LUTTE DES CHIRURGIENS CONTRE LES MÉDECINS
Valeur relative des médecins, des chirurgiens et des barbiers. — La Faculté protège les barbiers et consent à leur faire des cours d’anatomie.—Comment ils profitent de ces leçons. — La Faculté passe un contrat avec les barbiers ; les chirurgiens s’humilient devant elle. — La Faculté subordonne les barbiers aux chirurgiens. — Procès-verbal de réception à la maîtrise de quinze barbiers.
Ce sont donc les médecins qui, désormais, serviront d’arbitres entre les barbiers et les chirurgiens. Étaient-ils dignes de jouer ce rôle? Non certes. Et si l’on voulait classer par ordre de valeur les trois partis en présence, les barbiers occuperaient le premier rang et les médecins le dernier.
Serviles disciples d’Hippocrate et de Galien, les médecins trouvaient moyen d altérer
la doctrine de ces grands maîtres dans la verbeuse dialectique de leurs commentaires.
Les chirurgiens ne faisaient, en général, guère plus d’honneur à la science ; ils rougissaient de manier le scalpel, remplaçaient la pratique des opérations par l’étude du grec et du latin. M. Malgaigne en convient : « Dans un espace de plus de deux siècles, on ne voit pas s’élever parmi eux une renommée, pas un seul opérateur un peu connu n’y marque son passage : il ne sort de la confrérie de Saint-Côme pas un livre, pas une idée, pas un fait, rien qui ait en quoi que ce soit contribué à l’avancement de la science l . »
Les barbiers, eux, ne comprenant ni le grec ni le latin, ne pouvaient rien emprunter au passé; mais ils voyaient de leurs yeux, ils touchaient de leurs mains, et, à leur insu peut-être, ils recouraient au principe qui devait régénérer l’art médical, appliquaient seuls la méthode de l’observation. Aussi, estce de leurs rangs que va sortir l’homme en qui s’incarnera la chirurgie française au seizième siècle.
Pour combattre les empiétements des chi-
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rurgiens, la Faculté employa un moyen très simple, elle rapprocha d’elle les barbiers, quelle considérait comme des ignorants dont elle ne pouvait rien craindre. Rompant avec toutes ses traditions, elle consentit à leur faire des cours d’anatomie en langue française. Les chirurgiens protestèrent, se montrèrent indignés (novembre 1491). La Faculté reconnut qu’en effet elle réprouvait les leçons en langue vulgaire, et promit d’y renoncer. Mais les chirurgiens continuant à « formuler des ordonnances, « privilège incontestable de la Faculté, celle-ci chargea un de ses docteurs de lire aux barbiers des anatomistes latins « en leur donnant quelques explications en langue françoise et familière. » Le doyen autorisa aussi les barbiers à « acheter un corps exposé au gibet pour l’anatomiser L » Le professeur n’y touchait pas, bien entendu : tranquille dans sa chaire, il guidait de la voix un barbier chargé de la dissection. « Les barbiers, écrit Grevier, profitèrent si bien des leçons des médecins qu’ils prirent la prééminence non de rang, mais d’habileté et de confiance de la part du public, sur les chirurgiens de robe longue 2 . »
1 Ét. Pasquier, t. I, p. 965.
* Histoire de l'Université, t. V, p. 58.
40 LA VIL HUVlill u au intitula.
Ceci revient à dire que tout le mérite des chirurgiens consistait dans la longueur de leur robe et la haute opinion qu’ils avaient d’euxmêmes.
Après de nouvelles protestations, ils finirent par capituler, demandèrent à partager les cours faits aux barbiers. Les médecins y consentirent, et encouragés par tant d’humilité, tentèrent un grand coup. Un apprenti chirurgien, un certain Jacques Bourlon, stylé par la Faculté, sollicita d’elle ses lettres de maîtrise-. Elle nomma aussitôt quatre docteurs, chargés de lui faire subir l’examen habituel et de lui délivrer son diplôme. Cette fois, si les chirurgiens courbaient la tête, leur corporation était anéantie. Timidement, ils alléguèrent les droits à eux concédés depuis tant de siècles par tant de souverains qui avaient protégé, tout au moins reconnu, la confrérie de Saint- Côme. Adjuration vaine. Non seulement la Faculté ne voulut rien entendre, mais en l’année 1505, elle passa avec les barbiers un contrat resté célèbre dans l’histoire de la chirurgie.
Le premier barbier du roi se nommait alors Oudin de Mondoucet. Chef de la corporation des barbiers, il la faisait administrer par l’un
d’eux, Gérard Rougiault. Accompagné des quatre jurés de la communauté, ce dernier se rendit le 3 janvier chez le prévôt de Paris, où étaient également convoqués maître Jean Loisel *, doyen de la Faculté, et deux notaires. En leur présence, le doyen promit que les leçons données aux barbiers par les docteurs seraient continuées « en telle manière que chacun les puisse entendre et y profiter, »
ce qui prouve bien qu’elles étaient faites en français. Il s’engagea, en outre, à leur assurer l’exercice de la chirurgie et à être en toute occasion leur soutien. Les barbiers, de leur côté, jurèrent de porter honneur et révérence à la Faculté , d’être vis-à-vis d’elle « vrays escoliers et disciples, » et à ce titre de se faire inscrire sur les registres du doyen. On convint que les aspirants seraient examinés par deux docteurs, et ne pourraient être admis à la maîtrise sans leur intervention.
Enfin, et c’était là une clause importante, les barbiers prêtèrent serment de n’administrer aucune médecine, « ains seulement ordonneront ce qui appartient à leur opération de chirurgie manuelle, et quand sera question
1 Joannes Avis.
de médecine auront recours à un des maistres de la Faculté. » Ce contrat, ratifié par les quarante-quatre autres barbiers établis à Paris et par les quinze docteurs régents de la Faculté, fut transcrit sur ses registres, où les barbiers ne se virent pas sans émotion qualifiés officiellement de barbiers-chirurgiens,
« tonsores-chirurgi *. »
A partir de ce moment, les chirurgiens n’existent plus pour la Faculté. Ce sont les barbiers que les médecins appellent auprès de leurs malades quand une opération est nécessaire.
Les chirurgiens virent bien qu’une seule ressource leur restait : se soumettre, prendre rang, eux aussi, parmi les écoliers de la Faculté. Le 31 janvier 1507, plusieurs d’entre eux se présentèrent devant les docteurs assemblés, et firent la déclaration suivante : « Messieurs, nous venons par devers vous, à cause que l’on nous a dit qu’on vous a rapporté que nous disions par la ville de Paris que nous ne sommes point vos escholiers et sübjects. Sçacliez, messieurs, que jamais nous ne pen-
1 Contract passé entre les docteurs régens de la Faculté de médecine de Paris et les maistres barbiers-chirurgiens de ladite ville, le 3 janvier 1505. Paris, 1505, in-4°.
sûmes nier que ne fussiesmes vos escholiers.
Nous nous confessons tels, et avons toujours fait. » Le doyen Jean Loisel demanda aux chirurgiens présents s’ils pensaient tous ainsi, et tous se découvrant répondirent : « Oui, nous l’advouons. » Deux notaires, qu’ils avaient amenés, prirent acte de cette déclaration 1 .
Arrachée par la nécessité, elle n’était pas sincère, et la réconciliation qu’elle scellait fut de courte durée. Les chirurgiens recommencèrent à ordonner « des clystères, apozèmes et médecines ; » la Faculté les cita à son tribunal, leur fit jurer de ne plus retomber en pareille faute. Promesse vite oubliée. Enfin, le 31 janvier 1510, les chirurgiens prirent leur parti. Ils s’humilièrent et demandèrent la paix. La Faculté leur déclara qu’ils étaient « mieux que bien venus, pourvu qu’ils la voulussent recognoislre comme leur mère. »
Ils consentirent. Tous, cette fois, signèrent un accord qui ne devait guère être mieux observé que les précédents.
Pour le moment, la victoire de la Faculté était donc complète : barbiers et chirurgiens
1 Crevier, t. V, p. 63.
s’inclinaient devant elle, se disaient enfin et très humblement ses élèves. Dans sa joie, elle se montra ingrate vis-à-vis des barbiers, consacra la suprématie que réclamaient depuis si longtemps les chirurgiens. Le médecin et les deux chirurgiens jurés du Châtelet devenaient les examinateurs et signaient les lettres de maîtrise des barbiers. La compétence chirurgicale de ces derniers était limitée, on ne leur reconnaissait plus le droit que de pratiquer des saignées, de panser les « clous, anthrax, bosses et charbons. » Ainsi, à la date du 26 août 1545, quinze barbiers furent reçus maîtres en vertu du procès-verbal suivant, qui nous a été conservé par Étienne Pasquier 1 :
Nous, Philippes Flesselles, docteur régent en la Faculté de médecine, et médecin juré du Roy nostre sire audit Chastelet de Paris ; et Jean Maillard, docteur régent en ladite Faculté, substitut en l’absence dudit de Flesselles; et Pascal Bazin, chirurgien juré du Roy nostre sire audit Chastelet ; et Sébastian Danisy, prévost desdits chirurgiens à Paris ; et François Bourlon, chirurgien juré à Paris, et ledit Bourlon commis par Guillaume Roger, chirurgien juré du Roy nostre sire audit Chastelet, parce que
1 Tome I, p. 971.
ledit Roger estoit détenu au lict, malade d’une fièvre tierce.
Certifions qu’en vertu de certaine ordonnance donnée en la chambre de la police, dattée du sixiesme jour d’aoust et signée Valet, nous avons procédé à l’audition, examen et expérience des dessous nommez, sur le fait de la cognition et curation des clouds, bosses, antrax et charbons, tant sur les différences d’iceux que sur les phlébotomies et saignées, diversions qui en tels cas conviennent et se doivent faire, et aussi pour la parfaicte curation d’icelles.
Et tout veu et considéré, les responces des dessous nommez, tant en théorique que pratique, les disons estre idoines et suffisans pour guérir lesdits clouds, antrax, bosses et charbons. Le tout certifions estre vray. Tesmoins nos seings manuels icy mis, le vingt-sixiesme jour du mois d’aoust, l’an mil cinq cens quarante-cinq.
Noms et surnoms : Jean Becquet, Pierre Gresle, Jean Pean, Estienne Bizeret, Jean Fremin, Simon Cliesneau, Sulpice Pilors, Hugues Maillard, Jean Bigot, Benjamin Gasson, Guillaume Dibon, Jean Daqueu, Baltazard le Chien, Roulequin, Robillard, Jean Tabusso.
Signé : Maillard, de Flesselles, Danisy, Bazin et Bourlon.
Le nombre des années d’étude n’est pas mentionné dans ce procès-verbal si concis. Il n’y avait sans doute rien de fixe à cet égard,
et il en était de même pour les chirurgiens.
Symphorien Ghampier écrivait quelques années auparavant : « Quant le cyrurgien vient estudier en son art, doibt avoir un maistre savant et practicien... Et quant il aura estudié troys ou quatre ans très bien, etaura veu practiquer les maistres et ouvrer 1 , alors peult aller practiquer 2 . »
Situation des trois partis au commencement du seizième siècle. — Débuts d’Ambroise Paré. — 11 est reçu maître barbier et il ouvre boutique. — Il est attaché aux armées. ■— Il publie son premier livre. — Réclame d’un barbier. — Malgré le roi, chirurgiens et barbiers ont des droits à peu près égaux. — Paré nommé chirurgien du roi. — Paré est reçu maître chirurgien. — Mort de Henri II. — Mort de François II. — Trépanation de Catherine de Médicis. — Paré nommé premier chirurgien du roi. — La Saint-Barthélemy. — Autopsie de Henri III. — Mort d’Ambroise Paré. — Henri III protège les chirurgiens, et la Faculté rapproche d’elle les barbiers. — L’induit de 1579. — La Faculté refuse d’obéir au pape. —Les chirurgiens se soumettent de nouveau à la Faculté. — Définition de la chirurgie par Laurent Joubert.
Au moment où va paraître le premier grand chirurgien qu’ait produit la France, voici donc
1 Travailler.
* Les lunectesdes cyrurgiens. 1531, in-8 # , sans pagination.
quelle était la situation des trois corps qui se partageaient l’art médical :
Les chirurgiens avaient la suprématie sur les barbiers, car ceux-ci n’étaient reçus maîtres qu’après avoir été examinés par des chirurgiens.
La Faculté maintenait sa haute juridiction sur les uns et sur les autres, car les médecins intervenaient dans la réception des barbiers et des chirurgiens.
L’ambition des chirurgiens était de se voir incorporés à l’Université, celle des barbiers de se voir incorporés parmi les chirurgiens.
Enfin, entre 1515 et 1533, la confrérie de Saint-Gôme avait été officiellement désignée sous le nom de collège 1 , et la Faculté n’avait pas protesté.
Ambroise Paré, arrivé à Paris vers 1532, entra comme apprenti chez un barbier. Là, il
1 L’arrêt rendu par le Parlement le 13 septembre 1533 ordonne que, pour soigner les pestiférés, la Faculté de médecine élira quatre docteurs, « le collège des chirurgiens » deux maîtres chirurgiens, et « la communauté des barbiers » six d’entre eux. (Voy. Delamarre, Traité de la l'olice, t. I, p. 623). — Lors des épidémies de 1561 et de 1596, cette dangereuse tâche fut confiée exclusivement à des barbiers, il est donc probable que les médecins et les chirurgiens ; avaient mis peu d’empressement à la solliciter. (Voy. L’hygiène, p. 68 et 92).
apprit à raser, à peigner, à panser les plaies. Mais le véritable champ d’instruction était les hôpitaux, l’Hôtel-Dieu surtout, que fréquentaient les apprentis barbiers et les apprentis chirurgiens. Ils semblent y avoir été à peu près sur le même pied, passaient du titre d’externes à celui d’internes, faisaient les pansements, les saignées, ouvraient des cadavres, parfois suppléaient le maître dans un cas d’urgence. Paré raconte qu’au cours d’un hiver rigoureux, quatre malades ayant eu le bout du nez gelé, ce fut lui qui leur en fit l’amputation.
Vers 1536, il fut reçu maître barbier-chirurgien. On a vu dans quelle forme était rédigé le procès-verbal de ces réceptions. Paré s’établit, ouvrit boutique, suspendit au-dessus de la porte les trois bassins, insignes de sa profession. Mais son activité, son désir d’apprendre demandaient un plus vaste théâtre. Il obtient d’être attaché à la personne du colonel de Montejean, fait avec lui la campagne de Provence contre Charles-Quint. En toute occasion il se multiplie, soigne deux blessés sur trois, tente des opérations hardies, la désarticulation du coude, par exemple. Revenu à Paris en 1539, il se marie en 1541. Mais une nouvelle
guerre ayant éclaté, il rejoint les troupes à Perpignan, et on le retrouve encore l’année suivante à Landrecies, cherchant partout les occasions de se perfectionner dans son art, étonnant les vieux chirurgiens par sa perspicacité, son adresse, son sang-froid, son audace et sa modestie. En 1545, il publie son premier livre : La méthode de traicter les playes faicles par les hacquebutes 1 et aultres bastons à feu, par Ambroyse Paré, maistre barbier chirurgien à Paris. Ceci supposait bien « plaie ouverte, » comme disaient les anciennes ordonnances ; mais on n’y regardait pas de si près, et aucune limite n’était plus opposée à la compétence des barbiers. Pour s’en convaincre, il suffit de lire la très curieuse réclame d’un barbier du seizième siècle, qui a été récemment retrouvée par M. Léopold Delisle :
Plaise vous sçavoir qu’il y a aux faulxbourcz Sainct Germain des Prez ung maistre barbier et sirurgien qui est bien expert et bien expérimenté, et qui a faict plusieurs belles cures et beaux expérimens en la ville de Paris et ailleurs; qui, avec l’aide de Dieu, gax-ist de toutes malladies procédentes de la grosse vérolle curable, sans grever
Arquebuses.
nature ne faire violence aux patiens. Et aussy garist ledit maistre de plusieurs aultres maladies segrettes et aultres qui ne sont pas icy déclarez. Et le dit maistre garist par bruvaiges, sans frotter d’oignemens et sans suer. Et sy le dit maistre garist bien aussy par suer et par frotter d’oignemens qui vouldra. Et aussy qui vouldra estre traicté pour faire la diète, le dit maistre la fera faire bonnestement. Et premièrement garist le dit maistre de gouttes nouées ou à nouer, de nerfs retraictz et de vieilles ulcères, dartres à la main ou en aultre lieu, chancre en la gorge ou en la bouche ou au palais, avecques les cartillages altérez. Ou s’il y a quelque personnaige qui ait trou au palais, et que à raison dudit trou le personnaige parle du nez, vienne par devers le dit maistre, et avec l’aide de Dieu, il pourra bien parler. Le dit maistre demeure aux faubourcz Sainct Germain des Prez, vis à vis d’ung pâtissier 1 ... »
François I er avait songé à créer une Faculté de chirurgie. Son ordonnance de janvier 1544 â accorde aux chirurgiens tous les privilèges concédés à l’Université 3 . Il y met deux
1 Bulletin de la Société de l’histoire de Paris, 8 e année (1881), p. 130.
s Elle est dans Quesnay, p. 466.
3 « Voulons, ordonnons et nous plaist que lesdits professeurs, bacheliers, licenticz et maistres en iceluy art de cyrurgye joyssent et usent de tels et semblables privilèges, franchises, libertez, inununitez et exemptions dont les escor liers, docteurs régens et autres graduez et suppostz de nostre Université ont accoustumé de joyr et user ; sans que dore-
Üatfe %q 9 fcaüoit cjlpa au? fauMout^faïct docmnit) bce pie^ng mai f?cc 6ar6ier ef frrtirgtwq zft epperf et 6ré eppertmêfe $ qui a fat ce pfo fieure Mee cure&ee 8e<mp t ppertmê6 et) faSiffe de parie (t atffeurs qui
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conditions. D’abord, le premier lundi de chaque mois, les maîtres se trouveront à Saint-Côme et y donneront, de dix heures à midi, des consultations gratuites 1 , coutume qui sans doute s’était perdue. Puis, « les bacheliers, licentiés et maîtres seront instruits en la langue latine, pour en icelle langue respondre aux examens, qui se feront par les prevost et maistres cyrurgiens en la manière accoustumée. » L’ordre était formel, mais la toute-puissante Université n’en tint aucun compte, et elle continua à maintenir chirurgiens et barbiers à peu près sur le même rang.
senavant il leur soit aucune chose demandé, prins, levé ne exigé sur eux à cause de nos tailles, aydes et octroys, » etc. — Sur les privilèges dont jouissait l’Université, voy. Écoles et. collèges, p. 37 et suiv.
1 « A la charge que tous les premiers lundiz des mois de l’an, ilz seront tenuz d’eulx trouver en l’église parochiale de S. Cosme et S. Damyan, rue de la Harpe en nostre Université de Paris, et y demourer depuis dix heures jusques à douze, pour visiter et donner conseil, en l’honneur de Dieu et sans ryens en prendre, les pauvres malades, tant de nostre dite ville de Paris que autres lieux et endroits de nostre royaume, qui se présenteront à eux pour avoir ayde et secours de leur art et science de cyrurgye. » C’est là tout ce qui resta de l’ordonnance. Les chirurgiens obtinrent d’élever près de l’église un petit bâtiment, où ils donnèrent des consultations aux pauvres. Le premier lundi de chaque mois, après avoir entendu la messe, ils « visitoient et conseilloient sans salaire tous les pauvres malades, » dit l’article 2 des statuts accordés aux sages-femmes vers 1580.
Paré, au cours de ses campagnes, avait soigné une foule de gentilshommes qui, pleins de gratitude et d’admiration pour lui, le recommandèrent au roi. En 1550 ou 1551, Henri II le nomma son chirurgien ordinaire et l’autorisa à partir pour Metz, alors assiégé par le duc d’Albe.
Le collège des chirurgiens, où les hommes habiles étaient rares, vit bien qu’il lui fallait à tout prix conquérir Paré. Dès l’abord, une grande difficulté se présentait. Les examens devaient être subis en latin, la thèse sinon soutenue du moins écrite en latin, et le pauvre maître-barbier, tout chirurgien du roi qu’il était, ignorait cette langue. Lui-même le déplore ingénument dans la dédicace d’un de ses livres : « N’a pieu à Dieu faire tant de grâce à ma jeunesse qu’elle aye esté en grec ou latin instituée 1 . » Tout fut convenu et réglé d’avance entre le collège et le savant récipiendaire, de manière à dissimuler autant que possible une si grave infraction aux règlements. Le 18 août 1554, Paré sollicita l’honneur de passer ses examens; il fut pro-
1 Briefve collection de l'administration anatomique... composée par Ambroise Paré, maistre barbier chirurgien à Paris. 1550, in-12.
clamé bachelier cinq jours après, licencié le 8 octobre, et reçut le bonnet de docteur le 18 décembre.
Il n’est pas établi que Paré ait été appelé auprès de Henri II, à l’occasion du tragique événement qui termina ses jours ; mais Chapelain, alors premier médecin du roi, demanda souvent à l’habile chirurgien « son opinion et advis 1 .» On sait que Henri II, luttant dans un tournoi avec le comte de Montgomery., fut blessé par lui. Les deux champions rompirent habilement leurs lances, mais Montgomery « ne gecta pas, selon l’ordinaire coustume, le tronsson qui demeure en la main, la lance rompue, ains le porta tousjours baissé ; et en courant rencontre la teste du Roy, duquel il donna droict dedans la visière, que le coup haulsa, et luy creva ung œil 2 . » Les documents contemporains ne permettent pas de déterminer avec précision la nature des lésions qu’occasionna cette blessure 3 ; l’état du roi fut certainement jugé très grave, et
1 A. Paré, De la méthode curative des playes de tête. Dédicace à Chapelain.
* Vieilleville. Mémoires, liv. VII, chap. xxvn.
* Voy. O. Lannelongue, Examen chirurgical de la blessure reçue par Henri II. Dans Les grandes scènes historiques du seizième siècle.
l’on mit tout en œuvre pour le guérir :
«Durant quatre jours, les chirurgiens anatomisèrent quatre testes de criminels, que l’on avoit décapitez en la Conciergerie du Palais et aux prisons du Grand-Ghastelet, contre lesquelles testes on coignoit le tronsson par grande force au pareil costé qu’il estoit entré dedans celle du Roy » Henri II n’en mourut pas moins onze jours plus tard et sans avoir repris connaissance.
Bien que François II ait succombé à une affection moins directement chirurgicale, il est certain que Paré lui donna ses soins, puisque des envieux l’accusèrent « de lui avoir mis du poison dans l’oreille lorsqu’il le pansoit, et cela par le commandement de la reinemère, qui ne voyoit point d’autre moyen d’assurer son autorité 2 . » François II, dit Michelet, mourut de Marie Stuart. Son grandpère François I er ne fût pas mort pour si peu; mais sa postérité avait fort dégénéré. Le petit François II était faible, scrofuleux, disposé comme ses frères à la phtisie, et en réalité il succomba à un abcès tuberculeux de l’oreille.
1 Vieilleville, liv. VII, chap. xxvm.
* Sandras de Gourtilz, Vie de Gaspard de Coligny, p. 221.
Paré ne semble pas avoir été consulté lors de l’accident arrivé en 1563 à Catherine de Médicis. Jusqu’à elle, les dames qui aimaient l’exercice du cheval montaient à la planchette, assises de côté sur une selle plate et les deux pieds posés sur une petite planchette reliée à la selle. Pour diriger l’animal, elles étaient donc forcées de retourner la tête sans cesse, situation disgracieuse et surtout incommode.
Catherine, qui avait la jambe belle, dit Brantôme et qui ne craignait pas de la montrer, eut l’idée de l’avancer sur l’arçon de devant, et inventa ainsi la sambue ou selle des femmes 1 2 . Cette innovation, bientôt adoptée par toute la Cour, fut au début la cause de chutes nombreuses. Catherine, âgée déjà de quarantequatre ans, en fit une terrible qui faillit lui coûter la vie 3 . Elle était dure au mal, et ne se plaignit guère. Il fallut pourtant en venir à la trépaner 4 . « On lui fit, écrivait Charles IX, une petite ouverture au chef, qui profita tellement qu’au mesme instant la douleur cessa. »
A cette époque, où l’on ne soupçonnait pas
1 Brantôme, t. IX, p. 306.
2 Brantôme, t. IX, p. 622.
3 Castelnau, Mémoires, édit. Petitot, t. XXXIII, p. 316.
* Brantôme, t. VII, p. 345.
encore les propriétés des anesthésiques, où, au moins jusqu’à Paré, la cautérisation au fer rouge ou à la poix bouillante remplaçait la ligature des artères, hommes et femmes supportaient les opérations chirurgicales avec une force et un courage inconcevables. Peu de jours après sa trépanation, Catherine racontait gaiement l’aventure à la duchesse de Guise, sans y attacher la moindre importance, et terminait ainsi sa lettre : « Je n’ay aysté guière blaysaye *, et ne suis que marquaye sur le nay 1 2 comme lé moutons de Berry 3 . »
Vers 1564, Paré fut nommé premier chirurgien du roi. Charles IX l’aimait et avait en lui une entière confiance. Il suffira de rappeler que, pendant la Saint-Barthélemy, deux huguenots seulement furent par lui sauvés du massacre, sa nourrice et son premier chirurgien 4 . Charles IX mourut phtisique ; le premier médecin Mazille avait diagnostiqué une fièvre
1 Blessée.
a Sur le nez.
3 Lettres inédites de Catherine de Médicis, publiées par le comte de la Ferrière, t. II, p. 98.
* Voy. Brantôme, t. V, p. 256. — Sully, OEconomies, liv. I, chap. vi. — A. Jal, Dictionnaire critique de biographie, p. 936. — Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme, année 1868, p. 173 et suiv.
tierce ou quarte, de sorte que Paré n’eut pas à intervenir. Après la mort, on procéda à l’autopsie ; elle fut faite en présence de Paré, par Guillemeau, son élève, sous les ordres de Mazille qui, bien entendu, ne toucha pas un scalpel.
Paré conserva le titre de premier chirurgien sous Henri III. Son grand âge, sans doute, l’empêcha d’assister à l’autopsie du roi, car son nom ne figure pas sur le procès-verbal. On y voit que Henri III avait été frappé au-dessous du nombril, l’iléon était percé d’outre en outre, de sorte qu’il ne survécut que dix-huit heures à sa blessure ï .
Ambroise Paré mourut l’année suivante.
« Le jeudi 20 décembre 1590, écrit Lestoile, mourut à Paris en sa maison 2 maistre Ambroise Paré, chirurgien du Roy, aagé de quatrevingts ans 3 , homme docte et des premiers de son art. »
Il me faut maintenant revenir aux interminables querelles dont j’ai entrepris d’esquisser
1 Voy. Les médecins, p. i64 et 293.
* Elle était située rue de l’Hirondelle, près de l’église Saint-André des Arts, où il fut inhumé.
8 Soixante-treize seulement, car M. E. Bégin a prouvé que Paré était né en 1517.
le tableau. Paré semble y être resté assez indifférent, et la situation des partis se retrouve au jour de sa mort ce qu’elle était au début de sa vie.
La Faculté reste implacable. Tracassière, persécutrice, aussi vaniteuse qu’ignorante, elle se cramponne à ses privilèges comme si elle comprenait qu’elle leur doit toute sa force. En 1575, quand parut pour la première fois, en un magnifique in-folio, les œuvres complètes de Paré, on s’aperçut qu’il y était parlé de la manière de soigner les fièvres. Une si grave atteinte aux prérogatives des médecins ne pouvait rester impunie. La Faculté poursuivit aussitôt l’auteur et l’ouvrage; le Parlement fut saisi, et il ne fallut rien moins que l’autorité du roi pour étouffer l’affaire.
Les chirurgiens, enorgueillis par l’éclat qu’avait jeté sur eux leur illustre confrère, supportaient avec une impatience non dissimulée le joug que leur imposaient les médecins. Les deux corps étaient pourtant dignes de s’entendre, car les chirurgiens aussi avaient des griefs contre Paré. Ils lui reprochaient d’avoir écrit ses livres en français, d’avoir ainsi enlevé à la science le voile qui la dérobait aux regards du vulgaire, d’avoir rabaissé sa
majesté et diminué son prestige. Les barbiers, au contraire, toujours obéissants, suivaient avec assiduité les cours de la Faculté et continuaient à fonder sur le travail l’avenir de leur corporation.
Par égard peut-être pour Paré, Henri III s’était montré favorable aux chirurgiens. En 1576, il avait renouvelé l’ordonnance de janvier 1544 ^ et l’année suivante il avait autorisé le collège de Saint-Gôme à ouvrir des cours publics *. La Faculté ne s’émut point.
Elle empêcha l’enregistrement de ces ordonnances, puis releva encore la condition des barbiers, resserra les liens qui les lui rattachaient. Elle passa avec eux, au mois de mars 1577, un nouveau contrat à peu près semblable à celui de 1505. Il en diffère pourtant en ce que les médecins renoncent à présider les examens des barbiers, réservent un simple droit d’assistance pour le doyen et deux docteurs, « ausquels sera déféré par lesdits maistres barbiers-chirurgiens tout l’honneur de présence et de préséance, comme à leurs maistres. » Les barbiers s’engagent à venir tous les ans, le lendemain de la Saint-Luc,
1 Voy. ci-dessus, p. 52.
* Quesnay, p. 480 et suiv.
renouveler leur serment de fidélité. Les médecins de leur côté promettent « d’entretenir la bonne coutume de donner aux barbiers deux bons et notables docteurs lisans, pour leur faire leçons ordinaires et les instruire en l’estât de chirurgie 1 . »
Les chirurgiens, cette fois, ne se soumirent pas. Ils méditaient une vengeance terrible qui éclata en 1579. Ils s’étaient concilié, on ne sait comment, de hautes influences en Cour de Rome, et le premier janvier parut un induit qui comblait tous leurs voeux. Le pape Grégoire XIII, prenant les chirurgiens sous sa protection, déclarait que ceux d’entre eux qui auraient obtenu de l’Université le titre de maître ès arts et auraient passé l’examen de licence dans leur collège, pourraient, comme tous les autres licenciés, se présenter devant le chancelier pour recevoir de lui la bénédiction apostolique et le droit d’enseigner 2 . Un mot d’explication est ici nécessaire. La Faculté des arts donnait l’enseignement secondaire aujourd’hui distribué par nos lycées,
! et le diplôme de maître ès arts, qui était le ■ couronnement des études faites dans son sein,
1 Contrat faict et passé, etc. In-4°.
4 Le texte est dans Quesnay, p. 495.
représentait à peu près notre diplôme de bachelier. Tout maître ès arts qui voulait se consacrer au professorat allait solliciter du chancelier de l’Université une sorte d’investiture. Le pape se bornait donc à faire entrer les chirurgiens dans le droit commun, à leur appliquer la loi commune. Mais il avait oublié que la loi commune ne pouvait s’appliquer à des hommes travaillant de leurs mains, et qu’il offensait l’Université tout entière en permettant l’entrée de tels hommes dans un corps où l’on s’honorait de ne jamais faire œuvre de ses dix doigts.
On comprend quel émoi saisit la Faculté de médecine. Elle appelle à son aide l’Université, et le recteur proteste qu’il y a abus, que l’induit ne peut être authentique. Les chirurgiens démontrent le contraire, produisent un certificat signé par trois banquiers de Paris, «solliciteurs d’expéditions en Cour de Rome 1 .»
1 « Maistres Jean l’Uylier, aagé de soixante-neuf ans ou environ, demeurant rue de la Harpe; Gilbert Chapelle, aagé de soixante ans, demeurant rue S. Jacques, et Nicolas Anroux, aagé de quarante-deux ans ou environ, demeurant rue des Noyers, tous trois banquiers à Paris, solliciteurs d’expéditions de Cour de Rome, certifions et attestons pour vérité avoir veu, leu et diligemment examiné certaine signature intitulée lndultum Pavisiense, commençant en ces mots : “ Beatiss. Pater, exponunt huiniliter, etc. » ...Les seings et
L’Université alors écrit au pape et porte plainte au Parlement.
L’avocat général Augustin de Thou conclut en faveur des chirurgiens. La Cour, fort embarrassée, mit l’affaire de côté, ne rendit point d’arrêt, et fit bien. Certains chanceliers ) accordèrent leur bénédiction aux chirurgiens , maîtres ès arts, d’autres la leur refusèrent. Les esprits se calmèrent peu à peu, et en 1596 nous voyons les chirurgiens prêter de nouveau aux médecins le serment qu’ils leur refusaient depuis 1576. L’article premier était ainsi conçu : « Je jure d’obéir au doyen et à la Faculté dans toutes les choses justes et honnêtes, de leur témoigner l’honneur et le respect que des écoliers doivent à leurs maîtres. »
escritures de sa Sainteté et de sesdits officiers déclarons bien connoistre, tant pour les avoir veu escrire, comme pour avoir faict expédier en ladite Cour de Rome plusieurs autres signatures signées, datées et paraphées de seings, escritures et paraphes semblables à ceux de ladite signature, qu’asseurons estre telle que sur icelle nous voudrions bien entreprendre faire expédier bulle sous plomb et en forme probante, qui nous en voudroit bailler la charge, avec temps et délay nécessaire, et fournissant aux frais à ce convenables. » J’ai reproduit ce passage surtout pour montrer quel était le rôle joué par les banquiers expéditionnaires en Cour de Rome. Ils se chargeaient d’obtenir des expéditions authentiques des pièces délivrées par la chancellerie ou la daterie romaines.
Une fois de plus, la Faculté sortait victorieuse de la lutte l . Une fois de plus, se trouvait justifiée la définition de la chirurgie, telle que Laurent Joubert 2 venait de la donner :
« Chirurgie est habitude ou science, acquise par celuy qui vulgairement et particulièrement est appelé médecin, auquel appartient toute la médecine et la charge d’enseigner, non seulement les chirurgiens, ains aussi les apoticaires : desquels un chascun a son art et dextérité à exécuter les ordonnances du médecin. Ainsi, la chirurgie prise estroictement est propre à ceux que vulgairement on appelle chirurgiens; mais prise plus largement, elle appartient aux médecins 3 . »
1 Voy. Pasquier, t. I, p. 963. — Crevier, t. VI, p. 327. — Quesnay, p. 208.
s Médecin du roi, mort en 1582.
3 Annotations sur la chirurgie de Gui de Cliauliac, édit, de 1619, p. 2.