes lézards qui se chauffent au soleil et se sauvent devant nous. Tableau : sur le pas d'une porte, une maman indienne, assise à terre, tient sur ses genoux deux petits maruiousins de quelques mois — vêtus de leur innocence et de la ficelle ; d'une main elle tient
un COCO frais entr'ouvert, de l'.iutre, — elle gratte la bouillie du coco ; elle en offre tour à tour à chaque Jnannoitsin, qui ouvre le bec et avale avec bonheur.
On m'avait montré sur la montagne un temple bouddhiste; malgré l'avis de mes compagnons, je tenais à le voir ; j'y fus en compagnie d'un Frère des Écoles chrétiennes. C'est une grande maison, propre, mais assez ordinaire. On ouvre ; nous refusons d'ôter nos chapeaux, sur l'invitation qu'on nous en fait, évidemment par un motif religieux ; j'entre et je recule effrayé en face d'une immense idole de dix mètres de long, couchée sur le côté, entourée d'animaux fantastiques, qui remplacent bien peu avantageusement ces charmantes figures d'anges, de saints et de saintes, dont nos églises sont peuplées ; tout est burlesque et monstrueux dans ces religions de l'Extrcme-Orient !
De Pointede-Galle à Singapour la traversée est de six jours ; nous longeons toutes sortes d'île??, enfin nous touchons le continent. Deux de nos confrères sont venus à notre rencontre au port de Singapour : l'un, parti en juillet, a été notre condisciple au séminaire ; l'autre est procureur : c'est de sa maison que je vous écris. Il fait bien bon être chez soi et sur un sol qui ne remue pas ! Hier, en notre honneur, une dizaine de missionnaires sont venus dîner avec nous, et nous savons maintenant par expérience que les missionnaires sont très gais. Ces missions méridionales sont assez tristes comme résultats : on y a beaucoup de mal ; le peuple malais a un type hideux, et les meilleures figures qu'on rencontre sont encore celles des Chinois ; mais je me trouve bien partagé en fait de mission, quoique tout soit bon pour celui qui porte la foi aux infidèles.
A Dieu, cher monsieur le Doyen, croyez à mon affection filiale à la vie, à la mort.