LETTRE DEUXIEME
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Shang-Haï, le 24 novembre 1875.
Cher monsieur le Doyen,
§L y aura bientôt quinze jours que \ Hoogly nous a déposés, le 12 novembre, sur ce rivage lointain, et que nous ^^^^^[^ avons pris possession du sol chinois. Oui, nous en avons pris possession, c'est notre domaine ; envoyés par Celui qui possède la terre, nous venons pour la lui conquérir. Vive le continent ! Il faut avoir passé quarante-cinq jours en mer pour goûter le charme de la terre ferme. Notre allégresse, en débarquant, avait beaucoup de raisons surnaturelles que je vous laisse à penser ; mais aussi une raison naturelle : la fatigue et le dégoût que finit par inspirer le séjour en bateau. Mais laissons ces misères ; la suite de mon odyssée vous intéressera davantage.
De Singapour à Saigon, changement de décoration, même sur mer : nous croisons partout d'innombrables jonques chinoises, qui voyagent pour le commerce ou pèchent en pleine mer ; elles ont une forme étrange avec une voile en natte tressée ; les gens de l'équipage, tout nus pour la plupart, sont occupés à visiter d'immenses filets qu'ils laissent flotter, accrochés à de grandes perches émergeant de distance en distance.
Nous arrivons à Saigon le samedi à midi ; — vingt-quatre heures d'arrêt passées au collège tenu par les prêtres de notre société, et qui réunit le petit et le grand séminaire.
V^isite aux prêtres de la ville et à l'évêque. Les missionnaires, et en général les Européens de Saigon, nous ont fait une pénible impression, par leur visage défait, leurs yeux creux, leur teint transparent. C'est un affreux climat : un jeune missionnaire nous avait quittés en janvier, robuste et de bonne mine ; après huit mois de séjour, nous le retrouvions maigre, pâle, affaibli. Le plus triste encore, c'est que la colonie française est dévorée par l'irréligion et le vice; les missionnaires, non seulement ne trouvent aucun appui pour leur apostolat près de leurs compatriotes, mais encore le plus grand obstacle à leur ministère est l'administration française. Faut-il que la France soit si mal représentée au milieu des peuples païens, prenne à rebours sa mission civilisatrice, n'apporte à ces pauvres peuples que les conséquences ou même les excès de la civilisation avant de leur en donner les principes ! J'ai rencontré en pleine rue de Saigon un convoi funèbre du culte bouddhiste ; au nom de la liberté des cultes, on a respecté partout les extravagances et les images monstrueuses du bouddhisme; et c'est une ville française! Les orphelinats sont peuplés d'enfants viélis qui ont une mère cochinchinoise et pas de père connu ; la religion ramasse et nourrit tout cela.
De Saigon à Hong-Kong contre-mousson, vent contraire et mer agitée ; de tout notre voyage, c'est la seule fois que nous ayons eu gros temps ; aussi la plupart des passagers vomissent et sont sur le flanc. Jusqu'à Saigon, nous avions toujours dit la messe ; de Saigon à Hong-Kong, nous ne l'avons dite que le jour de la Toussaint ; ce jour-là, du reste, il y eut fête à bord, messe solennelle sur le pont, avec un bel autel préparé par l'équipage. J'ai été peiné de ne pouvoir dire la m.esse le Jour des JMorts ; j'aime tant ce jour-là ! Il faut être loin de son pays pour se rappeler vivement, comme je l'ai fait, les morts et les vivants qu'on y a laissés.
A Hong-Kong, arrêt de quarante-huit heures. Nous avons là une procure pour le service des missions, et un hôpital pour les missionnaires malades. Le climat est excellent, le paysage enchanteur ; la ville est anglaise» tout à {2\\. européenne, mais beaucoup moins triste au point de vue moral que Saigon. On nous soigne, on nous régale ; puis nos estomacs, fatigués de la vie en bateau, commencent à nous refuser le service ; le mien se dérange, et je m'embarque pour Shang- Haï bien peu réconforté.
Enfin nous arrivons à Shang-Haï, le douze au matin ; nous resterons jusqu'au mois de décembre, ce dont je me réjouis fort. Nous voici installés à notre procure, uniquement occupés à nous dorloter, à nous écouter et à nous refaire, car nous ne sommes qu'à la préface de notre odyssée; restent huit ou neuf cents lieues de pays à traverser en barque ou en chaise !
Deux courriers du Se-Tchouan sont venus à Shang-Haï pour l'achat des marchandises destinées aux missions de l'intérieur ; ce sont des hommes de confiance ; nous devons remonter le Fleuve- Bleu avec eux et deux missionnaires qui sortent de l'hôpital ; nous aurons des interprètes et des guides. Il pourrait se faire pourtant que Mgr Lions (i) nous traçât pour Kouy-Tchéou un autre itinéraire que la voie du Se-Tchouan. En toute hypothèse, le vapeur nous mène sur le Fleuve- Bleu de Shang-Haï à Hankow ; là nous quittons toute civilisation, et nous sommes en plein système chinois
Nos habits chinois sont achetés, voire la pipe, la queue et l'éventail ; quelles horreurs ! Il faut que la gloire de Dieu l'exige, pour se soumettre à de pareils ennuis. Bientôt, on va nous raser la tête, nous accrocher à la nuque une touffe de faux cheveux terminés par une houppe de soie, et nous partirons à la conquête de la Chine.
I. Mgr Lions, évêque de Basilite, vicaire apostolique du Kouy-Tchéou.
Un mot sur notre séjour ici. X'ous pensez si je suis curieux d'aller regarder partout ces populations chinoises. Depuis le débarquement, je passe ma v^e à crier : Est-ce étrange! est-ce singulier ! quel peuple bizarre !
Shang-Haï, comme tt)us les ports chinois, se compose de deux villes accolées : ville européenne, semblable aux nôtres, et ville chinoise ; c'est dans celle-ci qu'il faut se promener pour trouver de quoi observer. Rues très étroites, bordées de magasins remplis de denrées, meubles, vaisselles et marchandises chinoises ; une fourmilière de peuple grouille et crie là-dedans ; des gens affairés, chargés de fardeaux ; des vendeurs de petits oiseaux dressés à se battre ; des diseurs de bonne aventure ; des médecins en plein vent, empressés à servir des pincées de remèdes de toutes couleurs à leurs clients ; des déclamateurs occupés à divertir du matin au soir le cercle de curieux qui les entoure ; des marchands de faux lingots d'argent ( un cube en cire couvert de papier argenté), à offrir aux divinités : — elles seront censées les prendre pour de vrais lingots ; — des marchands de divinités monstrueuses à six bras, à trois têtes; des apprivoiseurs de grillons : ils viennent vous mettre leurs élèves sous le nez pour que vous les achetiez ; à chaque pas, des chaudières de fritures où l'on voit cuire, sauter dans la sauce un tas de choses sans nom ; des images représentant toutes les fantasmagories imaginables ; des musiciens s'évertuant à siffler dans une horrible flûte en bambou , à gratter un malheureux petit violon aigre et pointu, en chantant d'un ton nasillard je ne sais quels bouts de phrases détachées ! Au fond de chaque boutique, on aperçoit, à la place d'honneur, le Bouddha entouré d'ornements en bois découpé et en papier bariolé, avec une lampe devant lui; de temps en temps on croise des bonzes ou moines bouddhistes, qui passent gravement
avec leur tête pelée et nue, vêtus d'une grande robe de chambre gris-jaune ; on voit ces horribles femmes chinoises aux petits pieds : certaines ont si bien réussi (c'est incroyable ! ) qu'elles semblent n'avoir pas de pieds du tout, et marcher sur des jambes de bois : leurs souliers sont aussi larges que longs ; il faut voir comme elles vont en titubant ! Enfin c'est inénarrable. J'ai visité la principale pagode : un immense Bouddha, horrible, rouge, ventru, à gros yeux incandescents, entouré de monstres fantastiques et d'emblèmes bizarres ! Des adorateurs viennent faire une prostration, déposer quelques y^^/jt' lingots d'argent, et allumer une chandelle fumeuse ; autour du temple, jusque dans l'intérieur, des nuées de marchands crient, hurlent, glapissent pour appeler les acheteurs.
La mission catholique de Shang-Haï appartient aux Jésuites : dans la ville européenne ils ont une église avec un petit noyau de fidèles, pour la plupart français et portuguais ; ils ont une autre église, un séminaire et leur scolasticat dans la ville chinoise ; — vraie fleur au milieu des épines. — Nous avons été réjouis et touchés dimanche, en arrivant dans cette église pour recevoir la bénédiction du Saint- Sacrement, après avoir traversé les rues que je vous ai décrites, de trouver réunie là une belle assemblée de chrétiens chinois, à genoux et bien recueillis. Vous croirez sans peine que le contraste de ce que nous venions de voir m'avait disposé à trouver notre culte singulièrement beau et émouvant dans sa majestueuse simplicité, et notre Ave vernni bien admirable. Il vient toujours un bon nombre de païens aux cérémonies catholiques ; ils se tiennent debout, près de la porte ; on voit, à leur physionomie, que ces pauvres gens éprouvent, eux aussi, une certaine impression religieuse, et sont frappés de respect. Les Jésuites nous ont montré leur maison et leurs œuvres, séminaires, écoles d'enfants ; dans la maison, une congrégation
de jeunes laïques de la ville ; à l'église, une congrégation de femmes pieuses et une archiconfrérie de l'icrgcs cJirc'licnucs, qui vivent chacune chez elle, mais qui ont une règle, une organisation, des réunions, une supérieure. Toutes ces œuvres, déjà prospères dans le présent, sont pleines d'espérances pour l'avenir ; si le troupeau chrétien est encore bien petit comparé à l'immense population païenne qui l'entoure, il n'en est pas moins vrai que le christianisme est vivant ici. Ce spectacle m'a réconforté ; j'avais des idées noires la semaine dernière ; je vois maintenant qu'il y a de quoi faire en Chine des œuvres intéressantes et attachantes. Avec la grâce de Deiu, nous en essayerons au Kouy-Tchéou ; n'eussé-je que dix chrétiens, si je parviens à les faire avancer un peu dans la piété, j'aurai de la joie autant qu'il m'en faut pour être heureux.
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