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LETTRE TROISIEME

Sur le Fleuve- Bleu, le 7 janvier 1876

^Ous avons quitté Shang-Haï le 16 décembre... Vous ai-je dit que j'avais visité, à une demi-heure de là, les établissements des Jésuites réunis en un village sous le nom de Zi-Ka-We? Vous comprenez bien que je tâche de voir dans le trajet tout ce qu'il y a d'œuvres catholiques, pour m'instruire et recueillir le plus d'observations possible. Quelle joie de trouver partout l'Église naissante entourée de ce petit groupe d'œuvres si belles qui sont comme sa production nécessaire, et jaillissent tout de suite auprès d'elle, comme une germination naturelle du sol oi^i elle s'enracine ! Résidence de l'évêque (un Jésuite) et des Pères qui dirigent la mission ; séminaires grand et petit ; noviciat et scolasticat pour ceux des clers chinois qui se font Jésuites ; orphelinats de garçons et de filles, et pensionnat pour les chinoises plus riches ; couvent de Carmélites. Les Jésuites ont une ressource que n'ont pas les autres missionnaires ; dans leurs scolasticats chinois, ils ont toujours quelques scolastiques français mêlés aux chinois, leur donnant le ton ecclésiastique, l'esprit catholique, et, autant que possible, l'élan européen ; quelle heureuse idée ! A leur petit séminaire est annexée une pension d'une centaine d'élèves chinois destinés à rester laïques ; on les pousse dans les études le plus loin possible, afin d'en faire des hommes distingués, capables d'exercer une influence, de rem-

plir des postes, de donner du relief au christianisme le jour où il sortira des catacombes. Pour le moment, et de longtemps encore, le peuple chinois doit rester chinois par l'éducation , tous les essais d'éducation européenne appliquée à des sujets chinois ont mal réussi ; on a fait des pédants, des ambitieux, de mauvais chrétiens ; il a fullu y renoncer partout, attendre et prendre la question de plus loin. Ici, comme en Europe, les Jésuites insistent sur l'éducation ; outre leur collège de Zi-Ka-We, ils ont trois collèges de divers degrés dans Shang-Haï, et plusieurs dans l'intérieur de la mission. J'admire cette méthode : elle est savante et forte ; on va peut-être lentement, mais on travaille solidenrent.

A Zi-Ka-\Ve, ce fut .une jouissance pour moi de voir exactement le même système d'études ecclésiastiques en petit qu'au Collège- Romain en grand ; même méthode, même organisation, même programme ; ici, comme partout, \^ Ratio studioriini Societatis Jesu est la formule d'études ecclésiastiques et humanitaires suivie toujours par les Jésuites, et composée au Collège- Romain, qui est le type de son application.

L'orphelinat de garçons, dirigé par deux Pères et par plusieurs Frères français et chinois, est une vaste maison, fort peuplée, bien organisée et solidement réglée ; les orphelins sont élevés et utilisés en même temps pour le service général de l'établissement ; il y a des ateliers : menuiserie, cordonnerie, étoffes, imprimerie, imagerie, etc. ; tout cela fonctionne activement. Les enfants, occupés selon leurs aptitudes, sont intéressés à leur travail par une prime qu'ils trouveront plus tard ; en attendant, ils apprennent un bon métier chinois, dans lequel on leur a montré à joindre à l'industrie de leur pays les perfectionnements du nôtre. A leur sortie, on les marie avec des orphelines, et voilà des familles chrétiennes.

Orphelinat de filles tenu par des Religieuses, pensionnat déjeunes chrétiennes riches et noviciat de Religieuses indigènes pour les œuvres actives de la mission ; nous y avons vu sept novices et quatre professes de très bon air. Vous savez la condition abjecte de la femme en Chine ; voyez donc comment le christianisme, tout naturellement et sans qu'on vise à autre chose qu'à gagner le Ciel, relèvera la femme, en lui donnant, dans les familles fondées par lui, le rang qu'elle doit avoir.

Couvent de Carmélites tenu par des Françaises et destiné à recevoir les Chinoises qui seront plus aptes à la vie pénitente et contemplative ; c'est un essai pour voir si la vie religieuse, sous cette forme, pourra porter des fruits en Chine ; l'expérience est intéressante et importe à l'avenir de l'Eglise dans ces contrées désolées. Les Carmélites, établies depuis dix ans, ont eu beaucoup de novices : presque toutes ont échoué ; quelques-unes pourtant sont encore chez elles, mais restées novices. Le lendemain de notre visite, il y avait une profession, la première depuis la fondation de ce Carmel, mais ce n'est qu'une sœur converse. Le Père aumônier nous disait : « Ces résultats, si minimes en apparence, loin de nous décourager, n'étaient pas imprévus ; les Religieuses ont apporté, elles persisteront et doivent persister à appliquer ici leur règle dans toute sa rigueur ; elles aiment mieux n'avoir que très peu de sujets, et les attendre longtemps, que d'avoir des Carmélites yr^/^^/^j-. On n'a pas encore de Mères de chœur, parce que, pour être dans la règle, on exige d'elles non seulement un bon noviciat, mais encore qu'elles sachent lire le latin du bréviaire, et parler français pour pouvoir étudier les livres de spiritualité. » Comme tout cela est sage !

Vous ai-je dit qu'à Shang-Haï, et partout en Chine, outre ces quelques essais de couvents, il existe, dans chaque chrétienté, un

petit groupe de Vierges chinoises ? — C'est le nom officiel et public. — Elles vivent dans leur famille et de la vie commune, mais avecle vœu de virginité ; elles sont réunies en congrégation sous la présidence de l'une d'elles et la direction du missionnaire, vouées aux bonnes œuvres qu'il fonde et pour lesquelles il requiert leur service. Il y en a, parait-il, un bon nombre au Kouy-Tchéou, formant de vraies communautés, avec une règle et une supérieure.

A Shang-Haï, nous avons reçu une lettre bien paternelle de Mgr Lions ; il nous exprimait sa joie d'avoir deux missionnaires de plus, et fixait notre itinéraire par le Fleuve-Bleu et le Se-Tchouan. La première partie du voyage sur le fleuve se fait sur de grands bateaux à vapeur américains, très luxueux et très confortables ; ils vont au delà de Nankin, jusqu'à la ville de Hankow ou, pour parler chinois, Wou-Tchang. C'est l'affaire de quatre jours ; mais il nous fallut attendre là nos barques chinoises jusqu'au lendemain de Noël. La mission appartient à des Franciscains italiens ; elle est fort pauvre : grande église romane en construction, orphelinat de filles et hospice de vieilles sous la garde de Sœurs italiennes ; petit et grand séminaire renfermant en tout cinquante élèves ; ces jeunes gens ont bonne façon, mais pas cet entrain qui fait le charme des collèges nombreux et florissants ; le séminaire sert de résidence à l'évêque, qui est charmant, l'amabiliié, la simplicité même, — ■ comme tous les évéques missionnaires que nous avons vus jusqu'ici. La chrétienté du lieu étant peu nombreuse, les offices de Noël sont un peu languissants, et les chants, exécutés à la mode italienne par des gosiers d'enfants chinois, n'égayent pas beaucoup. Rien d'aigre, de nasillard et de grêle comme le chant d'un Chinois ! Les Jésuites paraissent avoir obtenu tout ce que les Chinois peuvent donner sous ce rapport, un chant peu agréable mais convenable ; j'ai mes petites illusions

pour faire quelque chose à mon tour au Kouy-Tchéou, quand j'aurai un domaine spirituel. Vous souvenez-vous de ce que nous disions ensemble sur la place à donner à la musique, dans l'éducation ecclésiastique ? Le chant est un puissant moyen d'action sur les âmes, pour les toucher, les élever, les faire /r/Vr ; un beau cantique est une prédication qui se fait toute seule et que le chrétien se fait à lui-même, sans qu'il en coûte ni talent ni peine au pasteur. Certainement, après vos leçons et vos catéchismes, nos petits cantiques, par exemple. Mon dotix Jéstis, Enfin voici le temps, et le Mise Ter e du Carême, ont eu quelque influence sur ma vocation.

Le départ de Hankow est annoncé pour le vingt-six décembre ; nos courriers font les préparatifs sans que nous nous en occupions ; ce sont des chrétiens qui peuvent nous inspirer confiance, et nous avons ordre de nous en remettre à eux entièrement. Ils se chargent donc de tout ; seulement nous avons rappoté de Shang-Haï des provisions européennes qui serviront jusqu'à destination : vin, café, eau-de-vie, sardines, etc. Nous irons en barque sur le Fleuve-Bleu jusqu'à Tchong-Kin, la capitale du Se-Tchouan, à trois cent cinquante lieues de Hankow, à six cents lieues de Shang-Haï ; nous en aurons pour deux mois. Mais l'ennui et l'embarras d'un pareil voyage sont bien allégés par les deux vieux missionnaires qui rentrent avec nous au Se-Tchouan. Notre flottille se compose de quatre barques de commerce louées par la mission du Se-Tchouan pour le transport de ses marchandises. Voulez-vous que je vous décrive notre organisation ?

D'abord la barque où j'ai pris passage avec deux de mes confrères, nous l'avons nommée r Étoile dit Messie, en souvenir du jour du départ ; nos autres compagnons ont baptisé la \^ur St Jean r Évangéliste. Ne croyez pas que ces embarcations soient de petites nacelles

étroites et légères, exposées à tous les temps ; elles ont quinze mètres de long sur quatre de large, et le fond de cale, qui contient le chargement, paraît avoir près de deux mètres ; il est couvert de planches formant un sol assez ferme, et le mouvement de la barque est assez insensible pour me permettre d'écrire tranquillement.

Commençons par l'arrière. Ma barque se termine en poupe par une cabine où loge le patron avec sa femme, sa petite fille de sept ans et sa belle-mère : toutes trois ont de petits pieds, c'est-à-dire que leurs jambes posent à terre comme des bâtons ; elles sont occupées tout le jour à se chauffer autour d'une chaufferette, à se passer une grosse pipe, qui leur est commune, et à nous regarder par les fentes de leur cabine, car elles ne sortent pas. La petite fille seule, en raison de son âge, a le droit d'aller et de venir ; elle profite de la permission pour nous guigner dans notre loge, surtout quand nous mangeons, ce qui lui semble très drôle. Devant cette cabine du patron, qui occupe la largeur de la barque et prend environ cinq pieds de sa longueur, se trouve une cour de quatre mètres de long, bordée du côté de l'eau par un parapet en planches, et couverte d'un toit en clisses de bambou : la nuit, elles ferment la cour assez hermétiquement et en font une chambre ; on y voit un fourneau : c'est notre cuisine ; des lanibilles de lard et d'autres viandes suspendues, quelques poissons salés, des paniers pleins de pommes de terre, de navets et d'oignons : ce sont nos provisions ; deux paquets de couvertures roulées dans des nattes de bambou : ce sont les lits des courriers chrétiens, qui sont responsables des marchandises de la barque et font notre cuisine ; la cour est leur domicile et leur cuisine le jour, leur chambre à coucher la nuit ; là encore se trouve le gouvernail, et par conséquent le pilote, qui nous assourdit en criant constamment à l'équi-

page un tas d'injures chinoises, surtout un mot qui signifie beaufrère ! Est-ce étrange !

Après la petite cour, voici notre maison, aussi large que la barque, longue de trois mètres ; une porte sur la cuisine, une autre sur le pont ; au dedans, deux lits d'un côté, un de l'autre, — le ■ mien, et, au bout de mon lit, le réfectoire, — une petite table carrée avec trois bancs ; nos lits sont des planches sur des tréteaux, une paillasse 5ur la planche, et deux couvertures ; sous le lit nos malles ; la petite table nous sert aussi à dire la messe, que nous avons pu célébrer chaque matin. Le pont est couvert avec des bâches en tresses de bambou qu'on roule le matin ; le soir, on les étale pour donner un abri aux gens de l'équipage. Ceux-ci sont au nombre de quatorze : le pilote, deux hommes toujours à l'avant pour la manœuvre, et onze qui tantôt sont sur la barque occupés à mouvoir deux grandes rames très lourdes, tantôt sur la rive, tirant à force de bras une longue corde amarrée au som.met du grand mât, et nous faisant ainsi remonter le courant. Nous avons deux mâts : chacun porte une voile ; au pied du grand mât est la cuisine de l'équipage, un fourneau avec un immense chaudron dans lequel cuit toujours la même nourriture, du riz, toujours à la même sauce, de l'eau. Une nacelle, attachée au flanc de la barque, porte l'équipage à terre quand il faut tirer, le rapporte à bord quand il faut ramer. Nous-mêmes allons à terre une heure ou deux chaque après-midi ; sans être mal ici, nous ne pourrions y vivre tout le jour sans tomber malades. Notre cabine est bien couverte et assez bien fermée ; quoiqu'il fasse froid et qu'il ait neigé un peu ces derniers jours, chose rare, nous avons chaud ; nos deux chrétiens sont bons et complaisants, ils nous nourrissent vraiment bien ; quant à la propreté dans leur manière de préparer et de

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servir, il est bon de fermer les yeux et de ne pas assister à leurs opérations ; enfin la vie est assez gaie...

Nous lisons, nous faisons nos exercices de piété, nous causons, nous chantons. La marche est très inégale selon les endroits ; si le vent est favorable, nous allons vite, sans travail pour ces pauvres rameurs, qui ont d'ordinaire un mal horrible à tirer la corde, et une affreuse existence ; d'autres fois, le temps mauvais ou les courants trop rapides nous font avancer avec une lenteur désespérante ; si le vent est absolument contraire, il faut s'arrêter et amarrer à la rive. Tous les soirs, les barques stationnent les unes près des autres, en face de quelque village chinois ; on dort là ; le lendemain matin on part vers sept heures au plus tard, à quatre heures au plus tôt, jamais sans avoir immolé d'abord cinq ou six pétards à Bouddha, dont l'autel est au fond de notre cuisine.

Les barques, innombrables sur le Fleuve-Bleu, se réunissent pour passer la nuit dans ces sortes de ports, trente, quarante, quelquefois cent, deux cents et trois cents ensemble ; les barqiners crient, se disputent, s'insultent ; les gens du lieu viennent leur vendre du riz, des navets et des œufs, — mais pour des aristocrates comme nous. Quand nous allons à terre, les gens du pays, sous notre costume chinois, ont vite reconnu des Européens ; aussitôt ils vont s'avertir les uns les autres : alors accourent, pour nous regarder, des bandes d'hommes et d'enfants ; ils sont là bouche béante, puis s'en vont en riant à se tordre ; les femmes aux petits pieds, ne pouvant guère sortir, sont aux portes et regardent sans rire, mais de l'air le plus stupéfait du monde, les Européens. Tout cela est d'un drôle, d'un drôle qui ne se décrit pas !

La campagne est triste et désolée, bien cultivée mais pauvre et marécageuse ; les maisons sont petites, en terre, en paille de riz ou

en tresses de bambou, sans fenêtres ; on y voit grouiller ensemble les chiens, les cochons, — très nombreux et vivant en liberté, — les hommes, les femmes, et d'incroyables nichées d'enfants sales, déguenillés et foit peu ragoiltants. Ce pays est peuplé comme on ne se le figure pas ; il y a des maisons et des gens partout, pas un coin n'est inoccupé. Que d'âmes perdues, et que tout cela paraît loin, bien loin de l'Evangile! Les quelques chrétiens qui vivent parmi ces populations immenses sont submergés, et disparaissent dans cette masse comme une petite caravane de fourmis dans une forêt ; et cependant le vrai Dieu est adoré, la croix est plantée çà et là, le nom du christianisme est arrivé aux oreilles de- la plupart ; enfin l'Église existe, elle est vivante, elle croît peu à peu, jusqu'à ce que, comme dit saint Paul, elle ait complété par ses conquêtes le corps mystique de jÉsus-CiiRiST, qui adimpletur oinnia in omnibus !

Je vous disais qu'on nous reconnaissait sous notre costunie chinois ; s'il faut vous le décrire, je veux bien ; me voici des pieds à la tête. Je commence par la tête : elle est rasée, à l'exception d'une houppe ad verticcni, laquelle poussera à volonté pour me donner une belle queue à la mode du pays ; en attendant, il a fallu greffer et lier à ma houppe encore bien courte une queue postiche de cheveux noirs, — il n'en est pas de blonds en Chine. Mais cette maudite queue ne s'est-elle pas avisée de tomber ? et je ne trouverai d'artiste capable de la remettre qu'à Cha-Che, dans douze jours ! Quand je sors, je l'attache avec des épingles au fond de mon bonnet ; si le bonnet tourne, je me trouve avoir la queue sur l'oreille. Après tout, je suis ravi qu'elle soit tombée, c'est si incommode ! Impossible de rien faire des mains sans que la misérable queue vienne s'en mêler. Pour bonnet, une calotte ronde en feutre couvert de soie, à peu près semblable à un chapeau sans rebord ; nous y

ajoutons un turban de soie qui nous couvre les oreilles et tient chaud à nos pauvres têtes rasées. On nous a coupé une bonne partie des favoris et laissé les lèvres et le menton velus. Notre vêtement se compose d'un grand gilet en toile à longues et larges manches ; un immense pantalon, dans lequel j'entrerais bien en quadruple exemplaire, à jambes larges et courtes, qu'on serre au moyen d'une sorte de jambière et que j'appelle des manchettes à jambes ; une grande robe bleue, en coton, ouatée, et fendue à droite de haut en bas, avec de très longues manches comme un liabit de pierrot ; une ceinture bleue, et, par-dessus le tout, un caraco à manches courtes et larges en drap noir ; des bas en toile aussi larges en bas qu'en haut et fort vilains à voir ; des souliers en étoffe noire montée sur une semelle très épaisse et incommode, dont la pointe est refoulée et relevée en l'air. Voilà le personnage ! Nous sommes si bien habitués à notre accoutrement que nous n'y pensons plus. La privation de poches est ce qu'il y a de plus ennuyeux ; mais on peut en coudre, j'en mettrai partout. Ajoutez une bourse plate pendue à la ceinture, un éventail et un parapluie primitif en papier vert et ciré.

Il est clair que notre teint, notre barbe trop abondante sous le menton, sa couleur et celle de nos cheveux, la taille de notre nez, nous font aisément reconnaître pour à.ç,sDiables d'Occident; mais nous n'avons encore trouvé personne qui nous ait paru malveillant ; au contraire, dans nos promenades à pied le long du fleuve, nous croisons beaucoup de monde, nous traversons des hameaux, de petits villages ; les gens qui nous voient rient assez souvent de nous ; si nous leur en laissons le temps, ils approchent peu à peu d'un air curieux, nous dévorent des yeux, regardent surtout nos bréviaires ou autres livres européens avec stupéfaction, tâtent nos robes et chaque

partie de notre vêtement en calculant ce que cela peut valoir, pour en conclure le rang que nous devons occuper et notre fortune ; ils nous adressent un tas de questions que nous ne comprenons pas. Du reste ils n'ont pas l'air bien méchants. Aujourd'hui seulement, lo janvier, il a failli nous arriver un peu de désagrément ; nous traversions à deux un groupe de maisons sur le rivage ; toute la petite population accourt sur notre passage, et, nous une fois passés, rit à se tordre ; il nous fallait faire un angle pour suivre le chemin battu, les Chinois coupent court, galopent à travers champs, jeunes et vieux, pour nous retrouver au passage à l'angle ; nous prenons une autre direction, tous accourent encore ; nous revenons au premier chemin, tous y reviennent ; enfin, nous prenons le large et nous les évitons, mais non sans les entendre crier assez fort. Un quart d'heure après, nous sommes obligés de repasser par là pour remonter dans nos barques, arrêtées précisément en cet endroit ; nos gredins de Chinois nous voient revenir, et se postent tous sur le chemin. Impossible d'échapper ; nous nous armons de fermeté, convenons de rester impassibles et de les regarder dans les yeux ; nous passons sans encombre et sans cris, et on ne rit que derrière nous.

Oh ! qu'un pauvre missionnaire perdu au milieu de ces peuples immenses se sent donc peu de chose ! Qu'il est écrasé par la grandeur de sa tâche ! Quelle tristesse à la vue de tant d'âmes qui se damnent et qu'il ne pourra pas sauver! Il a besoin de savoir que derrière lui, en France, de bonnes âmes prient pour lui, offrent leurs mérites, leurs sacrifices, leurs peines, et lui font un supplément de forces et d'énergie. Dites-le aux personnes pieuses de votre paroisse. Je n'ai jamais compris comme aujourd'hui la solidarité des chrétiens : ils doivent s'aider les uns les autres à travers les

espaces, et soutenir au loin l'action apostolique des prêtres placés aux avant-postes de la catholicité. On parle beaucoup de la nécessité de la prière, on n'y croit guère effectivement ; moi-même je l'ai souvent prêchée, et je n'y croyais pas le quart de ce que j'y crois aujourd'hui, ni peut-être pas la centième partie de ce que je devrais y crois. Une âme qui, chez vous, priera et offrira ses mérites pour moi, fera certainement réussir mes travaux, et cet acte de charité, le plus éminent de tous, lui sera précieux à elle-même devant Dieu. Mères de famille qui savez être encore chrétiennes au milieu d'un monde qui ne l'est plus, et qui n'avez pas perdu la science de la prière, vous ignorez quelle est votre force ; plus la prière embrasse d'intentions, plus elle devient puissante : priez pour les missionnaires, et Dieu vous bénira, vous, vos enfants, vos vivants, vos morts, en même temps que nos Chinois.

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