LETTRE QUATRIEME
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Y-Tchang, le 22 janvier 1876.
Os barques sont amarrées en face d'une ville ; — huit jours d'arrêt ! — C'est la veille du premier de l'an, et pour tout Chinois, l'occasion d'un chômage et d'une débauche en règle. Ici le fleuve a un kilomètre de large, et forme un port où stationnent Soo embarcations, chacune avec ses passagers, hommes et bêtes, chiens, coqs, poules : vous entendez le bruit, et vous voyez le beau tumulte ! Ajoutez les marchands de la ville qui, sur les rives, vont d'une barque à l'autre en criant : « Du riz, des œufs, de la viande, des légumes, etc., » vous aurez une idée du tableau. Parfois je me demande encore si je ne rêve pas, si je suis en Chine, et si je ne vais pas m'éveiller dans un lit français.
Les bords du fleuve sont escarpés, et nous voyons les maisons de la ville au-dessus de nous : constructions basses, toits noirs couronnés de monstres en tuiles, murs en bois ou en terre, fenêtres étroites et de formes bizarres, ngures fantastiques peintes sur les façades. Nous voudrions bien voir tout cela de près et nous mêler à la foule, mais il faut rester en barque. Si un Européen s'avise d'aller à terre, le premier Chinois qui l'aperçoit se met à crier : « Voici un Européen ! » Le cri est répété de proche en proche, et les gens d'accourir par centaines, par milliers ; ils quittent leur travail, sortent des
maisons, se portent en masse vers l'endroit où l'étranger est signalé ; ils sont les uns sur les autres pour le voir, et rient aux éclats ; enfin leur curiosité devient une véritable émeute. Je n'ai pourtant pas encore subi cette mésaventure, sinon quatre ou cinq fois, dans des villages que nous traversions à pied ; mais elle arrive toujours dans les villes de l'intérieur ; aussi sommes-nous prisonniers ; même sur notre barque, à la moindre exhibition d'un de nos visages, toute la population des barques voisines sort de ses terriers, se hausse pour nous voir et rire de nous ; il y a des curieux qui viennent guigner par la petite fenêtre de notre cabine, et j'ai déjà jeté plusieurs verres d'eau en plein visage à ces badauds, qui s'en vont alors tout bêtes. Le prêtre chinois qui réside en ville nous a fait visite, et nous l'avons invité à déjeuner, — bonne aubaine pour un homme qui n'a guère que cinq sous à dépenser par jour ! Hier matin, au petit jour, je me suis risqué seul, avec un de nos bateliers, à l'aller chercher à domicile ; il y avait déjà du monde dans les rues, mais je me cachais la figure dans une manche, et, la brume aidant, je suis arrivé sans encombre. J'ai dit la messe, assisté à celle du bon prêtre, déjeuné avec lui, c'est-à-dire avalé successivement cinq ou six tasses de thé sans sucre, — toujours sans sucre, — et mangé une petite galette de maïs coûtant deux sapèques (il faut dix sapèques pour faire un sou) ; puis nous avons passé l'avant-midi à causer en latin. Malgré que ce fût dimanche, six personnes seulement assistaient à la messe, et encore deux enfants sont les serviteurs de la maison. J'ai fait à ce prêtre l'humiliation de lui demander combien à peu près il avait de chrétiens. Hélas ! vous qui gémissez sur la stérilité de votre ministère, écoutez la réponse ! Voilà dix ans que la mission a un />ère ici ; luimême y est depuis un an et demi ; on le connaît comme chrétien, personne ne lui fait de mal ; il est vertueux, et j'ai été édifié de la
Médecin chinois (d'après une photographie).
convenance de sa petite chapelle absolument pauvre, et de la manière dont il a dit la messe. Eh bien, il n'a « pas un seul chrétien » ; les assistants étaient des étrangers de passage. Je lui demande combien' d'âmes dans la ville ; sur sa réponse qu'il y en a 600.000 : « Vous avez donc 600.000 chrétiens in spe. » — « Oui, répond-il, in speculationc ! »
Je pensais à vous en causant avec lui, et je me demandais si j'aurais le courage de vivre une vie entière dans une situation comme celle-là. Me voyez-vous au Kouy-Tchéou, entouré de centaines de mille païens occupés de la terre, du commerce, du boire, du manger, du péché, vivant pour le démon, ignorant qu'il y ait un Dieu, une âme et une vie future ; me voyez-vous me creuser la tête [)our en prendre quelques-uns au filet sans y réussir,me morfondre à les attendre des années entières, toujours seul et toujours déçu ; me voyezvous, comme ce pauvre prêtre, sans autre compagnie, sans autre consolation que Notre-Seigneur dans son tabernacle en bois blanc, en une toute petite chapelle moins belle et moins grande que votre chambre ? Cette perspective a souvent hanté mon imagination depuis le jour où j'ai vu cela... Peut-être suis-je dans l'illusion, mais je me dis qu'il y a une certaine joie à vivre comme ce prêtre, travaillant toujours à convertir et ne convertissant jamais, attendant toujours et ne réussissant jamais, sinon à méditer, à prier, à conserver son petit trésor intérieur, à goûter un peu le voisinage et la compagnie de Notre-Seigneur !
Moi, je mettrais dans ma petite chapelle une table, une chaise, quelques-uns de mes meilleurs livres, et j'irais travailler auprès du bon Dieu. Nous travaillerions nous deux, nous causerions nous deux, et je passerais de beaux moments. Et puis j'aurais pour me soutenir les pensées que voici : Le démon règne partout autour de moi, et
ses propriétés enveloppent ma maison ; mais le règne de Dieu est entre mes quatre murailles ; l'Eglise vivante, surnaturelle, pleine de grâces et d'avenir, est représentée ici ; elle habite ici, et c'est moi qui suis l'Église ; il y a ici, au service de ceux qui en voudront, la source de la grâce et le trésor de la rédemption, et c'est moi qui porte ce trésor ; Notre-Seigneur est vivant ici, c'est en moi qu'il est vivant, et dans ce petit tabernacle qui esta moi et à lui, où je le fais venir tous les jours ; l'Esprit-Saint a ici un pied-à-terre et une petite vigne qu'il cultive et qui produit: mon âme est cette petite vigne et ce pied-à-terre ; quand viendra le jour où le règne de Dieu s'étendra, et où Notre-Seigneur sortira de prison pour conquérir ces pauvres peuples, c'est de moi qu'il sortira, sans me quitter, pour se répandre autour de moi ; c'est moi qui serai sa mère, et ma petite chapelle son berceau. Ces pensées ne sont-elles pas un réconfort, un stimulant pour conserver son état de grâce, grandir en esprit intérieur, et utiliser jusqu'à une situation si pénible et si délaissée ? Voyez-vous ces villes chinoises pleines de millions d'hommes livrés aux intérêts terrestres, encore plus puissants ici que chez nous, aux superstitions absurdes et aux préjugés indéracinables du bouddhisme, à la débauche effrénée ; et, au milieu de pareilles multitudes, ce pauvre petit coin où un prêtre prie, et où brûle une lampe devant le Saint-Sacrement ? Que cette pensée est donc saisissante et consolante à la fois ! Pour revenir, les rues étaient pleines de monde, il fallut prendre un palanquin ; c'est un fauteuil que deux hommes portent sur leurs épaules ; il est couvert et fermé sur le devant et les côtés par une natte transparente permettant de voir sans être vu. Me voilà donc pour vingt sapèques, — deux sous, — porté en triomphe à travers un tas de Chinois qui ne me laisseraient pas retourner si tranquillement s'ils flairaient un Européen.
Nous continuons à faire vraiment meilleure chère que je n'aurais pensé, toujours à l'européenne, le vin excepté ; notre pain, ayant déjà un mois d'existence, a été recuit pour se garder sec ; on nous le sert détrempé dans un bol de bouillon. Depuis hier nous nous sommes mis aux bâtonnets ; on peut s'en servir, mais ça ne vaut pas la fourchette, n'eût-elle que deux dents. Nous buvons du thé sans sucre,
— la cassonnade en Chine est sale et de trop mauvais goût. Nous avons du café grillé de Shang-Haï pour tout notre voyage ; enfin nous ne sommes pas malheureux ; la poule figure souvent sur notre table, bouillie ou rôtie,et nous mangeons deux œufs à la coque chaque matin. Tout cela pour vous dire que je ne suis pas à plaindre et que la vie de bateau ne m'a pas encore nui. Je lis la grammaire chinoise, j'écorche avec un de nos courriers quelques mots chinois, je lis « la
Vierge Maj^ie » de M. Nicolas, — un beau livre, — et quelques petits ouvrages de spiritualité ; le temps se passe à merveille et ne me semble pas long.
Pendant nos six jours de stationnement ici, la neige nous a empêchés d'aller à terre ; j'aurais pourtant aimé visiter le pays ; il est accidenté et pittoresque ; depuis Cha-Che, les grandes plaines marécageuses ont disparu ; partout des montagnes quelque peu boisées ; et les deux rives du fleuve, qui, jusqu'à Cha-Che, étaient affreuses,
— une argile boueuse, suintante, crevassée, s'éboulant par grands morceaux, — sont devenues très intéressantes, escarpées, plantées d'arbres — et de rochers ; le chemin tracé par nos remorqueurs serpente à travers les rochers ; nous le suivons d'ordinaire une partie de l'après-midi ; les oiseaux foisonnent, et l'un de nos confrères nous tue, à coups de fusil, des tourterelles, des merles, je ne sais quoi encore pour le repas du soir. Outre la grande et fondamentale consolation de travailler à cette belle besogne de l'établissement du règne de
Dieu parmi ce peuple, il y aura à faire des observations curieuses à plusieurs points de vue ; travaux et distractions feront passer la vie et attendre, peut-être sans être trop tenté de regret, l'éternité, où il faut bien penser que nous serons réunis.
Il est six heures du soir: notre barquier offre son sacrifice vespertin à Bouddha ; il tape de grands coups de tam-tam dans le recoin qui nous sert de cuisine ; un autre Chinois brûle des pétards à la proue, tout en faisant à la chandelle à laquelle il les allume, de profondes et révérencieuses salutations ; aujourd'hui, vigile du premier de l'an, le tam-tam est prolongé, nous en sommes abasourdis. Notez que.durant à peu près une demi-heure, sur les centaines de barques réunies autour de nous, il y a pareille cérémonie, c'est charmant !
Hier, j'ai eu une émotion en entendant de loin, par bouffées, un son d'instrument à vent comme la flûte des bergers ; même le chant des coqs mêlé à l'aboiement des chiens, qui nous arrive des villages, me remue le cœur et me donne l'illusion d'être en France. Ah ! qu'il faut peu de chose pour éveiller les souvenirs ! et quel prix, quel charme ont aujourd'hui pour moi les souvenirs de la patrie et de la famille